SOMMAIRE. --Les _familières_ des hommes illustres de la Grèce.
--Amour de Platon pour la vieille Archéanasse. --Épigramme qu'il
fit sur les rides de cette hétaire. --Interprétation de cette
épigramme par Fontenelle. --L'Hippique Plangone. --Pamphile.
--Singulière offrande que fit cette courtisane à Vénus. --Son
académie d'équitation. --Vénus _Hippolytia_. --Rivalité de
Plangone et de Bacchis. --Proclès de Colophon. --Générosité de
Bacchis. --Le collier des deux amies. --Archippe et Théoris,
maîtresses de Sophocle. --Hymne de Sophocle à Vénus. --Théoris
condamnée à mort sur l'accusation de Démosthène. --Archippe la
_Chouette_. --Aristophane rival de Socrate. --Théodote, _Don de
Dieu_. --Socrate _sage conseiller des amours_. --Dédains
d'Archippe pour Aristophane. --Vengeance d'Aristophane. --Les
_Nuées_. --Mort de Socrate. --Lamia et Glycère, maîtresses de
Ménandre. --Lettre de Glycère à Bacchis. --Amour sincère de
Ménandre pour Glycère. --Comédies faites en l'honneur des
courtisanes. --Le poëte Antagoras et l'avide Bédion. --Lagide ou
la _Noire_ et le rhéteur Céphale. --Choride et Aristophon. --Phyla
concubine d'Hypéride. --Les maîtresses d'Hypéride. --Euthias
accusateur de Phryné. --Isocrate et Lagisque. --Herpyllis et
Aristote. --L'esclave Nicérate et le rhéteur Stéphane.
--L'impudique Nééra. --Le maître, le complaisant, le médecin et
l'ami de Naïs ou Oia. --L'hétaire Bacchis. --Efforts que fit
cette courtisane pour sauver Phryné de l'accusation portée contre
elle par Euthias. --Regrets que causa sa mort. --Désespoir
d'Hypéride son amant. --La _bonne_ Bacchis. --Moeurs honnêtes de
la courtisane Pithias. --Exemple de tendresse donné par Théodète
lors de la mort d'Alcibiade son amant. --L'hétaire Médontis
d'Abydos. --Les _quadriges_ de Thémistocle. --La vieille
courtisane Thémistonoé. --Boutades de Nico dite la _Chèvre_.
--Épigrammes de Mania dite l'_Abeille_ et _Manie_.
Presque tous les grands hommes de la Grèce s'attachèrent, comme
Périclès, au char des courtisanes; chaque orateur, chaque poëte eut sa
familière; mais, quoique les hétaires, qui s'adonnaient ainsi aux
lettres et à l'éloquence, n'eussent pour mobile d'intérêt que l'amour
de la célébrité, elles furent souvent trompées dans leur attente, et
leurs amants ne les ont célébrées que dans des ouvrages qui
survivaient peu à la circonstance, ou qui du moins ne sont pas venus
jusqu'à nous. Il ne reste donc que bien peu de détails sur ces
hétaires que les noms illustres de leurs adorateurs nous recommandent
assez, mais qui ont peut-être trop négligé de se recommander par
elles-mêmes, par leurs grâces et par leur esprit. Il semble que les
hommes éminents qui ne rougissaient pas de les aimer et de se traîner
à leurs pieds publiquement, aient craint de se compromettre vis-à-vis
de la postérité en se faisant les trompettes de la Prostitution et des
vices qui en découlent. Il est possible aussi que les maîtresses
choisies par les maîtres de la littérature grecque n'eussent pas
d'autre mérite que l'honneur de ce choix et leur beauté
matérielle; ce n'est pas d'aujourd'hui que les gens d'esprit ont donné
la préférence aux belles statues, et se sont moins préoccupés des
sentiments que des sensations; or, chez les Grecs, comme nous l'avons
déjà dit, la femme était surtout remarquable par la perfection des
formes, et son corps harmonieux avait seul plus de séductions muettes
que l'esprit et le coeur n'en eussent pu mettre dans sa voix et dans
son entretien. Nous en conclurons que les amantes des poëtes, des
orateurs et des savants, n'étaient que belles et voluptueuses.
