SOMMAIRE. --Dangers, pour la jeunesse, de la fréquentation des
hétaires subalternes. --Ce que le poëte Anaxilas dit des hétaires.
--Portrait qu'il fait de l'hétairisme. --Science des femmes de
mauvaise vie dans l'emploi des fards. --Le _pædérote_.
--Dryantidès à sa femme Chronion. --Manière dont les courtisanes
se peignaient le visage. --Les peintres de courtisanes Pausanias,
Aristide et Niophane. --Lettre de Thaïs à Thessala au sujet de
Mégare. --Amour de Charmide pour la vieille Philématium. --Les
vieilles hétaires. --Comment les hétaires attiraient les passants.
--Conseils de Crobyle à sa fille Corinne. --L'hétaire Lyra.
--Reproches de la mère de Musarium à sa fille. --L'esclave
Salamine et son maître Gabellus. --Simalion et Pétala. --Dialogue
entre l'hétaire Myrtale et Dorion, son amant rebuté. --Les
marchands de Bithynie. --Sacrifice des courtisanes aux dieux. --La
dictériade Lysidis. --Singulière offrande que fit cette prostituée
à Vénus-Populaire. --Les commentateurs de l'Anthologie grecque.
--Explication du proverbe célèbre: _On ne va pas impunément à
Corinthe._ --Le mot _Ocime_. --Denys-le-Tyran à Corinthe. --D'où
étaient tirées les nombreuses courtisanes de Corinthe. --Le verbe
+lesbiazein+. --L'amour _à la Phénicienne_. --Les _beaux ouvrages_
des Lesbiennes. --Préceptes théoriques de l'hétairisme. --Code
général des courtisanes. --Lettres d'Aristénète. --Piéges des
hétaires pour faire des victimes. --Encore les murs du Céramique.
--Le _cachynnus_ des courtisanes. --Infâme métier de Nicarète,
affranchie de Charisius. --Ses élèves. --Prix élevé des filles
libres et des femmes mariées. --Pénalité de l'adultère. --Le
supplice du _radis noir_. --Les lois de Dracon. --Philumène.
--Philtres soporifiques et philtres amoureux. --Les magiciennes de
Thessalie et de Phrygie. --Cérémonies mystérieuses qui
accompagnaient la composition d'un philtre. --Mélissa. --Diversité
des philtres. --Opérations magiques. --Philtres préservatifs.
--Jalousies et rivalités des courtisanes entre elles. --L'_amour
lesbien_. --Sapho, auteur des scandaleux développements que prit
cet amour. --Dialogue de Cléonarium et de Lééna. --Mégilla et
Démonasse.
Les véritables dictériades d'Athènes étaient moins dangereuses pour la
jeunesse et même pour l'âge mûr, que les hétaires subalternes, car
rien n'égalait l'avidité et l'avarice de ces êtres sordides qui
semblaient n'avoir pas d'autre occupation que de ruiner les jeunes
gens inexpérimentés et les vieillards insensés. Solon avait voulu
évidemment mettre un frein à la rapacité des courtisanes de bonne
volonté, en créant l'institution des courtisanes esclaves; il croyait
avoir fait beaucoup pour les moeurs par cette institution, qui
épargnait à la fois le temps et la bourse des citoyens. Mais ces
dictériades étaient de pauvres captives, achetées hors de la Grèce et
rassemblées de tous les pays sous le régime d'une législation uniforme
de plaisir; elles n'avaient souvent pas la moindre notion des usages
grecs; elles ne connaissaient rien de la ville fondée par Minerve, où
elles exerçaient leur honteuse profession; elles ne parlaient pas même
la langue de cette ville, où elles avaient été amenées comme des
marchandises étrangères; leur beauté et l'emploi plus ou moins habile
qu'elles en savaient faire, ce n'était point là un attrait suffisant
pour les Athéniens qui, même dans les choses de volupté, voulaient que
leur esprit fût satisfait ou du moins excité à l'égal de leurs sens
physiques. Les hétaires d'un ordre inférieur ne pouvaient donc manquer
de trouver à Athènes plus d'amateurs, et surtout plus d'habitués que
les esclaves des dictérions. Ces hétaires, sorties la plupart de la
lie du peuple, et dépravées de bonne heure par les détestables
conseils de leurs mères ou de leurs nourrices, étaient rarement aussi
belles et aussi bien faites que les dictériades, mais elles avaient
des ressources naturelles dans l'esprit, et leur perversité même
prenait des formes piquantes, ingénieuses, mobiles et divertissantes.
Aussi, leur empire s'établissait-il facilement, par la parole, sur les
malheureuses et imprudentes victimes qu'elles avaient d'abord attirées
et charmées par la volupté. On les redoutait, on les montrait du doigt
comme des écueils vivants, et sans cesse venaient se briser sur ces
écueils de la Prostitution les pilotes les plus sages, les rameurs les
plus habiles, les navires les plus solides; ces naufrages continuels
d'honneur, de vertu et de fortune faisaient la gloire et l'amusement
des funestes sirènes qui les avaient causés. «Si quelqu'un s'est
jamais laissé prendre dans les filets d'une hétaire, disait le poëte
Anaxilas dans sa comédie intitulée _Néottis_, qu'il me nomme un
animal qui ait autant de férocité. En effet, qu'est-ce, en
comparaison, qu'une dragonne inaccessible, une chimère qui jette le
feu par les narines, une Charybde, une Scylla, ce chien marin à trois
têtes, un sphinx, une hydre, une lionne, une vipère? Que sont ces
harpies ailées? Non, il n'est pas possible d'égaler la méchanceté de
cette exécrable engeance, car elle surpasse tout ce qu'on peut se
figurer de plus mauvais!» Ces hétaires, corrompues dès leur enfance
par les leçons des vieilles débauchées, ne conservaient pas un
sentiment humain; jeunes, elles avaient l'air quelquefois de se
contenter d'un seul amant, lorsque cet amant les payait autant que
vingt autres; elles s'abandonnaient ensuite au plus grand nombre
possible, et ne se souciaient que de tirer le meilleur parti possible
de leur abandonnement continuel; elles conseillaient le vol, la
fraude, le meurtre, s'il le fallait, aux infortunés qui n'avaient plus
de quoi les payer, et qui étaient forcés de renoncer à elles, ou bien
de ne reculer devant aucun moyen criminel pour garder leurs
maîtresses. Ce n'étaient pas seulement des fils de famille, des
héritiers de grands noms, de jeunes orateurs, des poëtes et des
philosophes novices, que les hétaires du Pirée se faisaient un plaisir
de dépouiller, c'étaient des matelots, des soldats, des villageois,
des joueurs, surtout, qui se montraient plus généreux, des marchands
et des dissipateurs. Mais ce qui surprend, c'est que ces femmes,
dont l'influence pernicieuse avait tant de pouvoir et de prestige,
n'avaient parfois qu'une beauté douteuse et plus ou moins effacée, des
charmes vieillis et recrépits, des sourires grimaçants et des baisers
insapides. Anaxilas nous fait un portrait peu engageant des principaux
monstres de l'hétairisme de son temps: «Voici cette Plangon, dit-il,
véritable Chimère, qui détruit les étrangers par le fer et la flamme,
à qui cependant un seul cavalier a dernièrement ôté la vie, car il
s'en est allé emportant tous les effets de la maison. Quant à Synope,
n'est-ce pas une seconde hydre: elle est vieille et a pour voisine
Gnathène aux cent têtes! Mais Nannion, en quoi diffère-t-elle de
Scylla aux trois gueules? ne cherche-t-elle pas à surprendre un
troisième amant après en avoir déjà étranglé deux? Cependant on dit
qu'il s'est sauvé à force de rames. Pour Phryné, je ne vois pas trop
en quoi elle diffère de Charybde: n'a-t-elle pas englouti le pilote et
la barque? Théano n'est-elle pas une sirène épilée, qui a des yeux et
une voix de femme mais des jambes de merle!» Ce passage d'une comédie
grecque, qui était encore sous les yeux d'Athénée, nous initie aux
dégradations du métier d'hétaire, et nous y voyons figurer, au rang
des plus viles dictériades, de fameuses courtisanes qui avaient, dans
leur bon temps, été les plus recherchées, les plus riches, les plus
triomphantes de la Grèce. Plangon, Synope, Gnathène, Phryné,
Théano, devenues vieilles, ne différaient plus des _louves_ et des
_sphinx_ du Céramique.
