CHAPITRE XIV.

SOMMAIRE. --Introduction de la Prostitution sacrée en Étrurie.

--Conformation physique singulière des habitants de l'Italie

primitive. --Rome. --_La Louve_ Acca Laurentia. --Origine du

_lupanar_. --Construction de la ville de Rome, sur le territoire

laissé par Acca Laurentia à ses fils adoptifs Rémus et Romulus.

--Fêtes instituées par Rémus et Romulus en l'honneur de leur

nourrice, sous le nom de _Lupercales_. --Les luperques, prêtres du

dieu Pan. --Les Sabines et l'oracle. --Hercule et Omphale. --La

Prostitution sacrée à Rome. --La courtisane Flora. --Son mariage

avec Tarutius. --Origine des _Florales_. --Les fêtes de Flore et

de Pomone. --Les courtisanes aux Florales. --Caton au Cirque.

--Vénus Cloacine. --Les Vénus honnêtes: Vénus Placide, Vénus

Chauve, Vénus Generatrix, etc. --Les Vénus malhonnêtes: Vénus

Volupia, Vénus _Lascive_, Vénus de _bonne volonté_. --Temple de

Vénus Erycine, en Sicile, reconstruit par Tibère. --Les temples de

Vénus à Rome. --Dévotion de Jules César à Vénus. --Origine du

culte de Vénus Victorieuse. --Épisode mystique des fêtes de Vénus.

--Vénus Myrtea ou Murcia. --Offrandes des courtisanes à Vénus.

--Les _Veillées de Vénus_. --Sacrifices impudiques offerts à

Cupidon, à Priape, à Mutinus, etc., par les dames romaines. --Les

_Priapées_. --Culte malhonnête du dieu Mutinus. --Mutina. --La

déesse hermaphrodite Pertunda. --Tychon et Orthanès. --Culte

infâme introduit en Étrurie par un Grec. --Chefs et grands prêtres

de cette religion nouvelle. --Analogie de ce culte avec celui

d'Isis. --Les mystères d'Isis à Rome. --Les Isiaques. --Corruption

des prêtres d'Isis. --Culte de Bacchus. --Les _bacchants_ et les

_bacchantes_. --Fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de

Rome. --Le _marché des courtisanes_. --Différence de la

Prostitution sacrée romaine et de la Prostitution sacrée grecque.

L'Égypte, la Phénicie et la Grèce colonisèrent la Sicile et l'Italie,

en y établissant leurs religions, leurs moeurs et leurs coutumes. La

Prostitution sacrée ne manqua pas, dès les premiers temps, de suivre

la migration des déesses et des dieux, qui changeaient de climat sans

changer de caractère. Les monuments écrits, qui témoigneraient de

l'origine de cette Prostitution dans l'île des Cyclopes et dans la

péninsule de Saturne, n'existent plus depuis bien des siècles, mais on

a retrouvé, dans les cimetières étrusques et italo-grecs, une

multitude de vases peints, qui représentent différentes scènes de la

Prostitution sacrée, antérieurement à la fondation de Rome. Ce sont

toujours les mêmes offrandes que celles que les vierges apportaient

dans les temples de Babylone et de Tyr, de Bubastis et de Nancratès,

de Corinthe et d'Athènes. La consacrée vient s'asseoir dans le

sanctuaire près de la statue de la déesse; l'étranger marchande le

prix de sa pudeur, et elle dépose ce prix sur l'autel, qui s'enrichit

de ce honteux commerce auquel le prêtre est seul intéressé. Telle est,

d'après les vases funéraires, la forme presque invariable que

devait affecter la Prostitution sacrée dans les colonies égyptiennes,

phéniciennes et grecques. Le culte de Vénus fut certainement celui

qu'on y vit le premier en honneur, car il était, là comme partout

ailleurs, le plus attrayant et le plus naturel; mais on ignore

absolument les noms et les attributs que prenait la déesse allégorique

de la création des êtres. Ces noms devaient être si peu analogues à

ceux qui lui furent donnés dans la théogonie romaine, que le savant

Varron s'appuie de l'autorité de Macrobe, pour soutenir que Vénus

n'était pas connue à Rome sous les rois. Mais Macrobe et Varron

auraient dû dire seulement qu'elle n'avait pas encore de temple dans

l'enceinte de la cité de Romulus, car elle était adorée en Étrurie,

avant que Rome eût soumis ce pays, qui fut longtemps en guerre avec

elle. Vitruve, dans son _Traité d'architecture_, dit positivement que,

selon les principes des aruspices étrusques, le temple de Vénus ne

pouvait être placé qu'en dehors des murs et auprès des portes de la

ville, afin que l'éloignement de ce temple ôtât aux jeunes gens le

plus d'occasions possible de débauche, et fût un motif de sécurité

pour les mères de famille.

La Prostitution sacrée ne régnait pas seule dans l'Italie primitive:

on peut affirmer que la Prostitution hospitalière et la Prostitution

légale y régnaient aussi en même temps, la première dans les forêts et

les montagnes, la seconde dans les cités. Les peintures des vases

étrusques ne nous laissent pas ignorer la corruption déjà raffinée,

qui avait pénétré chez ces peuples aborigènes, esclaves aveugles et

grossiers de leurs sens et de leurs passions. Il suffirait presque des

inductions morales qu'on peut tirer de la richesse et de la variété

des joyaux que portaient les femmes, pour juger du développement

qu'avait pris la Prostitution, née de la coquetterie féminine et des

besoins de la toilette. On voit, à mille preuves empruntées aux vases

peints, que la lubricité de ces peuplades indigènes ou exotiques ne

connaissait aucun frein social ni religieux. La bestialité et la

pédérastie étaient leurs vices ordinaires, et ces abominations,

naïvement familières à tous les âges et à tous les rangs de la

société, n'avaient pas d'autres remèdes que des cérémonies d'expiation

et de purification, qui en suspendaient parfois la libre pratique.

Comme chez tous les anciens peuples, la promiscuité des sexes rendait

hommage à la loi de nature, et la femme, soumise aux brutales

aspirations de l'homme, n'était d'ordinaire que le patient instrument

de ses jouissances: elle n'osait presque jamais faire parler son

choix, et elle appartenait à quiconque avait la force. La conformation

physique de ces sauvages ancêtres des Romains justifie, d'ailleurs,

tout ce qu'on devait attendre de leur sensualité impudique: ils

avaient les parties viriles analogues à celles du taureau et du chien;

ils ressemblaient à des boucs, et ils portaient au bas des reins une

espèce de touffe de poils roux, qu'il est impossible de regarder

comme un signe de convention dans les dessins qui représentent cette

barbiche postérieure, cette excroissance charnue et poilue à la fois,

ce rudiment d'une véritable queue d'animal. On serait fort en peine de

dire à quelle époque disparut tout à fait un si étrange symptôme du

tempérament bestial, mais on le conserva dans l'iconologie

allégorique, comme le caractère distinctif du satyre et du faune. Chez

des races aussi naturellement portées à l'amour charnel, la

Prostitution s'associait sans doute à tous les actes de la vie civile

et religieuse.