Platon dérogea pourtant de la philosophie jusqu'à composer des vers
sur les rides de son Archéanasse, qu'il n'en aimait pas moins, si
ridée qu'elle fût. Cette épigramme, qui est intraduisible en français,
roule sur l'analogie de consonnance que présente en grec le mot _ride_
et le mot _bûcher_ (en latin, _rogum_ et _ruga_): «Archéanasse,
hétaire colophonienne, est maintenant à moi, elle qui cache sous ses
rides un Amour vainqueur. Ah! malheureux, qu'elle a touchés de sa
flamme dans sa première jeunesse, vous êtes depuis longtemps la proie
du bûcher!» On attribue au poëte Asclépiade ces vers qui portent le
nom de Platon, et que Fontenelle a déguisés de la sorte dans une
galante imitation qu'il s'est bien gardé de rapprocher de l'original
grec:
L'aimable Archéanasse a mérité ma foi;
Elle a des rides, mais je voi
Une troupe d'Amours se jouer dans ses rides.
Vous qui pûtes la voir avant que ses appas
Eussent du cours des ans reçu ces petits vides,
Ah! que ne souffrîtes-vous pas?
Au reste, l'épigramme de Platon ou d'Asclépiade pourrait s'entendre de
dix manières et se traduire de cent. Nous comprenons mieux une autre
épigramme, dont l'auteur ne s'est pas nommé, et qui a été faite pour
une autre courtisane de Milet, appelée Plangone en Grèce, et Pamphile
en Ionie. Cette Plangone, dont la beauté était sans rivale, enleva les
amants de ses deux amies Philénis et Bacchis; puis, satisfaite de sa
double victoire, offrit à Vénus un fouet et une bride, avec cette
inscription allégorique: «Plangone a dédié ce fouet et ces rênes
brillantes, et les a mis sur la porte de son académie, où l'on apprend
si bien à monter à cheval, après avoir vaincu avec un seul coursier la
guerrière Philénis, quoiqu'elle commençât déjà à être sur le retour.
Aimable Vénus, accorde-lui la faveur de voir sa victoire passer à
l'immortalité.» Le poëte, dans ces vers, compare la carrière amoureuse
aux stades où se faisait la course des chars; Plangone se servit si
habilement du fouet et de la bride, qu'elle atteignit le but avant
Philénis, qui avait dépassé pourtant la borne fatale, et qui se
croyait sûre de garder l'avantage; quant au coursier, que montait
Plangone dans cette lutte mémorable, c'était peut-être le poëte
lui-même. Si Plangone eut le prix de la course cette fois-là, elle fut
moins heureuse plus tard; Lucien nous apprend qu'elle se trouva
un beau matin dépouillée par son amant, qui de cheval était devenu
écuyer et avait retourné le fouet et la bride contre son écuyère: «Un
seul cavalier lui a coûté la vie,» dit Lucien, qui faisait allusion à
l'inscription de l'offrande à Vénus. Nous supposerions volontiers qu'à
cette offrande était jointe une statuette représentant la courtisane
sous les traits de la déesse qu'elle invoquait dans son académie
d'équitation, car son nom (+plangôn+) resta depuis à des
poupées ou images de cire qu'on vendait aux portes des temples de
Vénus, principalement à Trézène, où Vénus était adorée sous le titre
d'_Hippolytia_.
Plangone fut moins célèbre par ses moeurs hippiques que par sa
rivalité avec Bacchis. Cette belle hétaire de Samos, la plus douce et
la plus honnête des courtisanes, avait pour amant Proclès de Colophon.
