SOMMAIRE. --Les joueuses de flûte. --Le dieu Pan, le roi Midas et
le satyre Marsyas. --Les aulétrides aux fêtes solennelles des
dieux. --Aux fêtes bachiques. --Intermèdes. --Noms des différents
airs que les aulétrides jouaient pendant les repas. --L'air
_Gingras_ ou triomphal. --Le chant _Callinique_. --Supériorité des
Béotiens dans l'art de la flûte. --Inscription recueillie par
saint Jean Chrysostome. --Supériorité des joueuses de flûte
phrygiennes, ioniennes et milésiennes. --Leur location pour les
banquets. --Le philosophe et la baladine. --Les danseuses. --Genre
distinctif de débauche des joueuses de flûte. --Passion des
Athéniens pour les aulétrides. --Délire qu'occasionnaient les
flûteuses dans les festins. --Bromiade, la joueuse de flûte.
--Indignation de Polybe, au sujet des richesses de certaines
femmes publiques. --Les danseuses du roi Antigonus et les
ambassadeurs arcadiens. --Ce qui distinguait les aulétrides de
leurs rivales en Prostitution. --Philine et Dyphile. --Liaisons
des aulétrides entre elles. --Amour de l'aulétride Charmide pour
Philématium. --Moeurs dépravées des aulétrides. --Les festins
_callipyges_. --Combats publics de beauté, institués par Cypsélus.
--Hérodice. --Les chrysophores ou _porteuses d'or_. --Tableau des
fêtes nocturnes où les aulétrides se livraient les combats de
beauté. --Lettre de l'aulétride Mégare à l'hétaire Bacchis.
--Combat de Myrrhine et de Pyrallis. --Philumène. --Les jeunes
gens admis comme spectateurs aux orgies des courtisanes.
--Le souper des Tribades. --Lettre de l'hétaire Glycère à
l'hétaire Bacchis. --Amours de Ioesse et de Lysias. --Pythia.
--Désintéressement ordinaire des aulétrides. --Tarif des caresses
d'une joueuse de flûte à la mode. --Billet de Philumène à Criton.
--Lettre de Pétala à son amant Simalion. --Caractère joyeux des
aulétrides. --Mésaventures de Parthénis, la joueuse de flûte. --Le
cultivateur Gorgus, et Crocale sa maîtresse. --Origine des
sobriquets de quelques aulétrides célèbres. --Le _Serpolet_.
--L'_Oiseau_. --L'_Éclatante_. --L'_Automne_. --Le _Gluau_. --La
_Fleurie_. --Le _Merlan_. --Le _Filet_. --Le _Promontoire_.
--Synoris, Euclée, Graminée, Hiéroclée, etc. --L'ardente
Phormesium. --Neméade. --Phylire. --Amour d'Alcibiade pour
Simoethe. --Antheia. --Nanno. --Jugement des trois Callipyges.
--Lamia. --Amour passionné de Démétrius Poliorcète, roi de
Macédoine, pour cette célèbre aulétride. --Comment Lamia devint la
maîtresse de Démétrius. --Lettre de cette courtisane à son royal
amant. --Jalousie des autres maîtresses de Démétrius: Lééna,
Chrysis, Antipyra et Démo. --Secrets amoureux de Lamia, rapportés
par Machon et par Athénée. --Origine du surnom de Lamia ou
_Larve_. --Les ambassadeurs de Démétrius à la cour de Lysimachus,
roi de Thrace. --Épigrammes de Lysimachus sur Lamia. --Réponses de
Démétrius. --Lettres de Lamia à Démétrius. --Jugement de
Bocchoris, roi d'Égypte, entre l'hétaire Thonis et un jeune
Égyptien. --Boutade de Lamia au sujet de ce jugement. --Exaction
de Démétrius au profit de Lamia. --Ce que coûta aux Athéniens le
savon pour la toilette de cette courtisane. --Richesses immenses
de Lamia. --Édifices qu'elle fit construire à ses frais.
--Polémon, poëte à la solde de Lamia. --Magnificence des festins
que donnait Lamia à Démétrius. --Comment elle s'en faisait
rembourser le prix. --Mort de Lamia. --Bassesse des Athéniens qui
la divinisent et élèvent un temple en son honneur. --Mot cruel de
Démo, rivale de Lamia.
Parmi les courtisanes que nous avons citées d'après Lucien et Athénée,
plusieurs étaient joueuses de flûte, et, comme nous l'avions dit en
énumérant les principales espèces de femmes de plaisir qu'on
distinguait chez les Grecs, les joueuses de flûte formaient une classe
à part dans ce que nous nommons le _collége_ des courtisanes. Elles
avaient des analogies plus ou moins sensibles avec les dictériades et
les hétaires, mais en général elles différaient également des unes et
des autres, car elles n'étaient point attachées à des maisons
publiques, et elles n'appartenaient pas inévitablement au premier
venu; d'un autre côté, on n'allait point chercher auprès d'elles les
distractions d'esprit et d'intelligence que l'on rencontrait chez la
plupart des hétaires; enfin, si elles s'enrichissaient par la
Prostitution, elles avaient, en outre, un métier qui pouvait les faire
vivre. Ce métier était même parfois assez lucratif. Elles
n'acceptaient donc pas pour leur compte la qualification de
courtisane, quoiqu'elles fissent tout au monde pour la justifier. Ce
fut toujours à leurs yeux un témoignage de leur liberté et de leur
condition indépendante, que de porter le titre de leur profession.
Elles s'intitulaient donc _joueuses de flûte_, et sous ce nom elles ne
se faisaient pas scrupule d'être plus courtisanes que celles qui se
donnaient pour telles. On a vu que dans certaines circonstances les
joueuses de flûte s'associaient aux abominations des tribades; on a vu
aussi quels étaient les conseils que Musarium recevait de sa mère; on
ne peut douter que ces femmes-là ne fussent toutes prêtes à contenter
les passions qu'elles animaient, qu'elles sollicitaient par les sons
de leurs instruments et par le spectacle de leurs danses; mais
néanmoins une aulétride n'était pas, à proprement parler, une hétaire.
Celle-ci s'estimait, d'ailleurs, beaucoup plus qu'une aulétride,
qu'elle considérait comme une baladine exerçant un métier manuel;
l'autre, au contraire, ne faisait aucun cas de la courtisane qui
n'avait pas d'autre état que de recueillir une partie des désirs et
des transports qu'elle-même se vantait d'avoir fait naître avec sa
danse et ses flûtes.
La flûte était l'instrument favori des Athéniens; ses inventeurs
avaient une haute place dans la reconnaissance et l'admiration des
hommes: on attribuait au dieu Pan l'invention du chalumeau ou flûte
simple; celle de la flûte traversière, à Midas, roi de Phrygie, et à
Marsyas, celle des flûtes doubles. Ces différentes flûtes avaient
depuis reçu de grands perfectionnements, et l'art d'en tirer des sons
mélodieux s'était également perfectionné. Ce furent les femmes qui
excellèrent surtout dans cet art qu'on regardait comme l'auxiliaire le
plus puissant de la volupté. Vainement, d'anciens poëtes, qui
n'étaient peut-être que des flûteurs dédaignés, avaient-ils essayé
d'arracher l'instrument de Marsyas aux belles mains des aulétrides, en
inventant cette ingénieuse fable dans laquelle ils montraient Pallas
indignée de la difformité qu'infligeait au visage le jeu des flûtes,
et proscrivant l'usage de cet instrument qui faisait grimacer les
nymphes: le nombre des aulétrides ne fit qu'augmenter, et leur
présence dans les festins devint absolument indispensable. On avait
reconnu, en effet, que quand les joueuses de flûte avaient gonflé
leurs joues, contracté leurs lèvres et troublé momentanément
l'ensemble harmonieux de leurs traits, elles n'en étaient pas moins
charmantes, lorsqu'elles déposaient leurs instruments et cessaient
leurs concerts pour prendre une part plus ou moins active aux festins.