C'est la Prostitution qu'on découvre dans le berceau de Rome, où Rémus

et Romulus sont allaités par une louve. Si l'on en croit le vieil

historien Valérius cité par Aurélius Victor, par Aulu-Gelle et par

Macrobe, cette louve n'était autre qu'une courtisane, nommée Acca

Laurentia, maîtresse du berger Faustulus, qui recueillit les deux

jumeaux abandonnés au bord du Tibre. Acca Laurentia avait été

surnommée la _Louve_ (_Lupa_), par les bergers de la contrée, qui la

connaissaient tous pour l'avoir souvent rencontrée errante dans les

bois, et qui l'avaient enrichie de leurs dons. Elle possédait même, du

fait de ses prostitutions, les champs situés entre les sept collines,

et légués par elle à ses enfants adoptifs, qui y fondèrent la ville

éternelle. Macrobe dit sans réticence, que la Louve avait fait fortune

en s'abandonnant sans choix à quiconque la payait (_meretricio

quæstu locupletatam_). Ainsi le peuple romain eut pour nourrice une

courtisane, et son point de départ fut un _lupanar_. On nommait ainsi

la cabane d'Acca Laurentia, et ce nom s'appliqua depuis aux impures

retraites de ses pareilles, qui furent nommées des _louves_ en mémoire

d'elle. Nous avons vu, cependant, que chez les Grecs il y avait des

_louves_ de la même race. Celle qui allaita Rémus et Romulus, et

acheta du produit de son libertinage le premier territoire de Rome,

dut exercer longtemps son honteux métier: _corpus in vulgus dabat_,

dit Aulu-Gelle, _pecuniamque emeruerat ex eo quæstu uberem_. Elle

mourut avec la réputation d'une grande prostituée, et pourtant on

institua des fêtes en son honneur sous le nom de _Lupercales_; si on

ne la déifia pas dans un temple, ce fut sans doute la crainte

d'imprimer à ce temple la flétrissure du nom de _Lupanar_, qui avait

déshonoré sa demeure; on excusa la fondation des _Lupercales_, en les

présentant comme des fêtes funèbres, célébrées au mois de décembre

pour l'anniversaire de sa mort, et bientôt, par respect pour la pudeur

publique, on fit passer les Lupercales sur le compte du dieu Pan. Il

paraîtrait donc que la première fête instituée à Rome par Rémus et

Romulus, ou par leur père adoptif le berger Faustulus, l'avait été en

mémoire de la louve Acca Laurentia.

Cette fête, qui subsista jusqu'au cinquième siècle de Jésus-Christ, non

sans avoir subi de nombreuses vicissitudes, était bien digne d'une

courtisane. Les luperques, prêtres du dieu Pan, le corps entièrement nu

à l'exception d'une ceinture en peau de brebis, tenant d'une main un

couteau ensanglanté et de l'autre un fouet, parcouraient les rues de la

ville, en menaçant du couteau les hommes et en frappant les femmes avec

le fouet. Celles-ci, loin de se dérober aux coups, les cherchaient avec

curiosité et les recevaient avec componction. Voici quelle était

l'origine de cette course emblématique, qui devait porter remède à la

stérilité des femmes et les rendre grosses si le fouet divin les avait

touchées au bon endroit. Lorsque les Romains de Romulus eurent enlevé

les Sabines pour se faire des femmes et des enfants, les Sabines se

montrèrent d'abord rétives à exécuter ce qu'on attendait d'elles: leur

union forcée ne produisait aucun fruit, bien qu'elles n'eussent point à

se plaindre de leurs ravisseurs. Elles allèrent invoquer Junon dans un

bois consacré à Pan, et l'oracle qu'elles y recueillirent leur inspira

d'abord une certaine appréhension: «Il faut qu'un bouc, disait l'oracle,

vous fasse devenir mères.» On n'eut pas la peine de trouver ce bouc-là;

un prêtre de Pan les tira de peine, en immolant un bouc sur le lieu même

et en découpant en lanières la peau de l'animal, avec lesquelles il

flagella les Sabines, qui devinrent enceintes à la suite de cette

flagellation que les Lupercales eurent le privilége de continuer. La

mythologie latine donnait une autre origine à la course des luperques,

origine plus poétique, mais moins nationale. Hercule voyageait avec

Omphale: un faune les aperçut et se mit à les suivre en cachette, dans

l'espoir de profiter d'un moment où Hercule quitterait sa belle pour

accomplir un de ses douze travaux. Les deux amants s'arrêtèrent dans une

grotte et y soupèrent: Hercule et Omphale avaient changé de vêtements

pour se divertir pendant le souper; Omphale s'était affublée de la peau

du lion de Némée et avait mis sur son dos le carquois rempli des flèches

empoisonnées; Hercule, découvrant sa poitrine velue, avait pris le

collier et les bracelets de sa maîtresse. Ils burent et s'enivrèrent,

ainsi travestis. Ils dormaient, chacun de son côté, sur une litière de

feuilles sèches, lorsque le faune pénètre dans la caverne et cherche à

tâtons le lit d'Omphale. Il se glisse dans celui d'Hercule, après avoir

évité prudemment la peau de lion, qui ne lui annonce pas ce qu'elle

renferme par hasard. Hercule s'éveille et châtie l'audacieux qui s'était

un peu trop avancé dans sa méprise. Ce fut depuis cette aventure, que

Pan eut en horreur le travestissement qui avait trompé son faune, et il

ordonna, comme pour protester contre les erreurs de ce genre, que ses

prêtres courraient tout nus aux Lupercales. On sacrifiait ce jour-là des

boucs et des chèvres, que les luperques écorchaient eux-mêmes pour se

revêtir de ces peaux toutes sanglantes qui avaient la renommée

d'échauffer les désirs et de donner une ardeur capricante aux lascifs

sacrificateurs du dieu Pan. La Prostitution sacrée était donc l'âme des

Lupercales.

Ce ne furent pas les seules fêtes et le seul culte, que la

Prostitution avait établis à Rome avant celui de Vénus. Sous le règne

d'Ancus Martius, une courtisane, nommée Flora, s'attribua le nom

d'Acca Laurentia, en souvenir de la nourrice de Rémus et de Romulus.

