SOMMAIRE. --Auteurs grecs qui ont composé des _Traités_ sur les
hétaires. --_Histoire des Courtisanes illustres_, par Callistrate.
--Les _Déipnosophistes_ d'Athénée. --Aristophane de Byzance,
Apollodore, Ammonius, Antiphane, Gorgias. --La _Thalatta_ de
Dioclès. --La _Corianno_ d'Hérécrate. --La _Thaïs_ de Ménandre.
--La _Clepsydre_ d'Eubule. --Les cent trente-cinq hétaires en
réputation à Athènes. --Classification des courtisanes par
Athénée. --Dictériades libres. --Les _Louves_. --Description d'un
dictérion, d'après Xénarque et Eubule. --Prix courants des lieux
de débauche. --Occupation des Dictériades. --Le _pornoboscéion_ ou
maître d'un dictérion. --Les vieilles courtisanes ou _matrones_.
--Leur science pour débaucher les jeunes filles. --Éloge des
femmes de plaisir, par Athénée. --Les dictérions lieux d'asile.
--Salaires divers des hétaires de bas étage et des dictériades
libres. --Phryné de Thespies. --La _Chassieuse_. --Laïs. --Le
villageois Anicet et l'avare Phébiane. --Cupidité des courtisanes.
--Le pêcheur Thallassion. --Origine des surnoms de quelques
dictériades. --Les _Sphinx_. --L'_Abîme_ et la _Pouilleuse_. --La
_Ravaudeuse_, la _Pêcheuse_ et la _Poulette_. --L'_Arcadien_ et le
_Jardinier_. --L'_Ivrognesse_, la _Lanterne_, la _Corneille_, la
_Truie_, la _Chèvre_, la _Clepsydre_, etc., etc.
Il y avait une telle distance sociale entre la condition d'une
dictériade et celle d'une hétaire, que la première, reléguée dans la
catégorie des esclaves, des affranchies et des étrangères, traînait
dans l'obscurité de la débauche une existence sans nom, tandis que la
seconde, quoique privée du rang et du titre de citoyenne, vivait au
milieu des hommes les plus éminents et les plus lettrés de la Grèce.
On peut donc supposer que les écrivains, poëtes ou moralistes, qui
composèrent des traités volumineux sur les courtisanes de leur temps,
n'avaient pas daigné s'occuper des dictériades, à l'exception de
quelques-unes, que la singularité de leur caractère et de leurs
moeurs signalait davantage à l'attention des curieux d'anecdotes
érotiques. Ces anecdotes faisaient l'entretien favori des libertins
d'Athènes: aussi, plusieurs auteurs s'étaient-ils empressés de les
recueillir en corps d'ouvrage; par malheur, il ne nous est resté de
ces recueils consacrés à l'histoire de la Prostitution, que des
lambeaux isolés et des traits épars, qu'Athénée a cousus l'un à
l'autre dans le livre XII de ses _Déipnosophistes_. Nous n'aurions
rien trouvé sans doute de particulier aux dictériades dans les écrits
qu'Aristophane, Apollodore, Ammonius, Antiphane et Gorgias avaient
composés, en différents genres littéraires, sur les courtisanes
d'Athènes. C'étaient les hétaires, et encore les plus fameuses, qui se
chargeaient de fournir des matériaux à ces compilations
pornographiques. Callistrate avait rédigé l'_Histoire des courtisanes_
aussi sérieusement que Plutarque les Vies des hommes illustres;
Machon avait rassemblé les bons mots des hétaires en renom; beaucoup
de poëtes comiques avaient mis en scène les désordres de ces femmes
plus galantes que publiques: Dioclès, dans sa _Thalatta_, Hérécrate
dans sa _Corianno_, Ménandre dans sa _Thaïs_, Eubule dans sa
_Clepsydre_. Mais eussions-nous encore ces nombreux opuscules
qu'Athénée nous fait seulement regretter, nous ne serions pas mieux
instruits au sujet des dictériades, qui se succédaient dans leur
hideux métier, sans laisser de traces personnelles de leur infamie.
Celles-là même, qui avaient mérité d'être renommées à cause de leurs
vices et de leurs aventures, n'éveillaient qu'un souvenir de mépris
dans la mémoire des hommes.
