CHAPITRE XIII.

SOMMAIRE. --Biographie des courtisanes célèbres de la Grèce.

--Gnathène. --Ses bons mots mis en vers par Machon. --Ses repas.

--Sa nièce Gnathoenion ou la petite Gnathène. --Les _Apophthegmes_

de Lyncæus. --Amants de Gnathène. --Le vase de neige et la

sardine. --Comment Gnathène s'y prit pour manger avec le Syrien un

repas donné par Dyphile. --Lois conviviales de la maison de

Gnathène. --Ses reparties spirituelles. --Ses querelles avec

l'hétaire Mania. --Bonne réponse de cette courtisane à Gnathène.

--Le souper de Dexithea. --Gnathoenion. --Sa rencontre avec le

vieux satrape. --Amants de Gnathoenion. --Gnathoenion et

l'athlète. --Gnathène _hippopornos_. --Diogène et le maquignon.

--Laïs. --Son enfance. --Son rachat par Apelles. --Laïs à

Corinthe. --Renommée de cette courtisane. --Sommes exorbitantes

qu'elle exigeait de ceux qui voulaient obtenir ses faveurs.

--Démosthène et Laïs. --Les amants de Laïs. --Aristippe.

--Diogène. --Laïs et Xénocrate. --Honte et confusion de Laïs. --Le

sculpteur Myron. --Laïs et Eubates. --Richesses de Laïs. --Sa

vieillesse malheureuse. --L'_Anti-Laïs_. --Sa mort. --Monuments

élevés à sa mémoire. --Les autres Laïs. --Phryné. --La _lie du

vin_ de Phryné. --Pourquoi cette courtisane reçut le surnom de

_Phryné_. --Son emploi dans les mystères d'Eleusis et aux fêtes de

Neptune et de Vénus. --Phryné accusée d'impiété par Euthias. --Son

acquittement. --Le _parasite de la courtisane_. --Grandes

richesses de Phryné. --Offre que cette courtisane fait aux

Béotiens, de reconstruire à ses frais la ville de Thèbes détruite

par Alexandre-le-Grand. --Le Cupidon de Praxitèle. --Statue d'or

élevée à Phryné après sa mort. --Phryné dite le _Crible_.

--Pythionice et Glycère. --Harpalus. --Les deux amants de

Pythionice. --Mort de cette courtisane. --Le _blé de Glycère_.

--Assassinat d'Harpalus. --Bons mots de Glycère. --_Le Monument de

la Prostituée._ --Mort de Glycère.

Entre toutes les hétaires grecques qui eurent leurs historiens et

leurs panégyristes, les plus célèbres à différents titres ont été

Gnathène, Laïs, Phryné, Pythionice et Glycère.

La biographie de Gnathène ne se compose que de bons mots, de fines

reparties, de piquantes épigrammes, que le poëte Machon avait mis en

vers et qu'Athénée a recueillis avec une complaisance que nous avons

le regret de ne pouvoir imiter; la langue grecque a des licences qui

se prêtaient à toutes les témérités de la langue des courtisanes, et

le français se trouve bien empêché de les reproduire d'une manière à

la fois décente et intelligible. Gnathène, qui devait être Athénienne,

à en juger par l'atticisme et la vivacité de son esprit, vivait du

temps de Sophocle, à la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ.

Elle était certainement d'une beauté remarquable; mais ce qu'on

appréciait le plus en elle, ce fut toujours sa gaieté intarissable,

assaisonnée de propos pleins de sel, qui, parfois âcres et grossiers,

n'en avaient pas moins de charme pour les libertins. On la payait

pour l'entendre comme pour la voir, et les repas qu'elle donnait chez

elle réunissaient par écot les citoyens les plus distingués d'Athènes.

Elle fut donc courtisée et recherchée par les hommes de goût,

longtemps après que l'âge eut fait tomber le prix de ses amours. Elle

avait, d'ailleurs, prévu cet abandon des amants, en élevant sous ses

yeux une charmante fille qu'elle faisait passer pour sa nièce, et qui

se nommait Gnathoenion ou la petite Gnathène. Cette nièce-là se

montra digne de sa tante et tira bon profit des leçons qu'elle en

avait reçues. Ces deux hétaires avaient acquis tant de vogue à cause

de leurs innombrables reparties, que le Samien Lyncæus, dans ses

_Apophthegmes_, enregistra curieusement tous les traits de malice et

de bonne humeur, qu'on attribuait à la tante ou à la nièce. Gnathène,

qui craignait d'être livrée sur la scène aux risées des Athéniens,

s'était attaché le poëte comique Dyphile; mais elle ne lui épargnait

pas d'amères plaisanteries, et elle semblait vouloir lui prouver

qu'elle serait de force à se mesurer avec lui, au besoin, dans l'arène

de la comédie. Dyphile, tout gonflé de vanité, ne voulait pas avoir de

rivaux, et Gnathène, pour le satisfaire sur ce point, lui répétait en

riant le proverbe thébain: «Les ronces ne poussent jamais sur la route

d'Hercule.» Elle avait néanmoins autant d'amants, qu'elle pouvait en

prendre, et chacun d'eux était admis à différents tarifs. Parmi ces

habitués de la maison, un certain Syrien, qui n'était pas des

plus généreux, trouvait pourtant des inventions de galanterie peu

coûteuses, mais assez divertissantes, avec lesquelles il payait les

bonnes grâces que Gnathène avait pour lui. Un jour, aux fêtes de

Vénus, ce Syrien lui envoya un vase rempli de neige et une sardine

dans un plat: «Cette neige est moins blanche que vous, lui

écrivait-il; cette sardine est moins salée que votre langue.» Gnathène

allait répondre, quand arriva un messager de Dyphile, apportant pour

le festin du soir deux amphores de vin de Thrasos, deux de vin de

Chios, un chevreuil, des poissons, des parfums, des couronnes, des

rubans, des confitures, le tout accompagné d'un cuisinier et d'une

joueuse de flûte: «Je veux, dit-elle, que le présent de mon Syrien

figure aussi parmi les vins et les mets du souper.» Elle ordonna donc

qu'on fît fondre la neige dans le vin de Chios, et que la sardine fût

mêlée aux autres poissons. Le souper servi, Dyphile arriva, et les

portes furent closes; quand le Syrien s'y présenta, on lui dit de

patienter jusqu'à ce que la table fût prête. Gnathène, qui savait son

Syrien dehors, cherchait dans sa tête le moyen de le faire entrer, en

chassant Dyphile. Celui-ci commença les libations, et se faisant

verser à boire: «Par Jupiter! s'écria-t-il, tu as fait rafraîchir mon

vin dans ta fontaine: il n'en est pas une à Athènes dont l'eau soit

aussi glacée. --Cela doit être, répondit-elle, car nous ne manquons

jamais d'y faire jeter les prologues de tes drames.» Dyphile, blessé

de l'épigramme, ne répliqua pas, rougit, et se retira en silence.

Gnathène aussitôt fit introduire le Syrien et continua le souper avec

lui. Elle mangea du meilleur appétit la sardine que son hôte préféré

lui avait offerte: «C'est un bien petit poisson, dit-elle, mais il me

fait un bien grand plaisir.»