Elle était d'une beauté singulière, mais elle n'en était pas plus

riche. Elle passa une nuit dans le temple d'Hercule pour obtenir la

protection de ce puissant dieu. Hercule lui annonça en songe que la

première personne qu'elle rencontrerait au sortir du temple lui

porterait bonheur; elle rencontra un patricien, appelé Tarutius, qui

avait des biens considérables. Il ne l'eut pas plutôt vue, qu'il

devint amoureux d'elle et qu'il voulut l'épouser. Il la fit son

héritière en mourant, et Flora, que ce mariage avait mise à la mode,

reprit son ancien métier de courtisane, et y acquit une fortune énorme

qu'elle laissa en héritage au peuple romain. Son legs fut accepté, et

le sénat, en reconnaissance, décréta que le nom de Flora serait

inscrit dans les fastes de l'État et que des fêtes solennelles

perpétueraient la mémoire de la générosité de cette courtisane. Mais,

plus tard, ces honneurs solennels rendus à une femme de mauvaise vie

affligèrent la conscience des honnêtes gens, et l'on imagina, pour

réhabiliter la courtisane, de la diviniser. Flora fut dès lors la

déesse des fleurs, et les Florales continuèrent à être célébrées

avec beaucoup de splendeur au mois d'avril ou bien au commencement de

mai. On employait à la célébration de ces fêtes les revenus de la

succession de Flora, et quand ces revenus ne furent plus suffisants,

vers l'an 513 avant Jésus-Christ, on y appliqua les amendes provenant

des condamnations pour crime de péculat. Les fêtes de Flora, qu'on

appelait fêtes de Flore et de Pomone, conservèrent toujours le

stigmate de leur fondatrice; les magistrats les suspendirent

quelquefois, mais le peuple les faisait renouveler, lorsque la saison

semblait annoncer de la sécheresse et une mauvaise récolte. Pendant

six jours, on couronnait de fleurs les statues et les autels des dieux

et des déesses, les portes des maisons, les coupes des festins; on

jonchait d'herbe fraîche les rues et les places: on y faisait des

simulacres de chasse, en poursuivant des lièvres et des lapins

(_cuniculi_), que les courtisanes avaient seules le droit de prendre

vivants, lorsqu'ils se blottissaient sous leur robe. Les édiles, qui

avaient la direction suprême des Florales, jetaient dans la foule une

pluie de fèves, de pois secs et d'autres graines légumineuses, que le

peuple se disputait à coups de poing. Ce n'est pas tout: ces fêtes,

que les courtisanes regardaient comme les leurs, donnaient lieu à

d'horribles désordres dans le Cirque. Les courtisanes sortaient de

leurs maisons, en cortége, précédées de trompettes et enveloppées dans

des vêtements très-amples, sous lesquels elles étaient nues et

parées de tous leurs bijoux; elles se rassemblaient dans le Cirque,

sous les yeux du peuple qui se pressait à l'entour, et là elles se

dépouillaient de leurs habits et se montraient dans la nudité la plus

indécente, étalant avec complaisance tout ce que les spectateurs

voulaient voir et accompagnant de mouvements infâmes cette impudique

exhibition: elles couraient, dansaient, luttaient, sautaient, comme

des athlètes et des baladins, et chacune de leurs postures lascives

arrachait des cris et des applaudissements à ce peuple en délire. Tout

à coup, des hommes également nus s'élançaient dans l'arène, aux sons

des trompettes, et une effroyable mêlée de prostitution

s'accomplissait publiquement, avec de nouveaux transports de la

multitude. Un jour, Caton, l'austère Caton, parut dans le Cirque au

moment où les édiles allaient donner le signal des jeux; mais la

présence de ce grand citoyen empêcha l'orgie d'éclater. Les

courtisanes restaient vêtues, les trompettes faisaient silence, le

peuple attendait. On fit observer à Caton que lui seul était un

obstacle à la célébration des jeux; il se leva, ramenant le pan de sa

toge sur son visage et sortit du Cirque. Le peuple battit des mains,

les courtisanes se déshabillèrent, les trompettes sonnèrent, et le

spectacle commença.

C'était bien là certainement la Prostitution la plus effrontée qui se

fût jamais produite sous les auspices d'une déesse, et l'on

comprenait, d'ailleurs, que cette déesse avait été originairement une

effrontée courtisane. Le culte de la Prostitution était plus

voilé dans les temples de Vénus. Le plus ancien de ces temples à Rome

paraît avoir été celui de Vénus Cloacina. Dans les premiers temps de

la république, lorsqu'on nettoyait le grand Cloaque, construit par le

roi Tarquin pour conduire au Tibre les immondices de la ville, on

trouva une statue enterrée dans la fange: c'était une statue de Vénus.

On ne se demanda pas qui l'avait mise là, mais on lui dédia un temple

sous le nom de Vénus Cloacine. Les prostituées venaient le soir

chercher fortune autour de ce temple et près de l'égout qui en était

proche; elles réservaient une partie de leur salaire, pour l'offrir à

la déesse, dont l'autel appelait un concours perpétuel de voeux et

d'offrandes du même genre. Vénus avait des autels plus honnêtes et des

temples moins fréquentés dans les douze régions ou quartiers de Rome.

Vénus Placide, Vénus Chauve, Vénus Genitrix ou qui engendre, Vénus

Verticordia ou qui change les coeurs, Vénus Erycine, Vénus

Victorieuse et d'autres Vénus assez décentes n'encourageaient pas la

Prostitution: elles la toléraient à peine pour l'usage des prêtres qui

s'y livraient secrètement. Il n'en était pas de même des Vénus qui

présidaient exclusivement aux plus secrets mystères de l'amour. Le

temple de Vénus Volupia, situé dans le dixième quartier, attirait les

débauchés des deux sexes, qui venaient y demander des inspirations à

la déesse. Le temple de Vénus Salacia ou Lascive, dont on ignore

la position dans l'enceinte de Rome, était visité très-dévotement par

les courtisanes qui voulaient se perfectionner dans leur métier; le

temple de Vénus Lubentia ou Libertine (ou plutôt _de bonne volonté_)

se trouvait hors des murs au milieu d'un bois qui prêtait son ombre

propice aux rencontres des amants. Vénus, sous ses différents noms,

faisait toujours un appel aux instincts du plaisir, sinon de la

débauche; mais ses temples n'étaient pas à Rome, ainsi que dans la

Grèce et l'Asie Mineure, déshonorés par un marché patent de

Prostitution. Il n'y avait guère que les courtisanes qui poussassent

la piété envers la déesse jusqu'à se vendre à son profit, et dans tous

les cas, le sacrifice ne s'accomplissait jamais à l'intérieur du

temple, à moins que le prêtre ne fût le sacrificateur.