Ce jeune homme rencontra Plangone et oublia Bacchis; mais Plangone,
sachant quelle était sa rivale, ne voulut pas écouter d'abord les
tendres supplications de Proclès, qui lui offrait de tout sacrifier
pour elle, même Bacchis: «Demandez-moi une preuve d'amour? disait-il,
je vous la donnerai, dût-elle me coûter la vie. --Eh bien! je te
demande le collier de Bacchis, répondit Plangone en riant.» Ce collier
de perles n'avait pas de pareil au monde: les reines d'Asie
l'enviaient à la courtisane, qui le portait jour et nuit. Proclès,
désespéré, s'en alla trouver Bacchis, lui avoua en pleurant qu'il se
mourait d'amour, et que Plangone, par dérision sans doute, ne lui
laissait aucun espoir, à moins qu'il n'eût le collier de Bacchis à
donner en échange de ce qu'il demandait. Bacchis détacha en silence
son collier et le mit dans les mains de Proclès; celui-ci, éperdu,
indécis, fut au moment de le rendre en se jetant aux genoux de sa
noble maîtresse; mais la passion l'emporta; il se leva en tremblant et
s'enfuit comme un voleur avec le collier: «Je vous renvoie votre
collier, écrivit Plangone à Bacchis dont elle admirait la générosité;
demain je vous renverrai votre amant.» Les deux courtisanes conçurent
réciproquement beaucoup d'estime l'une pour l'autre, et se lièrent
d'une si étroite amitié, qu'elles mirent en commun jusqu'à l'amant et
le collier. Quand on voyait Proclès entre ses deux maîtresses, on
disait: «C'est le collier des deux amies!»
Revenons aux maîtresses des grands hommes. Sophocle, le vieux Sophocle
en eut deux, Archippe et Théoris. Celle-ci était prêtresse dans les
mystères de Vénus et de Neptune; elle passait aussi pour magicienne,
parce qu'elle fabriquait des philtres. Elle avait dédaigné l'amour du
fameux Démosthène, pour flatter l'orgueil de Sophocle, qui adressa cet
hymne à Vénus: «O déesse, écoute ma prière! Rends Théoris insensible
aux caresses de cette jeunesse que tu favorises; répands des charmes
sur ma chevelure blanche; fais que Théoris préfère un vieillard. Les
forces du vieillard sont épuisées, mais son esprit conçoit encore
des désirs.» Démosthène, pour se venger des dédains de cette belle
prêtresse, l'accusa d'avoir conseillé aux esclaves de tromper leurs
maîtres, et la fit condamner à mort. Sophocle ne paraît pas avoir pris
la défense de la malheureuse Théoris. Il aimait déjà peut-être
Archippe, qui lui sacrifia le jeune Smicrinès: «C'est une chouette,
dit celui-ci, elle se plaît sur les tombeaux.» Ce tombeau-là cachait
un trésor: Sophocle, qui mourut centenaire, laissa tous ses biens par
testament à l'aimable chouette. Les courtisanes n'avaient pas moins
d'empire sur la comédie que sur la tragédie. Aristophane fut le rival
de Socrate, et eut une passion malheureuse pour la maîtresse de ce
philosophe, qu'on avait surnommée _Théodote_, c'est-à-dire _Don de
Dieu_. Cette divine hétaire avait reçu des leçons de Socrate, qui
s'intitulait lui-même le _sage conseiller en amours_; elle s'était
éprise de ce nez camard et de ce front chauve; elle avait supplié
Socrate de lui donner la plus humble place parmi ses amantes et ses
disciples: «Prêtez-moi donc un philtre dont je puisse me servir, lui
avait-elle dit en soupirant, pour vous attirer près de moi? --Mais je
ne veux pas vraiment, avait répondu Socrate, être attiré près de vous;
je prétends bien que vous veniez me chercher vous-même. --J'irai
volontiers, si vous consentez à me recevoir. --Je vous recevrai s'il
n'y a personne auprès de moi que j'aime plus que vous.» Elle choisit
bien son temps: Socrate était seul. Socrate continua de lui
donner d'excellents avis pour régler sa conduite de courtisane, et
pour conserver longtemps ses amants en les rendant toujours plus
passionnés. Ce fut sur ces entrefaites, qu'elle se fit un ennemi
d'Aristophane, lorsqu'elle refusa d'en faire un amant. Le terrible
poëte soupçonna Socrate d'avoir prévenu contre lui la naïve Théodote,
et au lieu de se venger d'elle, il composa la comédie des _Nuées_,
dans laquelle il attaquait cruellement le philosophe. Cette comédie
eut pour dénoûment le procès qui fit condamner Socrate à boire la
ciguë. Théodote pleura la glorieuse victime d'Aristophane: «Vos amis
font vos richesses, lui avait dit Socrate, dans la première visite
qu'il lui rendait; c'est la plus précieuse et la plus rare de toutes
les richesses!» Théodote ne voulut jamais admettre au nombre de ses
amis l'ennemi, l'accusateur, le bourreau de Socrate.