Dyphile était le souffre-douleur; Gnathène, pour se débarrasser de lui

jusqu'au lendemain matin, n'avait qu'à le piquer au vif dans son

orgueil de poëte. Un jour, à la représentation d'une de ses comédies,

il fut hué par l'auditoire et quitta le théâtre, au bruit des rires

moqueurs. Il était si découragé et si chagrin, qu'il eut l'idée

d'aller se consoler auprès de sa maîtresse. Celle-ci avait disposé de

sa nuit; elle riait encore de l'échec que Dyphile venait de subir,

lorsque celui-ci entra chez elle; il appela un esclave et lui dit

brusquement: «Lave-moi les pieds. --A quoi bon? répliqua Gnathène avec

un air dédaigneux: vos pieds ne doivent pas avoir ramassé de

poussière, puisque tout à l'heure encore on vous portait sur les

épaules.» Dyphile ne demanda pas son reste et s'en alla, tout rouge et

tout confus. Ordinairement, elle tenait table ouverte, et quiconque

voulait s'y asseoir n'avait qu'à solder d'avance la carte et à se

soumettre aux lois conviviales que la courtisane avait fait versifier

par son Dyphile, et qu'on lisait gravées sur un marbre à l'entrée de

la salle du festin. Ces lois, rédigées à l'imitation de celles qui

étaient en vigueur dans les écoles philosophiques, commençaient

ainsi, selon Callimaque, qui les avait citées dans son recueil de

jurisprudence: «Cette loi, égale et semblable pour tous, a été écrite

en 323 vers.» On peut juger, par ce début, que Gnathène affectait de

n'avoir aucune préférence à l'égard de ses amants, et de leur imposer

à tous les mêmes conditions. «Elle était toujours élégante, dit

Athénée en esquissant son portrait; elle parlait avec beaucoup de

grâce.» Il ne fallait pas moins que son sourire, l'éclat de ses dents

et la flamme de son regard, pour faire passer quelques-unes de ses

boutades.

A la suite d'une orgie qui s'était faite chez elle, les convives se

battirent à coups de poing en se disputant ses faveurs, qu'elle avait,

elle-même, mises aux enchères; un des combattants fut renversé par

terre et forcé de s'avouer vaincu: «Console-toi, lui dit-elle; tu ne

remportes pas de couronne après le combat, mais du moins ton argent te

reste.» Ses soupers se terminaient souvent en bataille et elle

appartenait au vainqueur. Une fois, cependant, les jeunes gens qu'elle

avait hébergés voulurent jeter à bas la maison, parce que Gnathène

refusait de leur faire crédit; ils étaient sans argent, mais ils

s'écrièrent qu'ils avaient des piques et des haches: «Oui-da! leur

dit-elle en haussant les épaules, si vous en aviez eu, vous les auriez

mises en gage pour me payer?» Elle n'y regardait pas d'ailleurs de

fort près, pourvu qu'on la payât bien. Une fois, elle se trouva dans

son lit avec un coquin d'esclave qui portait sur le dos les

cicatrices des coups de fouet que son maître lui avait fait donner:

«Tu as là de terribles blessures! lui dit-elle. --Oui, reprit-il, c'est

une brûlure que me fit un bouillon en tombant sur mes épaules. --Ce

devait être un fameux bouillon de lanières de peau de veau!

repartit-elle. --Le bouillon était chaud, dit-il en balbutiant, et je

n'étais qu'un enfant. --On a bien fait, répliqua-t-elle, de te fouetter

comme on l'a fait, pour te corriger.» Ses compagnes avaient raison de

craindre les traits acérés qu'elle décochait à tort et à travers, mais

elle rencontra quelquefois une langue aussi mordante que la sienne.

Elle se querellait souvent avec Mania, qui ne lui cédait pas en

malice; elles étaient assez liées pour connaître leurs défauts et

leurs infirmités réciproques; or, si Mania était sujette à la

gravelle, Gnathène avait des incontinences d'urine et un relâchement

chronique du fondement: «Suis-je donc cause de ce que tu as des

pierres? dit-elle en colère. --Si j'en avais, malheureuse, riposta

Mania, je te les donnerais pour te murer devant et derrière.»

L'hétaire Dexithéa l'avait invitée à souper, mais à peine les plats

paraissaient-ils sur la table, qu'elle les faisait enlever, en

ordonnant qu'on les portât à sa mère: «Si j'avais prévu cela, lui dit

Gnathène, je serais allée dîner chez ta mère et non chez toi.» Dans ce

même souper, on lui versa, dans une coupe très-exiguë, un vin âgé de

seize ans: «Comment le trouves-tu? lui demanda Dexithéa. --Je le

trouve bien petit pour son âge!» répondit Gnathène. Il y avait là un

insupportable bavard qui ne tarissait pas sur son dernier voyage dans

l'Hellespont. «Eh quoi! interrompit Gnathène, tu n'as pas visité la

première ville de ce pays-là? --Laquelle? demanda le voyageur. --Sigée,

dit-elle, la ville du Silence (de +sigaein+, se taire).» Elle

avait en même temps deux tenants qui la payaient, un soldat arménien

et un affranchi sicilien; l'un d'eux lui dit, devant l'autre: «Tu

ressembles à la mer! --Comment l'entends-tu? reprit-elle; serait-ce

parce que je reçois deux vilains fleuves, le Lycos d'Arménie et

l'Éleuthéros de Sicile?»

On comprend que Gnathoenion n'avait pas eu de peine à se former, à

l'école de sa tante, qui d'ailleurs la gardait à vue et l'aidait

souvent d'un bon conseil. Elles allaient ensemble, à l'époque des

fêtes de Vénus, chercher fortune dans le temple de la déesse. Elles en

sortaient, quand elles furent rencontrées par un vieux satrape, si

ridé et si cassé qu'il semblait avoir quatre-vingt-dix ans. Le

vieillard remarqua la beauté de Gnathoenion, et, s'approchant de

Gnathène, il lui demanda ce qu'il en coûterait pour passer une nuit

avec cette belle enfant. Gnathène, voyant la robe de pourpre de cet

étranger, et jugeant de son opulence d'après le nombre d'esclaves qui

l'escortent, répond: «Mille drachmes (1,000 francs). --Quoi! s'écrie le

satrape feignant la surprise, parce que tu me vois suivi d'une grosse

troupe de gens, tu crois me tenir prisonnier, et tu fais monter

si haut ma rançon? Je te donnerai cinq mines (500 francs); c'est une

affaire faite, et j'y reviendrai. --A votre âge, repartit Gnathène,

c'est déjà beaucoup d'y aller une fois..... --Ma tante, interrompit

Gnathoenion, ne faisons pas de prix. Vous me donnerez ce qu'il vous

plaira, papa, mais je parie que vous serez si content de moi, que vous

payerez double, et que cette nuit-ci pourra compter pour deux.»

Gnathoenion avait pour amant un acteur nommé Andronicus, qui ne la

payait souvent qu'en belles paroles; mais cet acteur s'était ménagé

l'appui de la tante en lui rappelant ses amours avec le poëte comique

Dyphile. Gnathoenion préférait donc à Andronicus un riche marchand

étranger qui la comblait de présents. L'acteur arrive les mains vides,

et Gnathoenion lui tourne le dos: «Vois avec quelle hauteur ta fille

me traite? dit-il, en soupirant, à la vieille Gnathène. --Petite folle,

dit-elle à sa nièce, embrasse-le, caresse-le, s'il le demande, et

laisse l'humeur de côté. --Ma mère, réplique Gnathoenion, dois-je

embrasser un homme qui fait si peu pour notre république, et qui

cependant regarde tout ce que nous avons comme sa propriété?»