On ne voit nulle part, dans les écrivains latins, que les temples de

Vénus, à Rome, eussent des consacrées, des colléges de prêtresses, qui

se prostituaient au bénéfice de leurs autels, comme cela se passait

encore à Corinthe et à Éryx, du temps des empereurs. Strabon rapporte,

dans sa Géographie, que le fameux temple de Vénus Erycine, en Sicile,

était encore plein de femmes attachées au culte de la déesse et

données à ses autels par les suppliants qui voulaient la rendre

favorable à leurs voeux: ces esclaves consacrées pouvaient se

racheter avec l'argent qu'elles demandaient à la Prostitution et dont

une part seulement appartenait au temple qui la protégeait. Ce

temple tombait en ruines sous le règne de Tibère, qui, en sa qualité

de parent de Vénus, le fit restaurer et y mit des prêtresses

nouvelles. Quant aux temples de Rome, ils étaient tous d'une dimension

fort exiguë, en sorte que la cella ne pouvait renfermer que l'autel et

la statue de la déesse avec les instruments des sacrifices: on ne

pénétrait donc pas à l'intérieur, et dans les fêtes de Vénus comme

dans celles des autres dieux, les cérémonies se faisaient en plein air

sur le portique et sur les degrés du sanctuaire. Cette forme

architecturale semble exclure toute idée de Prostitution sacrée,

dépendant du moins du temple même. Les Romains, d'ailleurs, en

adoptant la religion des Grecs, l'avaient façonnée à leurs moeurs,

et l'esprit sceptique de ce peuple allait mal à des actes de foi et

d'abnégation, qui devaient, pour n'être pas odieux et ridicules,

s'entourer d'un voile de candeur et de naïveté: les Romains ne

croyaient guère à la divinité de leurs dieux. Il est donc certain que

les fêtes de Vénus, à Rome, étaient à peu près chastes ou plutôt

décentes dans tout ce qui tenait au culte, mais qu'elles servaient

uniquement de prétexte à des orgies et à des désordres de toute nature

qui se renfermaient dans les maisons. Quand Jules César, qui se

vantait de descendre de Vénus, donna un nouvel élan au culte de sa

divine ancêtre, lui dédia des temples et des statues par tout l'empire

romain, fit célébrer des jeux solennels en son honneur et dirigea en

personne les fêtes magnifiques qu'il restituait ou qu'il

établissait pour elle, il n'eut pas la pensée de mettre en vigueur,

sous ses auspices, la Prostitution sacrée; il évita aussi, tout

débauché qu'il fût lui-même, de s'occuper des personnifications

malhonnêtes de Vénus, qui, comme Lubentia, Volupia, Salacia, etc.,

n'était plus que la déesse des courtisanes. On doit remarquer pourtant

que Vénus Courtisane n'eut jamais de chapelle à Rome.

On y adorait surtout Vénus Victorieuse, qui semblait la grande

protectrice de la nation issue d'Énée, mais on ne se rappelait pas

seulement à quelle occasion Vénus avait été d'abord adorée comme Vénus

Armée. C'était une origine spartiate, et non romaine, car Vénus, avant

d'être Victorieuse, avait été Armée. Dans les temps héroïques de

Lacédémone, tous les hommes valides étaient sortis de cette ville pour

aller assiéger Messène: les Messéniens assiégés sortirent à leur tour

secrètement de leurs murailles et marchèrent la nuit pour surprendre

Lacédémone laissée sans défenseurs; mais les Lacédémoniennes

s'armèrent à la hâte et se présentèrent fièrement à la rencontre de

l'ennemi qu'elles mirent en fuite. De leur côté, les Spartiates,

avertis du danger que courait leur cité, avaient levé le siége de

Messène et revenaient défendre leurs foyers. Ils virent de loin

briller des casques, des cuirasses et des lances: ils crurent avoir

rejoint les Messéniens; ils s'apprêtèrent à combattre; mais, en

s'approchant davantage, les femmes, pour se faire reconnaître,

levèrent leurs tuniques et découvrirent leur sexe. Honteux de leur

méprise, les Lacédémoniens se précipitèrent, les bras ouverts, sur ces

vaillantes femmes et ne leur laissèrent pas même le temps de se

désarmer. Il y eut une mêlée amoureuse qui engendra le culte de Vénus

Armée. «Vénus, s'écrie un poëte de l'Anthologie grecque, Vénus, toi

qui aimes à rire et à fréquenter la chambre nuptiale, où as-tu pris

ces armes guerrières? Tu te plaisais aux chants d'allégresse, aux sons

harmonieux de la flûte, en compagnie du blond Hyménée: à quoi bon ces

armes? Ne te vante pas d'avoir dépouillé le terrible Mars. Oh! que

Vénus est puissante!» Ausone, en imitant cette épigramme, fait dire à

la déesse: «Si je puis vaincre nue, pourquoi porterais-je des armes?»

La Vénus Victrix de Rome était nue, le casque en tête, la haste à la

main.

Les fêtes publiques de Vénus furent donc bien moins indécentes que

celles de Lupa et de Flora; elles étaient voluptueuses, mais non

obscènes, à l'exception d'un épisode mystique qui se passait sous les

yeux d'un petit nombre de privilégiés et qui frappait ensuite comme un

prodige l'imagination des personnes auxquelles on le racontait avec

des détails plus ou moins merveilleux. Le poëte Claudien ne nous dit

pas dans quel temple s'exécutait cet ingénieux tour de physique

amusante. On plaçait sur un lit de roses une statue en ivoire de la

déesse, représentée nue; on apportait sur le même lit, à quelque

distance de Vénus, une statue de Mars couvert d'armes d'acier. Le

mystère ne manquait pas de s'accomplir au bout de quelques instants:

les deux statues s'ébranlaient à la fois et s'élançaient avec tant de

force l'une contre l'autre, qu'elles s'entrechoquaient comme si elles

se brisaient en éclats; mais elles restaient étroitement embrassées et

frémissantes au milieu des feuilles de roses. Tout le secret de cette

scène mythologique résidait dans le ventre de la statue d'ivoire

contenant une pierre d'aimant, dont la puissance attractive agissait

sur l'acier de la statue de Mars. Mais cette invention accusait une

époque de perfectionnement et de raffinement très-avancée. Les

premiers Romains agissaient moins artistement avec leurs premières

Vénus. Une de celles-ci fut Vénus Myrtea, ainsi nommée à cause d'un

bois de myrte qui entourait son temple, situé vraisemblablement auprès

du Capitole. Le myrte était consacré à Vénus; il servait aux

purifications qui précédaient la cérémonie nuptiale. La tradition

voulait que les Romains ravisseurs des Sabines se fussent couronnés de

myrte, en signe de victoire amoureuse et de fidélité conjugale. Vénus

s'était aussi couronnée de myrte, après avoir vaincu Junon et Pallas

dans le combat de la beauté. On offrait donc des couronnes de myrte à

toutes les Vénus, et les sages matrones, qui n'adoraient que des Vénus

décentes, avaient le myrte en horreur, comme nous l'apprend Plutarque,

parce que le myrte était à la fois l'emblème et le provocateur

des plaisirs sensuels. Vénus Myrtea prit le nom de Murtia, lorsque son

temple fut transféré près du Cirque sur le mont Aventin, qu'on

appelait aussi Murtius. Alors les jeunes vierges ne craignirent plus

d'aller invoquer Vénus Murtia, en lui offrant des poupées et des

statuettes en terre cuite ou en cire, qui rappelaient certainement, à

l'insu des suppliantes, l'ancien usage de se consacrer soi-même à la

déesse en lui faisant le sacrifice de la virginité. Ce sacrifice, qui

avait été si fréquent et si général dans le culte de Vénus, se

perpétuait encore sous la forme du symbolisme, et partout le fait

brutal était remplacé par des allusions plus ou moins transparentes.

