SOMMAIRE. --Les hétaires _philosophes_. --La Prostitution protégée
par la philosophie. --Systèmes philosophiques de la Prostitution.
--La Prostitution _lesbienne_. --La Prostitution _socratique_.
--La Prostitution _cynique_. --La Prostitution _épicurienne_.
--Philosophie amoureuse de Mégalostrate, maîtresse du poëte
Alcman. --Sapho. --Cléis, sa fille. --Sapho _mascula_. --Ode
saphique traduite par Boileau Despréaux. --Les élèves de Sapho.
--Amour effréné de Sapho pour Phaon. --Source singulière de cet
amour. --Suicide de Sapho. --Le saut de Leucade. --L'hétaire
philosophe Lééna, maîtresse d'Harmodius et d'Aristogiton. --Son
courage dans les tourments. --Sa mort héroïque. --Les Athéniens
élèvent un monument à sa mémoire. --L'hétaire philosophe Cléonice.
--Meurtre involontaire de Pausanias. --L'hétaire philosophe
Thargélie. --Mission difficile et délicate dont la chargea Xerxès,
roi de Perse. --Son mariage avec le roi de Thessalie. --Aspasie.
--Son cortége d'hétaires. --Elle ouvre une école à Athènes, et y
enseigne la rhétorique. --Amour de Périclès pour cette courtisane
philosophe. --Chrysilla. --Périclès épouse Aspasie. --Socrate et
Alcibiade, amants d'Aspasie. --Dialogue entre Aspasie et Socrate.
--Pouvoir d'Aspasie sur l'esprit de Périclès. --Guerres de Samos
et de Mégare. --Aspasie et la femme de Xénophon. --Aspasie accusée
d'athéisme par Hermippe. --Périclès devant l'aréopage.
--Acquittement d'Aspasie. --Exil du philosophe Anaxagore et
du sculpteur Phidias, amis d'Aspasie. --Mort de Périclès.
--Aspasie se remarie avec un marchand de grains. --Croyance des
Pythagoriciens sur l'âme d'Aspasie. --La seconde Aspasie, dite
Aspasie _Milto_. --Le cynique Cratès. --Passion insurmontable que
ressentit Hipparchia pour ce philosophe. --Leur mariage. --Cynisme
d'Hipparchia. --Les _hypothèses_ de cette philosophe. --Portrait
des disciples de Diogène par Aristippe. --Les hétaires
_pythagoriciennes_. --La mathématicienne Nicarète, maîtresse de
Stilpon. --Philénis et Léontium, maîtresses d'Épicure. Amour
passionné d'Épicure pour Léontium. --Lettre de cette courtisane à
son amie Lamia. --Son amour pour Timarque, disciple d'Épicure.
--Son portrait par le peintre Théodore. --Ses écrits. --Sa fille
Danaé, concubine de Sophron, gouverneur d'Éphèse. --Mort de Danaé.
--Archéanasse de Colophon, maîtresse de Platon. --Bacchis de
Samos, maîtresse de Ménéclide, etc. --Célébration des courtisanes
par les philosophes et les poëtes.
Il faut attribuer surtout l'origine et le progrès de l'hétairisme grec
aux courtisanes qui s'intitulaient philosophes, parce qu'elles
suivaient les leçons des _philosophes_, et servaient à leurs amours.
Ces philosophes hétaires avaient mis de la sorte la Prostitution sous
l'égide de la philosophie, et toutes les femmes, qui, par tempérament,
par cupidité ou par paresse, s'abandonnaient aux dérèglements d'une
vie impudique, pouvaient s'autoriser de l'exemple et des prouesses de
Sapho, d'Aspasie et de Léontium. Il y eut sans doute un grand nombre
d'hétaires qui se distinguèrent dans les différentes écoles de
philosophie, mais l'histoire n'a consacré que dix ou douze noms, qui
représentent seuls pendant plus de trois siècles le dogme et le culte
de l'hétairisme, si l'on peut appliquer ce mot-là au système
philosophique de la Prostitution. Ce système nous paraît avoir eu
quatre formes et quatre phases distinctes, que nous nommerons
_lesbienne_, _socratique_, _cynique_ et enfin _épicurienne_. On voit,
par ces dénominations arbitraires, que Sapho, Socrate, Diogène et
Épicure sont les patrons, sinon les auteurs, des doctrines que les
hétaires philosophes se chargeaient de répandre dans le domaine de
leurs attributions érotiques. Sapho prêcha l'amour des femmes;
Socrate, l'amour spirituel; Diogène, l'amour grossièrement physique;
Épicure, l'amour voluptueux. C'étaient là quatre amours dont les
courtisanes de la philosophie se partageaient la propagande, et qui
trouvaient ensuite plus ou moins de prosélytes parmi les hétaires
familières auxquelles appartenait la direction suprême des plaisirs
publics.
La plus ancienne philosophe qui ait laissé un souvenir dans la légende
des courtisanes grecques, c'est Mégalostrate, de Sparte, qui fut aimée
du poëte Alcman, et qui philosophait, poétisait et faisait l'amour,
674 ans avant Jésus-Christ. Sa philosophie était purement amoureuse,
et il est permis de la regarder comme le prélude de l'épicuréisme.
