SOMMAIRE. --Les concubines athéniennes. --Leur rôle dans le
domicile conjugal. --But que remplissaient les courtisanes dans la
vie civile. --En quoi l'hétaire différait de la fille publique.
--Origine du mot _hétaire_. --Vicissitudes de ce mot. --Les
_hétaires_ de Sapho. --Les _bonnes amies_ ou grandes hétaires.
--Leur position sociale. --Les _familières_ et les _philosophes_.
--Préférences que les Athéniens accordaient aux courtisanes sur
leurs femmes légitimes. --Portrait de la femme de bien, par le
poëte Simonide. --Les neuf espèces de femmes de Simonide. --Les
femmes honnêtes. --Axiome de Plutarque. --Loi du divorce.
--Alcibiade et sa femme Hipparète devant l'archonte. --Avantages
des hétaires sur les femmes mariées. --Influence des courtisanes
sur les lettres, les sciences et les arts. --Action salutaire de
la Prostitution dans les moeurs grecques. --Les jeunes garçons.
--Les deux portraits d'Alcibiade. --L'aulétride Drosé et le
philosophe Aristénète. --Les philosophes, corrupteurs de la
jeunesse. --Thaïs et Aristote. --Les plaisirs _ordinaires_ des
hétaires et les amours _extraordinaires_ de la philosophie.
--Gygès, roi de Lydie. --Les Ptolémées. --Alexandre-le-Grand et
l'Athénienne Thaïs. --Mariage de cette courtisane. --Hommes
illustres qui eurent pour mères des courtisanes.
«Nous avons, dit Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, nous
avons des courtisanes (+hetairas+) pour le plaisir, des
concubines (+pallakides+) pour le service journalier, mais des
épouses pour nous donner des enfants légitimes et veiller fidèlement à
l'intérieur de la maison.» Ce précieux passage de l'orateur grec nous
initie à tout le système des moeurs grecques, qui toléraient l'usage
des concubines et des courtisanes, à la porte même du sanctuaire
conjugal. Les concubines, au sujet desquelles on trouve très-peu de
renseignements dans les écrivains grecs, étaient des esclaves qu'on
achetait ou des servantes qu'on prenait à louage, et qui devaient, au
besoin, servir à satisfaire les sens de leurs maîtres: il n'y avait là
ni amour, ni libertinage; c'était un simple service, quoique d'une
nature plus délicate que tous les autres. Aussi, une femme légitime ne
daignait-elle pas s'offenser, ni même s'étonner de voir sous ses yeux,
et dans sa propre maison, servantes ou esclaves, faire acte de
servitude ou de soumission en s'abandonnant à son mari. Elle-même,
réduite à un état d'infériorité et d'obéissance dans le mariage, elle
n'avait point à s'immiscer en ces sortes de choses qui ne la
regardaient pas, puisqu'il n'en pouvait sortir que des bâtards. Les
concubines faisaient donc partie essentielle du domicile des époux:
elles avaient surtout leur rôle marqué et, en quelque sorte, autorisé,
pendant les maladies, les couches et les autres empêchements de la
véritable épouse. Leur existence s'écoulait silencieuse, à
l'ombre du foyer domestique, et elles vieillissaient ignorées au
milieu des travaux manuels, bien qu'elles eussent donné des fils à
leurs maîtres, des fils qui n'avaient aucun droit de famille, il est
vrai, et qui étaient par leur naissance même déshérités du titre de
citoyen.