Ainsi, quand les Romains occupèrent la Phrygie et s'établirent dans la

Troade qu'ils regardaient comme le berceau de leur race, ils y

retrouvèrent une coutume qui se rattachait au culte de Vénus, et qui

avait remplacé le fait matériel de la Prostitution sacrée: les jeunes

filles, peu de jours avant leur mariage, se dédiaient à Vénus en se

baignant dans le fleuve Scamandre, où les trois déesses s'étaient

baignées pour se mettre en état de comparaître devant leur juge, le

berger Pâris: «Scamandre, s'écriait la Troyenne qui se livrait aux

ondes caressantes de ce fleuve sacré, Scamandre, reçois ma virginité!»

Le culte de Vénus, à Rome, ne réclamait pas des sacrifices de la même

espèce; les courtisanes étaient, d'ailleurs, les plus assidues

aux autels de la déesse, qui, par l'étymologie de son nom, faisait un

appel à tous et à tout (_quia venit ad omnia_, dit Cicéron, dans son

traité de la Nature des Dieux; _quod ad cunctos veniat_, dit Arnobe,

dans son livre contre les Gentils). Les courtisanes lui offraient, de

préférence, les insignes ou les instruments de leur profession, des

perruques blondes, des peignes, des miroirs, des ceintures, des

épingles, des chaussures, des fouets, des grelots et beaucoup d'autres

objets qui caractérisaient les arcanes du métier. C'était à qui se

dépouillerait de ses joyaux et de ses ornements, pour en faire don à

la déesse qui devait rendre le double à ses invocatrices.

Quelques-unes, dans leurs offrandes, exprimaient une reconnaissance

plus désintéressée, et leurs amants se présentaient avec des offrandes

non moins touchantes: l'un offrait une lampe qui avait été témoin de

son bonheur; l'autre, une torche et un levier qui lui avaient servi à

brûler et à enfoncer la porte de sa maîtresse; le plus grand nombre

apportaient des lampes ithyphalliques et des phallus votifs. On

sacrifiait, en l'honneur de Vénus, mère de l'amour, des chèvres et des

boucs, des colombes et des passereaux, que la déesse avait adoptés à

cause de leur zèle pour son culte. Mais si les cérémonies et les fêtes

de Vénus n'offensaient pas la pudeur dans les temples, elles

autorisaient, elles excitaient bien des débauches dans les maisons,

surtout chez les jeunes débauchés et chez les courtisanes. La plus

turbulente de ces fêtes vénériennes avait lieu au mois d'avril,

mois consacré à la déesse de l'amour, parce que tous les germes de la

nature se développent pendant ce mois régénérateur et que la terre

semble, en quelque sorte, ouvrir son sein aux baisers du printemps. On

passait les nuits d'avril à souper, à boire, à danser, à chanter et à

célébrer les louanges de Vénus, sous des berceaux de verdure et dans

des abris de branchages entrelacés avec des fleurs. Ces nuits-là

s'appelaient _Veillées de Vénus_, et toute la jeunesse romaine y

prenait part avec la fougue de son âge, tandis que les vieillards et

les femmes mariées se renfermaient au fond de leurs demeures, sous les

regards tutélaires de leurs dieux lares, pour ne pas entendre ces cris

joyeux, ces chants et ces danses. On exécutait quelquefois, à

l'occasion de ces fêtes d'avril, mais seulement dans certaines

sociétés dissolues, des danses et des pantomimes licencieuses, qui

mettaient en action les principales circonstances de l'histoire de

Vénus: on représentait tour à tour le Jugement de Pâris, les Filets de

Vulcain, les Amours d'Adonis et d'autres scènes de cette impure mais

poétique mythologie; les acteurs, qui figuraient dans ces pantomimes,

étaient complétement nus, et ils s'efforçaient de rendre par la

pantomime la plus expressive les faits et gestes amoureux des dieux et

des déesses, tellement qu'Arnobe, en parlant de ces divertissements

plastiques, dit que Vénus, la mère du peuple souverain, devient une

bacchante ivre qui s'abandonne à toutes les impudicités, à toutes

les infamies des courtisanes (_regnatoris et populi procreatrix amans

saltatur Venus, et per affectus omnes meretriciæ vilitatis impudicâ

exprimitur imitatione bacchari_). Arnobe dit, en outre, que la déesse

devait rougir de voir les horribles indécences que l'on attribuait à

son Adonis.

Les femmes romaines, chose étrange! si réservées à l'égard du culte de

Vénus, ne se faisaient aucun scrupule d'exposer leur pudeur à la

pratique de certains cultes plus malhonnêtes et plus honteux, qui ne

regardaient pourtant que des dieux et des déesses subalternes: elles

offraient des sacrifices à Cupidon, à Priape, à Priape surtout, à

Mutinus, à Tutana, à Tychon, à Pertunda et à d'autres divinités du

même ordre. Non-seulement, ces sacrifices et ces offrandes avaient

lieu dans l'intérieur des foyers domestiques, mais encore dans des

chapelles publiques, devant les statues érigées au coin des rues et

sur les places de la ville. Ce n'étaient pas les courtisanes qui

s'adressaient à ce mystérieux Olympe de l'amour sensuel: Vénus leur

suffisait sous ses noms multiples et sous ses figures variées;