Alcman, selon le témoignage d'Athénée, fut le prince des poëtes
érotiques, et comme il fut aussi le plus fougueux coureur de femmes
(_erga mulieres petulantissimum_, dit la version latine qui ne dit pas
tout), on comprend qu'il ait été le plus gros mangeur que
l'antiquité s'honore d'avoir produit. Il passait à table ses jours et
ses nuits, Mégalostrate couchée à ses côtés, et il chantait sans cesse
un hymne à l'amour, que Mégalostrate répétait à l'unisson. Dans une
épigramme de ce poëte, épigramme citée par Plutarque, le joyeux Alcman
remarque, entre deux libations, que s'il eût été élevé à Sarde, patrie
de ses ancêtres, il serait devenu un pauvre prêtre de Cybèle, privé de
ses parties viriles, tandis qu'il est supérieur aux rois de Lydie,
comme citoyen de Lacédémone, et comme amant de Mégalostrate. Après
cette belle philosophe, qui n'empêcha pas son cher Alcman de mourir
dévoré par les poux, il y a une espèce de lacune dans la philosophie
érotique. Sapho, de Mitylène, invente l'amour lesbien, et le proclame
supérieur à celui dont les femmes s'étaient contentées jusque-là.
Sapho n'en avait pas toujours pensé ainsi, et elle n'en pensa pas
toujours de même. Elle fut mariée d'abord à un riche habitant de l'île
d'Andros, nommé Cercala, et elle en eut une fille qu'elle appela
Cléis, du nom de sa mère; mais, étant devenue veuve, par un désordre
de son imagination et de ses sens, elle se persuada que chaque sexe
devait se concentrer sur lui-même et s'éteindre dans un embrassement
stérile. Elle était poëte, elle était philosophe: ses discours, ses
poésies lui firent beaucoup de partisans, surtout chez les femmes, qui
n'écoutèrent que trop ses mauvais conseils. Quoique Platon l'ait
gratifiée de l'épithète de _belle_, quoique Athénée se soit fié
là-dessus à l'autorité de Platon, il est plus probable que Maxime de
Tyr, qui nous la peint noire et petite, se conformait à la tradition
la plus authentique. Ovide ne nous la montre pas autrement, et la
savante madame Darcier ajoute au portrait de cette illustre Lesbienne,
qu'elle avait les yeux extrêmement vifs et brillants. De plus, Horace,
en lui attribuant la qualification de _mascula_, répétée par Ausone
avec le même sens, s'est conformé à une opinion généralement reçue,
qui voulait que Sapho eût été hermaphrodite, comme les faits parurent
le prouver.
Sans doute, la poétesse Sapho, née d'une famille distinguée de Lesbos,
et possédant une fortune honorable, ne se prostituait pas à prix
d'argent, mais elle tenait une école de Prostitution, où les jeunes
filles de son gynécée apprenaient de bonne heure un emploi
extra-naturel de leurs charmes naissants. On a voulu inutilement
réhabiliter les moeurs et la doctrine de Sapho: il suffit de la
fameuse ode, qui nous est restée parmi les fragments de ses poésies,
pour démontrer aux plus incrédules que, si Sapho n'était pas
hermaphrodite, elle était du moins tribade. (_Diversis amoribus est
diffamata_, dit Lilio Gregorio Giraldi dans un de ses Dialogues, _adeo
ut vulgo tribas vocaretur_.) Cette ode, ce chef-d'oeuvre de la
passion hystérique, retrace la fièvre brûlante, l'extase, le trouble,
les langueurs, le désordre et même la dernière crise de cette passion,
plus délirante, plus effrénée que tous les autres amours. On
ignore le nom de la Lesbienne à qui est adressée l'ode saphique, dont
le froid Boileau Despréaux a rendu le mouvement et le coloris avec
plus de chaleur et d'art que ses nombreux concurrents:
Heureux qui près de toi pour toi seule soupire,
Qui jouit du plaisir de t'entendre parler,
Qui te voit quelquefois doucement lui sourire!
Les dieux, dans son bonheur, peuvent-ils l'égaler?
Je sens de veine en veine une subtile flamme
Courir par tout mon corps, sitôt que je te vois;
Et dans les doux transports où s'égare mon âme,
Je ne saurais trouver de langue ni de voix.
Un nuage confus se répand sur ma vue,
Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs;
Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!
