II

Avec cela, précieuse.

C’était la mode.

Qu’on se rappelle Élisabeth.

Elisabeth est un type qui, en Angleterre, a dominé trois siècles,

le seizième, le dix-septième et le dix-huitième. Élisabeth est

plus qu’une anglaise, c’est une anglicane. De là le respect

profond de l’église épiscopale pour cette reine; respect ressenti

par l’église catholique, qui la mélangeait d’un peu

d’excommunication. Dans la bouche de Sixte-Quint anathématisant

Elisabeth, la malédiction tourne au madrigal. _Un gran cervello

di principessa,_ dit-il. Marie Stuart, moins occupée de la

question église et plus occupée de la question femme, était peu

respectueuse pour sa sœur Élisabeth et lui écrivait de reine à

reine et de coquette à prude: «Votre esloignement du mariage

provient de ce que vous ne voulez perdre liberté de vous faire

faire l’amour.» Marie Stuart jouait de l’éventail et Elisabeth de

la hache. Partie inégale. Du reste toutes deux rivalisaient en

littérature. Marie Stuart faisait des vers français; Élisabeth

traduisait Horace. Elisabeth, laide, se décrétait belle, aimait

les quatrains et les acrostiches, se faisait présenter les clefs

des villes par des cupidons, pinçait la lèvre à l’italienne et

roulait la prunelle à l’espagnole, avait dans sa garde-robe trois

mille habits et toilettes, dont plusieurs costumes de Minerve et

d’Amphitrite, estimait les irlandais pour la largeur de leurs

épaules, couvrait son vertugadin de paillons et de passequilles,

adorait les roses, jurait, sacrait, trépignait, cognait du poing

ses filles d’honneur, envoyait au diable Dudley, battait le

chancelier Burleigh, qui pleurait, la vieille bête, crachait sur

Mathew, colletait Hatton, souffletait Essex, montrait sa cuisse à

Bassompierre, était vierge.

Ce qu’elle avait fait pour Bassompierre, la reine de Saba l’avait

fait pour Salomon[1]. Donc, c’était correct, l’écriture sainte

ayant créé le précédent. Ce qui est biblique peut être anglican.

Le précédent biblique va même jusqu’à faire un enfant qui

s’appelle Ebnehaquem ou Melilechet, c’est-à-dire _le Fils du

Sage_.

[1] _Regina Saba coram rege crura denudavit_. Schicklardus In

Prooemio Tarich. Jersici F. 65.

Pourquoi pas ces mœurs? Cynisme vaut bien hypocrisie.

Aujourd’hui l’Angleterre, qui a un Loyola appelé Wesley, baisse

un peu les yeux devant ce passé. Elle en est contrariée, mais

fière.

Dans ces mœurs-là, le goût du difforme existait,

particulièrement chez les femmes, et singulièrement chez les

belles. A quoi bon être belle, si l’on n’a pas un magot? Que

sert d’être reine, si l’on n’est pas tutoyée par un poussah?

Marie Stuart avait eu des «bontés» pour un cron, Rizzio.

Marie-Thérèse d’Espagne avait été «un peu familière» avec un

nègre. D’où _l’abbesse noire_. Dans les alcôves du grand siècle

la bosse était bien portée; témoin le maréchal de Luxembourg.

Et avant Luxembourg, Condé, «ce petit homme tant joli».

Les belles elles-mêmes pouvaient, sans inconvénient, être

contrefaites. C’était accepté. Anne de Boleyn avait un sein

plus gros que l’autre, six doigts à une main, et une surdent. La

Vallière était bancale. Cela n’empêcha pas Henri VIII d’être

insensé et Louis XIV d’être éperdu.

Au moral, mêmes déviations. Presque pas de femme dans les hauts

rangs qui ne fût un cas tératologique. Agnès contenait Mélusine.

On était femme le jour et goule la nuit. On allait en grève

baiser sur le pieu de fer des têtes fraîches coupées. Marguerite

de Valois, une aïeule des précieuses, avait porté à sa ceinture

sous cadenas, dans des boîtes de fer-blanc cousues à son corps de

jupe, tous les cœurs de ses amants morts. Henri IV s’était

caché sous ce vertugadin-là.

Au dix-huitième siècle la duchesse de Berry, fille du régent,

résuma toutes ces créatures dans un type obscène et royal.