Andronicus venait de jouer avec succès le principal rôle dans les

_Epigones_ de Sophocle, mais il n'en était pas plus riche. Au sortir

de la scène, tout en sueur et chargé de couronnes, il appelle un

esclave et lui ordonne d'annoncer son triomphe dramatique à sa

maîtresse en la priant de faire les frais du souper qu'il partagerait

le soir même avec elle. Gnathoenion accueille l'esclave et son

message, par ce vers emprunté à la tragédie des _Epigones_:

«Malheureux esclave, que viens-tu dire?» Et elle lui ferme la porte au

nez, et elle va rejoindre au Pirée son marchand qui l'attendait. Son

équipage n'était pas fastueux; montée sur une petite mule, elle avait

pour tout cortége trois servantes assises sur des ânes, et un valet

qui conduisait les bêtes. Voici que dans un chemin étroit se présente,

en magnifique équipage, un de ces lutteurs qui ne perdaient aucune

occasion de paraître dans les jeux publics et qui y étaient toujours

vaincus: «Coquin de palefrenier! crie de loin d'un air vainqueur

l'orgueilleux athlète, débarrasse le chemin, ou bien je vais culbuter

le mulet, les ânes et les filles. --Tout beau! riposte Gnathoenion,

vous feriez là ce qui ne vous est jamais arrivé, redoutable champion!»

La vieille Gnathène, quand on lui conta l'aventure, fit cette remarque

sensée: «Que ne payait-il, pour te jeter par terre?» Cette bonne tante

avait les yeux ouverts sur les intérêts de sa nièce; car un galant,

après un marché conclu et fidèlement exécuté de part et d'autre,

croyant pouvoir obtenir gratuitement de Gnathoenion ce qu'il avait

payé une mine la veille: «Jeune homme, lui dit sévèrement

Gnathoenion, penses-tu qu'il suffise chez nous d'avoir payé une

fois, comme à l'école d'équitation d'Hippomachus?» On voit que

dans sa vieillesse la pauvre Gnathène en était réduite à faire un

métier qui valait le surnom d'_hippopornos_ aux femmes ou aux hommes

qu'il déshonorait. Diogène, voyant passer à cheval un maquignon de

cette espèce, splendidement vêtu et chargé de joyaux, s'écria: «J'ai

longtemps cherché le véritable _hippopornos_; je viens enfin de le

rencontrer.» Le mot _hippopornos_ signifiait littéralement:

Prostitution à cheval. Gnathoenion, en avançant en âge, mena une vie

plus réglée, et n'éleva pas trop malhonnêtement une fille qu'elle

avait eue d'Andronicus, ou que cet acteur s'était attribuée.

Laïs ne dut pas sa célébrité à ses bons mots, quoique ceux qu'on lui

prête ne soient pas inférieurs à ceux de Gnathène et de Gnathoenion;

ce fut sa beauté, sa beauté incomparable qui la mit au-dessus de

toutes les hétaires, et qui en fit presque une divinité corinthienne.

Elle était née à Hiccara, en Sicile; quand Nicias, général des

Athéniens, prit cette ville et la saccagea, la jeune enfant fut

emmenée en Péloponèse et vendue comme esclave. Un jour, le peintre

Apelles la rencontra qui revenait de la fontaine, un vase plein d'eau

sur la tête; il l'admira, il devina qu'elle serait belle et il la

racheta. Le jour même, il la conduisit dans un festin où ses amis

s'étonnèrent de le voir venir accompagné d'une petite fille au lieu

d'une courtisane: «Ne vous en mettez pas en peine, leur dit-il; n'en

soyez pas surpris; je la dresserai si bien, qu'avant que trois

ans se passent, elle saura son métier en perfection.» Apelles tint

parole, et il ne fut pas sans doute étranger au développement des

grâces et des talents de Laïs. Elle était allée s'établir à Corinthe,

la ville des courtisanes, et un songe, que lui envoya Vénus-Mélanis,

lui annonça qu'elle ferait bientôt fortune. Le songe se réalisa; la

renommée de Laïs se répandit jusqu'au fond de l'Asie, et de toutes

parts on vit aborder à Corinthe une foule de riches étrangers qui n'y

venaient chercher que les faveurs de Laïs; mais ils n'atteignaient pas

tous le but de leur voyage. Laïs exigeait non-seulement des sommes

exorbitantes, mais encore elle se réservait le droit de choisir la

main qui les lui donnait; quelquefois, par caprice, elle ne voulait

rien accepter. Démosthène, l'illustre orateur, voulut aussi savoir ce

que valait Laïs; il prit avec lui tout l'argent dont il pouvait

disposer, et se rendit à Corinthe. Il va trouver la courtisane et lui

demande le prix d'une de ses nuits: «Dix mille drachmes, répond

Laïs. --Dix mille drachmes! réplique Démosthène, qui ne s'attendait pas

à dépenser plus de la dixième partie de cette somme; je n'achète pas

si cher la honte et le chagrin d'avoir à me repentir! --C'est pour ne

pas avoir à me repentir aussi, répliqua Laïs, que je vous demande dix

mille drachmes.» Démosthène s'en retourna comme il était venu. Laïs

aimait pourtant les hommes célèbres: aussi, elle eut en même temps,

pour amants privilégiés, l'élégant et aimable philosophe

Aristippe qui la payait bien, et le grossier et sale cynique Diogène

qui eût été fort en peine de la payer. Elle préférait celui-ci à

l'autre et ne semblait pas s'apercevoir que Diogène sentait mauvais.

Quant au rival de ce dernier, il ne faisait pas mine d'être jaloux, et

souvent, pour voir Laïs, il attendait à la porte, qu'elle se fût

parfumée en sortant des bras du cynique. «Je possède Laïs, dit-il à

ceux qui s'étonnaient de cet arrangement, mais Laïs ne me possède

pas.» Comme on lui représentait que Laïs se donnait à lui sans amour

et sans goût: «Je ne pense pas, disait-il avec le même flegme, que le

vin et les poissons m'aiment, cependant je m'en nourris avec beaucoup

de plaisir.» On lui reprochait de souffrir la prostitution journalière

de Laïs, et on lui conseillait d'y mettre des bornes: «Je ne suis

point assez riche, dit-il, pour acheter à moi seul un si précieux

objet. Mais, lui objecta-t-on, vous vous ruinez pour elle? --Je lui

donne beaucoup en effet, répondit-il, pour avoir le bonheur de la

posséder, mais je ne prétends pas, pour cela, que les autres en soient

privés.» Diogène, en revanche, malgré tout son cynisme, voyait avec

jalousie la concurrence que lui faisait auprès de Laïs le brillant

philosophe Aristippe: «Puisque tu partages avec moi les bonnes grâces

de ma maîtresse, lui dit-il un jour, tu devrais aussi partager ma

philosophie, et prendre la besace et le manteau des cyniques? --Te

paraît-il donc étrange, repartit Aristippe, d'habiter une maison qui a

déjà été habitée par d'autres? ou de monter sur un vaisseau qui a

servi à quantité de passagers? --Non, vraiment! répondit le cynique

honteux de se sentir jaloux. --Eh bien! pourquoi es-tu surpris que je

voie une femme qui a vu d'autres hommes avant moi, et qui en verra

encore d'autres après?» Aristippe allait tous les ans avec elle passer

les fêtes de Neptune à Égine, et, pendant ce temps-là, disait-il, le

logis de la courtisane était aussi chaste que celui d'une matrone.