On a essayé, mal à propos, de faire honneur à Phaon des sentiments et
des sensations que Sapho exprime dans cette admirable pièce, qui nous
fait tant regretter la perte de ses ouvrages; mais, d'un bout à
l'autre, l'ode s'adresse à une personne du genre féminin. On est donc
réduit à la laisser sans nom au milieu de l'école de Sapho, qui eut
pour élèves ou pour amantes Amycthène, Athys, Anactorie, Thélésylle,
Cydno, Eunica, Gongyle, Anagore, Mnaïs, Phyrrine, Cyrne, Andromède,
Mégare, etc. Quelle que fût celle qui a inspiré l'ode sublime
dont nous devons la conservation au rhéteur Longin, cette ode, qui
offre une description si fidèle et si vraie de la fièvre saphique, a
été enregistrée par la science médicale de l'antiquité, comme un
monument diagnostique de cette affection. L'abbé Barthélemy, dans son
_Voyage d'Anacharsis_, se borne à dire que Sapho «aima ses élèves avec
excès, parce qu'elle ne pouvait rien aimer autrement.» La nature, en
effet, avait ébauché en elle l'organe masculin en développant celui de
son sexe. Ce fut, dit-on, l'amour incestueux de son frère Charaxus, ce
fut la rivalité qu'elle rencontra de la part d'une courtisane
égyptienne, nommée Rhodopis, ce fut surtout le triomphe de sa rivale,
qui conduisirent Sapho à la recherche d'une nouvelle manière d'aimer.
Elle vivait donc dans la compagnie de ses Lesbiennes, et elle oubliait
que les hommes protestaient contre ses façons de faire, lorsque Vénus,
pour la punir, lui envoya Phaon. Elle l'aima aussitôt et elle ne
réussit point à vaincre les mépris de ce bel indifférent. Pline
raconte que cet amour légitime était venu d'une source singulière:
Phaon aurait trouvé sur son chemin une racine d'éryngium blanc, au
moment où Sapho passait par là. Le vieux traducteur de Pline explique
en ces termes ce curieux passage de l'_Histoire naturelle_: «Il y en a
qui disent que la racine de l'éryngium blanc (qui est fort rare) est
faite à mode de la nature d'un homme ou d'une femme; et tient-on que
si un homme en rencontre une qui soit faite à mode du membre de
l'homme, il sera bien aimé des femmes, et a-t-on opinion que cela seul
induisit la jeune Sapho à porter amitié à Phao, Lesbien.» Cette
_amitié_ fut telle, que Sapho, désespérée par les froideurs de Phaon,
se jeta dans la mer, du haut du rocher de Leucade, pour étouffer sa
flamme avec sa vie. Elle avait malheureusement trop instruit ses
écolières, pour qu'elles renonçassent à leurs premières amours, et sa
philosophie, qui n'était que la quintessence de l'amour lesbien, ne
cessa jamais d'avoir des initiées, particulièrement chez les
courtisanes. Quelques-unes d'entre elles, pour échapper aux poursuites
des hommes qu'elles trouvaient aimables, se précipitèrent aussi du
Saut de Leucade, afin de se guérir d'une passion que Sapho regardait
comme une honte et comme une servitude.
L'école de Sapho, par bonheur pour l'espèce humaine, ne fut toutefois
qu'une exception qui ne pouvait prévaloir contre le véritable amour.
L'hétaire Lééna, la philosophe, qu'on ne confondra point avec la
favorite de Démétrius Poliorcète, n'avait pas été pervertie par
l'esprit de contradiction des Lesbiennes; elle exerçait franchement et
honorablement son métier de courtisane à Athènes; elle était l'amie,
la maîtresse d'Harmodius et d'Aristogiton; elle conspira avec eux
contre le tyran Pisistrate et son fils Hippias, 514 ans avant l'ère
moderne. On s'empare d'elle, on la met à la torture, on veut
qu'elle nomme ses complices, et qu'elle révèle le secret de la
conspiration; mais elle, pour être plus sûre de garder ce secret, se
coupe la langue avec ses dents et la crache au visage de ses
bourreaux. On croit qu'elle périt dans les tourments. Les Athéniens,
pour honorer sa mémoire, lui élevèrent un monument, représentant une
lionne sans langue, en airain, qui fut placé à l'entrée du temple dans
la citadelle d'Athènes. Ce n'est pas le seul acte de courage et de
fierté que présentent les annales des courtisanes grecques. Une autre
philosophe, Cléonice, hétaire de Byzance, s'était fait connaître par
sa beauté et par divers écrits de morale. Ce fut sa réputation qui la
désigna aux préférences de Pausanias, fils du roi de Sparte
Cléombrote. Ce général demanda qu'on lui envoyât cette belle
philosophe, pour le distraire des fatigues de la guerre. Cléonice
arriva au camp, la nuit, pendant que Pausanias dormait: elle ne voulut
point qu'on l'éveillât; elle fit seulement éteindre les lampes qui
veillaient auprès du général endormi, et elle s'avança dans les
ténèbres vers la couche du prince, qui, réveillé en sursaut par le
bruit d'une lampe qu'elle renverse, croit à la présence d'un assassin,
saisit son poignard et le lui plonge dans le sein. Depuis cette fatale
méprise, chaque nuit lui faisait revoir le fantôme de Cléonice qui lui
reprochait ce meurtre involontaire; il la conjurait en vain de
s'apaiser et de lui pardonner; elle lui annonça qu'il ne serait
délivré de cette sanglante apparition qu'en revenant à Sparte. Il
y revint, mais pour y mourir de faim dans le temple de Minerve, où il
s'était réfugié, afin d'échapper à la vengeance de ses concitoyens qui
l'accusaient de trahison (471 ans avant Jésus-Christ).
L'ère des courtisanes avait commencé en Grèce à l'époque où Cléonice
alliait les séductions de l'amour aux enseignements de la philosophie.