Les courtisanes formaient une catégorie absolument différente des
concubines, et elles remplissaient pourtant un but analogue dans
l'économie de la vie civile: elles étaient des instruments de plaisir
pour les hommes mariés. Voilà comment leur destination avait été
sanctionnée par l'usage et l'habitude, sinon par la loi, et, sous cette
dénomination générale de courtisanes, on comprenait à la fois toutes les
espèces d'hétaires, sans mettre à part les aulétrides et les
dictériades. Mais néanmoins on distinguait de la fille publique
proprement dite (+pornês+) l'hétaire, dont Anaxilas fait, pour ainsi
dire, cette définition dans sa comédie du _Monotropos_: «Une fille qui
parle avec retenue, accordant ses faveurs à ceux qui recourent à elle
dans leurs besoins de nature, a été nommée hétaire ou bonne amie, à
cause de son hétairie ou bonne amitié.» L'origine du mot _hétaire_ n'est
pas douteuse, et l'on voit, dans une foule de passages des auteurs
grecs, que ce mot, honnête d'abord, avait fini par subir les
vicissitudes d'une application vicieuse. Il est certain que, bien avant
les progrès de l'hétairisme érotique, les femmes et filles de condition
libre appelaient _hétaires_ leurs connaissances intimes et leurs
meilleures amies (+philas hetairas+). La tradition du mot s'était
perpétuée depuis Latone et Niobé qui se chérissaient comme deux
hétaires, selon l'expression du mythologue grec. Il est vrai que,
depuis, Sapho qualifia de la sorte ses Lesbiennes: «Je chanterai
d'agréables choses à mes hétaires!» disait-elle dans ses poésies. Le
vrai sens du mot _hétaire_ commençait à se dénaturer. Il était encore
assez honnête toutefois, pour que le poëte Antiphane ait pu dire dans
son _Hydre_: «Cet homme avait pour voisine une jeune fille; il ne l'eut
pas plutôt vue qu'il devint amoureux de cette citoyenne, qui n'avait ni
tuteur, ni parent. C'était, d'ailleurs, une fille qui annonçait le
penchant le plus honnête, vraiment hétaire (+ontôs hetairas+).» Athénée
parle aussi de celles qui sont vraiment hétaires, qui peuvent, dit-il,
donner une amitié sincère, et qui, seules entre toutes les femmes, ont
reçu ce nom du mot _amitié_ (+hetaireia+), ou du surnom même de Vénus,
que les Athéniens ont qualifiée d'Hétaire.» Le mot fut bientôt détourné
de sa première acception, et on le laissa en toute propriété aux femmes
qui étaient, en effet, des amies faciles pour tout le monde. Cependant
il y eut encore de fréquentes erreurs d'attribution, et les grammairiens
crurent y remédier en modifiant l'accentuation du mot, avec lequel le
poëte Ménandre jouait ainsi: «Ce que tu as fait, dit-il, n'est pas le
propre des amis (+hetaírôn+), mais des courtisanes (+hetairôn+).» On
devine tout de suite le chemin qu'avait fait le mot original en partant
de son sens honnête, lorsqu'on entend le poëte Éphippus, dans sa comédie
intitulée le _Commerce_, caractériser en ces termes les caresses des
_bonnes amies_: «Elle le baise, non en serrant les lèvres, mais bouche
béante, comme font les oiseaux, et elle lui rend la gaieté.»
Ces _bonnes amies_, parmi lesquelles nous ne rangerons pas les
dictériades, les aulétrides et les hétaires subalternes ou courtisanes
vagabondes, occupaient à Athènes la place d'honneur dans le grand
banquet de la Prostitution. Elles dominaient, elles éclipsaient les
femmes honnêtes; elles avaient des clients et des flatteurs; elles
exerçaient une influence permanente sur les événements politiques, en
influant sur les hommes qui s'y trouvaient mêlés; elles étaient comme
les reines de la civilisation attique. On peut les diviser en deux
classes distinctes qui se faisaient des emprunts réciproques: les
_Familières_ et les _Philosophes_. Ces deux classes, également
intéressantes et recherchées, constituaient l'aristocratie des
prostituées. Les _philosophes_, à force de vivre dans la société des
savants et des lettrés, apprenaient à imiter leur jargon et à se
plaire dans leurs études; les _familières_, moins instruites ou moins
pédantes, se recommandaient aussi par leur esprit, et s'en servaient
également pour charmer les hommes éminents qu'elles avaient attirés
par leur beauté ou par leur réputation. Chacune de ces grandes
hétaires avait sa cour et son cortége d'adorateurs, de poëtes, de
capitaines et d'artistes; chacune avait ses amitiés et ses haines;
chacune, son crédit et son pouvoir. Ce fut sous Périclès et à son
exemple, que les Athéniens se passionnèrent pour ces sirènes et pour
ces magiciennes, qui firent beaucoup de mal aux moeurs et beaucoup
de bien aux lettres et aux arts. Pendant cette période de temps, on
peut dire qu'il n'y eut pas d'autres femmes en Grèce, et que les
vierges et les matrones se tinrent cachées dans le mystère du gynécée
domestique, tandis que les hétaires s'emparaient du théâtre et de la
place publique. Ces hétaires étaient la plupart des citoyennes
déchues, des beautés et des talents cosmopolites.