Nous trouvons la preuve, dans cent endroits, que la décrépitude ne
passait pas pour un défaut irréparable chez les femmes de mauvaise
vie, soit qu'elles eussent un art merveilleux pour déguiser les traces
de l'âge, soit qu'elles se recommandassent moins à la débauche
publique par leurs avantages extérieurs que par la réputation de leur
expérience libidineuse. Jeunes ou vieilles, ridées ou non, elles se
faisaient un visage avec le pædérote, sorte de fard emprunté à la
fleur d'une plante épineuse d'Égypte ou à la racine de l'acanthe; ce
rouge végétal, détrempé avec du vinaigre, appliquait sur la peau la
plus jaune le teint frais d'un enfant; quant aux rides, on avait eu
soin auparavant de les remplir avec de la colle de poisson et du blanc
de céruse, si bien que la peau devenait lisse et polie pour recevoir
les couleurs brillantes de jeunesse qu'on y étendait avec un pinceau
soyeux. Le fardement du visage était comme le stigmate de la
Prostitution. «Prétendrais-tu, écrit Dryantidès à sa femme Chronion
(dans les Lettres d'Alciphron), te mettre au niveau de ces femmes
d'Athènes, dont le visage peint annonce les moeurs dépravées? Le
fard, le rouge et le blanc, entre leurs mains, le disputent à l'art
des plus excellents peintres, tant elles sont expertes à se donner le
teint qu'elles croient le plus convenable à leurs desseins!» Comme les
hétaires publiques ne se montraient de près que le soir à la
lueur d'une torche ou d'une lanterne, et comme elles se tenaient le
jour à distance du regard, demi-voilées, devant leur porte ou à leur
fenêtre, elles tiraient profit de l'éclat singulier que les
cosmétiques donnaient à leur teint. Il suffisait, d'ailleurs, que
l'effet fût produit et que l'imprudent qui s'engageait sur leurs pas,
dans l'obscurité de leur repaire, restât échauffé par son premier coup
d'oeil. La cellule étroite, où la courtisane conduisait sa proie, ne
laissait point pénétrer assez de clarté dans l'ombre pour que le
désenchantement suivît la découverte de ces mystères de la toilette.
Lorsque les femmes honnêtes, sans doute pour disputer leurs maris à
l'amour des hétaires, eurent la fatale ambition d'imiter les artifices
de coquetterie de leurs rivales, elles en firent un essai bien
maladroit, qui tourna souvent à leur confusion. «Nos femmes, disait
Eubule dans sa comédie des _Bouquetières_, ne se couvrent pas la peau
de blanc, ne se peignent pas avec du jus de mûre, comme vous le
faites, de sorte que, si vous sortez en été, on voit couler de vos
yeux deux ruisseaux d'encre, et la sueur former, en vous tombant sur
le cou, un sillon de fard; quant à vos cheveux, avancés sur le front,
ils présentent toute la blancheur de la vieillesse par la poudre
blanche dont ils sont couverts!»
Si l'usage des fards était général chez les hétaires subalternes, la
manière de les préparer et de les appliquer offrait des variétés
infinies qui correspondaient aux différents degrés d'un art véritable.
Il faut supposer que les novices se faisaient peindre, avant de savoir
se peindre elles-mêmes. En effet, dans un pays où l'on peignait de
couleurs éclatantes les statues de marbre, on devait exiger que les
visages humains fussent peints avec autant de vérité. Nous croyons
donc que les artistes, qu'on nommait peintres de courtisanes
+pornographoi+, tels que Pausanias Aristide et Niophane, cités par
Athénée, ne se bornaient pas à faire des portraits d'hétaires et à
représenter leurs académies érotiques: ils ne dédaignaient pas de
peindre, pour la circonstance, la figure d'une courtisane, comme ils
peignaient dans les temples les statues des dieux et des déesses.
Selon les préceptes d'un poëte grec, la beauté doit varier sans cesse
pour être toujours la beauté, et ce sont ces variations continuelles
de physionomie qui entretiennent les ardeurs du désir. Quant une
courtisane avait appris l'art de se peindre elle-même, le goût et
l'habitude achevaient de l'instruire dans cet art, où chacune se
piquait d'exceller, mais toutes n'y réussissaient pas également. Dans
les Lettres d'Alciphron, Thaïs écrit à son amie Thessala, au sujet de
Mégare, la plus décriée de toutes les courtisanes: «Elle a parlé
très-insolemment du fard dont je me servais, et du rouge dont je me
peignais le visage. Elle a donc oublié l'état de misère ou je l'ai
vue, quand elle n'avait pas même un miroir? Si elle savait que
son teint est de la couleur de sandaraque, oserait-elle parler du
mien?» On comprend que, toutes les hétaires étant fardées, les plus
vieilles rétablissaient ainsi une espèce d'égalité entre elles, et se
réservaient d'autres avantages que les plus jeunes ne pouvaient
acquérir que par une longue pratique du métier. Voilà pourquoi il
arrivait souvent qu'une jeune et belle hétaire se voyait préférer une
vieille et laide courtisane, préférence qu'elle ne s'expliquait pas,
et qu'elle attribuait à des philtres magiques. Dans les Dialogues de
Lucien, Thaïs s'étonne que l'amant de Glycère ait quitté celle-ci pour
Gorgone: «Quel charme a-t-il trouvé en des lèvres mortes et des joues
pendantes? dit Thaïs. Est-ce pour son beau nez qu'il l'a prise, ou
pour sa tête chauve et son grand col effilé?» Dans les mêmes
Dialogues, Tryphène se moque de la vieille Philématium qu'on avait
surnommée le _Trébuchet_. «Avez-vous bien remarqué son âge et ses
rides? dit Tryphène. --Elle jure qu'elle n'a que vingt-deux ans, répond
Charmide. --Mais croirez-vous à ses serments plutôt qu'à vos yeux? Ne
voyez-vous pas que le poil commence à lui blanchir autour des tempes?
Que si vous l'aviez vue toute nue! --Elle ne me l'a jamais voulu
permettre. --Avec raison, car elle a le corps marqueté comme un
léopard.»