Le poëte Ménandre, dont les comédies n'étaient pas des satires comme
celles d'Aristophane, fut mieux accueilli par les courtisanes. Lamia
et Glycère se disputèrent successivement la gloire de le posséder et
de le fixer; l'une, maîtresse de Démétrius Poliorcète; l'autre,
d'Harpalus de Pergame. On a compendieusement disserté pour savoir s'il
devança ces deux princes dans les bonnes grâces de leurs favorites.
«Ménandre est du tempérament le plus amoureux, écrivait Glycère à
Bacchis, qu'elle craignait d'avoir pour rivale, et l'homme le plus
austère ne se défendrait qu'avec peine des charmes de Bacchis. Ne
me taxe donc pas de former des soupçons injustes, et pardonne-moi, ma
chère, les inquiétudes de l'amour. Je regarde comme la chose la plus
importante à mon bonheur, de me conserver Ménandre pour amant, car si
je venais à me brouiller avec lui, si sa tendresse venait seulement à
se refroidir, ne serais-je pas sans cesse dans la crainte d'être
traduite sur la scène, en butte aux propos insultants des Chrémès et
des Dyphile?» Glycère aimait véritablement Ménandre, et celui-ci en
fut tellement épris que, pour ne pas la quitter, il refusa les offres
brillantes du roi d'Égypte Ptolémée, qui cherchait en vain à
l'attacher à sa personne. «Loin de toi, écrivait Ménandre à Glycère,
quelles douceurs trouverais-je dans la vie? Y a-t-il quelque chose au
monde qui puisse me flatter davantage et me rendre plus heureux que
ton amitié? Ton caractère charmant, la gaieté de ton esprit,
conduiront jusqu'à notre extrême vieillesse les agréments de la
jeunesse. Passons donc ensemble ce qui nous reste de beaux jours;
vieillissons ensemble, mourons ensemble; n'emportons pas avec nous le
regret d'imaginer que le dernier survivant pourrait encore jouir de
quelque félicité. Que les dieux me préservent d'espérer un bonheur de
cette espèce!» Ménandre préfère l'amour de Glycère à toutes les joies
de l'ambition, à toutes les splendeurs de la fortune: il enverra donc
à sa place chez Ptolémée le poëte Philémon: «Philémon n'a point
de Glycère!» s'écrie-t-il avec tendresse. Glycère, touchée de cette
preuve de solide affection, essaie pourtant de décider Ménandre à
accepter les propositions du roi d'Égypte: elle ne veut pas être en
reste de générosité, elle le suivra partout, elle ira s'établir avec
lui dans Alexandrie; mais elle triomphe au fond du coeur, elle se
réjouit de l'avoir emporté sur Ptolémée: «Je ne crains plus, dit-elle,
le peu de durée d'un amour qui ne serait appuyé que sur la passion: si
les attachements de cette espèce sont violents, ils se rompent
aisément; mais quand la confiance les soutient, il semble qu'on peut
les regarder comme indissolubles.» On ne croirait pas que c'est une
courtisane qui sait trouver ces délicatesses de sentiments, et l'on en
doit conclure que l'amour ne dure pas moins longtemps chez une vieille
courtisane que chez une jeune vestale. Avant d'aimer Ménandre, Glycère
avait été royalement entretenue par Harpalus, un des plus riches
officiers d'Alexandre le Grand; mais, en revanche, Lamia avait quitté
Ménandre pour entrer dans la couche royale de Démétrius Poliorcète.