c'étaient les matrones, c'étaient même les vierges qui se permettaient

l'exercice de ces cultes secrets et impudents; elles ne s'y livraient

que voilées, il est vrai, avant le lever du soleil ou après son

coucher; mais elles ne tremblaient pas, elles ne rougissaient pas

d'être vues adorant Priape et son effronté cortége. On peut donc

croire qu'elles conservaient la pureté de leur coeur, en

présence de ces images impures, qui étalaient partout leur monstrueuse

obscénité, dans les rues, dans les jardins et dans les champs, sous

prétexte d'écarter les voleurs et les oiseaux. Il est difficile de

préciser à quelle époque le dieu de Lampsaque fut introduit et

vulgarisé à Rome. Son culte, qui y était scandaleusement répandu dans

les classes des femmes les plus respectables, ne paraît pas avoir été

réglé par des lois fixes de cérémonial religieux. Le dieu n'avait pas

même de temple desservi par des prêtres ou des prêtresses; mais ses

statues phallophores étaient presque aussi multipliées que ses

adoratrices, qui trouvaient dans leur dévotion plus ou moins

ingénieuse les différentes formes du culte qu'elles rendaient à ce

vilain dieu. Priape, qui représente, sous une figure humaine largement

pourvue des attributs de la génération, l'âme de l'univers et la force

procréatrice de la matière, n'avait été admis que fort tard dans la

théogonie grecque; il arriva plus tard encore chez les Romains, qui ne

le prirent pas au sérieux, avec ses cornes de bouc, ses oreilles de

chèvre et son insolent emblème de virilité. Les Romaines, au

contraire, l'honorèrent, pour ainsi dire, de leur protection

particulière et ne le traitèrent pas comme un dieu impuissant et

ridicule. Ce Priape, dont les mythologues avaient fait un fils naturel

de Vénus et de Bacchus, n'était plutôt qu'une incarnation dégénérée du

Mendès ou de l'Horus des Égyptiens, lequel personnifiait aussi

les principes générateurs du monde. Mais les dames romaines ne

cherchaient pas si loin le fond des choses: leur dieu favori présidait

aux plaisirs de l'amour, au devoir du mariage et à toute l'économie

érotique. C'était là ce qui le distinguait particulièrement de Pan,

avec lequel il avait plus d'un rapport d'aspect et d'attributions. On

lui donnait ordinairement la forme d'un hermès, et on l'employait au

même usage que les termes, dans les jardins, les vergers et les

champs, qu'il avait mission de protéger avec sa massue ou son bâton.

Les monuments antiques nous ont fait connaître les divers sacrifices

que Priape recevait à Rome et dans tout l'empire romain. On le

couronnait de fleurs ou de feuillages; on l'enveloppait de guirlandes;

on lui présentait des fruits: ici, des noix par allusion aux mystères

du mariage; là, des pommes, en mémoire du jugement de Pâris; on

brûlait devant lui, sur un autel portatif, de la fleur de froment, de

l'ancolie, des pois chiches et de la bardane; on dansait, aux sons de

la lyre ou de la double flûte, autour de son piédestal, et on se

laissait aller, avec plus ou moins d'emportement, aux inspirations de

son image lubrique. Ce qui distinguait seulement, dans ces sacrifices,

les femmes honnêtes des femmes débauchées, c'était le voile derrière

lequel leur pudeur se croyait à l'abri. Souvent les couronnes dorées

ou fleuries qu'on dédiait au dieu de Lampsaque n'étaient pas placées

sur sa tête, mais suspendues à la partie la plus déshonnête de la

statue. _Cingemus tibi mentulam coronis!_ s'écrie un poëte des

Priapées. Un autre poëte du même recueil applaudit une courtisane,

nommée Teléthuse, qui, comblée des faveurs et des profits de la

Prostitution, offrit de cette façon une couronne d'or à Priape

(_cingit inauratâ penem tibi, sancte, coronâ_), qu'elle qualifiait de

_saint_. Au reste, l'attribut priapique revenait sans cesse, comme un

emblème figuré, dans une foule de circonstances de la vie privée, et

les regards les plus modestes, à force de le voir se multiplier, pour

ainsi dire, avec mille destinations capricieuses, ne le rencontraient

plus qu'avec indifférence et distraction. C'était une sonnette, ou une

lampe, ou un flambeau, ou un joyau, ou quelque petit meuble, en

bronze, en argile, en ivoire, en corne; c'était principalement une

amulette, que femmes et enfants portaient au cou pour se préserver des

maladies et des philtres; c'était, de même qu'en Égypte, le gardien

tutélaire de l'amour et l'auxiliaire de la génération. Les peintres et

les sculpteurs se plaisaient à lui donner des ailes, ou des pattes, ou

des griffes, pour exprimer qu'il déchire, qu'il marche et qu'il

s'envole dans le domaine de Vénus. Cet objet obscène avait donc perdu

de la sorte son caractère d'obscénité, et l'esprit s'était presque

déshabitué d'y reconnaître ce que les yeux n'y voyaient plus. Mais le

culte de Priape n'en était pas moins l'occasion et l'excuse de bien

des impuretés secrètes.

Ce culte comprenait, d'ailleurs, celui du dieu Mutinus, Mutunus ou

Tutunus, qui ne différait de Priape que par la position de ses

statues. Il était représenté assis, au lieu d'être debout; en outre,

ses statues, qui ne furent jamais nombreuses, se cachaient dans des

édicules fermés, entourés d'un bocage où les profanes ne pénétraient

pas. Ce Mutinus descendait en ligne directe de l'idole ithyphallique

des peuples primitifs de l'Asie; il servait aussi au même usage et

perpétuait au milieu de Rome la plus ancienne forme de la Prostitution

sacrée. Les jeunes épouses étaient conduites à cette idole, avant de

l'être à leurs maris, et elles venaient s'asseoir sur ses genoux,

comme pour lui offrir leur virginité: _in celebratione nuptiarum_, dit

saint Augustin, _super Priapi scapum nova nupta sedere jubebatur_.

Lactance semble dire qu'elles ne se bornaient pas à occuper ce siége

indécent: _Et Muturnus_, dit-il, _in cujus sinu pudendo nubentes

præsident, ut illarum pudicitiam prior deus delibasse videatur_. Cette

_libation_ de la virginité devenait quelquefois un acte réel et

consommé. Puis, une fois mariées, les femmes qui voulaient combattre

la stérilité retournaient visiter le dieu, qui les recevait encore sur

ses genoux et les rendait fécondes. Arnobe rapporte, en frissonnant,

les horribles particularités de ce sacrifice: _Etiam ne Tutunus, cujus

immanibus pudendis, horrentique fascino, vestras inequitare matronas

et auspicabile ducitis et optatis?_ Il faut remonter aux hideuses

pratiques des religions de l'Inde et de l'Assyrie, pour trouver

un simulacre analogue de Prostitution sacrée; mais, dans l'Orient, aux

premiers âges du monde, le dieu générateur et régénérateur avait un

culte solennel, qu'on lui rendait au grand jour et qui symbolisait la

fécondité de la mère Nature, tandis qu'à Rome, ce culte amoindri et

déchu se cachait honteusement dans l'ombre d'une chapelle où le mépris

public reléguait l'infâme dieu Mutinus. Cette chapelle avait été

d'abord érigée dans le quartier appelé Vélie, à l'extrémité de la

ville; elle fut détruite sous le règne d'Auguste, qui voulait abolir

ce repaire de Prostitution sacrée; mais le culte de cet affreux

Mutinus était si profondément établi dans les moeurs du peuple,

qu'il fallut relever son édicule dans la campagne de Rome et donner

par là satisfaction aux jeunes mariées et aux femmes stériles, qui s'y

rendaient voilées, non-seulement de tous les quartiers de la ville,

mais encore des points les plus éloignés de l'Italie.