Une autre philosophe de la même espèce, Thargélie, de Milet, avait été
chargée d'une mission aussi difficile que délicate par Xerxès, roi de
Perse, qui méditait la conquête de la Grèce: cette hétaire, aussi
remarquable par son esprit et son instruction, que par sa beauté et
ses grâces, servait d'instrument politique à Xerxès; elle devait lui
gagner les principales villes grecques, en inspirant de l'amour aux
chefs qui les défendaient; elle réussit, en effet, dans cette première
partie de sa galante mission: elle captiva successivement quatorze
chefs, qui furent ses amants sans vouloir être les serviteurs du roi
de Perse. Celui-ci, en pénétrant dans la Grèce par le passage des
Thermopyles, se vit obligé d'emporter d'assaut les villes dont
Thargélie croyait lui avoir assuré la possession. Thargélie s'était
fixée à Larisse, et le roi de Thessalie l'avait épousée: elle cessa
d'être hétaire, mais elle resta philosophe. La haute destinée de cette
courtisane excita l'ambition d'une autre Milésienne, qui l'éclipsa
bientôt dans la carrière des lettres et de la fortune. Aspasie,
originaire de Milet, comme Thargélie, après avoir été dictériade
à Mégare, épousa Périclès, l'illustre chef de la république d'Athènes.
Elle était venue à Athènes, vers le milieu du cinquième siècle avant
l'ère moderne; elle y était venue avec un brillant cortége d'hétaires
qu'elle avait formées, et dont elle dirigeait habilement les
opérations. Ces hétaires n'étaient pas des esclaves étrangères,
savantes seulement dans l'art de la volupté; c'étaient de jeunes
Grecques, de condition libre, nourries des leçons de la philosophie
que professait leur éloquente institutrice, et initiées à tous les
mystères de la galanterie la plus raffinée. Aspasie avait aussi des
moyens de séduction toujours prêts pour toutes les circonstances, et
elle exerçait, par l'intermédiaire de ses élèves, l'influence qu'elle
ne daignait pas tirer de ses propres ressources. Elle ouvrit son école
et y enseigna la rhétorique: les citoyens les plus considérables
furent ses auditeurs et ses admirateurs. Périclès, qui s'était épris
de cette philosophe, entraînait à sa suite, non-seulement les
généraux, les orateurs, les poëtes, tous les hommes éminents de la
république, mais encore les femmes et les filles de ces citoyens, que
l'amour de la rhétorique rendait indulgentes pour tout le reste. Elles
y allaient «pour l'ouïr deviser,» dit Plutarque dans la naïve
traduction de Jacques Amyot, aumônier de Charles IX et évêque
d'Auxerre, «combien qu'elle menast un train qui n'estoit guères
honneste, parce qu'elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui
faisoient gain de leur corps.» Ce fut par là qu'elle acheva de
captiver Périclès qui l'aimait à la passion, mais qui n'était pas
indifférent aux ragoûts de libertinage qu'elle lui préparait. Aspasie
se montrait partout en public, au théâtre, au tribunal, au lycée, à la
promenade, comme une reine entourée de sa cour; elle s'était fait,
d'ailleurs, une royauté plus rare et moins lourde à porter que toutes
les autres: elle seule donnait le ton à la mode; elle seule dictait
des lois aux Athéniens et même aux Athéniennes pour tout ce qui
concernait les habits, le langage, les opinions, les moeurs mêmes,
car elle mit en honneur l'hétairisme et elle lui ôta, pour ainsi dire,
sa tache originelle. Les jeunes Grecques, en dépit de leur naissance,
descendirent du rang de citoyennes à celui de courtisanes, et se
proclamèrent philosophes à l'exemple d'Aspasie.
Périclès, avant d'aimer Aspasie, avait aimé Chrysilla, fille de Télée
de Corinthe; mais ce premier amour passa sur son union conjugale, sans
la dissoudre ni la troubler. Dès qu'il eut connu Aspasie, il ne songea
plus qu'à rompre son mariage, pour en contracter un nouveau avec elle.
Il amena donc sa femme à consentir au divorce, et il put alors, en se
remariant, introduire dans sa maison la belle philosophe qu'on
appelait dans les tavernes la _dictériade de Mégare_. Périclès était
fort amoureux, mais il n'était pas jaloux; il laissait Aspasie
fréquenter Socrate et Alcibiade, qui l'avaient possédée avant
lui: «Il n'allait jamais au sénat, rapporte Plutarque, et il n'en
revenait jamais, sans donner un baiser à son Aspasie.» Les
commentateurs n'ont pas dédaigné de s'occuper de ce baiser quotidien
du départ et du retour: ils l'ont supposé aussi tendre que Périclès
était capable de le faire. Ensuite, Aspasie demeurait seule avec
Socrate ou Alcibiade, et elle ne se consacrait pas uniquement à la
philosophie, en attendant Périclès. L'entretien roulait entre nos
philosophes sur des sujets érotiques, et l'on regrette d'apprendre que
cette charmante femme tolérait, encourageait même chez ses deux amis
les désordres les plus repoussants. Platon nous a conservé un fragment
d'un dialogue entre Socrate et Aspasie: «Socrate, j'ai lu dans ton
coeur, lui dit-elle; il brûle pour le fils de Dinomaque et de
Clinias. Écoute, si tu veux que le bel Alcibiade te paye de retour,
sois docile aux conseils de ma tendresse. --O discours ravissants!