Ménandre avait fait une comédie en l'honneur de sa Glycère; le poëte
Eunicus célébra la sienne, Anthée, dans une pièce qu'il nomma du même
nom qu'elle. Pérécrate fit à Corianno l'offrande d'une comédie
homonyme. Thalatta eut aussi la gloire d'être mise en comédie, mais le
nom de son poëte a été plus vite oublié que celui de sa pièce. Le
poëte Antagoras, favori d'Antigonus, n'eut pas à se repentir d'avoir
consacré sa muse à sa maîtresse, à l'avide Bédion, qui, suivant
l'expression de Simonide, commença en sirène et finit en pirate. Les
orateurs étaient encore plus ardents que les poëtes pour ces hétaires,
qui n'en tiraient pas ordinairement d'autre profit qu'une satisfaction
de vanité. Lagide ou la _Noire_, dont le rhéteur Céphale avait composé
le panégyrique en style galant, se donna, pour une harangue, à Lysias;
Choride rendit père Aristophon, qui était fils lui-même de la
courtisane Chloris. Phyla fut la concubine d'Hypéride, qui l'avait
rachetée, et qui lui confia le soin d'une maison qu'il avait à
Éleusis, sans cesser d'avoir des relations avec Myrrhine, Aristagore,
Bacchis et même Phryné: Phyla n'était cependant qu'une esclave née à
Thèbes. Myrrhine accorda ses faveurs à Euthias, pour le déterminer à
se porter accusateur de Phryné qu'elle détestait: «Par Vénus! lui
écrivait Bacchis indignée de cet odieux marché, puisses-tu ne trouver
jamais un autre amant! Va, que le sublime objet de ton amour, que cet
infâme Euthias enchaîne ta vie à la sienne!» Les rhéteurs, les
moralistes n'avaient pas moins de penchant pour l'hétairisme. Isocrate
se relâche de son austérité en faveur de Lagisque; Herpyllis, qui
s'était montrée digne d'être couchée sur le testament d'Aristote, lui
avait donné un fils, nommé Nicomaque; Nicérate, esclave de
Cassius d'Élée, doit sa liberté au rhéteur Stéphane. Lorsqu'une
hétaire prenait l'habitude d'avoir un rhéteur ou un poëte parmi ses
amis, c'était une charge qu'elle ne laissait jamais vacante dans sa
maison, et, suivant le bon mot d'une de ces amoureuses des gens
d'esprit, si le poste se trouvait mal occupé ou mal défendu, on
doublait, on triplait la garnison. La célèbre Nééra, que Démosthène
accusa d'impiété et d'adultère devant le tribunal des Thesmothètes,
eut à la fois pour amants Xénéclide, l'acteur Hipparque et le jeune
Phrynion, neveu du poëte Démocharès, qui avait eu les mêmes priviléges
en qualité d'oncle. Ce n'était point encore assez; Phrynion avait un
ami nommé Stéphane: ils convinrent ensemble de se partager les nuits
de Nééra, qui n'était pas faite pour s'effrayer du partage, elle qui,
soupant avec ses deux amants jumeaux chez Chabrias, sortit de leurs
bras pour se prostituer à tous les esclaves de la maison. Il faut
dire, pour l'excuser, que cette nuit-là elle était ivre. Naïs ou Oia,
surnommée _Anticyre_, parce qu'on l'accusait de faire boire de
l'ellébore à ses amants, en avait plusieurs en même temps, qu'elle
déguisait sous des noms différents: Archias était son maître, Himénéus
son complaisant, Nicostrate son médecin, Philonide son ami.
Une des plus renommées parmi les hétaires de poëtes ou d'orateurs, ce
fut certainement Bacchis, la maîtresse de l'orateur Hypéride. Elle
l'aimait si profondément, qu'elle refusa de connaître aucun autre
homme, après l'avoir connu. C'était une âme tendre et mélancolique,
qui se contentait d'aimer et d'être aimée par un seul. Elle n'avait ni
jalousie à l'égard de ses compagnes ni défiance à leur endroit;
incapable de faire le mal et d'en avoir même l'idée, elle ne supposait
pas la méchanceté chez les autres. Lorsque Phryné fut accusée
d'impiété par Euthias, elle conjura Hypéride de la défendre, et elle
contribua de tous ses efforts à la sauver. On lui reprochait
seulement, parmi les hétaires, de gâter le métier de courtisane et de
faire trop de vertu.