La préférence que les Athéniens de distinction accordaient à ces
femmes-là sur leurs femmes légitimes, cette préférence ne se conçoit
que trop, quand on compare les unes aux autres, quand on se rend
compte du désenchantement qui accompagnait presque toujours les
relations intimes d'un mari avec sa femme. Ce qui faisait le prestige
d'une hétaire aurait fait la honte d'une femme mariée; ce qui faisait
la gloire de celle-ci eût fait le ridicule de celle-là. L'une
représentait le plaisir, l'autre le devoir; l'une appartenait à
l'intérieur de la maison, et l'autre au dehors. Elles restèrent toutes
deux dans les limites étroites de leur rôle, sans vouloir empiéter
alternativement sur leur domaine réciproque. Le vieux poëte
Simonide s'est plu à faire le portrait de la femme de bien, qu'il
suppose issue de l'abeille: «Heureux le mortel qui en trouve une pour
sa femme! dit-il. Seule parmi toutes les autres, le vice n'eut jamais
d'accès dans son coeur; elle assure à son mari une vie longue et
tranquille. Vieillissant avec lui dans le plus touchant accord; mère
d'une famille nombreuse dont elle fait ses délices; distinguée parmi
les autres femmes dont elle est l'exemple et la gloire, on ne la voit
point perdre son temps à de vaines conversations. La modestie règne
dans ses propos et semble donner plus d'éclat aux grâces qui
l'accompagnent et qui se répandent sur toutes ses occupations.» Or,
ces occupations consistaient en soins de ménage, en travaux
d'aiguille, en fonctions d'épouse, de nourrice ou de mère. Simonide
compte neuf autres espèces de femmes, qu'il suppose créées avec les
éléments du pourceau, du renard, du chien, du singe, de la jument, du
chat et de l'âne: c'était, selon ce grossier satirique, dans ces
diverses espèces qu'il fallait chercher les hétaires.
«Le nom d'une femme honnête, dit Plutarque, doit être, ainsi que sa
personne, enfermé dans sa maison.» Thucydide avait exprimé la même
idée, longtemps avant lui: «La meilleure femme est celle dont on ne
dit ni bien ni mal.» Cette maxime résume le genre de vie que menait la
matrone athénienne. Elle ne sortait pas de sa maison; elle ne
paraissait ni aux jeux publics ni aux représentations du théâtre;
elle ne se montrait dans les rues, que voilée et décemment vêtue, sous
peine d'une amende de 1,000 drachmes que lui imposaient alors les
magistrats nommés _ginecomi_, en faisant afficher la sentence aux
platanes du Céramique. Elle n'avait d'ailleurs aucune lecture, aucune
instruction; elle parlait mal sa langue, et elle n'entendait rien aux
raffinements de la politesse, aux variations de la mode, aux plus
simples notions de la philosophie. Elle n'inspirait donc à son époux
d'autre sentiment qu'une froide ou tendre estime. Un mari qui se fût
permis d'aimer sa femme avec transport et avec volupté, aurait été
blâmé de tout le monde, suivant l'axiome formulé par Plutarque: «On ne
peut pas vivre avec une femme honnête comme avec une épouse et une
hétaire à la fois.» L'empire de la femme mariée finissait à la porte
de sa maison, là où commençait celui du mari; elle n'avait donc pas le
droit de le suivre ni de le troubler dans sa vie extérieure, et elle
était censée ignorer ce qui se passait hors de chez elle. Toutefois,
dans certaines circonstances, en vertu d'une ancienne loi tombée en
désuétude, elle pouvait se plaindre aux magistrats et demander le
divorce, si les excès de son mari lui devenaient insupportables.