D'ailleurs la plupart de ces musiciennes avaient appris à respecter
leur beauté et à jouer de la flûte double comme de la flûte simple,
sans que leur physionomie voluptueuse fût altérée par des efforts et
des mouvements disgracieux. La poésie alors se chargea de réhabiliter
les flûtes, et tandis qu'un habile statuaire représentait en marbre
Minerve châtiant le satyre Marsyas pour le punir d'avoir ramassé une
flûte qu'elle avait jetée, les poëtes interprétaient la colère de la
chaste déesse en accusant les sons des flûtes d'endormir la sagesse,
et de l'entraîner doucement dans les bras des plaisirs.
Les flûtes résonnaient aussi dans les fêtes solennelles des dieux,
surtout dans celles de Cérès, qui n'eussent point été complètes si les
aulétrides n'y avaient pas joué leur rôle ordinaire, en flûtant et en
dansant; mais c'était plutôt dans les fêtes bachiques, dans les
joyeuses réunions de table, que le merveilleux instrument de Marsyas
exerçait son irrésistible puissance. Chaque intermède du repas
s'annonçait par un air différent qui lui était propre: _comos_ au
premier service, _dicomos_ au second, _tetracomos_ au troisième. Les
convives semblaient-ils satisfaits des mets et des vins qu'on leur
servait, l'air nommé _hedicomos_ exprimait leur satisfaction et
témoignait de leur belle humeur; applaudissaient-ils, l'air triomphal,
appelé _gingras_ se mêlait à leurs applaudissements, et en imitait le
bruyant concert. Il y avait encore un air, dit chant _callinique_, qui
célébrait les hauts faits des buveurs, et qui animait leurs défis
d'ivrognes. La double flûte, qui comprenait la flûte masculine tenue
de la main droite, et la flûte féminine tenue de la main gauche, se
prêtait à tous les tours de force de l'harmonie imitative: elle
rendait fidèlement, dans les tons graves ou aigus, les bruits les plus
intraduisibles, et avec eux les émotions les plus fugitives. Aussi,
voit-on les compagnons de table, électrisés, subjugués par cette
musique énervante, oublier la coupe encore remplie dans leur main, et
se pencher avec extase sur leurs lits, en suivant des yeux et des
oreilles le rhythme du chant et la mesure de la danse. Leur ivresse se
prolongeait ainsi des nuits entières: «J'ai beau me dire, écrivait
Lamia à Démétrius, C'est ce prince qui vient partager ton lit, c'est
lui qui passe la nuit à t'entendre jouer de la flûte! je ne m'en crois
pas moi-même.» Ces jeux de flûte étaient soutenus quelquefois par des
chants qui en caractérisaient encore mieux l'expression et l'objet;
ils se réglaient aussi d'après les danses et la pantomime qui les
accompagnaient habituellement, et qui avaient la même variété qu'eux.
Cette pantomime, ces danses, ces airs voluptueux servaient de prélude
à des scènes de volupté dans lesquelles les aulétrides ne restaient
point inactives.
Dans les premiers âges de la Grèce, l'art de la flûte était en honneur
chez les jeunes gens, qui le préféraient même à l'art de la lyre; mais
quand les Thébains et les autres Béotiens, que le proverbe accusait de
stupidité naturelle, et dont l'intelligence n'avait pas, il est vrai,
autant de développement que celle des Athéniens, quand ces lourds et
grossiers enfants de la Béotie eurent surpassé comme joueurs de flûte
tous leurs compatriotes, cet instrument fut abandonné aux femmes et
déclaré indigne des hommes libres, excepté dans la province où il
trouvait de si habiles interprètes. Les moeurs commençaient à se
corrompre, et l'Asie, surtout la Phrygie et l'Ionie envoyèrent une
multitude d'aulétrides à Athènes, à Corinthe et dans les principales
villes de la Grèce. Les Thébains conservèrent leur supériorité ou du
moins leur réputation dans le jeu des flûtes, tellement qu'au deuxième
siècle de l'ère vulgaire, une statue d'Hermès, demeurée debout au
milieu des ruines de Thèbes, offrait encore cette inscription que
rapporte saint Jean Chrysostome: «La Grèce t'accorde, ô Thèbes, la
supériorité dans l'art de la flûte. Thèbes honore en toi, ô Panomos,
le maître de l'art.» Mais en dépit de la science instrumentale de
Thèbes, les joueuses de flûte phrygiennes, ioniennes et milésiennes ne
connaissaient pas de rivales. Elles ne jouaient pas seulement de la
flûte, elles chantaient, elles dansaient, elles mimaient, elles
étaient belles, bien faites et complaisantes. On les faisait venir dès
qu'on avait des convives à traiter et à divertir; elles se louaient
ainsi pour le soir ou pour la nuit: les conditions du louage variaient
suivant les besoins de la circonstance; le prix, suivant le mérite et
la beauté des sujets. D'ordinaire, la joueuse de flûte ne demandait un
salaire que pour sa musique et sa danse: elle se réservait de conclure
d'autres marchés pendant le souper. Lorsque cette joueuse de flûte
était esclave et avait un patron ou une mère qui l'exploitait, on la
mettait à l'enchère à la suite de ses exercices, et elle passait dans
le lit du dernier enchérisseur. Athénée raconte qu'un philosophe qui
se piquait d'austérité, soupant un jour avec de jeunes débauchés,
repoussa dédaigneusement une aulétride qui était venue à ses pieds,
comme pour se mettre sous la sauvegarde de sa philosophie; mais cette
philosophie farouche s'humanisa lorsque la baladine déploya ses grâces
et dansa au son des flûtes; le philosophe oublia sa barbe blanche et
poussa les enchères pour avoir cette charmante fille qui lui gardait
rancune: elle ne lui fut donc pas adjugée, et il entra dans une
terrible colère, en disant qu'on n'avait pas tenu compte de ses
offres, et que l'adjudication était nulle. Mais l'aulétride ne voulut
pas se remettre en vente, et le philosophe en vint aux coups de poing
avec ses voisins.