Lorsqu'elle mourut dans la fleur de l'âge, on la regretta
généralement. On la pleura comme un modèle de bonté, de douceur et de
tendresse. «Jamais je n'oublierai Bacchis, écrivait Hypéride après
l'avoir perdue, jamais! Quel était son noble et généreux dévouement!
il ennoblit le nom de courtisane. Que toutes se réunissent pour lui
dresser une statue dans le temple de Vénus ou des Grâces! leur gloire
le conseille, car l'on va répétant de tous côtés qu'elles sont des
sirènes perfides, dévorantes, éprises de la passion de l'or, mesurant
leur amour à la fortune, et précipitant enfin leurs adorateurs dans un
abîme de maux.» Bacchis avait repoussé les présents les plus
magnifiques, pour rester fidèle à Hypéride; elle mourut pauvre,
n'ayant que le manteau de son amant pour se couvrir dans le misérable
lit où elle cherchait encore la trace de ses baisers.
«Je ne surprendrai plus la douceur de ses regards, disait en gémissant
cet amant désolé, je ne verrai plus le sourire voluptueux de cette
bouche charmante; elles sont évanouies, les délices de ces nuits
qu'elle animait d'une volupté sans cesse renaissante! Son caractère,
d'une douceur ineffable, se peignait encore au sein du plus entier
abandon. Quels regards! quels discours! quelle conversation de sirène!
quel pur et enivrant nectar que son baiser! La séduction reposait sur
ses lèvres. Elle réunissait en elle seule les trois Grâces et Vénus;
elle semblait enveloppée de la ceinture de la déesse même!» Et
pourtant Hypéride avait donné plus d'une rivale à Bacchis, il l'avait
même abandonnée un moment pour s'attacher à Phryné, dont il venait de
sauver la vie; mais Bacchis ne lui témoigna ni dépit ni rancune; elle
ne lui en resta pas moins fidèle, et si on lui demandait ce qu'elle
faisait seule, pendant qu'Hypéride l'oubliait dans les bras d'une
foule de maîtresses qui ne la valaient pas, «Je l'attends!»
disait-elle avec simplicité. L'aventure du collier l'avait mise à la
mode par toute la Grèce, et on ne l'appelait que la _bonne_ Bacchis.
Quant à Plangone, qui n'avait pourtant pas joué un rôle odieux dans
cette aventure, on ne lui pardonnait pas d'avoir troublé les amours de
Bacchis, et on la surnomma _Pasiphile_ ou le _Paon_. Le mordant
Archioloque la compare, dans ses vers, aux figuiers qui croissent sur
les rochers et dans les lieux écartés, et dont les fruits amers
ne servent qu'à nourrir les corneilles et les oiseaux de passage:
«Ainsi, dit-il, les faveurs de Pasiphile ne sont que pour les
étrangers qui passent et n'y reviennent plus.» Il y avait donc une
justice morale entre les courtisanes qui subissaient les arrêts de
l'opinion.
Bacchis ne fut pas la seule qui se fit estimer dans sa profession;
Aristénète et Lucien citent encore Pithias qui, bien qu'hétaire,
conserva des moeurs honnêtes et, disent-ils, «ne s'écarta jamais de
la belle et simple nature.» Une autre, Théodète, qui n'eût pas sans
doute mérité le même éloge, donna l'exemple de la tendresse la plus
dévouée: elle avait aimé Alcibiade, quand son amant périt dans les
embûches de Pharnabaze; elle recueillit pieusement ses restes, les
enveloppa de riches étoffes et leur rendit les honneurs funèbres. On
vit ainsi une courtisane mener le deuil de l'élève de Socrate.
Alcibiade n'était pourtant pas un amant fidèle, et l'on peut dire
qu'il tint à honneur de connaître toutes les courtisanes de son temps.