Ces vieilles hétaires, quand elles étaient peintes et parées, se
plaçaient à une fenêtre haute qui s'ouvrait sur la rue, et là, un
brin de myrte entre leurs doigts, l'agitant comme une baguette de
magicienne, ou le promenant sur leurs lèvres, elles faisaient appel
aux passants; un d'eux s'arrêtait-il, la courtisane faisait un signe
connu, en rapprochant du pouce le doigt annulaire, de manière à
figurer avec la main demi-fermée un anneau; en réponse à ce signe,
l'homme n'avait qu'à lever en l'air l'index de la main droite, et
aussitôt la femme disparaissait pour venir à sa rencontre. Alors il se
présentait à la porte, et sous l'atrium il trouvait une servante qui
le conduisait en silence, un doigt posé sur la bouche, dans une
chambre qui n'était éclairée que par la porte, lorsqu'on écartait
l'épais rideau qui la couvrait. Au moment où ce nouvel hôte allait
passer le seuil, la servante le retenait par le bras et lui demandait
la somme fixée par la maîtresse du lieu: il devait la remettre sans
marchander; après quoi, il pouvait pénétrer dans la chambre, et le
rideau retombait derrière lui. La courtisane, qu'il n'avait fait
qu'entrevoir au grand jour, lui apparaissait comme une vision dans
l'ombre de cette cellule, où filtrait un faible crépuscule à travers
la portière. Il ne s'agissait donc pas de jeunesse, de fraîcheur, de
beauté candide et pure, en cette voluptueuse obscurité qui n'était
nullement défavorable aux formes du corps, mais qui rendait inutile
tout ce que le toucher seul ne percevait pas. Cependant l'âge venait,
qui enlevait aux vieilles courtisanes, en leur ôtant leur
embonpoint et en amollissant leurs chairs, l'heureux privilége de se
donner pour jeunes; elles ne renonçaient pas toutefois aux bénéfices
du métier, puisqu'elles se consacraient alors à l'éducation amoureuse
des jeunes hétaires, et qu'elles vivaient encore de Prostitution.
Elles avaient aussi, au besoin, deux industries assez lucratives:
elles fabriquaient des philtres pour les amants, ou des cosmétiques
pour les courtisanes, et elles pratiquaient l'office de sage-femme.
Phébiane, qui n'était pas encore vieille, écrit au vieil Anicet, qui
avait voulu l'embrasser: «Une de mes voisines en mal d'enfant venait
de m'envoyer querir, et j'y allai en hâte, portant avec moi les
instruments de l'art des accouchements.»
Ces sages-femmes, ces faiseuses de philtres étaient encore plus
expertes dans l'art de séduire et de corrompre une fille novice; les
Lettres d'Alciphron et les Dialogues de Lucien sont pleins de la
dialectique galante de ces vieilles conseillères de débauche. C'est
ordinairement la mère qui prostitue sa propre fille, et qui, après
avoir flétri la virginité de cette innocente victime, s'attache encore
à souiller son âme. «Ce n'est pas un si grand malheur, dit l'affreuse
Crobyle à sa fille Corinne, qu'elle a livrée la veille à un riche et
jeune Athénien; ce n'est pas un si grand malheur de cesser d'être
fille, et de connaître un homme qui vous donne, dès sa première
visite, une mine (environ 100 francs), avec laquelle je vais
t'acheter un collier!» Elle se réjouit donc de voir sa fille commencer
si bien un métier qui les tirera toutes deux de la misère: «Comment
ferai-je pour cela? reprend naïvement Corinne. --Comme tu viens de
faire, répond la mégère, et comme fait ta voisine. --Mais c'est une
courtisane? --Qu'importe? tu deviendras riche comme elle; comme elle,
tu auras une foule d'adorateurs. Tu pleures, Corinne? Mais vois donc
quel est le nombre des courtisanes, quelle est leur cour, quelle est
leur opulence!» Viennent ensuite les conseils de la mère, qui présente
à sa fille l'exemple de l'aulétride Lyra, fille de Daphnis: son goût
pour la parure, ses manières attrayantes, sa gaieté qui engage par le
sourire le plus caressant, son commerce sûr, l'ont bientôt mise en
crédit; si elle consent à se rendre, pour un prix convenu, à un
festin, elle ne s'enivre point, elle touche aux mets avec délicatesse,
elle boit sans précipitation, elle ne parle pas trop: «Elle n'a des
yeux que pour celui qui l'a amenée; c'est ce qui la fait aimer;
lorsqu'il la conduit au lit, elle n'est ni emportée ni sans égards;
elle ne s'occupe que de plaire, de s'attacher sa conquête. Il n'est
personne qui n'ait à s'en louer. Imite-la dans tous ces points, et
nous serons heureuses.» La fille ne s'effraye pas trop des conditions
que sa mère lui impose pour s'enrichir: «Mais, dit-elle par réflexion,
tous ceux qui achètent nos faveurs ressemblent-ils à Lucritus qui
obtint hier les miennes? --Non, réplique Crobyle avec gravité, il
en est de plus beaux, de plus âgés, de plus laids même. --Et
faudra-t-il que je caresse ceux-là aussi bien que les autres? --Ceux-là
surtout, car ils donnent davantage. Les beaux garçons ne sont que
beaux. Songe uniquement à t'enrichir.» Là-dessus, la mère l'envoie au
bain; car Lucritus doit revenir le soir même.
La mère de Musarium n'a pas affaire à une ignorante qui se laisse
conduire les yeux fermés, et qui n'en est plus à ses premiers amours;
la fille aime Chéréas qui ne lui donne pas une obole, et pour qui elle
vend ses bijoux et sa garde-robe: une courtisane qui fait la folie
d'aimer n'aime pas à demi. La vieille mère, indignée de cet amour
onéreux au lieu d'être productif, est bien près de maudire une fille
indigne d'elle: «Va, rougis! lui dit-elle avec colère et mépris. Seule
de toutes les courtisanes, tu parais sans boucles d'oreilles, sans
collier, sans robe de Tarente! --Eh! ma mère, s'écrie Musarium piquée
au vif dans son amour-propre de femme, sont-elles plus heureuses ou
plus belles que moi! --Elles sont plus sages; elles entendent mieux le
métier; elles ne croient pas sur parole des jouvenceaux, dont les
serments ne reposent que sur les lèvres. Pour toi, nouvelle Pénélope,
fidèle amante d'un seul, tu n'admets aucun autre que Chéréas.
Dernièrement, un villageois arcanien (il était jeune aussi, celui-là!)
t'offrait deux mines, prix du vin que son père l'avait envoyé
vendre à la ville, ne l'as-tu pas repoussé avec un sourire insultant?
Tu n'aimes à dormir qu'avec cet autre Adonis! --Quoi! laisser Chéréas,
pour un rustre exhalant l'odeur du bouc! Chéréas est un Apollon, et
l'Arcanien un Silène. --Eh bien! c'était un rustre, soit; mais
Antiphon, le fils de Ménécrate, qui t'offrait une mine, n'est-il pas
un élégant Athénien, jeune et charmant comme Chéréas? --Chéréas m'avait
menacée: Je vous tue tous les deux, si je vous trouve ensemble! --Vaine
menace! te faudra-t-il donc renoncer aux amants et cesser de vivre en
courtisane, pour prendre les moeurs d'une prêtresse de Cérès?
Laissons le passé; voici les Aloennes, c'est un jour de fête: que
t'a-t-il donné? --Ma mère, il n'a rien. --Seul il ne saurait donc
trouver quelque expédient auprès de son père, le faire voler par un
fripon d'esclave? demander de l'argent à sa mère, la menacer, en cas
de refus, de s'embarquer pour la première expédition? Mais il est
toujours là, nous obsédant, monstre avare, qui ne veut ni donner ni
permettre que d'autres nous donnent!» Musarium ne veut rien entendre,
et malgré sa mère, elle continuera de se laisser dépouiller par lui,
jusqu'à ce qu'elle ne l'aime plus.