Aristophane de Byzance, Apollodore et Gorgias ne comptaient guère que
cent trente-cinq hétaires qui avaient été en réputation à Athènes et
dont les faits et gestes pouvaient passer à la postérité; mais ce
petit nombre de célébrités ne faisait que mieux ressortir la multitude
de femmes qui desservaient la Prostitution à Athènes, et qui se
piquaient peu d'acquérir l'honneur d'être citées dans l'histoire
pourvu qu'elles eussent la honte d'amasser de la fortune. Il y eut
dans Athènes une si grande quantité de courtisanes au dire d'Athénée,
qu'aucune ville, si peuplée qu'elle fût, n'en produisit jamais autant.
Athénée, en généralisant ainsi, comprenait dans cette quantité les
dictériades aussi bien que les hétaires et les joueuses de flûte.
Athénée, cependant, a soin de distinguer entre elles ces trois espèces
de femmes de plaisir, et même il semble diviser les dictériades en
deux classes, l'une dont il fait le dernier ordre des hétaires
+meta hetairôn+ et l'autre dont il peuple les mauvais lieux +tas
epi tôn oidêmatôn+. Nous sommes disposé à conclure, de ces nuances
dans les désignations, que les dictériades, qui prêtaient leur aide
stipendiée aux maisons de débauche, et qui se mettaient à louage dans
ces établissements publics, n'étaient pas les mêmes que celles qui se
vendaient pour leur propre compte et qui se prostituaient dans les
cabarets, chez les barbiers, sous les portiques, dans les champs et
autour des tombeaux. Ces bacchantes populaires, qu'on voyait errer le
soir dans les endroits écartés, avaient été surnommées _louves_, soit
parce qu'elles allaient cherchant leur proie dans les ténèbres, comme
les louves affamées, soit parce qu'elles annonçaient leur présence et
leur état de disponibilité par des cris de bête fauve. C'est là du
moins l'étymologie que Denys d'Halicarnasse regarde comme la plus
naturelle.
Les dictériades enfermées étaient presque toujours des étrangères, des
esclaves achetées partout aux frais d'un spéculateur; les dictériades
libres, au contraire, étaient plutôt des Grecques que le vice, la
paresse ou la misère avaient fait tomber à ce degré d'avilissement et
qui cachaient encore avec un reste de pudeur le métier dégradant dont
elles vivaient. Ces malheureuses, dont le hasard seul protégeait les
amours sublunaires, ne rencontraient guère dans leurs quêtes
nocturnes que des matelots, des affranchis et des vagabonds, non moins
méprisables qu'elles. On devine assez qu'elles essayaient de se
soustraire aussi longtemps que possible à l'affront du costume fleuri
et de la perruque blonde, qui les eussent stigmatisées du nom de
courtisanes. Elles n'avaient que faire d'ailleurs d'un signe extérieur
pour appeler les chalands, puisqu'elles ne se montraient pas et
qu'elles hurlaient dans l'ombre, où il fallait les aller chercher à
tâtons. Peu importait donc à la nature de leur commerce, qu'elles
fussent jeunes ou vieilles, laides ou belles, bien parées ou mal
mises; la nuit couvrait tout, et le chaland à moitié ivre ne demandait
pas à y voir plus clair. Dans les dictérions, au contraire, sur
lesquels s'exerçait une sorte de police municipale, rien n'était
refusé au regard, et l'on étalait même avec complaisance tout ce qui
pouvait recommander plus particulièrement les habitantes du lieu.
Xénarque, dans son _Pentathle_, et Eubule, dans son _Pannychis_, nous
représentent ces femmes nues, qui se tenaient debout, rangées à la
file dans le sanctuaire de la débauche, et qui n'avaient pour tout
vêtement que de longs voiles transparents, où l'oeil ne rencontrait
pas d'obstacle. Quelques-unes, par un raffinement de lubricité,
avaient le visage voilé, le sein emprisonné dans un fin tissu qui en
modelait la forme, et le reste du corps à découvert. Eubule les
compare à ces nymphes que l'Éridan voit se jouer dans ses ondes
pures. Ce n'était pas le soir, mais le jour, en plein soleil (_in
aprico stantes_), que les dictérions mettaient en évidence tous leurs
trésors impudiques. Cet étalage de nudités servait d'enseigne aux
maisons de débauche encore mieux que le phallus peint ou sculpté qui
en décorait la porte; mais, selon d'autres archéologues, on ne voyait
ces spectacles voluptueux que dans la cour intérieure.