Un jour, on vint à parler, devant lui et son mignon Axiochus, de
Médontis d'Abydos, qu'il ne connaissait pas; on en fit l'éloge en des
termes qui excitèrent sa curiosité: il s'embarqua le soir même avec
Axiochus, traversa l'Hellespont et alla passer une nuit entre elle et
lui. Beaucoup d'hétaires furent célèbres, qui ne nous ont guère laissé
que leurs noms. Telles sont les quatre courtisanes Scyonne, Lamia,
Satyra et Nanion, qui parurent dans un char à côté de Thémistocle,
ou qui s'attelèrent, suivant une autre tradition, au char où cet
illustre fils d'une dictériade était couché en costume d'Hercule. On
les nomma depuis les _quadriges_ de Thémistocle. Lucien, Athénée et
Plutarque nomment seulement Aéris, Agallis, Timandra, Thaumarion,
Dexithea, Malthacée et quelques autres célébrités du même genre. Quant
à Thémistonoé, qui exerça son métier pendant plus de douze lustres,
elle ne quitta la lice amoureuse qu'en perdant sa dernière dent et son
dernier cheveu. Cette intrépide persévérance fut récompensée par cette
épigramme de l'Anthologie: «Malheureuse, te peux effacer la couleur de
tes cheveux blancs, tu n'effaceras pas les outrages inséparables de la
vieillesse; tu prodigues en vain les parfums, tu épuises en vain la
céruse et le fard, le masque ne te cache point. Il est un prodige
inaccessible à ton art, c'est de changer Hécube en Hélène.»
La plupart des hétaires avaient, à défaut d'esprit et d'instruction,
une vivacité de repartie qui rencontrait souvent des mots heureux et
plus souvent des mots mordants. Nico, dite la _Chèvre_ à cause de ses
fougues, était connue pour ses boutades, qu'elle appelait ses coups de
cornes. Un jour, Démophon, le mignon de Sophocle, lui demanda la
permission de s'assurer qu'elle était faite comme Vénus Callipyge:
«Que veux-tu faire de cela? lui dit-elle dédaigneusement: Est-ce pour
le donner à Sophocle?» Mais la plus fameuse par ses épigrammes, ce fut
Mania, qui en décochait de si cuisantes et de si acérées, qu'on
l'avait nommée l'_Abeille_. Les Grecs disaient en faisant allusion à
son nom de Mania: «C'est une douce Manie!» Machon avait rassemblé un
livre entier de ses bons mots; elle était, d'ailleurs, très-belle et
se comparait elle-même à une des trois Grâces, en ajoutant qu'elle
avait chez elle de quoi en faire quatre. Elle répondit à un
dissipateur qui marchandait ses faveurs: «Je ne t'ouvrirai que mes
bras; autrement, je te connais, tu dévorerais le fonds.» Un lâche, qui
avait pris la fuite dans un combat en jetant son bouclier, se trouvait
à table auprès d'elle: «Quel est l'animal qui court le plus vite? lui
demanda-t-il pendant qu'elle découpait un lièvre. --C'est un fuyard,»
répliqua-t-elle. Là-dessus, elle raconta, sans le nommer, qu'un des
convives présents au festin avait naguère perdu son bouclier à la
guerre; celui qui se sentait en butte à ces railleries rougit, se lève
et veut sortir: «Cela soit dit sans vous blesser, ajouta-t-elle en
l'arrêtant par le bras. J'en jure par Vénus! si quelqu'un a perdu le
bouclier, assurément c'est l'insensé qui vous l'avait prêté.» Une
fois, Démétrius Poliorcète lui demanda la permission de juger par ses
propres yeux des beautés secrètes qu'elle tenait de Vénus Callipyge et
qu'elle aurait pu montrer au berger Pâris, si elle eût été admise à
entrer en lutte avec les trois déesses; elle se retourna sur-le-champ,
avec une grâce enchanteresse, en parodiant ces deux vers de
Sophocle: «Contemple, fils superbe d'Agamemnon, ces objets pour
lesquels tu as toujours eu une admiration si prononcée!» Elle avait à
la fois deux amants, Léontius et Anténor, qu'elle choisit parmi les
vainqueurs des jeux olympiques, et qu'elle contenta dans la même nuit,
à l'insu de l'un et de l'autre. Léontius lui fit des reproches, d'un
air piqué, quand il apprit la chose: «J'ai eu la curiosité, lui
dit-elle, de connaître quelle serait l'espèce de blessure que deux
athlètes, tous deux vainqueurs dans les jeux olympiques, pourraient me
faire dans une seule nuit!»