Toutes les aulétrides ne dansaient pas, toutes les danseuses ne
jouaient pas de la flûte: «Je vous ai parlé précédemment, dit
Aristagoras dans son _Mammecythus_, de belles courtisanes danseuses
(+orchastridas hetairas+); je ne vous en dirai plus rien,
laissant aussi de côté ces joueuses de flûte qui, à peine nubiles,
énervent les hommes les plus robustes, en se faisant bien payer.» Ces
joueuses de flûte avaient des procédés de débauche, selon l'expression
du poëte, capables d'épuiser Hercule lui-même, et d'amaigrir
l'embonpoint de Silène. Les libertins, qui avaient expérimenté les
raffinements de la luxure asiatique, ne pouvaient plus s'en passer, et
à la fin du repas, lorsque tous leurs sens avaient été surexcités par
les sons des flûtes, ils étaient pris souvent d'accès de fureur
érotique, et se précipitaient les uns sur les autres en s'accablant de
coups, jusqu'à ce que la victoire eût nommé celui à qui la flûteuse
appartiendrait: «Pour approuver cela, s'écrie Antiphane le Comique, il
faut s'être trouvé souvent à ces repas où chacun paye son écot, et y
avoir reçu et donné nombre de coups en l'honneur de quelque
courtisane!» Plus on s'était battu avec acharnement, plus les coups
avaient été drus et retentissants, plus aussi était fière la
reine de la bataille, et mieux elle récompensait son vainqueur, à la
santé duquel toutes les coupes se remplissaient et se couronnaient de
roses. La passion des Athéniens pour les aulétrides fut portée à son
comble, et, si l'on en croit Théopompe dans ses _Philippiques_, d'un
bout de la Grèce à l'autre, on n'entendait que flûtes et coups de
poing. Les aulétrides, en général, moins intéressées que les hétaires,
plus amoureuses aussi, ne se piquaient pas de savoir résister à une
galante proposition: «Ne t'adresse pas aux grandes hétaires pour avoir
du plaisir, tu en trouveras facilement parmi les joueuses de flûte!»
Tel est l'avis que donnait à ses concitoyens Épicrate dans
l'_Anti-Laïs_. On comprend que les femmes honnêtes n'assistaient
jamais à ces orgies, et que l'entrée d'une aulétride dans la salle du
festin les mettait en fuite, avant qu'elles eussent même ouï le son
d'une flûte.
Ces flûteuses excitaient de tels transports par leur musique
libidineuse, que les convives se dépouillaient de leurs bagues et de
leurs colliers pour les leur offrir. Une habile joueuse de flûte
n'avait point assez de ses deux mains pour recevoir tous les dons
qu'on lui faisait dans un repas où sa musique avait fait tourner
toutes les têtes. Théopompe, dans un ouvrage, aujourd'hui perdu, sur
les vols faits à Delphes, avait transcrit cette inscription qu'on
lisait sur un marbre votif près des broches de fer de la courtisane
Rhodopis: «Phaylle, tyran des Phocéens, donne à Bromiade, joueuse
de flûte, fille de Diniade, un carchesium (coupe en gondole, montée
sur un pied) en argent, et un cyssibion (couronne de lierre) en or.»
Dans certains repas, toute la vaisselle d'or et d'argent y passait, et
chaque fois que la flûteuse trouvait des sons plus enivrants, la
danseuse, des pas et des gestes plus accentués, c'était une pluie de
fleurs, de joyaux et de monnaie, qu'elle arrêtait au passage avec une
prodigieuse dextérité. Cette espèce de courtisanes s'enrichissaient
donc plus rapidement que toutes les autres, et elles amassaient ainsi
des biens considérables dès qu'elles avaient la vogue. Polybe
s'indigne de ce que les plus belles maisons d'Alexandrie portaient les
noms de Myrtion, de Mnésis et de Pothyne: «Et pourtant, dit-il, Mnésis
et Pothyne étaient joueuses de flûte, et Myrtion une de ces femmes
publiques condamnées à l'infamie, et que nous appelons _dictériades_!»
Myrtion avait été la maîtresse de Ptolémée Philadelphe, roi d'Égypte,
aussi bien que Mnésis et Pothyne. Il n'y avait ni âge, ni rang, ni
position, qui fût à l'abri du prestige qu'exerçaient les danseuses et
les musiciennes. Athénée raconte que des ambassadeurs arcadiens furent
envoyés au roi Antigonus, qui les reçut avec beaucoup d'égards, et qui
leur fit servir un splendide festin. Ces ambassadeurs étaient des
vieillards austères et vénérables; ils se mirent à table, mangèrent et
burent, d'un air sombre et taciturne. Mais tout à coup les flûtes de
Phrygie donnent le signal de la danse: des danseuses, enveloppées
de voiles transparents, entrent dans la salle en se balançant
mollement sur l'orteil, puis leur mouvement s'accélère, elles se
découvrent la tête, ensuite la gorge et successivement tout le corps:
elles sont entièrement nues, à l'exception d'un caleçon qui ne leur
cache que les reins; leur danse devient de plus en plus lascive et
ardente. Les ambassadeurs s'exaltent à ce spectacle inusité, et, sans
respect pour la présence du roi qui se pâme de rire, ils se jettent
sur les danseuses qui ne s'attendaient pas à cet accueil, et qui se
soumettent aux devoirs de l'hospitalité.
On voit, dans les _Dialogues des courtisanes_, que les aulétrides
avaient le coeur plus tendre que leurs rivales en Prostitution.
Lucien semble se plaire à les représenter, du moins dans leur
jeunesse, comme des amantes passionnées et généreuses, qui
n'exigeaient rien de leurs amants, et qui parfois même se ruinaient
pour eux. C'est Musarium qui a vendu deux colliers d'Ionie pour
nourrir Chéréas qui lui promet de l'épouser; c'est Myrtium, jalouse de
Pamphile qui l'a rendue mère, et tremblant de voir ce cher amant
épouser la fille du pilote Philon: «Ah! Pamphile, tu me rends la vie,
s'écrie-t-elle en apprenant que ses soupçons n'avaient aucun
fondement, je me serais pendue de désespoir si cet hymen avait été
consommé!» C'est Philine, également jalouse, mais avec plus de raison,
qui se venge de son infidèle Dyphile en faisant tout ce qu'il
faut pour lui inspirer de la jalousie à son tour: «Quelle était hier
ta folie? demande la mère de Philine. Que t'est-il donc arrivé dans ce
festin? Dyphile est venu me trouver tout à l'heure; il fondait en
larmes; il s'est plaint de tes torts: que tu étais ivre, que tu avais
dansé malgré sa défense; que tu avais donné un baiser à son compagnon
Lamprias; qu'en voyant le dépit qu'il en éprouva, tu l'abandonnas pour
Lamprias que tu enlaçais dans tes bras; que cependant, lui, séchait
sur pied, et que cette nuit enfin tu as refusé de partager sa couche;
qu'il pleurait, mais que, te retirant sur un lit voisin, tu n'as cessé
de le désoler par tes chansons et par des refus?» Philine justifie sa
conduite par les griefs qu'elle reproche à Dyphile, qui pendant le
festin a eu l'air de lui préférer Thaïs, la maîtresse de Lamprias: «Il
voyait mon dépit, mes gestes l'en avertissaient; il prit Thaïs par le
bout de l'oreille, et, l'attirant vers lui, il imprima un baiser de
feu sur ses lèvres, dont il semblait ne pouvoir se détacher. Je
pleurais, il souriait. Il parlait bas à Thaïs, longtemps, et de moi
sans doute. Thaïs me regardait et souriait aussi. L'arrivée de
Lamprias put seule terminer leurs transports. Cependant, pour qu'il
n'eût aucun reproche à me faire, j'allai me placer à côté de lui
pendant le repas. Thaïs se leva et dansa la première, affectant de
découvrir sa jambe, comme si elle avait seule une belle jambe.