Les courtisanes de la Grèce n'étaient pas souvent aussi désintéressées
que Musarium, et quand elles avaient perdu leur temps à aimer, elles
le regagnaient bientôt en mettant à contribution ceux qu'elles
n'aimaient pas. On n'entrait chez elles que la bourse à la main, et
l'on n'en sortait presque jamais avec la bourse. Elles avaient aussi
différents tarifs, et quelquefois, par répugnance ou par caprice,
elles refusaient de se vendre à aucun prix. Ce n'est pas des hétaires,
mais des dictériades, que Xénarque a pu dire dans son _Pentathle_,
cité par Athénée: «Il en est de taille svelte, épaisse, haute, courte;
de jeunes, de vieilles, de moyen âge. On peut choisir entre toutes et
jouir dans les bras de celle qu'on trouve la plus aimable, sans qu'il
soit besoin d'escalader les murs ni d'user d'aucun artifice pour
parvenir jusqu'à elles. Ce sont elles qui vous font les avances et qui
se disputent l'avantage de vous recevoir dans leur lit.» Les hétaires,
même celles des matelots et des gens du peuple, usaient parfois de
leur libre arbitre, et, même sans avoir un amant préféré, fermaient
leurs oreilles et leur porte à certains prétendants. Une simple
esclave, Salamine, que Gébellus avait tirée de la boutique d'un
marchand boiteux, et dont il voulait faire sa concubine, résiste aux
poursuites de ce grossier personnage, qui lui déplaît invinciblement:
«Les supplices m'épouvantent moins que le partage de votre couche, lui
écrit-elle. Je n'ai point fui la nuit dernière. Je m'étais cachée dans
le jardin où vous m'avez cherchée. Enfermée dans un coffre, je m'y
suis dérobée à l'horreur de vos embrassements. Oui, plutôt que de les
supporter, j'ai résolu de me pendre. Je ne redoute point la mort,
et ne crains point de m'expliquer hautement. Oui, Gébellus, je vous
hais. Colosse énorme, vous me faites peur; je crois voir un monstre.
Votre haleine m'empoisonne. Allez à la male heure! Puissiez-vous être
uni à quelque vieille Hélène des hameaux, sale, édentée, et parfumée
d'huile grasse!» Alciphron ne nous apprend pas si Salamine a fini par
s'accoutumer à la taille monstrueuse de Gébellus. Les marchands, qui
vendaient ainsi des esclaves qu'ils avaient élevées et dressées pour
l'amour, se nommaient _andropodocapeloi_; ces esclaves, dont les
hanches avaient été comprimées avec des noeuds de corde et des
bandelettes, se distinguaient par des qualités secrètes que le
libertinage athénien recherchait avec une scandaleuse curiosité.
Bien des hétaires avaient commencé par être esclaves; puis, quelque
amant, épris de leurs charmes et reconnaissant de leurs services, les
avait rachetées, ou bien elles s'étaient rachetées elles-mêmes avec
les dons qu'on leur avait faits. La plupart conservaient toujours le
caractère sordide et avare des esclaves; elles élevaient graduellement
le prix de leurs faveurs, à mesure que la fortune les protégeait
davantage. Après avoir appris leur métier dans un dictérion, où le
règlement de la maison ne permettait pas de recevoir plus d'une obole
par tête, elles exigeaient bientôt une ou deux drachmes, une fois
qu'elles étaient libres; bientôt, ce n'était point assez d'un
statère d'or; une mine leur semblait une bagatelle, et elles
finissaient par demander un _talent_, c'est-à-dire 8,000 francs de
notre monnaie, lorsqu'elles avaient la vogue. Cette élévation de leur
salaire avait lieu très-rapidement, si elles étaient belles, adroites
et intrigantes. Mais cette prospérité ne durait pas si elles
manquaient d'esprit et de prudence: on les voyait redescendre
rapidement dans les rangs inférieurs des hétaires illettrées, et il
leur fallait encore se contenter de quelques drachmes arrachées avec
effort à la pauvreté ou à la parcimonie de leurs grossiers visiteurs.
On les avait vues se promener, dans de magnifiques litières, au milieu
d'un cortége d'esclaves et d'eunuques, on les avait vues chargées de
colliers, de boucles d'oreilles, de bagues, d'épingles d'or, fraîches
et parfumées sous la gaze et la soie; on les retrouvait bientôt après,
couvertes de haillons squalides, la chevelure en désordre, les bras
décharnés, la gorge ridée et pendante, assises sous le long portique
du Pirée ou errant à travers les tombes du Céramique. L'insolence de
ces créatures dans le bonheur ne faisait que mieux ressortir leur
humiliation dans l'infortune. Il suffisait d'un procès, d'une maladie,
d'un vice, tel que l'ivrognerie ou le jeu, pour causer cette décadence
subite. On ne les plaignait pas, en les voyant déchoir et tomber au
dernier degré de la misère et de l'avilissement; car elles avaient été
sans pitié et sans coeur au moment de leur splendeur. Combien
de larmes, combien de ruines, combien de désespoirs étaient leur
ouvrage! malgré leurs vices, malgré leur infamie, elles avaient fait
naître trop souvent de véritables passions!
Les Lettres d'Alciphron sont remplies des plaintes de malheureux
amants qui se voient trompés ou congédiés, et des railleries de
cruelles hétaires qui les repoussent et les torturent. Ici, c'est
Simalion ruiné par Pétala, et plus amoureux que jamais; là, c'est le
pêcheur Anchénius, qui, pour posséder sa maîtresse, n'est pas éloigné
d'en faire sa femme; ailleurs, dans les Dialogues de Lucien, c'est
Myrtale qui se moque de Dorion après l'avoir dépouillé: «Alors que je
te comblais de largesses, lui dit le plaintif Dorion, j'étais ton
bien-aimé, ton époux, ton maître; j'étais tout pour toi; depuis que je
ne possède plus rien, depuis que tu as fait la conquête de ce marchand
de Bithynie, ta porte m'est fermée. Devant cette porte inexorable je
répands en vain des larmes solitaires; mais lui, il est seul auprès de
toi, toute la nuit, enivré de caresses..... --Quoi! tu prétends m'avoir
comblée de présents, réplique en ricanant Myrtale; je t'ai ruiné,
dis-tu? Comptons, voyons tout ce que tu m'as apporté. --Oui, comptons,
Myrtale. D'abord, une chaussure de Sicyone: posons deux drachmes. --Tu
as couché deux nuits avec moi. --Poursuivons. A mon retour de Syrie, je
t'ai rapporté un vase plein d'un parfum de Phénicie, qui me coûta,
j'en jure par Neptune, deux drachmes. --Et moi, je t'avais donné à
ton départ une tunique courte, que le matelot Épiure avait oubliée
chez moi. --Épiure l'a reconnue et me l'a reprise, non sans combat,
j'en atteste les dieux! En revenant du Bosphore, je t'ai apporté des
ognons de Cypre, cinq saperdes et huit perches; de plus, huit biscuits
secs, un vase de figues de Carie, et dernièrement encore, ingrate que
tu es, je t'ai rapporté de Patare des brodequins dorés. Il me souvient
aussi d'un beau fromage de Gythium. --Le tout à estimer cinq
drachmes. --Eh! Myrtale, c'est tout ce que je possédais! malheureux
nautonier à gages que j'étais! Maintenant, je préside à l'aile droite
des rameurs et tu nous méprises! Depuis peu, dans les solennités
d'Aphrodite, n'ai-je pas déposé, et pour toi, une drachme d'argent,
aux pieds de Vénus? N'ai-je pas donné deux drachmes à ta mère pour ta
chaussure? et à cette Lydé, deux ou trois oboles? Tout bien calculé,
voilà la fortune d'un matelot.» Myrtale ne fait que rire; puis, elle
étale avec orgueil les riches présents qu'elle a reçus de son marchand
de Bithynie, collier, boucles d'oreilles, tapis, argent, et lui tourne
le dos en disant: «O bienheureuse l'amante de Dorion! oh! sans doute
tu lui porteras des ognons de Cypre et des fromages de Gythium?»