s'écrie Socrate, ô transports!... Une sueur froide a parcouru mon
corps, mes yeux sont remplis de larmes... --Cesse de soupirer,
interrompt-elle; pénètre-toi d'un enthousiasme sacré; élève ton esprit
aux divines hauteurs de la poésie: cet art enchanteur t'ouvrira les
portes de son âme. La douce poésie est le charme des intelligences;
l'oreille est le chemin du coeur, et le coeur l'est du reste.»
Socrate, de plus en plus attendri, ne sait que pleurer et cache son
front chauve entre ses mains: «Pourquoi pleures-tu, mon cher
Socrate? Il troublera donc toujours ton coeur, cet amour qui s'est
élancé, comme l'éclair, des yeux de ce jeune homme insensible? Je t'ai
promis de le fléchir pour toi!...» La complaisante Aspasie ne paraît
pas trop piquée du successeur que Socrate veut lui donner, elle qui
avait eu les prémices de cette austère sagesse. «Vénus se vengea de
lui, dit le poëte élégiaque Hermésianax, en l'enflammant pour Aspasie;
son esprit profond n'était plus occupé que des frivoles inquiétudes de
l'amour. Toujours il inventait de nouveaux prétextes pour retourner
chez Aspasie, et lui, qui avait démêlé la vérité dans les sophismes
les plus tortueux, ne pouvait trouver d'issue aux détours de son
propre coeur.»
Aspasie ne manifesta jamais mieux son pouvoir sur l'esprit de Périclès
qu'en obtenant de lui qu'il déclarât la guerre aux Samiens, puis aux
Mégariens. Dans ces deux guerres, elle accompagna son mari et ne se
sépara point de sa maison d'hétaires. La guerre de Samos ne fut pour
elle qu'un souvenir d'intérêt à l'égard de sa ville natale: Aspasie ne
voulut pas que les Samiens, qui étaient alors en lutte avec les
Milésiens, s'emparassent de Milet; elle promit du secours à ses
compatriotes et elle leur tint parole. Quant à la guerre de Mégare, la
cause en était moins honorable. Alcibiade, ayant entendu vanter les
charmes de Simoethe, courtisane de Mégare, se rendit dans cette
ville avec quelques jeunes libertins, et ils enlevèrent
Simoethe en disant qu'ils agissaient pour le compte de Périclès. Les
Mégariens usèrent de représailles et firent enlever aussi deux
hétaires de la maison d'Aspasie. Celle-ci se plaignit amèrement, et
voici la guerre déclarée. Cette guerre de Mégare fut le commencement
de celle du Péloponèse. Aspasie, par sa présence et par l'aimable
concours de ses filles, entretint le courage des capitaines de
l'armée; pendant le siége de Samos surtout, les hétaires ne chômèrent
pas, et elles firent de si énormes bénéfices, qu'elles remercièrent
Vénus en lui élevant un temple aux portes de cette ville, qui n'avait
pas résisté longtemps à l'armée de Périclès. Cette double guerre, qui
coûtait, si glorieuse qu'elle fût, beaucoup de sang et d'argent,
augmenta le nombre des ennemis d'Aspasie et accrut leur acharnement.
Les femmes honnêtes, irritées de se voir préférer des courtisanes qui
savaient mieux plaire, reprochèrent vivement à Aspasie et à ses
compagnes de débaucher les hommes, et de faire tort aux amours
légitimes. Aspasie rencontra la femme de Xénophon, qui criait plus
haut que les autres; elle l'arrêta par le bras et lui dit en souriant:
«Si l'or de votre voisine était meilleur que le vôtre, lequel
aimeriez-vous mieux, le vôtre ou le sien? --Le sien, répondit en
rougissant cette fière vertu. --Si ses habits et ses joyaux étaient
plus riches que les vôtres, continua Aspasie, aimeriez-vous mieux les
siens que les vôtres? --Oui, répliqua-t-elle sans hésiter. --Mais
si son mari était meilleur que le vôtre, ne l'aimeriez-vous pas mieux
aussi?» La femme de Xénophon ne répondit rien et s'enveloppa dans les
plis de son voile.
Cependant les ennemis d'Aspasie redoublaient de malice et de perfidie.
Les poëtes comiques, payés ou séduits, l'insultaient en plein théâtre:
ils l'appelaient une nouvelle Omphale, une nouvelle Déjanire, pour
exprimer le tort qu'elle faisait à Périclès. Cratinus alla jusqu'à la
traiter de concubine impudique et déhontée. C'est alors qu'Hermippe,
un de ces faiseurs de comédies, l'accusa d'athéisme devant l'aréopage,
en ajoutant, dit le Plutarque d'Amyot, «qu'elle servait de maquerelle
à Périclès, recevant en sa maison des bourgeoises de la ville, dont
Périclès jouissait.» L'accusation suivit son cours; Aspasie comparut
en face de l'aréopage, et elle eût été inévitablement condamnée à
mort, si Périclès n'était venu en personne pour la défendre: il la
prit dans ses bras, il la couvrit de baisers et il ne put trouver que
des larmes; mais ces larmes eurent une éloquence qui sauva l'accusée.