Lamprias garda le silence; mais Dyphile, se répandant en éloges,
ne cessait de vanter la grâce de tous ses mouvements, l'accord de tous
ses pas, que son pied était fait pour marquer la cadence, que sa jambe
était élégante, et mille autres impertinences. On eût dit que c'était
la Sosandre de Calamis, et non cette Thaïs que vous connaissez bien,
car vous l'avez vue au bain. Elle a été jusqu'à l'insulte, en disant:
«Qu'elle danse à son tour celle qui ne craindra point de faire briller
ses grêles fuseaux!» Que vous dirai-je, ma mère? je me suis levée et
j'ai dansé. Les convives applaudirent. Le seul Dyphile, nonchalamment
penché, tint constamment, jusqu'à la fin de ma danse, les yeux
attachés au plafond de la salle.» Philine a donc voulu chagriner
Dyphile en feignant de lui préférer Lamprias, et elle a si bien réussi
à mettre au désespoir son infidèle, que sa mère, en courtisane
experte, croit devoir lui adresser ce conseil: «Je te permets le
ressentiment, mais non pas l'outrage. Un amant que l'on offense
s'éloigne et s'anime contre lui-même. Tu lui as montré trop de
rigueur. Rappelle-toi le proverbe: L'arc que l'on a trop tendu se
rompt.»
Si les aulétrides avaient des amants de coeur, elles se permettaient
entre elles d'intimes liaisons qui avaient toutes les allures de
l'amour le plus effréné. C'était cet amour lesbien, dans lequel Lééna,
encore innocente, quoique joueuse de flûte, avait consenti à se faire
instruire par Mégilla et Démonasse, aulétrides corinthiennes. On
a déjà vu quelles étaient les leçons des ces deux courtisanes. Nous
avons tout lieu de croire que les danseuses et les musiciennes
tenaient moins à l'amour des hommes qu'à celui dont elles seules
faisaient tous les frais. Ces femmes, exercées de bonne heure dans
l'art de la volupté, arrivaient bientôt à des désordres où leur
imagination entraînait leurs sens. Leur vie entière était comme une
lutte perpétuelle de lascivité, comme une étude assidue du beau
physique: à force de voir leur propre nudité et de la comparer à celle
de leurs compagnes, elles y prenaient goût, et elles se créaient des
jouissances bizarres et d'autant plus ardentes, sans le secours de
leurs amants, qui souvent les laissaient froides et insensibles. Les
passions mystérieuses qui s'allumaient ainsi chez les aulétrides
étaient violentes, terribles, jalouses, implacables. Il faut entendre,
dans les _Dialogues_ de Lucien, la belle Charmide qui se lamente et
qui gémit, parce que sa maîtresse, Philématium, qu'elle aime depuis
sept ans et qu'elle comblait de présents naguère, l'a quittée et lui a
donné un homme pour successeur. Philématium est vielle et fardée; mais
n'importe, elle a su exciter un amour que rien ne peut apaiser ni
remplacer. Charmide, pour triompher de cet amour qui la dévore, a
essayé de choisir une autre maîtresse; elle a donné cinq drachmes à
Tryphène pour venir partager son lit, après un festin où elle n'a
touché à aucun mets ni vidé une seule coupe. Mais à peine
Tryphène est-elle couchée à ses côtés, que Charmide la repousse et
semble éviter le contact de cette nouvelle amie, qui ne veut pas qu'on
la paye puisqu'on ne l'a pas employée. «Je t'ai choisie pour me venger
de Philématium! lui avoue enfin Charmide. --Par Vénus! s'écrie
Tryphène, blessée dans sa vanité de tribade; je n'aurais point
accepté, si j'avais su que l'on me choisissait pour se venger d'une
autre! et de Philématium! d'un monstre d'imposture! Adieu, voici la
troisième heure de nuit. --Ne m'abandonne point, ma Tryphène; si ce que
tu dis est vrai, si Philématium n'est qu'une vieille décrépite, et
fardée..., je ne pourrai plus la regarder en face. --Interroge ta mère,
si elle est allée aux bains avec elle? Ton aïeul, s'il vit encore,
pourra te dire son âge. --S'il en est ainsi, plus de barrière.
Serre-moi dans tes bras, baise-moi, livrons-nous à Vénus. Adieu pour
toujours, Philématium?»
Ces moeurs dépravées étaient si répandues chez les joueuses de
flûte, que plusieurs d'entre elles se réunissaient souvent dans des
festins où pas un homme n'était admis, et là elles faisaient la
débauche sous l'invocation de Vénus-Péribasia. Ce fut dans ces
festins, qu'on appelait _callipyges_, ce fut au milieu des coupes de
vin couronnées de roses, ce fut devant le tribunal charmant de ces
femmes demi-nues, que le combat de la beauté se livrait encore, comme
sur les bords de l'Alphée, du temps de Cypsélus, sept siècles avant
l'ère chrétienne. Cypsélus, exilé de Corinthe, bâtit une ville et
la peupla de Parrhasiens, habitants de l'Arcadie; dans cette ville,
consacrée à Cérès d'Eleusis, Cypsélus établit des jeux ou combats de
la beauté, dans lesquels toutes les femmes étaient appelées à
concourir, sous le nom de _chrysophores_. La première qui remporta la
victoire se nommait _Herodice_. Depuis leur fondation, ces combats
mémorables se renouvelèrent avec éclat tous les cinq ans, et les
chrysophores, c'est-à-dire _porteuses d'or_, pour signifier sans doute
que la beauté ne saurait se vendre trop cher, venaient en foule se
soumettre aux regards des juges qui avaient bien de la peine à garder
leur impartialité et leur sang-froid. Il n'y avait pas d'autres
combats publics du même genre, en Grèce, quoique la beauté y fût
pourtant honorée et adorée; mais les courtisanes se plaisaient à
retracer dans leurs assemblées secrètes une gracieuse image de la
fondation de Cypsélus et se posaient à la fois comme juges et parties,
dans ces combats voluptueux qui se livraient à huis clos. Les
aulétrides, plus que toutes les hétaires, aimaient à se voir et à se
juger de la sorte: elles préludaient par là aux mystères de leurs
goûts favoris. Alciphron, tout grave rhéteur qu'il fût, nous a
conservé le tableau d'une de ces fêtes nocturnes où les joueuses de
flûte et les danseuses se disputaient non-seulement la palme de la
beauté, mais encore celle de la volupté. L'abbé Richard, dans sa
traduction des _Lettres d'Alciphron_, n'a traduit que par extraits la
fameuse lettre de Mégare à Bacchis; mais Publicola Chaussard a
été moins timoré, et sa traduction, que nous reproduisons en partie,
ne va pas pourtant jusqu'à l'audace du texte grec. C'est l'aulétride
Mégare qui écrit à l'hétaire Bacchis et qui lui raconte les détails
d'un festin magnifique auquel ses amies, Thessala, Thryallis,
Myrrhine, Philumène, Chrysis et Euxippe assistaient, moitié hétaires,
moitié joueuses de flûte. «Quel repas délicieux! je veux que le seul
récit te pique de regret. Quelles chansons! que de saillies! On a vidé
des coupes jusqu'au lever de l'aurore. Il y avait des parfums, des
couronnes, les vins les plus exquis, les mets les plus délicats. Un
bosquet ombragé de lauriers fut la salle du festin. Rien n'y manquait,
si ce n'est toi seule.» Mégare ne dit pas quelle était la reine de ce
festin, et l'on peut supposer que l'une des convives, amante ou
maîtresse, le donnait à l'amie de son choix, pour célébrer leurs
amours.