Cette courtisane exerçait un tel empire sur ces deux philosophes,

Aristippe et Diogène, qu'elle croyait qu'il n'existait pas un

philosophe au monde qui pût lui résister. On la défia de venir à bout

de la vertu de Xénocrate: elle accepta la gageure, dans la pensée

qu'un disciple de Platon ne serait pas plus difficile à vaincre qu'un

disciple de Socrate. Une nuit, elle s'enveloppe dans un voile, à

moitié nue, et va frapper à la porte de Xénocrate: il ouvre, et

s'étonne de voir une femme pénétrer chez lui. Elle se dit poursuivie

par des voleurs; ses bras, son cou, ses oreilles, sont chargés de

joyaux qui brillent dans l'ombre: il consent donc à lui donner un

asile jusqu'au jour, et il se recouche, en lui conseillant de dormir

aussi sur un banc. Mais il n'est pas plutôt dans son lit, que Laïs se

montre dans toute la splendeur de sa beauté, et se place aux côtés du

philosophe; elle s'approche; elle le touche; elle le presse entre

ses bras, elle essaie de l'animer par des caresses qui le laissent

froid et indifférent; elle pleure de rage, elle redouble ses

embrassements, elle ne recule devant aucune sorte de provocation.

Xénocrate ne bouge pas. Enfin, elle s'élance hors de ce lit insultant,

et cache sa honte sous son voile. Elle a perdu sa gageure, et on

réclame la somme qu'elle a perdue: «J'ai parié, dit-elle, de rendre

sensible un homme, mais non une statue.» Elle était d'une beauté

merveilleuse; cependant sa gorge l'emportait en perfection sur son

visage, et les peintres, ainsi que les statuaires, qui voulaient

représenter Vénus d'une façon digne d'elle, priaient Laïs de poser

pour la déesse. Le sculpteur Myron fut admis de la sorte à voir sans

voile cette adorable courtisane; il était vieux, il avait les cheveux

blancs et la barbe grise, mais il se sentit rajeuni à la vue de Laïs;

il se jette à ses pieds; il lui offre tout ce qu'il possède, pour la

posséder pendant une nuit; elle sourit, hausse les épaules et sort. Le

lendemain, Myron a fait teindre ses cheveux et sa barbe; il est fardé

et parfumé; il porte une robe éclatante et une ceinture dorée; il a

une chaîne d'or au cou et des anneaux à tous les doigts. Il se fait

introduire chez Laïs et lui déclare, la tête haute, qu'il est amoureux

d'elle: «Mon pauvre ami, réplique Laïs qui l'a reconnu et qui s'amuse

de la métamorphose, tu me demandes là ce que j'ai refusé hier à ton

père.»

Elle eut à subir un refus à son tour, lorsqu'elle fut éprise d'Eubates

qu'elle rencontra aux jeux olympiques, où il venait disputer le prix.

C'était un beau et noble jeune homme, qui avait laissé à Cyrène une

femme qu'il aimait. Laïs ne l'eut pas plutôt entrevu, qu'elle lui fit

une déclaration d'amour en termes si clairs et si pressants qu'Eubates

fut très-embarrassé d'y répondre. Elle le suppliait de devenir son hôte

et de s'établir chez elle; il s'en excusa, en disant qu'il avait besoin

de toutes ses forces pour remporter la victoire dans les jeux. Elle

s'enflammait à chaque instant davantage, et elle tremblait que l'objet

de sa passion ne lui échappât: «Jurez-moi, lui dit-elle, de m'emmener

avec vous à Cyrène, si vous êtes vainqueur!» Pour se soustraire à cette

persécution, il le jura, et parvint ainsi à garder sa fidélité à sa

bien-aimée; autrement, il eût fini par succomber sous le regard

tout-puissant de Laïs. Eubates fut vainqueur; Laïs lui envoya une

couronne d'or; mais elle apprit bientôt qu'Eubates était retourné à

Cyrène: «Il a trahi son serment, dit-elle à un ami d'Eubates. --Il l'a

tenu, répliqua l'ami, car il a emporté votre portrait.» La maîtresse

d'Eubates fut tellement émerveillée de tant de fidélité et de tant de

continence, quand elle sut ce qui s'était passé, qu'elle érigea en

l'honneur de son amant une statue à Minerve. Laïs, pour se venger, en

fit élever une autre qui représentait Eubates sous les traits de

Narcisse. Cette fière hétaire avait sans cesse autour d'elle une cour

empressée de flatteurs et d'adorateurs enthousiastes; plusieurs villes

de la Grèce se disputaient la gloire de l'avoir vue naître; les

personnages les plus considérables s'honoraient d'avoir eu des relations

avec elle, et pourtant quelques farouches moralistes lui rappelaient

parfois que son métier était honteux. C'est ce que fit un poëte tragique

qui avait fait allusion à ses prostitutions en disant dans une pièce de

théâtre: «Retire-toi d'ici, infâme!» Laïs l'aperçut au sortir du théâtre

et l'aborda pour lui demander, de la voix la plus caressante, ce qu'il

entendait par cette cruelle apostrophe: «Vous êtes vous-même du nombre

des gens à qui je m'adresse! lui dit-il brutalement. --En vérité!

reprit-elle gaiement, vous savez cependant ce vers d'une tragédie: Cela

seul est honteux, que l'on fait en l'estimant tel.» Ce vers était tiré

justement d'une pièce de ce poëte, qui ne sut que répondre. Athénée

rapporte, d'après Machon, que le poëte dont Laïs châtiait ainsi les

dédains était Euripide lui-même, mais il faudrait alors faire remonter

cette anecdote à la première jeunesse de Laïs, qui était au service

d'Apelles, lorsque Euripide mourut l'an 407 avant Jésus-Christ. Quoi

qu'il en soit, la réponse de Laïs devint proverbiale, et comme on en

abusait pour justifier bien des turpitudes, le vieux philosophe

Antisthène réforma en ces termes l'axiome de la courtisane: «Ce qui est

sale est sale, soit qu'il le paraisse, soit qu'il ne le paraisse pas à

ceux qui le font.» Laïs, au lieu de combattre le nouvel apophthegme,

l'adopta tel qu'Antisthène l'avait formulé: «Ce vieux a raison, dit-elle

à Diogène qui était disciple d'Antisthène; il est aussi malpropre qu'il

le paraît. --Et moi? reprit Diogène blessé dans son état de

cynique. --Toi, dit-elle, je n'en sais rien, puisque je t'aime.»

Laïs avait amassé une fortune immense, mais elle fit construire des

temples et des édifices publics; elle paya des statuaires, des

peintres, des cuisiniers: elle se ruina. Elle avait, par bonheur, le

goût de son métier à un tel degré, qu'elle ne se plaignit pas d'être

obligée de le continuer dans un âge où les courtisanes se reposent.

Elle était, d'ailleurs, fort belle encore, quoique le prix de ses

amours eût singulièrement diminué: elle se consolait de sa dégradation

prématurée, en s'enivrant. Épicrate, cité par Athénée, a fait un

tableau affligeant de la vieillesse de Laïs, qui ne conservait

d'elle-même que son nom: «Laïs est oisive et boit. Elle vient errer

autour des tables. Elle me paraît ressembler à ces oiseaux de proie,

qui, dans la force de l'âge, s'élancent de la cime des montagnes et

enlèvent de jeunes chevreaux, mais qui dans la vieillesse se perchent

languissamment sur le faîte des temples, où ils demeurent consumés par

la faim: c'est alors un augure sinistre. Laïs dans son printemps fut

riche et superbe. Il était plus facile de parvenir auprès du satrape

Pharnabaze. Mais la voilà qui touche à son hiver: le temple est tombé

en ruines, il s'ouvre aisément; elle arrête le premier venu et

boit avec lui. Un statère, une pièce de trois oboles, sont une fortune

pour elle. Jeunes, vieux, elle reçoit tout le monde; l'âge a tellement

adouci cette humeur farouche, qu'elle tend la main pour quelques

pièces de monnaie.» Ce passage de la comédie intitulée l'_Anti-Laïs_

n'était peut-être qu'une hyperbole échappée à la rancune d'un poëte

que la courtisane avait mal accueilli. Ælien raconte aussi qu'elle ne

fut pas d'un accès facile, avant que l'âge eût refroidi les poursuites

dont elle était l'objet; on l'avait même surnommée _Axine_, à cause de

son avarice intraitable. Athénée dit pourtant, sur la foi d'une

tradition bien établie, qu'elle ne faisait aucune différence entre les

offres des riches et celles des pauvres. Cette particularité ne doit

probablement se rapporter qu'à l'époque de sa vie où la débauche la

consolait de la misère.