La même accusation atteignit ses amis, le philosophe Anaxagore et le
sculpteur Phidias; mais Périclès ne put les préserver de l'exil qui
les frappa, malgré les pleurs d'Aspasie. En perdant le grand homme qui
l'avait réhabilitée, Aspasie ne resta pas fidèle à sa mémoire; elle
lui donna pour successeur un grossier marchand de grains, nommé
Lysiclès, qu'elle prit la peine de polir et de parfumer. Elle ne
cessa point de professer la rhétorique, la philosophie et
l'hétairisme. Elle mourut vers la fin du cinquième siècle avant
Jésus-Christ. C'était une croyance des Pythagoriens, que son âme avait
été celle de Pythagore, et qu'elle passa de son beau corps dans celui
du hideux cynique Cratès. Son nom avait retenti jusqu'au fond de
l'Asie, et la maîtresse de Cyrus le jeune, gouverneur de
l'Asie-Mineure, voulut être nommée aussi Aspasie, en souvenir de la
célèbre philosophe qu'elle essayait d'imiter. Cette seconde Aspasie,
non moins remarquable par sa beauté et son esprit, hérita de la
célébrité de son homonyme, et entra tour à tour dans le lit de deux
rois de Perse, Artaxerxe et Darius. Elle était Phocéenne, et avant de
prendre le surnom d'Aspasie, elle avait porté celui de _Milto_,
c'est-à-dire vermillon, à cause de l'éclat de son teint.
Puisque Aspasie, par la grâce de la métempsycose, avait consenti à
devenir le cynique Cratès, on s'étonnera moins de la préférence que la
philosophe Hipparchia avait accordée à ce cynique, qui vivait en chien,
350 ans avant Jésus-Christ. Elle appartenait à une bonne famille
d'Athènes; elle n'était pas laide; elle avait beaucoup d'intelligence et
d'instruction; mais dès qu'elle eut écouté Cratès discutant sur les
arcanes de la philosophie cynique, elle devint amoureuse de lui, et elle
ne craignit pas de déclarer à ses parents qu'elle se livrerait à Cratès.
On l'enferma: elle ne fit que soupirer pour Cratès. Sa famille alla
supplier ce philosophe de s'employer à guérir cette obstinée, et il s'y
employa de très-bonne foi. Quand il vit que ses raisons et ses avis
n'avaient pas le moindre crédit auprès d'Hipparchia, il étala sa
pauvreté devant elle, il lui découvrit sa bosse, il mit par terre son
bâton, sa besace et son manteau: «Voilà l'homme que vous aurez, lui
dit-il, et les meubles que vous trouverez chez lui. Songez-y bien, vous
ne pouvez devenir ma femme, sans mener la vie que prescrit notre secte.»
Hipparchia lui répondit qu'elle était prête à tout et qu'elle avait fait
ses réflexions. Cratès fit aussi les siennes sur-le-champ, et en
présence du peuple qui s'était rassemblé, il célébra ses noces dans le
Poecile. Depuis ce jour-là, Hipparchia s'attacha aux pas de Cratès,
rôdant partout avec lui, l'accompagnant dans les festins, contre l'usage
des femmes mariées, et ne se faisant aucun scrupule, suivant les
expressions de Bayle, «de lui rendre le devoir conjugal au milieu des
rues.» Telle était la prescription de la philosophie cynique. Saint
Augustin, dans sa _Cité de Dieu_, met en doute cette circonstance
malhonnête, en disant (et nous nous servons de la traduction du
vénérable Lamothe Levayer, précepteur de Monsieur, frère de Louis XIII)
«qu'il ne peut croire que Diogène ni ceux de sa famille, qui ont eu la
réputation de faire toutes choses en public, y prissent néanmoins une
véritable et solide volupté, s'imaginant qu'ils ne faisoient qu'imiter
sous le manteau cynique les remuements de ceux qui s'accouplent, pour
imposer ainsi aux yeux des spectateurs.» Quoi qu'il en soit, les noces
de Cratès et d'Hipparchia furent immortalisées par les cynogamies que
les cyniques d'Athènes célébraient de la même manière sous le portique
du Poecile. Hipparchia était encore plus cynique que son Cratès, et rien
ne pouvait la faire rougir. Un jour, dans un repas, elle posa un
sophisme que l'athée Théodore résolut, en lui levant la jupe, suivant
les expressions un peu hasardées dont se sert Ménage pour traduire
Diogène-Laerce (+anesyre d' autês thoimation+). Hipparchia ne bougea pas
et le laissa faire. «Qu'est-ce que cela prouve?» lui dit-elle, en le
voyant s'arrêter tout court. Il ne paraît pas que la philosophie de
Diogène ait eu beaucoup de prestige pour les courtisanes, car, suivant
les termes énergiques d'un poëte grec, «elle ne fit pas baisser le prix
des parfums.» Hipparchia eut pourtant des élèves qui suivaient son
vilain exemple, et qui faisaient rougir jusqu'aux dictériades. Elle
composa plusieurs ouvrages de philosophie et de poésie, entre autres,
des lettres, des tragédies et un traité sur les hypothèses, ce qui fit
dire à une hétaire: «Tout chez elle est hypothèse, même l'amour.» Il y a
dans le grec un jeu de mots fort libre, que peut faire comprendre
l'étymologie d'_hypothèse_ (+hypo+, sous, et +thesis+, position).