«Bientôt une dispute s'élève et vient ajouter à nos plaisirs. Il
s'agissait de décider laquelle de Thryallis ou de Myrrhine était la
plus riche en ce genre de beauté, qui fit donner à Vénus le nom de
Callipyge. Myrrhine laisse tomber sa ceinture; sa tunique était
transparente; elle se tourne: on croit voir des lis à travers le
cristal; elle imprime à ses reins un mouvement précipité, et regardant
en arrière, elle sourit au développement de ces formes voluptueuses
qu'elle agite. Alors, comme si Vénus elle-même eût reçu son
hommage, elle se mit à murmurer je ne sais quel doux gémissement qui
m'émeut encore. Cependant Thryallis ne s'avouait pas vaincue; elle
s'avance, et sans retenue: «Je ne combats point derrière un voile; je
veux paraître ici comme dans un exercice gymnique: ce combat n'admet
point de déguisement!» Elle dit, laisse tomber sa tunique, et
inclinant ses charmes rivaux: «Contemple, dit-elle, ô Myrrhine, cette
chute de reins, la blancheur et la finesse de cette peau, et ces
feuilles de rose que la main de la Volupté a comme éparpillées sur ces
contours gracieux, dessinés sans sécheresse et sans exagération; dans
leur jeu rapide, dans leurs convulsions aimables, ces sphères n'ont
pas le tremblement de celles de Myrrhine: leur mouvement ressemble au
doux gémissement de l'onde.» Aussitôt elle redouble les lascives
crispations avec tant d'agilité, qu'un applaudissement universel lui
décerne les honneurs du triomphe. On passa ensuite à d'autres combats:
on disputa de la beauté, mais aucune de nous n'osa jouter contre le
ventre ferme, égal et poli de Philumène, qui ignore les travaux de
Lucine. La nuit s'écoula dans ces plaisirs; nous la terminâmes par des
imprécations contre nos amants et par une prière à Vénus, que nous
conjurâmes de nous procurer chaque jour de nouveaux adorateurs; car la
nouveauté est le charme le plus piquant de l'amour. Nous étions toutes
ivres, en nous séparant.»
Mégare dit, dans sa lettre, que les soupers des hétaires
faisaient du bruit dans le monde et que les jeunes Grecs étaient fort
curieux d'assister à ces orgies, dans lesquelles on ne leur laissait
pas d'autre rôle que celui de spectateurs; mais, ordinairement, les
courtisanes les plus éhontées ne voulaient pas que leurs débauches
secrètes se dévoilassent aux regards d'un homme. Celles qui ne se
laissaient point entraîner, par curiosité du moins, à ces scandaleux
excès de dépravation, passaient pour ridicules auprès de leurs
compagnes, et souvent ce reste de pudeur les faisait soupçonner
d'avoir des infirmités à cacher. Les joueuses de flûte ne se
trouvaient pas atteintes par ce soupçon, puisqu'elles se montraient
nues dans l'exercice de leur métier: on ne pouvait donc attribuer
d'autre motif à leur réserve sur le fait de l'amour lesbien, qu'une
préférence marquée pour les sentiments et les plaisirs de l'amour
véritable. C'était là une cause de railleries qu'on ne leur épargnait
pas. «Serais-tu assez chaste pour n'aimer qu'un seul homme? écrivait
Mégare à la douce et tendre Bacchis qui n'avait pas voulu se rendre
aux soupers des tribades. Ambitionnerais-tu la réputation que te
donneraient des moeurs si rares, tandis que nous passerions, nous,
pour des courtisanes livrées à tout venant?» Mégare était une des
aulétrides les plus libertines de son temps, de même que Bacchis était
la plus sage des hétaires: «Tes moeurs, ma très-chère, écrivait à
celle-ci l'hétaire Glycère, tes moeurs et ta conduite sont trop
honnêtes pour l'état dans lequel nous vivons!» Cette honnêteté de
moeurs était plus rare encore chez les aulétrides que chez les
hétaires, quoique les unes et les autres fussent sujettes à se
concentrer dans un seul amour, masculin ou féminin, qui souvent les
ruinait et qui ne les enrichissait jamais. Il n'arrivait guère que les
deux espèces d'amour se rencontrassent, et au même degré, chez la même
femme; mais cette bizarrerie du coeur et des sens se voyait pourtant
quelquefois chez les aulétrides, plus sensuelles et plus passionnées
que les simples hétaires. Lucien, dans un de ses _Dialogues des
Courtisanes_, nous montre qu'une joueuse de flûte pouvait à la fois
mener deux affections hétérogènes et se mourir d'amour pour un homme,
pendant qu'elle se livrait sans scrupule à l'amour d'une femme.
Ioesse, qui n'a point exigé d'argent de Lysias et qui ne lui accordait
pas des faveurs vénales, se voit tout à coup abandonnée par cet amant
à qui elle a sacrifié les offres les plus avantageuses. Elle qui,
heureuse de cette affection désintéressée, vivait avec Lysias aussi
chastement que Pénélope, comme elle ose s'en vanter, elle a perdu,
sans en savoir la raison, la tendresse de ce jeune homme, qu'elle
n'avait pourtant pas engagé à tromper son père ni à voler sa mère,
détestables conseils qui ne sont que trop familiers aux courtisanes.
Elle pleure, elle gémit, elle essaie d'attendrir Lysias qui ne lui
répond pas et qui la regarde de travers: «Dernièrement, lui
dit-elle, lorsque vous vidiez des coupes avec Thrason et Dypile, la
joueuse de flûte Cymbalium et Pyrallis, mon ennemie, furent appelées.
Peu m'importe que tu aies baisé cinq fois Cymbalium; tu n'humiliais
alors que toi-même. Mais, Pyrallis! j'ai surpris tous vos signes; tu
lui faisais remarquer la coupe dans laquelle tu buvais, et, en la
rendant à l'esclave chargé de la remplir, tu lui ordonnais tout bas de
la porter pleine à Pyrallis. Tu mordis un fruit, et profitant de
l'inattention de Dypile occupé de sa conversation avec Thrason, tu
saisis le moment et lanças le fruit dans le sein de Pyrallis, qui
reçut l'offrande, la baisa et la cacha comme un trophée.» Lysias se
détourne et passe son chemin. Pythia, la compagne, l'amie favorite de
Ioesse, vient la consoler et la gronder en même temps! «Ces hommes!
s'écrie-t-elle dédaigneusement; leur orgueil s'accroît avec notre
passion malheureuse!» Ioesse ne fait que se désespérer davantage;
alors, Pythia s'adresse à Lysias et cherche à le réconcilier avec sa
maîtresse: «Cette Ioesse qui pleure et que vous défendez, Pythia,
répond Lysias avec amertume, eh bien! elle me trahit et je l'ai
surprise couchée avec un jeune homme. --D'abord, elle est courtisane?
réplique Pythia, qui trouve la chose fort simple; mais enfin, quand
l'avez-vous surprise? --Il y a six jours, raconte en soupirant Lysias;
mon père, qui n'ignorait point ma passion pour cette vertueuse fille,
m'enferma dans notre maison, en recommandant à l'esclave qui
garde la porte de ne pas l'ouvrir sans qu'on lui en donnât l'ordre.
Moi qui ne pouvais me résoudre à passer la nuit loin d'elle, j'appelle
Drimon, je le fais placer contre la muraille à l'endroit où elle est
plus basse, je monte sur ses épaules et franchis la barrière.
J'arrive; la porte est fermée: la nuit était au milieu de son cours.