Pétala, qui cherche aussi un marchand de Bithynie, et qui ne l'a pas
encore trouvé, écrit à Simalion, dont l'amour larmoyant et
parcimonieux l'importune: «De l'or, des tuniques, des bijoux, des
esclaves, voilà ce que ma situation et ma profession exigent. Mes
pères ne m'ont point laissé de riches possessions à Nurinonte; je n'ai
point de part dans le produit des mines de l'Attique. Les tributs
ingrats de la volupté, les trop légers présents de l'amour, que me
paye en gémissant cette foule d'amants avares et insensés, sont toute
ma richesse. Je vis depuis un an avec vous, consumée de déplaisirs et
d'ennuis. Pas même un parfum qui coule sur ma chevelure! Ces vieilles
et grossières étoffes de Tarente forment toute ma parure. Je n'ose
paraître devant mes compagnes. Trouverai-je de quoi exister à vos
côtés?.... Tu pleures! c'en est trop. Il me faut un amant qui me
nourrisse. Tu pleures! quel ridicule! par Vénus! Il m'idolâtre,
dit-il, il faut me donner à lui! il ne peut vivre sans moi! Quoi! vous
n'avez point de coupes d'or? ne pouvez-vous dérober l'argent de votre
père, les épargnes de votre mère?» Il n'arrivait que trop souvent
qu'un jeune homme, aveuglé par sa passion, cédait à ces suggestions
fatales, et volait ses parents pour satisfaire à la rapacité d'une
hétaire qui ne l'aimait pas et qui l'éconduisait impitoyablement, dès
qu'elle n'en pouvait plus rien tirer. Anaxilas avait donc raison de
dire dans une de ses comédies: «De toutes les bêtes féroces, il n'en
est pas de plus dangereuse qu'une hétaire.»
Quelle que fût leur avarice, les courtisanes assiégeaient les autels des
dieux et des déesses avec des sacrifices et des offrandes; mais ce
qu'elles demandaient aux divinités, ce n'était pas de rencontrer des
coeurs aimants et dévoués, des adorateurs beaux et bien faits: elles ne
se souciaient que du lucre, et elles espéraient, en apportant une
offrande dans un temple, que le dieu ou la déesse de ce temple leur
enverrait d'Asie ou d'Afrique les dépouilles opimes d'un riche
vieillard. Leur générosité, même à l'égard des maîtres de la destinée,
n'était donc qu'une spéculation et une sorte d'usure. Dès qu'elles
avaient fait une bonne affaire, et trouvé une dupe, elles allaient
remercier la divinité à qui elles croyaient devoir cette heureuse
fortune; elles ne lésinaient pas avec les dieux et les prêtres, dans
l'espoir d'en être bientôt récompensées par de nouveaux profits. La mère
de Musarium, irritée de ce que sa fille ne se faisait pas payer par
Chéréas, s'écrie ironiquement: «Si nous trouvons encore un amoureux tel
que Chéréas, il faudra sacrifier une chèvre à Vénus-Pandemos! une
génisse à Vénus-Uranie! une autre génisse à Vénus-Jardinière! il faudra
consacrer une couronne à la déesse des richesses!» La dictériade
Lysidis, ayant à se louer de Vénus-Populaire, lui fait une singulière
offrande, qui rappelle les broches emblématiques offertes par la
courtisane Rhodopis au temple d'Apollon Delphien: «O Vénus! Lysidis vous
offre cet éperon d'or qui appartenait à un très-beau pied. Il a animé
plus d'une monture paresseuse, et quoiqu'elle l'agitât avec beaucoup
d'agilité, jamais coursier n'en eut la cuisse ensanglantée; le fier
animal parvenait au bout de sa carrière, sans qu'elle eût besoin de
l'éperonner. Elle suspend cette arme au milieu de votre temple.» Les
doctes commentateurs de l'Anthologie grecque sont restés assez indécis
au sujet de cet éperon, qui, selon les uns, figurait l'aiguillon de la
volupté et le piquant de la débauche; selon les autres, l'impatiente
requête d'une courtisane qui épuise la bourse de ses clients; selon
d'autres encore, un instrument de libertinage féminin, qui aidait aux
erreurs d'une imagination dévergondée. A Corinthe, l'hétaire s'offrait
et se dédiait elle-même à Vénus, qui avait le produit de cette
Prostitution sacrée.
Les courtisanes étaient en plus grand nombre à Corinthe qu'à Athènes;
de là, le proverbe célèbre, qui a traversé toute l'antiquité pour
venir jusqu'à nous en changeant quelque peu de signification: «_Il
n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe._» On attribuait à
ce proverbe différentes origines qui se rapportaient toutes aux
courtisanes si renommées de cette ville. Aristophane, dans son
_Plutus_, explique le proverbe, en disant que «les femmes de Corinthe
repoussent les pauvres et accueillent les riches.» Strabon est plus
explicite, en racontant que les marchands et les marins qui abordaient
à Corinthe pendant les fêtes de Vénus trouvaient tant d'enchanteresses
parmi les consacrées de la déesse, qu'ils se ruinaient totalement
avant d'avoir mis le pied dans la ville. Strabon reproduit
ailleurs le même proverbe, avec une variante qui justifiait le sens de
son commentaire: _On ne va pas impunément à Corinthe_. Les courtisanes
de tous les pays et de tous les rangs abondaient dans cette opulente
cité, où l'on formait publiquement des élèves à la Prostitution dans
les temples de Vénus. Le commerce de la débauche était encore le plus
actif et le plus étendu qui se fît dans ce vaste et populeux entrepôt
du commerce de l'univers. Toutes ou presque toutes les femmes
exerçaient le métier de l'amour vénal; chaque maison équivalait à un
dictérion. Une courtisane, assise sur le port, regardait un jour les
vaisseaux qui arrivaient et guettait de nouvelles victimes; on lui
reprocha sa paresse, en lui disant qu'elle ferait bien mieux de filer
de la laine et de tramer de la toile que de se croiser ainsi les bras:
«Que parlez-vous de paresse? dit-elle; il ne m'a pas fallu beaucoup de
temps pour gagner toute la toile qui peut entrer dans la voilure de
trois navires!» Elle entendait par là, comme le remarque Strabon,
qu'elle avait obligé trois capitaines de mer à vendre leurs vaisseaux
pour la payer. Le poëte comique Eubule avait représenté, dans sa pièce
des _Cercopes_, un pauvre diable qui avouait gaiement qu'on l'avait
dépouillé de la sorte: «Je passai à Corinthe, disait-il, et je m'y
ruinai en mangeant certain légume qu'on appelle _ocime_ (courtisane ou
basilic); je fis tant de folies que j'y perdis jusqu'à ma cape.» Le
poëte jouait sur le double sens du mot _ocime_, signifiait à la
fois _courtisane_ et _basilic_, et qui rappelait ainsi, par une
allusion figurée, que cette herbe aromatique était regardée comme la
plante favorite des scorpions. Lorsque Denys le Tyran, chassé de
Syracuse, se réfugia, méprisé et misérable, à Corinthe, il voulut se
faire une égide du mépris qu'il inspirait et de la misère où il
s'enfonçait de plus en plus: il passait donc des journées entières, au
rapport de Justin, dans les tavernes et dans les dictérions, en vivant
d'_ocime_, et en se souillant de toutes les turpitudes.