Quelques savants ont avancé, d'après le témoignage de Festus, que la

chapelle de Mutinus renfermait, outre la statue de ce dieu, celle de

sa femme Tutuna ou Mutuna, qui n'était là que pour présider au mystère

de la dévirginisation et qui ne voyait personne s'asseoir sur ses

genoux. La déesse, dont le nom dérivé du grec exprime le sexe féminin

et désigne spécialement sa nature, n'avait pas une posture plus

honnête que celles des suppliantes qui s'adressaient à son mari.

On ne doit pas cependant confondre Mutuna avec Pertunda, déesse

hermaphrodite qui n'avait pas d'autre sanctuaire que la chambre des

époux pendant la nuit des noces. Cette Pertunda, que saint Augustin

proposait d'appeler plutôt le dieu _Pretundus_ (qui frappe le

premier), était apportée dans le lit nuptial et y prenait quelquefois,

selon Arnobe, un rôle aussi délicat que celui du mari: _Pertunda in

cubiculis proesto est virginalem scrobem effodientibus maritis_.

C'était encore là un reste singulier de la Prostitution sacrée,

quoique la déesse ne reçût pas en sacrifice la virginité de l'épouse,

mais aidât l'époux à l'immoler. On faisait intervenir aussi, à la

première nuit des nouveaux mariés, une autre déesse et un autre dieu,

également ennemis de la chasteté conjugale, le dieu _Subigus_ et la

déesse _Prema_: le dieu chargé d'apprendre à l'époux son devoir; la

déesse, à l'épouse le sien: _ut subacta a sponso viro_, lit-on avec

surprise dans la _Cité de Dieu_ de saint Augustin, _non se commoveat,

quum premitur_. Quant aux petits dieux Tychon et Orthanès, ce

n'étaient que les humbles caudataires du grand Priape, et ils ne

figuraient à la cour de Vénus que comme des instigateurs lascifs de la

Prostitution sacrée.

On ignore, néanmoins, quels étaient ces dieux impudiques, dont les

noms se trouvent à peine cités par l'obscur Lycophron et par Diodore

de Sicile; on ne sait pas à quelle particularité du plaisir ils

présidaient, et l'on ne pourrait faire aucune conjecture fondée à

l'égard de leur image et de leur culte. Il ne serait pas impossible

que ces dieux, que ne nous rappelle aucun monument figuré, fussent

ceux-là même qui avaient été introduits en Étrurie, l'an de Rome 566,

186 avant Jésus-Christ, par un misérable grec, de basse extraction,

moitié prêtre et moitié devin. Ces dieux inconnus, dont l'histoire n'a

pas même conservé les noms, autorisaient un culte si monstrueux et des

mystères si abominables, que l'indignation publique se prononça pour

les flétrir et les condamner. Les femmes seules étaient d'abord

consacrées aux nouveaux dieux, avec des cérémonies infâmes, qui en

attirèrent pourtant un grand nombre, par curiosité et par libertinage.

Les hommes furent admis, à leur tour, dans la pratique de ce culte

odieux qui empoisonna toute l'Étrurie et qui pénétra dans Rome. Il y

eut bientôt en cette ville plus de sept mille initiés des deux sexes;

leurs principaux chefs et grands prêtres étaient M. C. Attinius, du

bas peuple de Rome, L. Opiternius, du pays des Falisques, et Menius

Cercinius, de la Campanie. Ils s'intitulaient audacieusement

fondateurs d'une religion nouvelle; mais le sénat, instruit des

pratiques exécrables de ce culte parasite, le proscrivit par une loi,

ordonna que tous les instruments et objets consacrés fussent détruits,

et décréta la peine de mort contre quiconque oserait travailler à

corrompre ainsi la morale publique. Plusieurs prêtres, qui faisaient

des initiations, malgré la défense du sénat, furent arrêtés et

condamnés au dernier supplice. Il ne fallut pas moins que cette

rigoureuse application de la loi pour arrêter les progrès d'un culte

qui s'adressait aux plus grossiers appétits de la nature humaine. On

présume que les traces de cette débauche sacrée ne s'effacèrent jamais

dans les moeurs et les croyances du bas peuple de Rome.

Il y avait peut-être d'intimes analogie entre ce culte étrange, que le

sénat essayait de faire disparaître, et le culte d'Isis, qui fut

également, et à plusieurs reprises, en butte aux proscriptions des

magistrats. On ne sait pas à quelle époque le culte isiaque fut

introduit à Rome pour la première fois; on sait seulement qu'il y

arriva travesti sous une forme asiatique, bien différente de son

origine égyptienne. En Égypte, les mystères d'Isis, la génératrice de

toutes choses, ne furent pas toujours chastes et irréprochables, mais

ils représentaient en allégories la création du monde et des êtres, la

destinée de l'homme, la recherche de la sagesse et la vie future des

âmes. Chez les Romains comme en Asie, ces mystères n'étaient que des

prétextes et des occasions de désordre en tous genres: la Prostitution

surtout y occupait la première place. Voilà pourquoi le temple de la

déesse, à Rome, fut dix fois démoli et dix fois reconstruit; voilà

pourquoi le sénat ne toléra enfin les isiaques qu'en faveur de la

protection intéressée que leur accordaient quelques citoyens riches et

puissants; voilà pourquoi, malgré la prodigieuse extension du

culte d'Isis sous les empereurs, les honnêtes gens s'en éloignaient

avec horreur et ne méprisaient rien tant qu'un prêtre d'Isis. Apulée,

dans son _Ane d'or_, nous donne une description très-adoucie de ces

mystères, auxquels il s'était fait initier et dont il ne se permet pas

de révéler les cérémonies secrètes; il nous montre la procession

solennelle dans laquelle un prêtre porte dans ses bras «l'effigie

vénérable de la toute-puissante déesse, effigie qui n'a rien de

l'oiseau ni du quadrupède domestique ou sauvage, et ne ressemble pas

davantage à l'homme, mais vénérable par son étrangeté même, et qui

caractérise ingénieusement le mysticisme profond et le secret

inviolable dont s'entoure cette religion auguste.» Devant l'effigie,

qui n'était autre qu'un phallus en or accompagné d'emblèmes de l'amour

et de la fécondité, se pressait une multitude d'initiés, hommes et

femmes de tout âge et de tout rang, vêtus de robes de lin d'une

blancheur éblouissante: les femmes entourant de voiles transparents

leur chevelure inondée d'essences; les hommes, rasés jusqu'à la racine

des cheveux, agitant des sistres de métal. Mais Apulée se tait

prudemment sur ce qui se passait dans le sanctuaire du temple, où

s'effectuait l'initiation au bruit des sistres et des clochettes. Tous

les écrivains de l'antiquité ont gardé le silence au sujet de cette

initiation, qui devait être synonyme de Prostitution. Les empereurs

eux-mêmes ne rougirent pas de se faire initier et de prendre pour

cela le masque à tête de chien, en l'honneur d'Anubis, fils d'Isis.