Ce qui prouverait l'oubli dans lequel elle était tombée à la fin de sa

carrière amoureuse, c'est l'obscurité qui enveloppe le temps et les

circonstances de sa mort. Elle avait alors 70 ans, selon les uns; 55

ans selon les autres; ceux-ci prétendent qu'elle s'était conservée

belle; ceux-là disent, au contraire, qu'elle touchait à la

décrépitude. Quoi qu'il en soit de son âge et de son visage,

l'_Anthologie_ lui fait dédier son miroir à Vénus avec une inscription

que Voltaire a imitée dans ces vers charmants:

Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle:

Il redouble trop mes ennuis!

Je ne saurais me voir dans ce miroir fidèle

Ni telle que j'étais ni telle que je suis.

Quant à son genre de mort, on ne sait lequel il faut croire de

Plutarque, d'Athénée ou de Ptolémée. Ce dernier affirme qu'elle

s'étrangla en mangeant des olives; Athénée s'appuie de l'autorité de

Philétaire, pour démontrer qu'elle mourut dans l'exercice de ses

fonctions de courtisane (+ouchi Laïs men teleutôs apethane

binoumenê+); et Plutarque rapporte que, s'étant amourachée d'un jeune

Thessalien, nommé Hippolochus, elle le suivit en Thessalie et pénétra

dans un temple de Vénus où il s'était réfugié pour se soustraire aux

embrassements de cette bacchante, mais les femmes du pays, indignées

de son audace et encore jalouses de sa beauté qui n'était plus qu'un

souvenir, entourèrent le temple en poussant de grands cris, et

l'assommèrent à coups de pierres devant l'autel de Vénus, qui fut

souillé du sang de la courtisane. Depuis ce meurtre, le temple fut

consacré à Vénus-Homicide et à Vénus-Profanée. On érigea un tombeau à

Laïs sur les bords du Pénée, avec cette épitaphe: «La Grèce, naguère

invincible et fertile en héros, a été vaincue et réduite en esclavage

par la beauté divine de cette Laïs, fille de l'Amour, formée à l'école

de Corinthe, qui repose dans les nobles champs de la Thessalie.»

Corinthe dédia aussi un monument à la mémoire de son illustre élève:

on avait représenté sur ce monument une lionne terrassant un

bélier. Il est possible que les faits de la vie de Laïs ne concernent

pas tous la même femme, et que deux ou trois hétaires du même nom, qui

vécurent à peu près dans le même temps, aient été confondues à la fois

par les historiens et par la tradition populaire. Ainsi, la maîtresse

d'Alcibiade, Damasandra, eut une fille qu'on nommait Laïs, et qui se

fit connaître par sa beauté plus encore que par ses galanteries. Pline

signale aussi une autre Laïs, laquelle était sage-femme et avait

inventé des remèdes secrets, des espèces de philtres pour augmenter ou

diminuer l'embonpoint des femmes. Cette Laïs se livrait également au

métier de courtisane avec ses amies Salpe et Éléphantis, comme elle

courtisanes, et comme elle très-habiles dans l'art des cosmétiques,

des avortements et des breuvages aphrodisiaques. Elles guérissaient

aussi de la rage et de la fièvre quarte, et, dans toutes leurs

drogues, elles employaient de différentes façons le sang menstruel

mêlé à des substances plus ou moins innocentes. La ville de Corinthe

se glorifiait d'avoir été le théâtre des fastueuses prostitutions de

Laïs, mais aucune ville de la Grèce ne se vanta d'avoir vu cette reine

des courtisanes, vieillie, déchue, oubliée, fabriquer des poudres, des

onguents, des élixirs, et vendre de l'amour en bouteille.

Une autre hétaire, contemporaine de Laïs, non moins célèbre qu'elle,

Phryné, n'eut pas une décadence si triste ni une fin si tragique.

Malgré ses immenses richesses, elle ne cessa jamais de les augmenter

par les mêmes moyens, et, comme en vieillissant elle ne perdit presque

rien de la magnificence de ses formes, elle eut des amants qui la

payaient largement jusqu'à la veille de sa mort. Ce fut là ce qu'elle

appelait gaiement: «Vendre cher la lie de son vin.» Elle était de

Thespie, mais elle résida constamment à Athènes, où elle menait une

existence très-retirée, ne se montrant ni aux Céramiques, ni au

théâtre, ni aux stades, ni aux fêtes religieuses ou civiles. Elle ne

descendait dans la rue, que voilée et vêtue d'une tunique flottante,

comme la plus austère matrone. Elle n'allait pas aux bains publics et

ne fréquentait que les ateliers des peintres et des sculpteurs; car

elle aimait les arts et elle s'y consacrait, pour ainsi dire, en

posant nue devant le pinceau d'Apelles, devant le ciseau de Praxitèle.

Sa beauté était celle d'une statue de marbre de Paros; les traits et

les lignes de son visage avaient la pureté, l'harmonie et la noblesse

que l'imagination du poëte et de l'artiste donne à une image divine;

mais sa pâleur mate et même un peu jaune lui avait fait donner le

surnom de _Phryné_, par analogie avec la couleur de la grenouille de

buisson, _phrya_; car son nom de famille était Mnésarète, et elle ne

fut pas connue sous ce nom-là. Les tableaux et les statues, que firent

d'après elle son peintre et son sculpteur favoris, excitèrent

l'enthousiasme de toute la Grèce, qui vouait un culte à la beauté

corporelle, culte dépendant de celui de Vénus. Phryné n'avait en elle

rien de plus remarquable que ce qu'elle cachait pudiquement à tous les

yeux, même aux regards de ses amants, qui ne la possédaient que dans

l'obscurité; mais, aux mystères d'Éleusis, elle apparaissait comme une

déesse sous le portique du temple, et laissant tomber ses vêtements en

présence de la foule ébahie et haletante d'admiration, elle

s'éclipsait derrière un voile de pourpre. Aux fêtes de Neptune et de

Vénus, elle quittait aussi ses vêtements sur les degrés du temple, et,

n'ayant que ses longs cheveux d'ébène pour couvrir la nudité de son

beau corps, qui brillait au soleil, elle s'avançait vers la mer, au

milieu du peuple qui s'écartait avec respect pour lui faire place, et

qui la saluait d'un cri unanime d'enthousiasme: Phryné entrait dans

les flots pour rendre hommage à Neptune, et elle en sortait comme

Vénus à sa naissance; on la voyait un moment, sur le sable, secouer

l'onde amère qui ruisselait le long de ses flancs charnus, et tordre

ses cheveux humides: on eût dit alors que Vénus venait de naître une

seconde fois. A la suite de ce triomphe d'un instant, Phryné se

dérobait aux acclamations et se cachait dans son obscurité ordinaire.

Mais l'effet de cette apparition n'en était que plus prodigieux, et la

renommée de la courtisane remplissait les bouches et les oreilles.

Chaque année augmentait de la sorte le nombre des curieux, qui

allaient aux mystères d'Éleusis et aux fêtes de Neptune et de

Vénus, pour n'y voir que Phryné.