Ces lubriques et infatigables reines de la Prostitution, loin d'être
originaires de Corinthe, y avaient été conduites dès l'âge le plus
tendre par des spéculateurs ou par des matrones de plaisir; elles
venaient, la plupart, de Lesbos et des autres îles de l'Asie-Mineure,
Tenedos, Abydos, Cypre, comme pour rendre hommage à la tradition qui
faisait sortir Vénus de l'écume de la mer Égée. On en tirait un grand
nombre, de Milet et de la Phénicie, qui fournissaient les plus
ardentes. Mais les plus voluptueuses, les plus expertes du moins dans
l'art de la volupté, c'étaient les Lesbiennes, tellement qu'on avait
créé en leur honneur un nouveau verbe grec emprunté à leur nom,
+lesbiazein+, qui signifiait non-seulement faire l'amour, mais
encore le faire avec art. Les Phéniciennes avaient eu également le
privilége de doter la langue grecque d'un verbe qui avait le même
sens, sinon la même portée: +phoinikizein+, faire l'amour
à la phénicienne. C'était un éloge qu'ambitionnaient les courtisanes,
quelle que fût d'ailleurs leur patrie ou celle de leur matrone. Milet
était comme la pépinière des danseuses et des joueuses de flûte,
_aulétrides_, qui servaient aux festins de la Grèce; mais Lesbos et la
Phénicie envoyaient les hétaires que Corinthe recevait dans son sein,
comme un immense gynécée où la Prostitution avait son école publique.
Homère, parmi les présents qu'Agamemnon fait offrir à Achille
(_Iliad._, IX), cite avec complaisance «sept femmes habiles dans les
beaux ouvrages, sept Lesbiennes qu'il avait choisies pour lui-même, et
qui remportèrent sur toutes les autres femmes le prix de la beauté.»
Les _beaux ouvrages_ qui caractérisaient l'habileté de ces Lesbiennes
n'étaient pas de ceux que la chaste et industrieuse Pénélope savait
faire.
Outre ces travaux mystérieux de l'amour, qui faisaient de bonne heure
l'étude assidue des courtisanes, leur éducation morale, si l'on peut
employer ici cette expression, se composait de certains préceptes
malhonnêtes qu'on pouvait appliquer à toutes les conditions de
l'hétairisme, depuis la plus vile dictériade jusqu'à la grande hétaire
de l'aristocratie. Ce n'était pas Solon, à coup sûr, qui avait rédigé
ce code général des courtisanes. On retrouve çà et là dans les
érotiques grecs les principaux enseignements que les courtisanes se
transmettaient l'une à l'autre, et qui pouvaient se diviser en trois
catégories spéciales: 1º l'art d'inspirer de l'amour; 2º l'art
de l'augmenter et de l'entretenir; 3º l'art d'en tirer le plus
d'argent possible. «Il est à propos, dit une des plus habiles du
métier, dans les Lettres d'Aristénète, il est à propos de faire
éprouver quelques difficultés aux jeunes amants, de ne leur pas
accorder tout ce qu'ils demandent. Cet artifice empêche la satiété,
soutient les désirs d'un amant pour une femme qu'il aime, et lui rend
ses faveurs toujours nouvelles. Mais il ne faut pas pousser les choses
trop loin: l'amant se lasse, s'irrite, forme d'autres projets et
d'autres liaisons; l'amour s'envole avec autant de légèreté qu'il est
venu.» Aristénète, qui, tout philosophe qu'il fût, ne dédaignait pas
de s'instruire avec les courtisanes, a formulé encore la même théorie
dans une autre lettre: «Les jouissances que l'on espère, dit-il, ont
en idée des douceurs, des charmes inexprimables; elles animent et
soutiennent toute la vivacité des désirs. Les a-t-on obtenues, on n'en
fait plus de cas.» Lucien, dans son _Discours de ceux qui se mettent
au service des grands_, approuve la tactique des hétaires qui refusent
quelque chose à leurs amants: «Ce n'est que rarement, dit-il, qu'elles
leur permettent quelques baisers, parce qu'elles savent par expérience
que la jouissance est le tombeau de l'amour; mais elles ne négligent
rien pour prolonger l'espérance et les désirs.» Voilà comment les
hétaires excitaient, ranimaient, développaient, enracinaient l'amour
qu'elles avaient fait naître. Elles n'étaient pas moins
ingénieuses à le provoquer, et les moyens qu'elles employaient à ce
manége devenaient d'autant plus raffinés, qu'elles s'adressaient à un
homme plus distingué, et qu'elles appartenaient elles-mêmes à une
classe plus élevée parmi les courtisanes.
Une hétaire, fût-elle la moins exercée, avait des manières à elle pour
attirer les hommes; ses regards, ses sourires, ses poses, ses gestes
étaient des amorces plus ou moins attractives qu'elle jetait autour
d'elle; chacune connaissait bien ce qu'il lui fallait cacher ou
montrer: tantôt elle feignait la distraction et l'indifférence, tantôt
elle était immobile et silencieuse, tantôt elle courait après sa proie
et la saisissait au passage pour ne la plus lâcher, tantôt elle
cherchait la foule et tantôt la solitude. Ses piéges changeaient de
forme et d'aspect selon la nature de gibier qu'elle se proposait de
prendre. Elles avaient toutes un rire provoquant et licencieux; qui de
loin éveillait les pensées impures en parlant aux sens, et qui de près
faisait briller des dents d'ivoire, tressaillir des lèvres de corail,
creuser des fossettes capricieuses dans les joues et frémir une gorge
d'albâtre. C'était le _cachynnus_, que saint Clément d'Alexandrie
qualifie de _rire des courtisanes_. Dans une position supérieure,
l'hétaire avait aussi des procédés de séduction plus décents et non
moins sûrs. Elle envoyait son esclave ou sa servante écrire avec du
charbon, sur les murs du Céramique, le nom de l'homme qu'elle
voulait captiver; une fois qu'elle s'était fait remarquer par lui,
elle lui adressait des bouquets qu'elle avait portés, des fruits dans
lesquels elle avait mordu; elle lui faisait savoir par message qu'elle
ne dormait plus, qu'elle ne mangeait plus, qu'elle soupirait sans
cesse. Un homme, si froid et si sévère fût-il, est rarement insensible
à un sentiment qu'il croit inspirer. «Elle courait l'embrasser quand
il arrivait, raconte Lucien dans son _Toxaris_; elle l'arrêtait quand
il voulait partir; elle faisait semblant de ne se parer que pour lui,
et savait mêler à propos les larmes, les dédains, les soupirs, parmi
les attraits de sa beauté et les charmes de sa voix et de sa lyre.»
Tels étaient les artifices qu'une hétaire bien apprise ne manquait pas
de mettre en oeuvre avec un succès presque certain. Ces artifices de
coquetterie et de mensonge, c'étaient ordinairement de vieilles
femmes, d'anciennes courtisanes qui les enseignaient aux novices
qu'elles formaient pour leur propre compte.
La célèbre Nééra avait été formée ainsi par une nommée Nicarète,
affranchie de Charisius et femme d'Hippias, cuisinier de ce Charisius.
Nicarète acheta sept petites filles: Antia, Stratole, Aristoclée,
Métanire, Phila, Isthmiade et Nééra; elle était fort habile à deviner,
dès leur plus tendre enfance, celles qui se distingueraient par leur
beauté; «elle s'entendait parfaitement à les bien élever, dit
Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra: c'était sa profession
et elle en vivait.» Ces sept esclaves, elle les appelait ses filles
pour faire croire qu'elles étaient libres, et pour tirer plus d'argent
de ceux qui voulaient avoir commerce avec elles; elle vendit cinq ou
six fois la virginité de chacune, et ensuite elle les vendit
elles-mêmes. Mais ces esclaves avaient reçu de si belles leçons,
qu'elles ne tardèrent pas à se racheter de leurs deniers, et à
continuer à leur profit le métier de courtisane. Les faveurs d'une
fille libre se payaient plus cher que celles d'une esclave ou d'une
affranchie. Le prix était encore plus élevé si l'hétaire se donnait
pour une femme mariée, quoique l'adultère fût puni de mort par la loi.