Je n'ai point frappé, mais démontant la porte (ce n'était pas la
première fois), je suis entré sans bruit. Tout dormait: je m'approche
en tâtant les murs et je touche au lit... --Que va-t-il dire? murmura
Ioesse. O Cérès, je me meurs! --J'entends au souffle qu'on n'est pas
seule, continue Lysias. Je crus d'abord qu'elle était couchée avec une
esclave, avec Lydé. Il en était bien autrement, Pythia! Ma main, qui
veut s'assurer, rencontre la peau fine et douce d'un tendre
adolescent, nu, exhalant l'odeur des parfums et la tête rasée. Oh! si
alors ma main eût tenu un glaive, je... Qu'avez-vous à rire, Pythia?
cela est-il donc si risible? --Lysias, s'écrie Ioesse, est-ce bien là
le sujet de ce grand courroux? C'était Pythia couchée à mes
côtés! --Pourquoi lui dire, Ioesse? interrompt Pythia. --Pourquoi le
taire? ajoute Ioesse. Oui, mon cher Lysias, c'était Pythia! Dans
l'ennui de ton absence, je la fis venir près de moi. --Cette tête
rasée, c'était Pythia? objecte l'incrédule Lysias. En ce cas, sa
chevelure a crû prodigieusement en six jours. --Elle s'est fait raser à
la suite d'une maladie, répond Ioesse: ses cheveux tombaient.
Ceux qu'elle porte ne lui appartiennent pas. Fais-lui voir, Pythia?
achève de convaincre son incrédulité. Le voilà, ce fripon d'adolescent
dont Lysias fut jaloux!»
Les aulétrides, chez lesquelles l'art et l'habitude avaient
singulièrement développé les instincts voluptueux, n'étaient pas
possédées, comme les hétaires, de l'ambition de la fortune; elles
n'aimaient l'argent que pour le dépenser, et elles le gagnaient si
aisément, avec leurs flûtes, qu'elles n'avaient pas besoin d'en tirer
d'une source malhonnête. Quand elles exécutaient leur musique et leurs
danses, en présence des convives d'un festin, elles s'animaient
elles-mêmes au bruit des applaudissements, et elles subissaient la
réaction des désirs qu'elles avaient communiqués à leur auditoire;
mais une fois les fumées du vin dissipées, elles rentraient, pour
ainsi dire, en possession de leur libre arbitre, et elles refusaient
souvent avec fierté de se mettre à l'encan comme des courtisanes. Il y
avait sans doute des exceptions, mais dans ce cas la joueuse de flûte
s'estimait assez pour se faire payer autant que la plus grande
hétaire. Ce billet de Philumène à Criton nous apprend jusqu'où pouvait
s'élever le tarif des caresses d'une joueuse de flûte à la mode:
«Pourquoi vous tourmenter et perdre votre temps à m'écrire? j'ai
besoin de 50 pièces d'or, et non de vos lettres. Si vous m'aimez,
donnez-les-moi sans retard. Si le démon de l'avarice ou de la
mesquinerie vous possède, ne me fatiguez plus inutilement. Adieu!»
Pétala, dont nous avons vu la correspondance avec son amant Simalion,
était une fille aussi positive que sa compagne Philumène, mais du
moins avait-elle le droit d'être plus exigeante, puisque Simalion ne
lui donnait pas même de quoi acheter une robe et des parfums. «Et je
dois être contente de cet équipage, lui écrivait-elle, passer les
jours et les nuits à votre côté, pendant qu'un autre aura sans doute
la bonté de pourvoir à mes besoins!... Vous pleurez! oh! cela ne
durera pas. Il me faut, de toute nécessité, un autre amant qui
m'entretienne mieux, car je ne veux pas mourir de faim!» Elle envie le
sort d'une joueuse de flûte, Phylotis, que le riche Ménéclide comble
de présents tous les jours. «Quant à moi, pauvrette, j'ai pour mon
lot, non un amant, mais un pleureur qui croit avoir tout fait en
m'envoyant quelques fleurs, sans doute pour orner le tombeau où me
conduira la mort prématurée qu'il me ménage. Il ne saurait que dire,
s'il n'avait à m'apprendre qu'il a pleuré toute la nuit!»
Ces flûteuses, ces danseuses qu'on louait pour les festins et pour les
réunions de plaisir, n'avaient pas l'humeur mélancolique, et les
pleurs n'étaient guère de leur goût, à moins qu'elles n'eussent un
amour dans l'âme, ce qui les rendait alors plus dévouées, plus
sensibles, que des vierges et des épouses. Elles avaient toujours le
rire à la bouche, et elles invitaient les convives à la gaieté, à
l'oubli des peines, à l'insouciance de l'avenir. C'était là d'ailleurs
une des conditions de leur métier. Un caractère joyeux et délibéré ne
les mettait pas moins en vogue que leur beauté et leur talent: en
vivant au milieu des coupes, elles recevaient les inspirations de
Bacchus, et elles semblaient parfois suivre les leçons des Ménades. De
là, ce jeu de mots proverbial, échappé à un poëte grec: «On trouve
toujours Bacchus à la porte de Cythérée.» On les accueillait avec
transport dans les maisons où on les appelait, et leur apparition
était le signal d'un bruyant enthousiasme. Cependant elles étaient
quelquefois maltraitées; on leur jetait à la tête les vases à boire,
quand elles devenaient cause d'une dispute entre les convives; elles
se voyaient exposées aussi à des brutalités contre lesquelles la loi
ne les défendait pas, puisqu'elles étaient esclaves ou étrangères.
Cochlis rencontre Parthénis tout en larmes, meurtrie de coups, ses
vêtements en lambeaux, sa flûte brisée: voici le triste récit que lui
fait Parthénis. Gorgus l'avait fait venir chez sa maîtresse Crocale;
celle-ci s'était donnée à Gorgus, riche cultivateur d'Énoé, en
congédiant Dinomaque, soldat étolien qui ne pouvait la payer aussi
cher qu'elle l'exigeait. Gorgus, homme simple, bon et facile, qui
désirait depuis longtemps posséder Crocale, lui avait remis les deux
_talents_ (environ 12,000 francs) que Dinomaque refusait d'apporter à
la belle. «Ils étaient donc à table, les portes closes, raconte
Parthénis en gémissant; je jouais de la flûte. Le repas s'avançait; je
jouais un air dans le mode lydien. Mon cultivateur se levait pour
danser; Crocale applaudissait. Tout était délicieux. On est interrompu
par un grand bruit et des cris; la porte de la rue est enfoncée;
bientôt se précipitent huit jeunes gens robustes, parmi lesquels se
trouvait Dinomaque. Soudain, tout est culbuté, et Gorgus est frappé,
foulé aux pieds. Crocale eut le bonheur, je ne sais comment, de se
sauver chez sa voisine Thespiade. Alors Dinomaque se tournant vers
moi: «Va à la male heure!» dit-il. Ses lourdes mains tombèrent sur mes
joues et brisèrent ma flûte.» Gorgus alla se plaindre aux tribunaux,
mais Parthénis, qui n'était pas citoyenne, n'eût pas même obtenu une
indemnité pour payer ses flûtes.