Ainsi, Hipparète, chaste épouse d'Alcibiade qu'elle aimait, et dont
l'inconstance la désolait, voyant que ce mari libertin la délaissait
pour fréquenter des étrangères de mauvaise vie, se retira chez
son frère et réclama le divorce. Alcibiade prit gaiement la chose et
déclara que sa femme devait apporter chez l'archonte les pièces du
divorce: elle y vint, Alcibiade y vint aussi; mais, au lieu de se
justifier, il emporta entre ses bras la plaignante, qu'il ramena de la
sorte au domicile conjugal. Ordinairement les matrones ne se
plaignaient pas, de peur de paraître abdiquer leur dignité. Le seul
privilége dont elles fussent jalouses, c'était la légitimité des
enfants issus du mariage légal. Démosthène conjurait l'aréopage de
condamner la courtisane Nééra, «pour que des femmes honnêtes,
disait-il, ne fussent pas mises au même rang qu'une prostituée; pour
que des citoyennes, élevées avec sagesse par leurs parents, et mariées
suivant les lois, ne fussent pas confondues avec une étrangère qui
plusieurs fois en un jour s'était livrée à plusieurs hommes, de toutes
les manières les plus infâmes, et au gré de chacun.»
Les hétaires avaient donc d'invincibles avantages sur les femmes
mariées: elles ne paraissaient qu'à distance, il est vrai, dans les
cérémonies religieuses; elles ne participaient point aux sacrifices,
elles ne donnaient pas le jour à des citoyens; mais combien de
compensations douces et fières pour leur vanité de femme! Elles
faisaient l'ornement des jeux solennels, des exercices guerriers, des
représentations scéniques; elles seules se promenaient sur des chars,
parées comme des reines, brillantes de soie et d'or, le sein nu,
la tête découverte; elles composaient l'auditoire d'élite dans les
séances des tribunaux, dans les luttes oratoires, dans les assemblées
de l'Académie; elles applaudissaient Phidias, Apelles, Praxitèle et
Zeuxis, après leur avoir fourni des modèles inimitables; elles
inspiraient Euripide et Sophocle, Ménandre, Aristophane et Eupolis, en
les encourageant à se disputer la palme du théâtre. Dans les occasions
les plus difficiles, on ne craignait pas de se guider d'après leurs
conseils; on répétait partout leurs bons mots, on redoutait leur
critique, on était avide de leurs éloges. Malgré leurs moeurs
habituelles, malgré le scandale de leur métier, elles rendaient
hommage aux belles actions, aux nobles ouvrages, aux grands
caractères, aux talents sublimes. Leur blâme ou leur approbation était
une récompense ou un châtiment, qu'on ne détournait pas aisément de la
vérité et de la justice. Leur charmant esprit, cultivé et fleuri,
créait autour d'elles l'émulation du beau et la recherche du bien,
répandait les leçons du goût, perfectionnait les lettres, les sciences
et les arts, en les illuminant des feux de l'amour. Là était leur
force, là était leur séduction. Admirées et aimées, elles excitaient
leurs adorateurs à se rendre dignes d'elles. Sans doute elles étaient
les causes flétrissantes de bien des débauches, de bien des
prodigalités, de bien des folies; quelquefois elles amollissaient les
moeurs, elles dégradaient certaines vertus publiques, elles
affaiblissaient les caractères et dépravaient les âmes; mais en même
temps elles donnaient de l'élan à de généreuses pensées, à des actes
honorables de patriotisme et de courage, à des oeuvres de génie, à
de riches inventions de poésie et d'art.