Il y eut sans doute des dictérions plus ou moins crapuleux à Athènes,
surtout lorsque la Prostitution fut mise en ferme; mais, dans l'origine,
l'égalité la plus républicaine régnait dans ces établissements
administrés aux frais de l'État. Le prix était uniforme pour tous les
visiteurs, et ce prix ne s'élevait pas très-haut. Philémon, dans ses
_Adelphes_, le fait monter seulement à une obole, ce qui équivaudrait à
trois sous et demi de notre monnaie. «Solon a donc acheté des femmes,
dit Philémon, et les a placées dans des lieux, où pourvues de tout ce
qui leur est nécessaire, elles deviennent communes à tous ceux qui en
veulent. Les voici dans la simple nature, vous dit-on: pas de surprise,
voyez tout! N'avez vous pas de quoi vous féliciter? La porte va
s'ouvrir, si vous voulez: il ne faut qu'une obole. Allons, entrez, on ne
fera point de façons, point de minauderies, on ne se sauvera pas: celle
que vous aurez choisie vous recevra dans ses bras, quand vous voudrez et
comme vous voudrez.» Eubule composait ses comédies grecques, dont nous
n'avons que des fragments, 370 ans avant Jésus-Christ, et, de son temps,
le prix d'entrée n'était pas encore fort élevé dans les dictérions; de
plus, malgré le bon marché, on n'avait aucun risque à courir, comme si
la prévoyance de Solon eut joint un dispensaire à sa fondation: «C'est
de ces belles filles, dit Eubule, que tu peux acheter du plaisir pour
quelques écus, et cela sans le moindre danger.» (_A quibus tuto ac sine
periculo licet tibi paucalis nummis voluptatem emere_; mais la
traduction latine n'en dit pas autant que le grec.) Nous ne savons donc
rien de plus précis sur les prix courants des mauvais lieux d'Athènes,
et nous pouvons présumer que ces prix ont souvent varié en raison de la
taxe que le sénat imposait aux fermiers des dictérions. Ces mauvais
lieux, d'ailleurs, n'étaient pas seulement fréquentés par des matelots
et des marchands que la marine commerçante de tous les pays amenait au
Pirée: les citoyens les plus distingués, lorsqu'ils étaient ivres, ou
bien quand le démon du libertinage s'emparait d'eux ne craignaient pas
de se glisser, le manteau sur le visage, dans les maisons de tolérance
fondées par Solon. La porte de ces maisons restait ouverte jour et nuit;
elle n'était pas gardée, comme les autres, par un chien enchaîné sous le
vestibule; un rideau de laine aux couleurs éclatantes empêchait les
passants de plonger leurs regards indiscrets dans la cour environnée de
portiques ouverts, sous lesquels attendaient les femmes, debout,
assises ou couchées, occupées à polir leurs ongles, à lisser leurs
cheveux, à se farder, à s'épiler, à se parfumer, à dissimuler leurs
défauts physiques et à mettre en relief leurs beautés les plus secrètes.
Ordinairement, une vieille Thessalienne, qui était un peu sorcière et
qui vendait des philtres ou des parfums, se tenait accroupie derrière le
rideau, et avait mission d'introduire les visiteurs, après s'être
informée de leurs goûts et de leurs offres.
[Illustration: DICTÉRION GREC]
Il ne paraît pas que le nombre des dictérions fût restreint par les
lois de Solon et de l'aréopage. L'industrie particulière avait le
droit de créer, du moins hors la ville, des établissements de cette
espèce, et de les organiser au gré de l'entrepreneur, pourvu que la
taxe fût exactement payée au fisc, et cette taxe devait être, selon
toute probabilité, fixe et payable par tête de dictériade. On ne
trouve pas de renseignement qui fasse soupçonner qu'elle pût être
proportionnelle et progressive. Un dictérion en vogue produisait de
beaux revenus à son propriétaire; celui-ci ne pouvait être qu'un
étranger, mais souvent un citoyen d'Athènes, possédé de l'amour du
gain, consacrait son argent à cette vilaine spéculation, et
s'enrichissait du produit de la débauche publique, en exploitant sous
un faux nom une boutique de Prostitution. Les poëtes comiques
signalent ainsi au mépris des honnêtes gens les avides et lâches
complaisances de ceux qui louaient leurs maisons à des collèges de
dictériades; on appelait _pornoboscéion_ le maître d'un mauvais lieu.