Mais cette loi ne s'appliquait presque jamais: le coupable était remis
seulement à la discrétion de l'époux outragé, qui se contentait le
plus souvent de lui faire donner les étrivières. La mort se compensait
ordinairement par une somme d'argent que payait à titre d'indemnité et
de rançon l'adultère, contraint de se soustraire de la sorte à un
supplice aussi douloureux que ridicule, car s'il ne se rachetait pas,
l'époux le livrait à la merci des esclaves, qui le fouettaient
cruellement, et qui lui enfonçaient un énorme radis noir dans le
derrière. Telle était, suivant Athénée, la punition de l'adultère,
punition dont les Orientaux ont conservé quelque chose dans le
supplice du pal. Il arrivait souvent qu'on mettait à contribution la
crainte du radis noir, en faisant accroire à certaines dupes
qu'elles avaient encouru ce châtiment en commettant un adultère sans
le savoir. Rien n'était plus aisé que de supposer un mari en fureur,
après avoir supposé une femme mariée surprise en flagrant délit: «Ah!
Vénus, déesse adorable, s'écrie le poëte Anaxilas, comment s'exposer à
se jeter dans leurs bras, lorsqu'on songe aux lois de Dracon! comment
oser même imprimer un baiser sur leurs lèvres!» Il paraîtrait pourtant
qu'en dépit des lois de Dracon, il y avait des femmes mariées qui
exerçaient à l'insu de leurs maris la profession d'hétaire. Mégare,
dans une lettre à sa compagne Bacchis, lettre que le rhéteur Alciphron
n'a pas eu la pudeur de déchirer, dit positivement que Philumène,
quoique nouvellement mariée, se trouvait dans une partie de débauche
où se produisirent les excès les plus honteux: «Elle avait trouvé le
secret d'y venir, dit-elle, en plongeant son cher époux dans le
sommeil le plus profond,» à l'aide d'un philtre.
Ces philtres soporifiques, de même que les philtres amoureux, avaient
cours surtout parmi les courtisanes et les débauchés, dont l'amour
faisait l'unique occupation. C'étaient, comme nous l'avons dit, de
vieilles femmes qui vendaient les philtres ou qui les préparaient. La
préparation de ces philtres passait pour une oeuvre magique, et ces
vieilles qui en avaient le secret, le tenaient généralement des
magiciennes de Thessalie ou de Phrygie. Théocrite et Lucien nous
ont révélé quelques-unes des cérémonies mystérieuses qui
accompagnaient la composition d'un philtre, et Lucien nous fait
connaître plus particulièrement le fréquent usage qu'en faisaient les
courtisanes, soit pour être aimées, soit pour être haïes. Abandonnée
par son amant qui lui préfère Gorgone, Thaïs attribue cette infidélité
aux philtres que sait préparer la mère de Gorgone: «Elle connaît,
dit-elle, les secrets de tous les enchantements de la Thessalie; la
lune descend à sa voix. On l'a vue voltiger dans les airs au milieu de
la nuit.» Voilà le charme qui aveugle le pauvre infidèle, au point de
lui cacher les rides et la laideur du monstre qu'il n'aime que par un
effet magique. Mélisse, pour ravoir son amant Charinus, que Symmique
lui a enlevé, demande à Bacchis de lui amener une magicienne, dont la
puissance fasse aimer une femme que l'on déteste, et haïr une femme
que l'on aime: «Je connais, ma chère, répond Bacchis touchée de la
douleur de sa compagne, une magicienne de Syrie qui fera bien ton
affaire. C'est elle qui au bout de quatre mois m'a réconciliée avec
Phanias: un charme magique l'a ramené à mes pieds, lorsque je
désespérais de le revoir. --Et qu'exige la vieille? demande Mélisse,
t'en souvient-il? --Son art n'est point à grand prix, Mélisse. On lui
donne une drachme et un pain; on y joint sept oboles, du sel, des
parfums, une torche, une coupe pleine de breuvage, qu'elle seule doit
vider. Il faudrait aussi quelque objet qui vînt de ton amant, un
vêtement, sa chaussure, des cheveux ou quelque chose de
semblable. --Une de ses chaussures m'est restée! --Cette femme suspend
le tout à une baguette, le purifie dans les vapeurs qu'exhale le
parfum, et jette du sel dans le feu. Elle prononce alors les deux
noms. Tirant ensuite une boule de son sein, elle la fera tourner et
récitera avec rapidité son enchantement composé de plusieurs mots
barbares, qui font frémir.» Il y avait plusieurs espèces de philtres:
ceux qui faisaient aimer, ceux qui faisaient haïr, ceux qui rendaient
les hommes impuissants et les femmes stériles, ceux enfin qui
causaient la mort. L'usage de ces philtres était plus ou moins
dangereux, car plusieurs renfermaient de véritables poisons, et
cependant les hétaires y avaient sans cesse recours au gré de leurs
desseins ou de leurs passions. Aristote raconte qu'une femme ayant
fait prendre un philtre à un homme qui en mourut, l'aréopage, devant
qui cette femme fut accusée, ne la condamna pas, par cette raison
qu'elle avait eu l'intention, non de faire mourir son amant, mais de
ranimer un amour éteint: l'intention expiait l'homicide. Au reste, si
l'on vendait des philtres chez les courtisanes, on vendait aussi des
préservatifs qui en arrêtaient les effets; ainsi, selon Dioscoride, la
racine de cyclamen, pilée et mise en pastilles, passait pour
souveraine contre les philtres les plus redoutables.
Voulait-on réduire un homme à l'impuissance, une femme à la
stérilité, on leur versait du vin dans lequel on avait étouffé un
surmulet. Voulait-on faire revenir un amant infidèle, on pétrissait un
gâteau avec de la farine sans levain, et on laissait consumer ce
gâteau dans un feu allumé avec des branches de thym et de laurier.
Pour changer l'amour en haine, on épiait celui ou celle que l'on se
proposait de faire haïr, on observait les traces des pas de cette
personne, et, sans qu'elle s'en aperçût, on posait le pied droit là où
elle avait posé le pied gauche, et le pied gauche là où elle avait
posé le pied droit, en disant tout bas: «Je marche sur toi, je suis
au-dessus de toi.» La magicienne, lorsqu'elle faisait tourner la boule
magique dans une incantation, prononçait ces paroles: «Comme le globe
d'airain roule sous les auspices de Vénus, puisse ainsi mon amant se
rouler sur le seuil de ma porte!» Quelquefois elle jetait dans le
brasier magique une image de cire, à laquelle était attaché le nom de
l'homme ou de la femme qu'on vouait aux ardeurs de l'amour: «Ainsi que
je fais fondre cette cire sous les auspices du dieu que j'invoque,
murmurait l'incantatrice, ainsi fondra d'amour le coeur glacé que je
veux enflammer.» C'étaient là des enchantements solennels, accompagnés
de sacrifices mystérieux et de pratiques secrètes. Mais, d'ordinaire,
on se contentait d'un breuvage ou d'un onguent, dans la composition
duquel entraient certaines herbes ou certaines drogues narcotiques,
réfrigérantes, spasmodiques ou aphrodisiaques. «L'usage du
philtre est très-hasardeux, écrivait Myrrhine à Nicippe; souvent même
il est funeste à celui qui le prend. Mais qu'importe! il faut que
Dyphile vive pour m'aimer ou qu'il meure en aimant Thessala.» Les
courtisanes, dans leurs préoccupations d'amour, de fortune, d'ambition
ou de vengeance, consultaient souvent aussi les Thessaliennes pour
connaître l'avenir, pour apprendre l'issue d'une aventure commencée,
pour pénétrer dans les ténèbres de la destinée. Glycère, dans une
lettre au poëte Ménandre, parle d'une femme de Phrygie qui «sait
deviner, par le moyen de certaines cordes de jonc qu'elle étend
pendant la nuit: à leur mouvement, elle est instruite de la volonté
des dieux aussi clairement que s'ils lui apparaissaient eux-mêmes.»