C'était donc cette déesse, plutôt même que Vénus, qui présidait à la

Prostitution sacrée à Rome et dans tout l'empire romain. Elle avait

des temples, et des chapelles partout, à l'époque de la plus grande

dépravation des moeurs. Le principal temple qu'elle eut à Rome,

était dans le Champ-de-Mars; ses dépendances, ses jardins et ses

souterrains d'initiation devaient être considérables, car on évalue à

plusieurs milliers d'hommes et de femmes l'affluence des initiés qui

s'y rendaient processionnellement aux fêtes isiaques. Il y avait, en

outre, dans l'enceinte sacrée, un commerce permanent de débauche,

auquel les prêtres d'Isis, souillés de tous les vices et capables de

tous les crimes, prêtaient leur entremise complaisante. Ces prêtres

formaient un collége assez nombreux, qui vivait dans une impure

familiarité; ils se livraient à tous les égarements des sens, à tous

les débordements des passions; ils étaient toujours ivres et chargés

de nourriture; ils se promenaient, dans les rues de la ville, revêtus

de leurs robes de lin couvertes de taches et de crasse, le masque à

tête de chien sur le visage, le sistre à la main; ils demandaient

l'aumône, en faisant sonner leur sistre, et ils frappaient aux portes,

en menaçant de la colère d'Isis ceux qui ne leur donnaient pas. Ils

exerçaient en même temps le honteux métier de _lénons_: ils se

chargeaient, en concurrence avec les vieilles courtisanes, de toutes

les négociations amoureuses, des correspondances, des rendez-vous, des

trafics et des séductions. Leur temple et leurs jardins servaient

d'asile aux amants qu'ils protégeaient et aux adultères qu'ils

déguisaient sous des vêtements et des voiles de lin. Les maris et les

jaloux ne pénétraient pas impunément dans ces lieux, consacrés au

plaisir, où l'on ne voyait que des couples amoureux, où l'on

n'entendait que des soupirs étouffés par les sons des sistres.

Juvénal, dans ses _Satires_, parle souvent de l'usage habituel des

sanctuaires d'Isis: «Tout récemment encore, dit-il dans sa satire IX à

Noevolus, tu souillais bien régulièrement de ta présence adultère le

sanctuaire d'Isis, le temple de la Paix où Ganimède a une statue, le

mystérieux séjour de la Bonne-Déesse, la chapelle de Cérès (car quel

est le temple où les femmes ne se prostituent pas?), et, ce que tu ne

dis pas, tu t'attaquais même aux maris.» Cette double Prostitution

était donc tolérée, sinon autorisée et encouragée, dans tous les

temples de Rome, surtout dans ceux qui avaient pour la cacher un bois

de lauriers ou de myrtes.

Le culte d'Isis se rattachait aussi à celui de Bacchus, qui était

adoré comme une des divines incarnations d'Osiris. La mythologie de ce

dieu vainqueur avait trop de points de contact avec celle de Vénus,

pour que le dieu et la déesse ne fussent pas honorés de la même

manière, c'est-à-dire par des fêtes de Prostitution. Ces fêtes se

célébraient, sous le nom de mystères, avec des excès épouvantables.

Les libertins et les courtisanes en étaient les acteurs zélés et

fervents: les uns y jouaient le rôle de _bacchants_; les autres, celui

de _bacchantes_; ils couraient pendant la nuit, demi-nus, échevelés,

ceints de pampres et de lierres, secouant des torches et des thyrses,

avec des cymbales, des tambours, des trompettes et des clochettes;

quelquefois, ils étaient déguisés en faunes et montés sur des ânes.

Tout dans ce culte bachique symbolisait l'acte même de la

Prostitution: ici, on buvait dans des coupes de verre ou de terre en

forme de phallus; là, on arborait d'énormes phallus à l'extrémité des

thyrses; les prêtresses du dieu promenaient autour de son temple le

phallus, le van et la ciste, comme aux processions isiaques, où ces

trois emblèmes représentaient la nature mâle, la nature femelle et

l'union des deux natures; car la ciste ou corbeille mystique

renfermait un serpent se mordant la queue, ainsi que des gâteaux ayant

la figure du phallus et celle du van. On comprend les incroyables

désordres, auxquels poussait un culte tout érotique, si cher à la

jeunesse débauchée. La bande joyeuse, barbouillée de vin, avait le

droit de disposer des hommes et des femmes qu'elle rencontrait par

hasard dans ses courses nocturnes, et qu'elle poursuivait de ses cris

furieux, de ses rires railleurs, de ses paroles obscènes, de ses

gestes indécents. Les femmes honnêtes se cachaient avec effroi

dans leur maison, dès que sonnait l'heure des bacchanales; et quand

elles entendaient passer devant leur porte les initiés en délire,

elles offraient un sacrifice à leurs dieux lares, en invoquant Junon

et la Pudeur. Au reste, Bacchus était adoré comme un dieu

hermaphrodite, et dans d'infâmes conciliabules qui se tenaient au fond

de ses temples, les hommes devenaient femmes et les femmes hommes, au

milieu d'une orgie sans nom que le tambour sacré animait et réglait à

la fois.

Et dans toutes ces fêtes honteuses qui déshonoraient les divinités de

Rome, les courtisanes, fidèles à une tradition dont elles ne

s'expliquaient pas l'origine, tiraient profit de leurs _stupres_

(_stupra_) et de leurs prostitutions (_Prostibula_); elles

s'attribuaient seulement une part proportionnelle dans le salaire de

leur métier, et elles déposaient le reste sur l'autel du dieu et de la

déesse, sans que les prêtres mêmes fussent complices de ces marchés

honteux qui se contractaient dans l'enceinte du temple: «C'est

aujourd'hui le marché des courtisanes dans le temple de Vénus, dit une

courtisane du _Poenulus_ de Plaute; là se rassemblent des marchands

d'amour; je veux donc m'y montrer.»

Ad ædem Veneris hodie est mercatus meretricius;

Eo conveniunt mercatores, ibi ego me ostendi volo.

Les courtisanes à Rome n'étaient pas, comme en Grèce, tenues à

distance des autels; elles fréquentaient, au contraire, tous les

temples, pour y trouver sans doute d'heureuses chances de gain; elles

témoignaient ensuite leur reconnaissance à la divinité qui leur avait

été propice, et elles apportaient dans son sanctuaire une portion du

gain qu'elles croyaient lui devoir. La religion fermait les yeux sur

cette source impure de revenus et d'offrandes; la législation civile

ne s'immisçait point dans ces détails de dévotion malhonnête, qui

touchaient au culte, et grâce à cette tolérance ou plutôt à

l'abstention systématique du contrôle judiciaire et religieux, la

Prostitution sacrée conservait à Rome presque ses allures et sa

physionomie primitives, avec cette différence toutefois qu'elle ne

sortait pas de la classe des courtisanes, et qu'elle était devenue un

accessoire étranger au culte, au lieu de faire partie intégrante du

culte lui-même.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1/6 · 第 22 / 43 题