La concurrence multiplia les entreprises de ce genre, et les vieilles
courtisanes, qui ne gagnaient plus rien par elles-mêmes, songèrent
bientôt à utiliser au moins leur expérience. Ce fut alors d'étranges
écoles qui se formèrent dans les faubourgs d'Athènes: on y enseignait
ouvertement l'art et les secrets de la Prostitution, sans que les
magistrats eussent à intervenir pour la répression de ces désordres.
Les maîtresses de ces écoles impures enrôlaient à leur solde les
malheureuses qu'elles avaient parfois débauchées, et l'éducation qu'on
donnait à ces écolières motivait le titre de _matrones_ que
s'attribuaient effrontément leurs perverses directrices. Alexis, dans
une comédie intitulée _Isostasion_, dont Athénée nous a conservé
quelques fragments, a fait un tableau pittoresque des artifices que
les matrones employaient pour métamorphoser leurs élèves: Elles
prennent chez elles des jeunes filles qui ne sont pas encore au fait
du métier, et bientôt elles les transforment au point de leur changer
les sentiments, et même jusqu'à la figure et la taille. Une novice
est-elle petite, on coud une épaisse semelle de liège dans sa
chaussure. Est-elle trop grande, on lui fait porter une chaussure
très-mince, et on lui apprend à renfoncer la tête dans les épaules en
marchant, ce qui diminue un peu sa taille. N'a-t-elle point assez de
hanches, on lui applique par-dessus une garniture qui les relève,
de sorte que ceux qui la voient ainsi, ne peuvent s'empêcher de dire:
«Ma foi! voilà une jolie croupe!» A-t-elle un gros ventre; moyennant
des buscs, qui font l'effet de ces machines qu'on emploie dans les
représentations scéniques, on lui renfonce le ventre. Si elle a les
cheveux roux, on les lui noircit avec de la suie; les a-t-elle noirs,
on les lui blanchit avec de la céruse; a-t-elle le teint trop blanc,
on le colore avec du poederote. Mais a-t-elle quelque beauté
particulière en certain endroit du corps, on étale au grand jour ces
charmes naturels. Si elle a une belle denture, on la force de rire,
afin que les spectateurs aperçoivent combien la bouche est belle; et
si elle n'aime pas à rire, on la tient toute la journée au logis,
ayant un brin de myrte entre les lèvres, comme les cuisiniers en ont
ordinairement lorsqu'il vendent leur têtes de chèvres au marché, de
sorte qu'elle est enfin obligée de montrer son râtelier, bon gré,
malgré.» Les matrones excellaient dans ces raffinements de coquetterie
et de toilette, qui avaient pour but d'éveiller les désirs, et la
curiosité de leurs clients; elles ne se bornaient pas, dans leur art,
à satisfaire seulement les yeux, elles enseignaient à leurs écolières
tout ce que la volupté a pu inventer de plus ingénieux, de plus
bizarre et de plus infâme. Aussi, Athénée, qui n'en parle peut-être
que par ouï-dire, fait un éloge formel de ces femmes de plaisir, en
ces termes: «Tu seras content des femmes qui travaillent dans les
dictérions.» (+Tas epi tôn oikêmatôn aspazesthai.+)
Les dictérions, de quelque nature qu'ils fussent, jouissaient d'un
privilége d'inviolabilité; on les considérait comme des lieux d'asile,
où le citoyen se trouvait sous la protection de l'hospitalité
publique. Personne n'avait le droit d'y pénétrer pour commettre un
acte de violence. Les débiteurs y étaient à l'abri de leurs
créanciers, et la loi élevait une espèce de barrière morale entre la
vie civile et cette vie secrète qui commençait à l'entrée du
dictérion. Une femme mariée n'aurait pu pénétrer dans ces retraites
inviolables, pour y chercher son mari; un père n'avait pas le droit
d'y venir surprendre son fils. Une fois que l'hôte du dictérion avait
passé le seuil de ce mystérieux repaire, il devenait en quelque sorte