Tant de gloire pour une courtisane lui attira l'envie et la haine des

femmes vertueuses; celles-ci, afin de se venger, acceptèrent l'entremise

d'Euthias, qui avait inutilement obsédé Phryné sans obtenir d'elle ce

qu'elle n'accordait qu'à l'argent ou au génie. Cet Euthias était un

délateur de la plus vile espèce; il accusa Phryné, devant le tribunal

des Héliastes, d'avoir profané la majesté des mystères d'Éleusis en les

parodiant, et d'être constamment occupée à corrompre les citoyens les

plus illustres de la République en les éloignant du service de la

patrie. Non-seulement une pareille accusation devait entraîner la mort

de l'accusée, mais encore infliger à toutes les courtisanes,

solidairement, la honte d'un blâme, d'une amende, et même de l'exil pour

quelques-unes. Phryné avait eu pour amant l'orateur Hypéride, qui se

partageait alors entre Myrrhine et Bacchis. Phryné pria ces deux

hétaires de s'employer auprès d'Hypéride, pour qu'il vînt la défendre

contre Euthias. La position était délicate pour Hypéride, qu'on savait

intéressé particulièrement à venir en aide à Phryné, qu'il avait aimée,

et à tenir tête à Euthias, qu'il détestait comme le plus lâche des

hommes. Phryné pleurait, enveloppée dans ses voiles et couvrant sa

figure avec ses deux mains d'ivoire; Hypéride, ému et inquiet, étendit

le bras vers elle, pour annoncer qu'il la défendait; et quand Euthias

eut formulé ses accusations par l'organe d'Aristogiton, Hypéride prit

la parole, avoua qu'il n'était pas étranger à la cause, puisque Phryné

avait été sa maîtresse, et supplia les juges d'avoir pitié du trouble

qu'il éprouvait. Sa voix s'altérait, son gosier était plein de sanglots,

sa paupière pleine de larmes, et pourtant le tribunal, froid et

silencieux, semblait disposé à ne pas se laisser fléchir. Hypéride

comprend le danger qui menace l'accusée: il éclate en malédictions

contre Euthias, il proclame résolument l'innocence de sa victime, il

raconte avec complaisance le rôle presque religieux que Phryné a pu

seule accepter aux mystères d'Éleusis... Les Héliastes l'interrompent;

ils vont prononcer l'arrêt fatal. Hypéride fait approcher Phryné: il lui

déchire ses voiles, il lui arrache sa tunique, et il invoque avec une

sympathique éloquence les droits sacrés de la beauté, pour sauver cette

digne prêtresse de Vénus. Les juges sont émus, transportés, à la vue de

tant de charmes; ils croient apercevoir la déesse elle-même: Phryné est

sauvée, et Hypéride l'emporte dans ses bras. Il était redevenu plus

amoureux que jamais, en revoyant cette admirable beauté qui avait eu

plus d'empire que son éloquence sur les juges; Phryné, de son côté, par

reconnaissance, redevint la maîtresse de son avocat, qui fut infidèle à

Myrrhine. Celle-ci crut se venger en se mettant du parti d'Euthias et en

accordant à ce sycophante tout ce que Phryné lui avait refusé. Les

courtisanes furent indignées de ce qu'une d'elles osât protester ainsi

contre l'arrêt qui avait absous Phryné, et Bacchis leur servit

d'interprète en écrivant à l'imprudente Myrrhine: «Tu t'es rendue

l'objet de l'aversion de nous toutes qui sommes dévouées au service de

Vénus Bienfaisante!»

[Illustration: PHRYNÉ DEVANT L'ARÉOPAGE]

Elle ne tarda pas, en effet, à se repentir d'avoir cédé à un mouvement

de jalousie et de vanité. Hypéride, qui l'avait quittée, ne lui revint

pas; il resta longtemps épris de Phryné: «Il a une amie digne de lui et

de sa belle âme, écrivait Bacchis à Myrrhine; et toi, tu as un amant tel

qu'il te le fallait!» Hypéride, en se déclarant le défenseur d'une

courtisane, s'était fait plus d'honneur et plus de profit qu'en

défendant les premiers citoyens de la république: on ne parlait que de

son talent d'orateur, par toute la Grèce; on ne se lassait pas

d'applaudir au beau mouvement d'éloquence qui avait terminé sa

péroraison; les éloges, les actions de grâce, les présents lui

arrivaient de toutes parts, et, pour comble de biens, Phryné lui

appartenait. Si les hétaires grecques ne lui élevèrent pas une statue

d'or comme le proposait Bacchis, elles n'épargnèrent rien pour lui

témoigner leur gratitude: «Toutes les courtisanes d'Athènes en général,

lui écrivit Bacchis, qui tenait la plume pour ses compagnes, et chacune

d'elles en particulier, doivent vous rendre autant d'actions de grâces

que Phryné.» On peut présumer que son plaidoyer fut publié, puisque

celui d'Aristogiton, qui prit la parole pour Euthias, était connu du

temps d'Athénée. On sait aussi qu'Euthias, que l'amour seul avait rendu

calomniateur, n'eut pas de repos que Phryné ne lui pardonnât, et il

souscrivit, pour obtenir ce pardon, aux conditions les plus ruineuses.

Bacchis avait prévu ce triste dénoûment, lorsqu'elle écrivait à Phryné:

«Euthias est bien plus vivement amoureux de toi qu'Hypéride. Celui-ci,

en raison du service important qu'il t'a rendu en t'accordant la

protection et le secours de son éloquence dans la circonstance la plus

critique, semble exiger de toi les plus grands égards et te favoriser en

t'accordant ses caresses, tandis que la passion de l'autre ne peut

qu'être irritée au dernier point par le mauvais succès de son entreprise

odieuse. Attends-toi donc à de nouvelles instances de sa part, aux

sollicitations les plus empressées: il t'offrira de l'or à profusion.»

L'or l'emporta sur le ressentiment. L'aréopage, qui n'eut pas d'arrêt à

prononcer dans cette circonstance, prévit le cas où une cause du même

genre, plaidée devant lui, pourrait donner lieu aux mêmes moyens de

défense; il ne voulut pas être exposé aux séductions qui avaient

subjugué les Héliastes; il promulgua une loi, qui interdisait aux

avocats d'employer aucun artifice pour exciter la pitié des juges, et

aux accusés de paraître en personne devant les juges avant que la

sentence fût prononcée. Phryné, de son côté, dans la crainte d'une

accusation nouvelle, non-seulement se priva désormais de prendre part

aux fêtes et aux cérémonies religieuses, mais encore, elle s'occupa de

gagner des partisans et de se faire en quelque sorte des créatures

jusqu'au sein de l'aréopage. Elle ouvrait son lit et sa table aux

gourmands et aux libertins; un sénateur de l'aréopage, nommé Gryllion,

se compromit au point de se faire le _parasite de la courtisane_, c'est

ainsi que le qualifia Satyrus d'Olinthe dans sa _Pamphile_.