Hipparchia, en tant que courtisane, ne pouvait avoir de vogue que dans
le monde cynique, car le portrait que le philosophe Aristippe nous a
laissé des disciples de Diogène, donne des femmes de cette secte une
idée assez peu engageante: «N'auriez-vous pas raison, dit-il, de vous
moquer de ces hommes qui tirent vanité de l'épaisseur de leur barbe,
d'un bâton noueux et d'un manteau en guenilles, sous lequel ils cachent
la saleté la plus outrée et toute la vermine qui peut s'y loger? Que
diriez-vous encore de leurs ongles qui ressemblent aux griffes d'une
bête fauve?»
Les pythagoriciens étaient du moins, en dépit des préceptes de
Socrate, mieux vêtus et mieux lavés; les hétaires qui se consacraient
à ces philosophes et qui leur prêtaient une aide dévouée, n'avaient
rien de repoussant dans leur toilette, et à travers les soins de la
philosophie, elles prenaient le temps de soigner les choses
matérielles. Ces hétaires ne faisaient pas fi du luxe, principalement
celles de la secte d'Épicure. Avant lui, Stilpon, philosophe de
Mégare, au milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ, avait
introduit aussi les hétaires dans la secte des stoïciens, quoique
cette secte regardât la vertu comme le premier des biens. Stilpon
commença par être débauché et il en conserva toujours quelque chose,
alors même qu'il recommandait à ses disciples de tenir en bride leurs
passions: le fond de sa doctrine était l'apathie et l'immobilité. Sa
maîtresse Nicarète, qu'il faut distinguer d'une courtisane du même
nom, mère de la fameuse Nééra, protestait contre cette doctrine
et partageait ses moments entre les mathématiques et l'amour. Née de
parents honorables qui lui donnèrent une belle éducation, elle fut
passionnée pour les problèmes de la géométrie et elle ne refusait pas
ses faveurs à quiconque lui proposait une solution algébrique. Stilpon
ne lui apprit que la dialectique; d'autres lui enseignèrent les
propriétés des grandeurs qui font l'objet des mathématiques; Stilpon
s'enivrait et dormait souvent; les autres n'en étaient que plus
éveillés. Une secte philosophique qui avait des hétaires pour lui
faire des partisans, ne manquait jamais de réussir. Si la
mathématicienne Nicarète rendit des services multipliés aux stoïciens,
Philénis et Léontium ne furent pas moins utiles aux épicuriens.
Philénis, disciple et maîtresse d'Épicure, écrivit un traité sur la
physique et sur les atomes crochus. Elle était de Leucade, mais elle
n'en fit pas le saut, car elle n'avait point à se plaindre de la
froideur de ses amants. Elle eut à sa disposition la jeunesse
d'Épicure; Léontium ne connut ce philosophe que dans sa vieillesse: il
ne l'en aima que davantage, et elle était bien embarrassée de lui
rendre amour pour amour. «Je triomphe, ma chère reine, lui écrivait-il
en réponse à une de ses lettres; de quel plaisir je me sens pénétré à
la lecture de votre épître!» Diogène-Laerce n'a malheureusement cité
que ce début épistolaire. Quant aux lettres de Léontium, on n'en a
qu'une seule, adressée à son amie Lamia, et l'on peut juger, d'après
cette lettre, que le vieil Épicure avait plus d'un rival préféré.
Ses soupçons et sa jalousie n'étaient donc que trop justifiés.
Léontium admirait le philosophe et abhorrait le vieillard.
«J'en atteste Vénus! écrit-elle à Lamia; oui, si Adonis pouvait revenir
ici-bas et qu'il eût quatre-vingts ans, qu'il fût accablé des infirmités
de cet âge, rongé par la vermine, couvert de toisons puantes et
malpropres, ainsi que mon Épicure, Adonis lui-même me paraîtrait
insoutenable.» Épicure est jaloux, avec raison, d'un de ses disciples,
de Timarque, jeune et beau Céphisien, que Léontium lui préfère à juste
titre. «C'est Timarque, dit-elle, qui le premier m'a initiée aux
mystères de l'amour: il demeurait dans mon voisinage et je crois qu'il
eut les prémices de mes faveurs. Depuis ce temps, il n'a cessé de me
combler de biens: robes, argent, servantes, esclaves, joyaux des pays
étrangers, il m'a tout prodigué.» Épicure n'est pas moins généreux, mais
il n'en est pas plus aimable et il est cent fois plus jaloux; car, si
Timarque souffre sans se plaindre la rivalité de son maître, celui-ci ne
peut lui pardonner d'être jeune, beau et aimé. Épicure charge donc ses
disciples favoris Hermaque, Metrodore, Polienos, de surveiller les deux
amants et de les empêcher de se joindre. «Que faites-vous, Épicure? lui
dit Léontium, qui essaye de l'apaiser. Vous vous traduisez vous-même en
ridicule; votre jalousie va devenir le sujet des conversations
publiques et des plaisanteries du théâtre, les sophistes gloseront sur
vous.» Mais le barbon ne veut rien entendre: il exige qu'on n'aime que
lui: «Toute la ville d'Athènes, fût-elle peuplée d'Épicures ou de leurs
semblables, s'écrie Léontium poussée à bout, j'en jure par Diane, je ne
les estimerais certainement pas tous ensemble autant que la moindre
partie du corps de Timarque, voire le bout de son doigt!» Léontium
demande un asile à Lamia, pour se mettre à l'abri des fureurs et des
tendresses d'Épicure.
