III

Tous les instincts de Josiane inclinaient plutôt à se donner

galamment qu’à se donner légalement. Se donner par galanterie

implique de la littérature, rappelle Ménalque et Amaryllis, et

est presque une action docte.

Mademoiselle de Scudéry, l’attrait de la laideur pour la laideur

mis à part, n’avait pas eu d’autre motif pour céder à Pélisson.

La fille souveraine et la femme sujette, telles sont les vieilles

coutumes anglaises. Josiane différait le plus qu’elle pouvait

l’heure de cette sujétion. Qu’il fallût en venir au mariage avec

lord David, puisque le bon plaisir royal l’exigeait, c’était une

nécessité sans doute, mais quel dommage! Josiane agréait et

éconduisait lord David. Il y avait entre eux accord tacite pour

ne point conclure et pour ne point rompre. Ils s’éludaient.

Cette façon de s’aimer, avec un pas en avant et deux pas en

arrière, est exprimée par les danses du temps, le menuet et la

gavotte. Être des gens mariés, cela ne va pas à l’air du visage,

cela fane les rubans qu’on porte, cela vieillit. L’épousaille,

solution désolante de clarté. La livraison d’une femme par un

notaire, quelle platitude! La brutalité du mariage crée des

situations définitives, supprime la volonté, tue le choix, a une

syntaxe comme la grammaire, remplace l’inspiration par

l’orthographe, fait de l’amour une dictée, met en déroute le

mystérieux de la vie, inflige la transparence aux fonctions

périodiques et fatales, ôte du nuage l’aspect en chemise de la

femme, donne des droits diminuants pour qui les exerce comme pour

qui les subit, dérange par un penchement de balance tout d’un

côté le charmant équilibre du sexe robuste et du sexe puissant,

de la force et de la beauté, et fait ici un maître et là une

servante, tandis que, hors du mariage, il y a un esclave et une

reine. Prosaïser le lit jusqu’à le rendre décent, conçoit-on

rien de plus grossier? Qu’il n’y ait plus de mal du tout à

s’aimer, est-ce assez bête!

Lord David mûrissait. Quarante ans, c’est une heure qui sonne.

Il ne s’en apercevait pas. Et de fait il avait toujours l’air de

ses trente ans. Il trouvait plus amusant de désirer Josiane que

de la posséder. Il en possédait d’autres; il avait des femmes.

Josiane, de son côté, avait des songes.

Les songes étaient pires.

La duchesse Josiane avait cette particularité, moins rare du

reste qu’on ne croit, qu’un de ses yeux était bleu et l’autre

noir. Ses prunelles étaient faites d’amour et de haine, de

bonheur et de malheur. Le jour et la nuit étaient mêlés dans son

regard.

Son ambition était ceci: se montrer capable de l’impossible.

Un jour elle avait dit à Swift:

--Vous vous figurez, vous autres, que votre mépris existe.

Vous autres, c’était le genre humain.

Elle était papiste à fleur de peau. Son catholicisme ne

dépassait point la quantité nécessaire pour l’élégance. Ce

serait du puséysme aujourd’hui. Elle portait de grosses robes de

velours, ou de satin, ou de moire, quelques-unes amples de quinze

et seize aunes, et des entoilages d’or et d’argent, et autour de

sa ceinture force nœuds de perles alternés avec des nœuds de

pierreries. Elle abusait des galons. Elle mettait parfois une

veste de drap passementé comme un bachelier. Elle allait à

cheval sur une selle d’homme, en dépit de l’invention des selles

de femme introduite en Angleterre au quatorzième siècle par Anne,

femme de Richard II. Elle se lavait le visage, les bras, les

épaules et la gorge avec du sucre candi délayé dans du blanc

d’œuf, à la mode castillane. Elle avait, après qu’on avait

spirituellement parlé auprès d’elle, un rire de réflexion d’une

grâce singulière.

Du reste, aucune méchanceté. Elle était plutôt bonne.

L'homme Qui Rit · 第 112 / 247 题