Les richesses que Phryné avait acquises surpassaient alors celles d'un

roi: les poëtes comiques, Timoclès dans sa _Nérée_, Amphis dans sa

_Kouris_ et Posidippe dans son _Éphésienne_, ont parlé du scandale de

cette impure opulence. Phryné en fit pourtant un usage honorable: elle

fit bâtir à ses frais divers monuments publics, surtout dans la ville

de Corinthe, que toutes les hétaires considéraient comme leur patrie à

cause de l'argent qu'elles y avaient gagné. Quand Alexandre le Grand

eut détruit Thèbes et renversé ses murailles, Phryné se rappela

qu'elle était née en Béotie, et elle offrit aux Thébains de rebâtir

leur ville de ses propres deniers, à la seule condition de faire

graver cette inscription en son honneur: _Thèbes abattue par

Alexandre, relevée par Phryné_. Les Thébains refusèrent d'éterniser

une honte. Phryné, comme Béotienne, n'avait pas reçu du ciel les dons

de l'esprit; mais elle se distinguait de la plupart des femmes par un

vif sentiment des arts; elle se regardait comme l'image vivante de la

beauté divine; elle se rendait hommage à elle-même dans les

ouvrages d'Apelles et de Praxitèle: l'un avait modelé d'après elle la

Vénus de Cnide; l'autre l'avait peinte telle qu'il la vit aux fêtes de

Neptune et de Vénus sortant de l'onde. Tous deux furent ses amants,

mais Praxitèle l'emporta sur son rival. Phryné lui demanda, en

souvenir de leurs amours, la plus belle statue qu'il eût jamais

exécutée. «Choisissez!» répondit Praxitèle; elle réclama un délai de

quelques jours pour faire son choix. Dans l'intervalle, pendant que

Praxitèle se trouvait chez elle, un esclave accourut couvert de sueur,

en criant que l'atelier du sculpteur était en feu: «Ah! je suis perdu,

dit Praxitèle, si mon Satyre et mon Cupidon sont brûlés! --Je choisis

le Cupidon,» interrompit Phryné. C'était une ruse qu'elle avait

imaginée pour connaître la pensée de l'artiste sur ses oeuvres.

Depuis, Phryné donna ce chef-d'oeuvre à sa ville natale. Caligula le

fit enlever de Thespie et transporter à Rome, mais Claude ordonna,

dans un de ses jugements de préteur, que le Cupidon serait restitué

aux Thespiens, «pour apaiser les mânes de Phryné,» disait la sentence.

La statue avait à peine retrouvé son piédestal vide, que Néron la fit

revenir à Rome, et elle périt dans l'incendie de cette ville, allumé

par Néron lui-même. Phryné, si riche qu'elle fût, avait continué son

industrie ordinaire jusqu'à l'âge des rides et des cheveux blancs.

Elle se vantait alors de posséder une pommade qui dissimulait

entièrement les rides; elle se fardait avec tant de drogues,

qu'Aristophane a pu dire dans sa comédie des _Harangueurs_: «Phryné a

fait de ses joues la boutique d'un apothicaire.» Et ce vers passa en

proverbe chez les Grecs, pour désigner les femmes qui se fardaient.

On ignore l'époque de sa mort et le lieu de sa sépulture; on apprend

seulement, de Pausanias, que ses amis, ses amants et ses compatriotes

s'étaient cotisés pour lui ériger une statue d'or dans le temple de

Diane à Éphèse; on lisait sur la plinthe de cette statue, qui avait

pour base une colonne de marbre penthélique: «Cette statue est

l'ouvrage de Praxitèle.» Elle était placée entre les statues de deux

rois, Archinamus, roi de Lacédémone, et Philippe, roi de Macédoine,

avec cette inscription: _A Phryné, illustre Thespienne_. Ce fut cette

statue que le philosophe Cratès qualifia sévèrement, en s'écriant:

«Voici donc un monument de l'impudicité de la Grèce!» Le nom de Phryné

étant devenu, comme celui de Laïs, synonyme de belle courtisane,

plusieurs femmes de cette classe se firent nommer _Phryné_. Pour

distinguer de ses humbles imitatrices la première Phryné, on

l'appelait la _Thespienne_. Hérodice, dans son _Histoire de ceux qui

ont été raillés sur le théâtre_, cite une Phryné qu'on surnomma le

_Crible_, parce qu'elle ruinait ses amants, de même qu'un crible sert

à extraire la farine mêlée au son. Selon Apollodore, dans son _Traité

des Courtisanes_, il y avait deux Phrynés, qu'on surnommait

_Clauxigelaos_ (qui fait pleurer, après avoir fait rire) et

_Saperdion_ (superbe poisson), mais ni l'une ni l'autre ne semble

pouvoir être confondue avec l'illustre Thespienne.

Si Phryné et Laïs sont les deux personnifications les plus célèbres,

sinon les plus brillantes de l'hétairisme, Pythionice et Glycère en

représentent encore mieux la puissance: Pythionice et Glycère furent

presque reines de Babylone, après avoir été simples courtisanes à

Athènes. Pythionice n'était remarquable que par sa beauté, mais elle

possédait quelques-uns de ces secrets de libertinage qui exercent tant

d'empire sur les natures vicieuses et sur les tempéraments voluptueux.

Glycère, non moins belle, non moins habile peut-être, était aussi plus

intelligente et plus spirituelle. Harpalus, l'ami d'Alexandre de

Macédoine, le gouverneur de Babylone, les aima l'une et l'autre, et ne

se consola d'avoir perdu la première qu'en retrouvant la seconde.

Harpalus était grand trésorier d'Alexandre, et, lorsque son maître fut

parti pour l'expédition des Indes, il ne se fit aucun scrupule de

puiser à pleines mains dans les trésors confiés à sa garde. Il

surpassa en magnificence les anciens rois de Babylone, et il voulut

jouir de toutes les voluptés que l'or et le pouvoir sont capables de

créer. Il avait autour de lui des joueuses de flûte de Milet, des

danseuses de Lesbos, des tresseuses de couronnes de Cypre, des

esclaves et des concubines de tous les pays: il fit venir une

hétaire d'Athènes, celle qui était le plus en vogue et qui

s'acquittait le mieux de ses fonctions libidineuses. Pythionice eut

l'honneur d'être choisie pour les menus-plaisirs du petit tyran

Harpalus. Elle était alors la maîtresse collective de deux frères,

fils d'un nommé Choeréphile, qui faisait le commerce de poisson

salé, et qui devait à ce commerce son immense fortune. Les deux amants

de Pythionice l'entretenaient à grands frais, et le poëte comique

Timoclès, dans sa comédie des _Icariens_, avait raillé en ces termes

la richesse de cette hétaire, que ses compagnes accusaient, par une

allusion analogue, de sentir la marée: «Pythionice te recevra à bras

ouverts, pour avoir de toi, à force de caresses, tout ce que je viens

de te donner, car elle est insatiable. Cependant demande-lui un

tonneau de poisson salé; elle en a toujours en abondance, puisqu'elle

se contente de deux saperdes non salés à large bouche.» Le saperde,

dont la consommation était considérable parmi le bas peuple, passait

pour un mauvais poisson, comme le déclare solennellement le grand

sophiste de l'art culinaire, Archestrate. Pythionice, qu'on avait vue

esclave de la joueuse de flûte Bacchis, laquelle le fut elle-même de

l'hétaire Sinope, devint tout à coup une espèce de reine dans le

palais de Babylone, mais elle ne jouit pas longtemps d'une si rare

fortune: elle mourut, sans doute empoisonnée, et l'inconsolable

Harpalus lui fit faire des funérailles royales. Il en avait eu

une fille qui épousa depuis le sculpteur-architecte Chariclès,

celui-là même qu'Harpalus chargea de construire à Athènes un monument

sépulcral en mémoire de Pythionice. Cette favorite avait, d'ailleurs,

son tombeau à Babylone, où elle était morte. Le monument, élevé par

Chariclès sur le chemin sacré qui menait d'Athènes à Eleusis, coûta 30

talents (environ 250,000 francs de notre monnaie); sa grandeur, plutôt

encore que son architecture, attirait les regards du voyageur:

«Quiconque le verra, s'écrie Dicæarque dans son livre sur la Descente

dans l'antre de Trophonius, se dira probablement d'abord, avec raison:

C'est sans doute le monument d'un Miltiade ou d'un Périclès, ou d'un

Cimon, ou l'un autre grand homme? sans doute, il a été érigé aux

dépens de la république, ou du moins en vertu d'un décret des

magistrats? Mais quand il apprendra que ce monument a été fait en

mémoire de l'hétaire Pythionice, que devra-t-il penser de la ville

d'Athènes?» Harpalus avait donné une telle activité aux travaux de ces

constructions funéraires, qu'elles furent terminées avant la fin de

l'expédition d'Alexandre dans les Indes. Théopompe, dans une lettre au

roi de Macédoine, affirme que le gouverneur de Babylone employa la

somme énorme de 200 talents pour les deux tombeaux de sa maîtresse:

«Quoi! s'écrie Théopompe indigné, depuis longtemps on voit deux

admirables monuments achevés pour Pythionice: l'un près

d'Athènes, l'autre à Babylone, et celui qui se disait ton ami aura

impunément consacré un temple, un autel à une femme qui s'abandonnait

à tous ceux qui contribuaient à ses dépenses, et il aura dédié ce

monument sous le nom de temple et d'autel de Vénus-Pythionice!