Leur action était surtout bienfaisante contre un vice odieux et
méprisable, qui, originaire de Crète, s'était propagé dans toute la
Grèce et jusqu'au fond de l'Asie. L'auteur du _Voyage d'Anacharsis_
dit avec raison que les lois protégeaient les courtisanes pour
corriger des excès plus scandaleux. Les liaisons amicales des jeunes
Grecs dégénéraient d'ordinaire, excepté à Sparte, en débauches
infâmes, que l'habitude avait fait passer dans les moeurs, et que
d'indignes philosophes avaient la turpitude d'encourager. Solon avait
déjà fondé son fameux dictérion, et taxé à une obole le service public
qu'on y trouvait, pour fournir une distraction facile aux goûts
dissolus des Athéniens, et pour faire une concurrence morale au
désordre honteux de l'amour antiphysique; mais cette concurrence fut
bien plus active et plus puissante, lorsque les hétaires se chargèrent
de l'établir. Elles firent rougir ceux qui les approchaient après
s'être souillés dans un immonde commerce réprouvé par la nature; elles
employèrent tous les artifices de la coquetterie, pour être préférées
aux jeunes garçons qui servaient d'auxiliaires à la Prostitution la
plus abominable; mais elles n'eurent pas toujours l'avantage sur
ces efféminés, au menton épilé, aux cheveux ondoyants, aux ongles
polis, aux pieds parfumés. Il y avait des perversités incorrigibles,
et les débauchés, qui leur rendaient hommage avec le plus
d'enthousiasme, réservaient une part de leurs appétits sensuels pour
un autre culte que le leur. L'opinion, par malheur, ne venait point en
aide aux admonitions et au bon exemple des courtisanes, qui frappaient
en vain de réprobation les souillures que tolérait l'indulgence des
hommes. Tous les jours, à Athènes et à Corinthe, les marchands
d'esclaves amenaient de beaux jeunes garçons, qui n'avaient pas
d'autre mérite que leur figure et leur beauté physique: le prix de ces
esclaves ne faisait pas baisser pourtant celui des hétaires, mais on
les achetait souvent fort cher pour leur donner dans la maison
l'emploi des concubines. L'honnêteté publique et la pudeur conjugale
ne s'indignaient pas de cette abomination. Quant aux jeunes citoyens,
qui, comme Alcibiade, par leurs grâces corporelles et leur séduisante
physionomie, excitaient beaucoup de ces passions ignobles, ils étaient
honorés au lieu d'être conspués; ils occupaient la première place dans
les jeux; ils portaient des habits d'étoffe précieuse qui les
faisaient reconnaître; ils recueillaient sur leur passage l'éclatant
témoignage de l'immoralité publique. C'étaient là les rivaux que les
hétaires essayaient constamment de détrôner ou d'effacer; c'était
là le triomphe de la corruption, contre lequel les hétaires
protestaient sans cesse. Lorsque Alcibiade se fut fait peindre, pour
ainsi dire, sous ses deux faces, nu et recevant la couronne aux jeux
Olympiques, nu et encore vainqueur sur les genoux de la joueuse de
flûte Néméa, les hétaires d'Athènes formèrent une ligue pour faire
exiler cet Adonis qui leur causait un si grave préjudice. Elles se
bornaient parfois à combattre leurs adversaires par le mépris et le
ridicule. Dans un Dialogue de Lucien, une aulétride, Drosé, est privée
de son amant, le jeune Clinias; c'est Aristénète, «le plus infâme des
philosophes,» dit-elle, qui le lui a enlevé: «Quoi! s'écrie
Chélidonium, ce visage renfrogné et hérissé, cette barbe de bouc,
qu'on voit se promener au milieu des jeunes gens dans le Poecile!»
Drosé lui raconte alors que depuis trois jours Aristénète, qui s'est
emparé de cet innocent, promet de l'élever au rang des dieux, et lui
fait lire les Colloques obscènes des anciens philosophes: «En un mot,
dit-elle, il assiége le pauvre jeune homme! --Courage! nous
l'emporterons, répond Chélidonium; je veux écrire sur les murs du
Céramique: Aristénète est le corrupteur de Clinias.»