Nous avons déjà cité quelques surnoms d'aulétrides mêlés à ceux des
dictériades et des hétaires: Sinope ou l'_Abyme_, Synoris ou la
_Lanterne_, étaient des joueuses de flûte. Ces joueuses-là n'avaient
pas moins d'occasions que les autres courtisanes de gagner l'honneur
ou la honte d'un sobriquet. Mais, en général, les surnoms que la voix
publique leur décernait rappelaient un éloge plutôt qu'une satire: en
faut-il conclure que les aulétrides valaient mieux que leurs rivales
en volupté? Sysimbrion ou le _Serpolet_ exhalait, après avoir dansé,
une senteur qu'on eût dit émanée d'une herbe aromatique; Pyrallis ou
l'_Oiseau_ semblait avoir des ailes en dansant; Parène ou
l'_Éclatante_ méritait surtout cette dénomination quand elle était
nue; Opora ou l'_Automne_, qui avait fourni au poëte Alexis le sujet
et le personnage d'une comédie, ne portait pas d'autres fruits que
ceux de l'amour; Pagis ou le _Gluau_ surpassait encore sa réputation,
et ne laissait plus s'envoler les imprudents qu'elle avait englués;
Thaluse ou la _Fleurie_ brillait comme une fleur; Nicostrate ou le
_Merlan_ se piquait d'être hermaphrodite; Philématium ou le _Filet_ ne
s'amusait pas à pêcher du fretin; Sigée ou le _Promontoire_ était
célèbre par les naufrages des vertus les plus solides. Athénée cite
encore beaucoup d'aulétrides dont les noms restèrent gravés dans la
mémoire des amateurs: Eirénis, Euclée, Graminée, Hiéroclée, Ionie,
Lopadion, Méconide, Théolyte, Thryallis, etc. Les Dialogues de Lucien
et les Lettres d'Alciphron en ont immortalisé quelques autres;
Plutarque lui-même a consacré un souvenir à l'ardente Phormesium, qui
mourut entre les bras d'un amant, et, selon une version plus
authentique, sur le sein d'une maîtresse. Mais les détails
biographiques manquent, pour la plupart de ces célébrités de la
musique et de la danse. On sait seulement que Néméade avait pris le
nom des jeux néméens, parce qu'elle y avait joué de la flûte en
l'honneur d'Hercule; on sait que Phylire avait exercé comme simple
hétaire avant de se faire aulétride; on sait que la fameuse
Simoethe inspira tant d'amour à Alcibiade, qu'il l'enleva aux
Mégariens et refusa de la leur rendre, ce qui fut pour Mégare un deuil
public; on sait que la jeune Anthéia, pour employer les expressions du
poëte qui l'a célébrée, fraîche comme la fleur dont elle portait le
nom, cessa trop tôt de sacrifier à Vénus; on sait que Nanno, maîtresse
de Mimnerme, tuait tous ses amants, sans qu'ils s'en plaignissent;
enfin on a recueilli dans l'_Anthologie_ une épigramme grecque qui
nous offre la description d'un combat de beauté, dans lequel les
héroïnes ont voulu garder l'anonyme. Cette épigramme est comme un cri
d'admiration que laisse échapper le juge après avoir prononcé la
sentence: «J'ai jugé trois callipyges. M'ayant fait voir à nu leur
brillant éclat, elles me prirent pour arbitre. L'une avait les pommes
d'une blancheur éblouissante, et l'on y remarquait de petites
fossettes, telles qu'il s'en forme sur les joues des personnes qui
rient. L'autre, étendant les jambes, fit voir, sur une peau aussi
blanche que la neige, des couleurs plus vermeilles que celles des
roses. La troisième, faisant paraître un air tranquille, excitait sur
sa peau délicate de légères ondulations. Si Pâris, le juge des
déesses, avait vu ces callipyges, il n'aurait pas regardé ce que lui
montrèrent Junon, Minerve et Vénus.»
Mais de toutes les aulétrides grecques, la plus fameuse sans
comparaison, c'est Lamia, qui fut aimée passionnément par Démétrius
Poliorcète, roi de Macédoine (300 ans avant Jésus-Christ). Elle
était Athénienne et fille d'un certain Cléanor, qu'elle quitta en bas
âge pour aller jouer de la flûte en Égypte; elle en jouait si bien,
que le roi Ptolémée la prit à son service et l'y retint longtemps.
Mais à la suite d'un combat naval où Démétrius dispersa la flotte de
Ptolémée près de l'île de Cypre, le navire où se trouvait Lamia tomba
au pouvoir du vainqueur, qui se sentit épris d'elle en la voyant, et
qui la préféra constamment à des maîtresses plus jeunes et plus
belles. Lamia avait alors plus de quarante ans, et comme l'affirme
Plutarque, elle ne se contentait plus de jouer de la flûte: elle
exerçait ouvertement le métier de courtisane. Mais du jour où
Démétrius l'eut honorée de ses embrassements, elle repoussa tous les
autres: «Certes, depuis cette nuit sacrée, écrit-elle à son royal
amant dans une lettre admirable recueillie par Alciphron, depuis cette
nuit sacrée jusqu'au moment actuel, je n'ai rien fait qui puisse me
rendre indigne de tes bontés, quoique tu m'aies donné le pouvoir
illimité de disposer de moi. Mais ma conduite est sans reproche, et je
ne me permets aucune liaison. Je n'agis point avec toi comme font les
hétaires, je ne te trompe point, mon souverain, ainsi qu'elles le
font. Non, par Vénus-Artémis! depuis cette époque, on ne m'a pas écrit
ni adressé de propositions, car on te craint et on te respecte comme
l'invincible.» Lamia, comme elle le dit dans sa lettre, avait conquis,
au moyen de sa flûte, ce dompteur de villes. Démétrius avait
plusieurs maîtresses qui cherchaient l'une l'autre à se supplanter
dans la faveur du roi: leur beauté, leur jeunesse, leurs grâces, leur
esprit, étaient les armes dont elles faisaient usage; mais ces
armes-là n'avaient aucun prestige contre Lamia. Son âge, qu'elles lui
reprochaient sans cesse dans leurs épigrammes, ne se montrait jamais
aux yeux de Démétrius. La jalousie de Lééna, de Chrysis, d'Antipyra et
de Démo s'augmentait en proportion de l'amour du roi pour leur rivale.
Dans un souper où Lamia jouait de la flûte, Démétrius en extase
demanda vivement à Démo: «Eh bien! comment la trouves-tu? --Comme une
vieille,» répondit perfidement Démo. Une autre fois Démétrius, qui ne
cachait pas la préférence qu'il accordait à Lamia, dit à Démo:
«Vois-tu le beau fruit qu'elle m'envoie! --Si vous vouliez passer la
nuit avec ma mère, répondit aigrement Démo, ma mère vous enverrait un
fruit encore plus beau.» Démétrius avait l'air de ne point entendre.
Lamia pardonnait aussi à ses rivales, parce qu'elle ne les craignait
pas, mais elle conçut pourtant un vif ressentiment à l'égard de Lééna
qui avait tout fait pour la perdre.