N'est-ce pas mépriser ouvertement la vengeance des dieux, et manquer

au respect qui t'est dû?» Alexandre était alors trop occupé à

combattre Porus, pour pouvoir se mêler de ce qui se passait à Babylone

et à Athènes, où Harpalus divinisait une courtisane.

Harpalus avait déjà, d'ailleurs, remplacé Pythionice: une simple

tresseuse de couronnes de Sicyone, Glycère, fille de Thalassis,

s'était fait aimer du gouverneur de Babylone, avec tant de

savoir-faire, qu'elle devint presque reine à Tarse, et qu'elle serait

devenue déesse, si Harpalus lui eût survécu. Mais Alexandre revenait

victorieux des Indes; il devait punir ceux de ses officiers qui,

pendant son absence, avaient tenu peu de compte de ses ordres.

Harpalus se voyait plus compromis que les autres, et il fut effrayé

lui-même de ses monstrueuses dilapidations. Il s'enfuit de Tarse, avec

Glycère et tout ce qui restait dans le trésor; il se réfugia en

Attique, et implora l'appui des Athéniens contre Alexandre. Il avait

levé une armée de six mille mercenaires, et il offrait d'acheter à

tout prix la protection d'Athènes; avec l'aide et d'après les conseils

de Glycère, il corrompit les orateurs, paya le silence de Démosthène,

et intéressa le peuple à sa cause, par des distributions de

farine, qu'on appela le _blé de Glycère_, et qui fournit une locution

proverbiale pour signifier «le gage de la perte plutôt que de la

jouissance.» C'est ainsi que ce blé est désigné dans une comédie

satirique dont Harpalus était le héros, et qu'Alexandre fit

représenter dans toute l'Asie pour infliger un châtiment à l'orgueil

d'Harpalus. On prétend même qu'il était l'auteur de ce drame, où l'on

raconte que les mages de Babylone, témoins de l'affliction d'Harpalus

à la mort de Pythionice, avaient promis de la rappeler du séjour des

ombres à la lumière; mais il est plus probable que ce drame fut

composé, à l'instigation d'Alexandre, par Python de Catane ou de

Byzance. Quoi qu'il en soit, Harpalus ne réussit pas, avec le concours

de Glycère, à s'assurer un asile dans la république d'Athènes; il en

fut banni et se retira en Crète, sous l'appréhension des vengeances

d'Alexandre qui l'épargna; mais un de ses capitaines l'assassina, pour

s'emparer des trésors qu'Harpalus avait volés lui-même au roi de

Macédoine. Glycère parvint à s'échapper et retourna, bien déchue de

ses grandeurs, à Athènes, où elle reprit son ancien état de

courtisane. Ce n'était plus la reine de Tarse, qui avait reçu des

honneurs presque divins, qui avait eu sa statue de bronze placée dans

les temples vis-à-vis de celle d'Harpalus; c'était une hétaire, d'un

âge assez mûr, d'une beauté quelque peu fatiguée, mais d'un esprit

infatigable. Lyncæus de Samos jugea que ses bons mots méritaient

d'être recueillis, et il en fit une collection que nous ne possédons

plus. Athénée en cite quelques-uns que revendiquaient les

contemporaines de Glycère; nous en avons rapporté plusieurs; les deux

suivants peuvent encore lui appartenir. «Vous corrompez la jeunesse!

lui dit le philosophe Stilpon. --Qu'importe, si je l'amuse!

répondit-elle; toi, sophiste, tu la corromps aussi, mais tu

l'ennuies.» Un homme qui venait marchander ses faveurs remarqua des

oeufs dans un panier: «Sont-ils crus ou cuits? lui demanda-t-il

distraitement. --Ils sont d'argent?» répliqua-t-elle avec malice, pour

le ramener au sujet de leur entretien.

Ses aventures de Babylone et de Tarse l'avaient mise à la mode:

c'était à qui se rangerait au nombre des héritiers d'Harpalus.

Néanmoins, Glycère s'attacha de préférence à deux hommes de génie, au

peintre Pausias, au poëte Ménandre. Le premier peignait les fleurs

qu'elle tressait en couronnes et en guirlandes, il s'efforçait

d'imiter et d'égaler ses brillants modèles; il fit un portrait de

Glycère, représentée assise, faisant une couronne; ce ravissant

tableau, qu'on appelait la _Stephanoplocos_ (faiseuse de couronnes),

fut apporté à Rome, et acheté par Lucullus, qui l'estimait autant que

tous les tableaux de sa collection. L'affection de Glycère pour

Ménandre dura plus longtemps que sa liaison avec Pausias. Elle

supportait la mauvaise humeur et les boutades chagrines du poëte

comique, auprès de qui elle remplissait l'office d'une servante

dévouée, et non le rôle d'une maîtresse préférée; Ménandre lui

reprochait souvent de n'être plus ce qu'elle avait été, et lui

demandait compte amèrement de sa folle jeunesse; il était jaloux du

passé aussi bien que du présent: «Vous m'aimeriez davantage, lui

disait-il, si j'avais volé les trésors d'Alexandre?» Elle souriait et

ne répondait à ces duretés que par un surcroît d'attachement et de

soins. Il revint du théâtre, un soir, attristé, irrité, désolé du

mauvais succès d'une de ses pièces; il était inondé de sueur, il avait

le gosier desséché. Glycère lui présenta du lait et l'invita doucement

à se rafraîchir: «Ce lait sent le vieux, dit Ménandre en repoussant le

vase et la main qui le lui offrait; ce lait me répugne; il est couvert

d'une crème rance et dégoûtante.» C'était une cruelle allusion à la

céruse et au fard qui cachaient les rides de Glycère: «Bon! dit-elle

gaiement, ne vous arrêtez pas à ces misères: laissez ce qui est dessus

et prenez ce qui est dessous.» Elle l'aimait véritablement, et elle

craignait que de plus jeunes qu'elles lui enlevassent une tendresse

qu'elle ne conservait souvent qu'à force d'artifices, car Ménandre

était changeant et capricieux en amour: il se laissa fixer néanmoins

par le dévouement passionné de Glycère, qu'il immortalisa dans ses

comédies. «J'aime mieux être, disait-elle, la reine de Ménandre que la

reine de Tarse.» Glycère, après sa mort, n'eut pas un tombeau

splendide, tel que le _monument de la Prostituée_ (c'est ainsi

qu'on désignait le tombeau de Pythionice), mais son nom resta, dans la

mémoire des Grecs, étroitement lié à celui de Ménandre, et ne fut pas

moins célèbre que ceux de Laïs, de Phryné et d'Aspasie.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1/6 · 第 21 / 43 题