Cette opération magique devait être précédée de diverses purifications
et de sacrifices où l'on se servait d'encens mâle, de pastilles
oblongues de styrax, de gâteaux faits au clair de lune et de feuilles
de pourpier sauvage. On avait recours à ces charmes pour savoir des
nouvelles d'une maîtresse absente ou d'un amant éloigné. Quant aux
philtres composés pour donner de l'amour, ils étaient si puissants et
si terribles, que leur emploi modéré produisait les fureurs des
Ménades et des Corybantes, et que l'abus de ces excitants amoureux
causait la folie ou la mort.
Les hétaires entre elles avaient des jalousies, des ressentiments, des
haines, qui les portaient souvent à des vengeances de cette
espèce. C'était à qui, par exemple, enlèverait un amant riche et beau
à celle qui le possédait, et cette guerre de rivalités féminines
empruntait tous les moyens les moins honnêtes pour en venir à un
triomphe de vanité ou d'avarice. Ces femmes ne songeaient qu'à
s'enrichir et à se satisfaire aux dépens l'une de l'autre; elles
étaient éternellement rivales et souvent ennemies implacables. Quand
Gorgone, qui feignait d'être l'amie de Glycère, lui a enlevé son
amant, Thaïs console celle-ci en disant: «C'est là un tour que nous
nous jouons assez souvent, nous autres courtisanes.» Puis, elle
conclut en ces termes: «Gorgone le plumera comme tu l'as plumé, et
comme tu en plumeras un autre.» La traduction de Perrot d'Ablancourt
est ici plus expressive que le texte grec de Lucien, qui se borne à
dire: «Tu retrouveras une autre proie.» Malgré le tort qu'elles se
faisaient à qui mieux, les hétaires n'en restaient pas moins amies, ou
plutôt elles ne se brouillaient pas par politique. Il y avait un
esprit de corps, un intérêt commun qui les liait ensemble, et qui les
rapprochait bientôt lorsqu'elles s'étaient désunies un moment. Elles
ne s'en détestaient que davantage au fond du coeur, nonobstant les
sourires, les caresses et les flatteries réciproques. Mais en
revanche, quand elles s'aimaient, elles s'aimaient à la rage, et rien
n'était plus fréquent que l'amour lesbien des courtisanes. Cet amour,
que la Grèce ne flétrissait pas d'une éclatante réprobation, n'avait
pas à craindre non plus le châtiment des lois ni les anathèmes de
la religion. C'était dans les dictérions, c'était chez les hétaires
enfermées, que ce _contre-amour_ (+anteros+) régnait avec tous
ses emportements. Une courtisane, qui avait ce goût contre nature
(+tribas+), n'inspirait que de l'horreur aux hommes, mais elle
leur cachait soigneusement un vice qui ne trouvait que trop
d'indulgence parmi ses compagnes. On attribuait à Sapho les scandaleux
développements que l'amour lesbien avait pris, et les théories
philosophiques sur lesquelles il s'était établi comme un culte fondé
sur un dogme. Sapho fut punie d'avoir méprisé les hommes, par l'amour
que Phaon lui inspira sans le partager; mais le mal que Sapho avait
fait par ses doctrines et par son exemple se propagea dans les
moeurs grecques, infecta toutes les classes des hétaires, et pénétra
jusqu'au gynécée des pudiques vierges et des matrones vénérables.
Nous ne dirons rien de plus que ce que dit Lucien sur ce sujet
délicat, et nous choisirons seulement la traduction la plus décente.
Le dialogue de Cléonarium et de Lééna est comme un tableau fait
d'après nature par un des peintres de courtisanes d'Athènes:
«CLÉONARIUM. Belle nouvelle, Lééna! On dit que tu es devenue l'amante
de la riche Mégilla, que vous êtes unies, et que..... Je ne sais
qu'est ceci? Tu rougis? Serait-il vrai? --LÉÉNA. Il est vrai, j'en suis
honteuse... C'est une chose étrange! --CLÉONARIUM. Eh! comment? par
Cérès! et que prétend notre sexe? et que faites-vous donc? où
conduit cet hymen? Ah!... tu n'es pas mon amie, si tu me tais ce
mystère. --LÉÉNA. Je t'aime autant qu'une autre, mais Mégilla tient
vraiment de l'homme. --CLÉONARIUM. Je ne comprends pas. Serait-ce une
tribade? On dit que Lesbos est remplie de ces femmes qui, se refusant
au commerce des hommes, prennent la place de ceux-ci auprès des
femmes. --LÉÉNA. C'est quelque chose de semblable. --CLÉONARIUM.
Raconte-moi donc, Lééna, comment tu as été amenée à écouter sa
passion, à la partager, à la satisfaire? --LÉÉNA. Mégilla et Démonasse,
riches Corinthiennes, éprises des mêmes goûts, se livraient à une
orgie. J'y fus conduite pour chanter en m'accompagnant de la lyre. Les
chants et la nuit se prolongent: il était l'heure du repos; elles
étaient ivres. Alors, Mégilla: «Lééna, il est temps de dormir, viens
coucher ici entre nous!» --CLÉONARIUM. As-tu accepté?...
Ensuite? --LÉÉNA. Elles me donnèrent d'abord des baisers mâles,
non-seulement en joignant leurs lèvres aux miennes, mais bouche
entr'ouverte. Je me sentis étreindre dans leurs bras: elles
caressaient mon sein; Démonasse mordait en me baisant. Pour moi, je ne
savais où tout cela devait aboutir. Enfin, Mégilla, échauffée, rejette
sa coiffure en arrière et me presse, me menace comme un athlète,
jeune, robuste et me... Je m'émeus. Mais elle: «Eh bien! Lééna, as-tu
vu un plus beau garçon? --Un garçon, Mégilla? je n'en vois point
ici. --Cesse de me regarder comme une femme, je m'appelle
aujourd'hui Mégillus, j'ai épousé Démonasse.» Je me pris à rire:
«J'ignorais, beau Mégillus, lui dis-je, que vous fussiez ici comme
Achille au milieu des vierges de Scyros. Rien ne vous manque sans
doute de ce qui caractérise un jeune héros, et Démonasse l'a
éprouvé. --A peu près, Lééna, et cette sorte de jouissance a aussi ses
douceurs. --Vous êtes donc de ces hermaphrodites à double organe...
(Que j'étais simple, Cléonarium!) --Non, je suis mâle de tout
point. --Cela me remet en mémoire ce conte d'une aulétride béotienne:
une femme de Thèbes fut changée en homme et cet homme devint par la
suite un devin célèbre nommé Tyrésias. Pareil accident vous serait-il
arrivé? --Nullement, Lééna, je suis semblable à vous, mais je me sens
la passion effrénée et les désirs brûlants de l'homme. --Le désir?...
Est-ce tout? --Daigne te prêter à mes transports, Lééna, tu verras que
mes caresses sont viriles; j'ai même quelque chose de mâle: daigne te
prêter, tu sentiras.» Elle me supplia longtemps, me fit présent d'un
collier précieux, d'un vêtement diaphane. Je me prêtai à ses
transports; elle m'embrassait alors comme un homme: elle se croyait
tel, me baisait, s'agitait et succombait sous le poids de la
volupté. --CLÉONARIUM. Et quelles étaient, Lééna, tes sensations? Où?
Comment? --LÉÉNA. Ne me demande pas le reste. Véritable turpitude!.....
Par Uranie! je ne le révèlerai point.»