Machon, qui cite Athénée en ajoutant de nouvelles obscénités à celles
du poëte grec, nous initie à quelques-uns des secrets amoureux de
cette vieille joueuse de flûte; il dit positivement que Démétrius,
dans le lit de sa maîtresse, s'imaginait encore l'entendre et
suivait avec délices la cadence qui l'avait charmé pendant le souper:
_Ait Demetrium ab incubante Lamia concinne suaviterque subagitatum
fuisse_; mais cette version latine n'a pas la pétulance du grec. Il
dit encore que, de tous les parfums que l'Asie savait extraire des
plantes, aucun n'était aussi agréable à l'odorat de Démétrius que les
impures émanations du corps de Lamia (_cum pudendum manu confricuisset
ac digitis contrectasset_). Lamia, dans ses fureurs amoureuses,
oubliait qu'elle avait affaire à un roi et elle le tenait enchaîné et
haletant sous l'empire de ses morsures brûlantes. On prétendait que
c'était là l'origine du surnom de _Lamia_, qui signifie _larve_,
espèce de mauvais esprit femelle, qu'on accusait de sucer le sang des
personnes endormies. Les ambassadeurs de Démétrius se permirent de
faire allusion à ces épisodes de l'amour de Lamia, lorsqu'ils
répondirent en riant à Lysimachus qui leur faisait remarquer les
blessures qu'il avait reçues dans une lutte terrible avec un lion:
«Notre maître pourrait vous montrer aussi les morsures qu'une bête
plus redoutable, une lamie, lui a faites au cou!» Démétrius ne mettait
pas moins d'emportement dans ses caresses. Au retour d'un voyage, il
court embrasser son père et le presse dans ses bras avec tant
d'effusion que le vieillard s'écrie: «On croirait que tu embrasses
Lamia!» On disait, en effet, que Démétrius était aimé de ses
maîtresses, mais qu'il n'aimait que Lamia. Un jour, pourtant, il
eut l'air de lui préférer Lééna; mais Lamia, lui passant les bras
autour du cou, l'entraîna doucement vers sa couche, en lui murmurant à
l'oreille: «Eh bien! tu auras aussi Lééna, quand tu voudras!» On
appelait +Leainan+ dans la langue érotique un des mystères les
plus malhonnêtes du métier des hétaires, et Lamia, en prononçant le
nom de sa rivale, ne parlait que d'une posture lascive qui lui
convenait mieux qu'à Lééna. Aussi, l'amour de Démétrius pour cette
vieille enchanteresse ne connaissait-il plus de bornes. Les
plaisanteries glissaient sur cet amour sans l'entamer, et le roi de
Macédoine, tout en avouant que sa Lamia n'était plus jeune, prétendait
que la déesse Vénus était plus vieille encore, sans être moins adorée.
Lysimachus, dans sa sauvage royauté de Thrace, se moquait des moeurs
voluptueuses de la cour de Démétrius qu'il devait combattre et
détrôner un jour: «Ce grand roi, disait-il, n'a pas peur des spectres,
ni des larves, puisqu'il couche avec Lamia.» L'épigramme fut rapportée
à Démétrius qui répondit: «La cour de Lysimachus ressemble à un
théâtre comique; on n'y voit que des personnages dont le nom est de
deux syllabes, tels que Paris, Bithes et tant d'autres bouffons.»
Lysimachus ne voulut pas avoir le dernier mot: «Mon théâtre comique
est plus honnête que son théâtre tragique, répliqua-t-il; on n'y voit
pas de joueuse de flûte ni de courtisane.» --«Ma courtisane, répliqua
Démétrius, est plus chaste que sa Pénélope!» Et ils devinrent
ennemis irréconciliables.
Lamia, pour captiver ainsi le roi de Macédoine, mettait à profit le
jour et la nuit, avec un art merveilleux; la nuit, elle forçait son
amant à reconnaître quelle n'avait pas d'égale; le jour, elle lui
écrivait des lettres charmantes, elle l'amusait par de vives et
spirituelles reparties, elle l'enivrait des sons de sa flûte, elle le
flattait surtout: «Roi puissant, lui écrivait-elle, tu permets à une
hétaire de l'adresser des lettres, et tu penses qu'il n'est pas
indigne de toi de consacrer quelques moments à mes lettres, parce que
tu t'es consacré toi-même à ma personne! Mon souverain, lorsque, hors
de ma maison, je t'entends ou je te vois, orné du diadème, entouré de
gardes, d'armées et d'ambassadeurs, alors, par Vénus Aphrodite! alors
je tremble et j'ai peur; alors je détourne de toi mes regards, comme
je les détourne du soleil pour ne pas être éblouie, alors je reconnais
en toi, Démétrius, le vainqueur des villes. Que ton regard est
terrible et guerrier! A peine en puis-je croire mes yeux, et je me
dis: O Lamia, est-ce là véritablement cet homme dont tu partages le
lit?» Démétrius avait battu les Grecs devant Éphèse, et Lamia
célébrait cette victoire avec sa flûte, en chantant: «Les lions de la
Grèce sont devenus des renards à Éphèse.» Démétrius méprisait les
Athéniens qu'il avait vaincus et détestait les Spartiates qu'il avait
domptés: «Les exécrables Lacédémoniens, pour avoir l'air de
véritables hommes, lui écrivait-elle, ne cesseront de blâmer, dans
leurs déserts et sur leur Taygète, nos festins splendides et d'opposer
à ton urbanité la grossièreté de Lycurgue.» Lamia avait souvent les
boutades les plus heureuses. Une nuit, dans un souper, on vint à
parler du jugement attribué à Bocchoris, roi d'Égypte: un jeune
Égyptien, n'ayant pas la somme que lui demandait une hétaire nommée
Thonis, invoqua les dieux qui lui envoyèrent en songe ce que cette
belle fille lui refusait en réalité; Thonis l'apprit et réclama son
salaire. De là, procès pendant au tribunal de Bocchoris. Le roi écouta
les parties et ordonna au jeune homme de compter la somme que
demandait Thonis, de la mettre dans un vase et de faire passer le vase
sous les yeux de la courtisane, pour lui prouver que l'imagination
était l'ombre de la vérité. «Que pense Lamia de ce jugement? dit
Démétrius. --Je le trouve injuste, repartit aussitôt Lamia, car l'ombre
de cet argent n'a point amorti le désir de Thonis, tandis que le songe
a satisfait la passion de son amant.»
Démétrius payait en roi. Quand il fut maître d'Athènes, il exigea des
Athéniens une somme de 250 talents (près de deux millions de notre
monnaie), et il fit lever cet impôt avec une singulière rigueur, comme
s'il avait eu besoin de la somme sur-le-champ. Lorsqu'elle fut réunie
à grand'peine: «Qu'on la donne à Lamia, dit-il, pour acheter du
savon!» Les Athéniens se vengèrent de cette odieuse exaction, en
disant que Lamia devait avoir le corps bien sale, pour que tant de
savon fût nécessaire pour sa toilette. Lamia était donc fort riche,
mais elle dépensait autant qu'une reine. Elle fit construire des
édifices superbes, entre autres le Poecile de Sicyone, dont le poëte
Polémon publia la description. Elle donnait à Démétrius des festins
dont la magnificence surpassait tout ce que l'histoire a raconté de
ceux des rois de Babylone et de Perse. Il y en eut un qui coûta des
sommes fabuleuses et qui fut chanté aussi par Polémon. «Je suis sûre,
écrivait-elle à Démétrius, que le festin que je compte donner en ton
honneur, dans la maison de Thérippidios, à la fête d'Aphrodite,
attirera l'attention non-seulement de la ville d'Athènes, mais même de
toute la Grèce.» Plutarque affirme qu'elle mit à contribution tous les
officiers de Démétrius, sous prétexte de couvrir les frais de ces
repas, qu'elle se faisait en même temps rembourser par le roi et par
les Athéniens. Quoique Athénienne, elle ne ménagea ni la bourse ni
l'amour-propre de ses concitoyens. Lorsque la mort l'eut frappée au
milieu de ses orgies, Démétrius Poliorcète la pleura, et les Athéniens
la divinisèrent, en lui élevant un temple sous le nom de Vénus-Lamia.
Démétrius, indigné de tant de bassesse, s'écria qu'on ne verrait plus
aux enfers un seul Athénien de grand coeur. «Il n'aurait garde d'y
descendre, dit la cruelle Démo, de peur d'y rencontrer Lamia.»