Les hétaires fuyaient donc les philosophes qui corrompaient ainsi la
jeunesse, mais elles recherchaient ceux qui avaient une philosophie
moins hostile aux femmes. Elles faisaient encore plus de cas des
poëtes et des auteurs comiques, parce qu'elles participaient presque à
leurs succès: «Que serait Ménandre sans Glycère? écrit cette
spirituelle hétaire au grand comique grec. Quelle autre te servirait
comme moi, qui te prépare tes masques, qui te donne tes habits, qui
sais me présenter à temps sur l'avant-scène, saisir les
applaudissements du côté d'où ils partent, et les déterminer à propos
par le battement de mes mains?» Poëtes et auteurs comiques n'étaient
pas riches, et ne pouvaient guère payer qu'en vers les faveurs qu'on
leur accordait; mais ces vers ajoutaient du moins à la célébrité de
celle qui les avait inspirés, et elle était sûre aussi d'échapper aux
sarcasmes du poëte: «Je te demande avec instance, mon cher Ménandre,
écrivait la même Glycère, de mettre au rang de tes pièces favorites la
comédie dans laquelle tu me fais jouer le principal rôle, afin que si
je ne t'accompagne pas en Égypte, elle me fasse connaître à la cour de
Ptolémée, et qu'elle apprenne à ce roi l'empire que j'ai sur mon
amant.» Cette comédie portait le nom même de Glycère. D'autres
courtisanes voulurent avoir de même leur nom en titre de comédie, et
l'on vit Anaxilas, Eubule et d'autres se prêter au caprice de leurs
maîtresses. Quant aux philosophes qui n'avaient pas de semblables
moyens d'illustrer ces belles capricieuses, et de les mettre à la
mode, ils étaient traités par elles avec moins d'égards, et si on ne
leur riait pas au nez, si ou ne leur tirait pas la barbe, on leur
tournait souvent le dos, surtout s'ils parlaient trop: «Sera-ce,
écrivait Thaïs à Euthydème, sera-ce parce que nous ignorons la cause
de la formation des nuées et la propriété des atomes, que nous vous
paraissons au-dessous des sophistes? Mais sachez que j'ai perdu mon
temps à m'instruire de ces secrets de votre philosophie, et que j'en
ai raisonné peut-être avec autant de connaissance que votre maître.»
C'était pourtant Aristote à qui Thaïs osait faire ainsi la grimace, en
l'accusant d'avoir une feinte aversion pour les femmes: «Pensez-vous
qu'il y ait, disait-elle, tant de différence entre un sophiste et une
courtisane? S'il y en a, ce n'est que dans les moyens qu'ils emploient
pour persuader; l'un et l'autre ont le même but: recevoir.» Elle
voulait parier avec Euthydème qu'elle viendrait à bout, en une nuit,
de cette austérité factice, et qu'elle forcerait bien Aristote à se
contenter des plaisirs _ordinaires_. Les courtisanes étaient toujours
en dispute avec les philosophes, avec qui elles se raccommodaient pour
se brouiller de nouveau. Leur gros grief contre la philosophie semble
avoir été surtout son indulgence ou son penchant pour les amours
_extraordinaires_.
Si les philosophes n'avaient pas la force d'âme de résister aux
attraits d'une courtisane, on ne doit pas s'étonner que les plus
grands hommes de la Grèce aient cédé également à leurs séductions. On
en citerait bien peu qui soient restés maîtres d'eux-mêmes en
présence de tous les enchantements de la beauté, de la grâce, de
l'instruction et de l'esprit. Les rois aussi mettaient leur diadème
aux pieds de ces dominatrices charmantes, à l'instar de Gygès, roi de
Lydie, qui pleurant une courtisane lydienne, qu'il jugeait
incomparable, lui fit élever un tombeau pyramidal si élevé qu'on
l'apercevait de tous les points de ses États. Parmi les rois que les
courtisanes grecques subjuguèrent avec le plus d'adresse, nous avons
déjà cité les Ptolémées d'Égypte. Alexandre le Grand, qui emmenait
avec lui, dans ses expéditions, l'Athénienne Thaïs, semblait avoir
légué avec son vaste empire à ses successeurs le goût des hétaires
grecques et des joueuses de flûte ioniennes. Quelques-unes de ces
favorites, plus habiles ou plus heureuses que leurs concurrentes,
réussirent à se faire épouser. Ainsi, après la mort d'Alexandre,
Thaïs, qu'il avait presque divinisée en l'aimant, se maria avec un de
ses généraux, Ptolémée, qui fut roi d'Égypte, et qui eut d'elle trois
enfants. Les hétaires cependant n'étaient pas aptes à fournir une
nombreuse progéniture; la plupart restaient stériles. L'histoire
mentionne néanmoins plusieurs hommes illustres qui eurent pour mères
des courtisanes: Philétaire, roi de Pergame, était fils de Boa,
joueuse de flûte paphlagonienne; le général athénien Timothée, fils
d'une courtisane de Thrace; le philosophe Bion, fils d'une hétaire de
Lacédémone, et le grand Thémistocle, fils d'Abrotone, dictériade taxée
à une obole.