Elle ne s'épargnait pas, d'ailleurs, les distractions; elle avait, en
même temps, un autre amant, le poëte Hermésianax, de Colophon, qui
composa en son honneur une histoire des poëtes amoureux et qui lui
réserva la plus belle place dans ce livre. Mais elle était plus
préoccupée de philosophie que de poésie, et elle ne se trouvait jamais
mieux que dans les délicieux jardins d'Épicure, où elle se prostituait
publiquement avec tous les disciples du maître, auquel elle accordait
aussi ses faveurs devant tout le monde. C'est Athénée qui nous fournit
ces détails philosophiques. On est indécis, après cela, pour deviner
la manière dont le peintre Théodore avait représenté Léontium en
méditation: _Leontium Epicuri cogitantem_, dit Pline, qui fait l'éloge
de ce portrait célèbre. Elle ne se bornait point à parler sur la
doctrine d'Épicure: elle écrivait des ouvrages remarquables par
l'élégance du style. Celui qu'elle rédigea contre le savant
Théophraste faisait l'admiration de Cicéron, qui regrettait de
trouver tant d'atticisme provenant d'une source si impure. On prétend
que la doctrine épicurienne l'avait rendue mère, et que sa fille
Danaé, qu'elle attribuait à Épicure, naquit sous les platanes des
jardins de ce philosophe. Au reste, malgré son âge vénérable, Épicure
couvait sous ses cheveux blancs toutes les ardeurs d'un jeune coeur.
Diogène-Laerce cite de lui cette lettre comparable à l'ode brûlante de
Sapho: «Je me consume moi-même; à peine puis-je résister au feu qui me
dévore; j'attends le moment où tu viendras te réunir à moi comme une
félicité digne des dieux!» Par malheur, cette épître passionnée n'est
point adressée à Léontium, mais à Pitoclès, un des disciples du père
de l'épicurisme. Nonobstant Pitoclès et Léontium, on a tenté de faire
d'Épicure le plus chaste, le plus vertueux des philosophes. Léontium
lui survécut sans doute et florissait encore vers le milieu du
troisième siècle avant l'ère moderne.
Sa fille Danaé ne mourut pas en courtisane: elle était devenue la
concubine de Sophron, gouverneur d'Éphèse, sans abandonner pour cela
la philosophie de sa mère et de son père. Sophron l'aimait éperdument,
et Laodicée, femme de Sophron, ne fut pas jalouse d'elle; au
contraire, elle en fit son amie et sa confidente: elle lui confia un
jour qu'elle avait remis à des assassins le soin de les délivrer
toutes deux à la fois d'un mari et d'un amant. Danaé s'en alla tout
révéler à Sophron, qui n'eut que le temps de s'enfuir à Corinthe.
Laodicée, furieuse de voir sa victime lui échapper, se vengea sur
Danaé et ordonna qu'elle fût précipitée du haut d'un rocher. Danaé, en
mesurant la profondeur du précipice dans lequel on allait la jeter,
s'écria: «O dieux! c'est avec raison qu'on nie votre existence. Je
meurs misérablement pour avoir voulu sauver la vie de l'homme que
j'aimais, et Laodicée, qui voulut assassiner son époux, vivra au sein
de la gloire et des honneurs.»
Telles furent les principales philosophes qui ont fait partie des
hétaires grecques et qui donnèrent un prestige de science, un attrait
d'esprit, une raison d'être, aux faits et gestes de la Prostitution;
elles s'élevèrent au rang des maîtres de la philosophie, par la parole
et par le style: leur gloire rejaillit sur l'innombrable famille des
courtisanes qui, en fréquentant des poëtes et des philosophes, ne
devenaient pas toutes philosophes et poëtes elles-mêmes. Platon eut
Archéanasse de Colophon; Ménéclide, Bacchis de Samos; Sophocle,
Archippe; Antagoras, Bédion, etc.; mais ces hétaires se contentèrent
de briller dans les choses de leur profession et ne cherchèrent pas à
s'approprier le génie de leurs amants, comme Prométhée le feu sacré.
Poëtes et philosophes à l'envi chantèrent les louanges des
courtisanes.