En outre les belles dames savaient le latin. C’était, depuis le

seizième siècle, une grâce féminine. Jane Grey avait poussé

l’élégance jusqu’à savoir l’hébreu.

La duchesse Josiane latinisait. De plus, autre belle manière,

elle était catholique. En secret, disons-le, et plutôt comme son

oncle Charles II que comme son père Jacques II. Jacques, à son

catholicisme, avait perdu sa royauté, et Josiane ne voulait point

risquer sa pairie. C’est pourquoi, catholique dans l’intimité et

entre raffinés et raffinées, elle était protestante extérieure.

Pour la canaille.

Cette façon d’entendre la religion est agréable; on jouit de tous

les biens attachés à l’église officielle épiscopale, et plus tard

on meurt, comme Grotius, en odeur de catholicisme, et l’on a la

gloire que le père Petau dise une messe pour vous.

Quoique grasse et bien portante, Josiane était, insistons-y, une

précieuse parfaite.

Par moments, sa façon dormante et voluptueuse de traîner la fin

des phrases imitait les allongements de pattes d’une tigresse

marchant dans les jongles.

L’utilité d’être précieuse, c’est que cela déclasse le genre

humain. On ne lui fait plus l’honneur d’en être.

Avant tout, mettre l’espèce humaine à distance, voilà ce qui

importe.

Quand on n’a pas l’olympe, on prend l’hôtel de Rambouillet.

Junon se résout en Araminte. Une prétention de divinité non

admise crée la mijaurée. A défaut de coups de tonnerre, on a

l’impertinence. Le temple se ratatine en boudoir. Ne pouvant

être déesse, on est idole.

Il y a en outre dans le précieux une certaine pédanterie qui

plaît aux femmes.

La coquette et le pédant sont deux voisins. Leur adhérence est

visible dans le fat.

Le subtil dérive du sensuel. La gourmandise affecte la

délicatesse. Une grimace dégoûtée sied à la convoitise.

Et puis le côté faible de la femme se sent gardé par toute cette

casuistique de la galanterie qui tient lieu de scrupules aux

précieuses. C’est une circonvallation avec fossé. Toute

précieuse a un air de répugnance. Cela protège.

On consentira, mais on méprise. En attendant.

Josiane avait un for intérieur inquiétant. Elle se sentait une

telle pente à l’impudeur qu’elle était bégueule. Les reculs de

fierté en sens inverse de nos vices nous mènent aux vices

contraires. L’excès d’effort pour être chaste la faisait prude.

Être trop sur la défensive, cela indique un secret désir

d’attaque. Qui est farouche n’est pas sévère.

Elle s’enfermait dans l’exception arrogante de son rang et de sa

naissance, tout en préméditant peut-être, nous l’avons dit,

quelque brusque sortie.

On était à l’aurore du dix-huitième siècle. L’Angleterre

ébauchait ce qui a été en France la régence. Walpole et Dubois

se tiennent. Marlborough se battait contre son ex-roi Jacques II

auquel il avait, disait-on, vendu sa sœur Churchill. On voyait

briller Bolingbroke et poindre Richelieu. La galanterie trouvait

commode une certaine mêlée des rangs; le plain-pied se faisait

par les vices. Il devait se faire plus tard par les idées.

L’encanaillement, prélude aristocratique, commençait ce que la

révolution devait achever. On n’était pas très loin de Jélyotte

publiquement assis en plein jour sur le lit de la marquise

d’Épinay. Il est vrai, car les mœurs se font écho, que le

seizième siècle avait vu le bonnet de nuit de Smeton sur

l’oreiller d’Anne de Boleyn.

Si femme signifie faute, comme je ne sais plus quel concile l’a

affirmé, jamais la femme n’a plus été femme qu’en ces temps-là.

Jamais, couvrant sa fragilité de son charme, et sa faiblesse de

sa toute-puissance, elle ne s’est plus impérieusement fait

absoudre. Faire du fruit défendu le fruit permis, c’est la chute

d’Eve; mais faire du fruit permis le fruit défendu, c’est son

triomphe. Elle finit par là. Au dix-huitième siècle, la femme

tire le verrou sur le mari. Elle s’enferme dans l’éden avec

Satan. Adam est dehors.

L'homme Qui Rit · 第 111 / 247 题