sacré, et il perdait, pour tout le temps qu'il passait dans ce
lieu-là, son caractère individuel, son nom, sa personnalité. «La loi
ne permet pas, dit Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, de
surprendre quelqu'un en adultère auprès des femmes qui sont dans un
lieu de Prostitution, ou qui s'établissent pour faire le même trafic
dans la place publique.» Cependant les prostituées étaient des
étrangères, des esclaves, des affranchies; ce n'étaient donc pas elles
que la loi épargnait et semblait respecter, c'étaient les citoyens qui
venaient, en vertu d'un contrat tacite, sous la sauvegarde de la loi,
accomplir un acte dont ils n'avaient à répondre que vis-à-vis
d'eux-mêmes. Il est permis de supposer que le plaisir, en Grèce,
faisait partie de la religion et du culte; c'est pourquoi Solon avait
placé le temple de Vénus-Pandemos à côté du premier dictérion
d'Athènes, afin que la déesse pût surveiller à la fois ce qui se
passait dans l'un et dans l'autre. Suivant les idées des adorateurs
fervents de Vénus, l'homme lui était consacré, tant qu'il se livrait
aux pratiques de ce culte, qui était le même dans les temples et les
dictérions.
Les auteurs anciens nous fournissent beaucoup plus de détails sur les
dictériades non enfermées, et sur les hétaires subalternes qui
exerçaient la Prostitution errante, ou qui l'installaient
audacieusement dans leur propre demeure. Non-seulement nous savons
quels étaient les prix variés de leurs faveurs, les habitudes
ordinaires de leurs amours, les diverses faces de leur existence
dissolue, mais même nous connaissons leurs surnoms et l'origine de ces
surnoms qui caractérisent, avec trop de liberté peut-être, leurs
moeurs intimes. Le salaire des dictériades libres et des hétaires de
bas étage n'avait rien de fixe ni même de gradué, selon la beauté et
les mérites de chacune. Ce salaire ne se payait pas toujours en
monnaie d'argent ou d'or: il prenait même plus volontiers la forme
d'un présent que la prostituée exigeait avant de se donner, et
quelquefois après s'être donnée. C'était d'ailleurs l'importance du
salaire qui établissait tout d'abord le rang que la courtisane
s'attribuait dans la corporation des hétaires; mais la véritable
distinction que ces femmes pouvaient revendiquer entre elles, et que
les hommes de leur commerce ordinaire se chargeaient de leur
attribuer, c'était plutôt leur cortége d'esprit, de talents et de
science. Celles qui vivaient dans les cabarets, parmi les matelots
ivres et les pêcheurs aux poitrines velues, n'auraient pas été
bienvenues à demander de grosses sommes; les unes se contentaient d'un
panier de poisson; les autres, d'une amphore de vin; elles avaient
aussi des caprices, et tel jour elles se prostituaient gratis, en
l'honneur de Vénus, pour se faire payer double le lendemain. Les
courtisanes de Lucien nous initient à toutes ces variantes de salaire,
qu'elles exigeaient parfois d'un ton impérieux, et que parfois aussi
elles sollicitaient de l'air le plus humble. «A-t-on jamais vu,
s'écrie avec indignation une de ces hétaires de rencontre, prendre
avec soi une courtisane pendant toute une nuit et lui donner cinq
drachmes (environ 5 francs) de récompense!» Une autre de ces hétaires,
Chariclée, était si complaisante et si facile, qu'elle accordait tout
et ne demandait rien. Lucien déclare, dans son _Toxaris_, qu'on ne vit
jamais fille de si bonne composition.
Quand les hétaires des cabarets du Pirée voulaient plaire et arracher
quelque présent, elles prenaient les airs les plus caressants, la voix
la plus mielleuse, la pose la plus agaçante: «Êtes-vous âgé? dit
Xénarque dans son _Pentathle_ cité par Athénée, elles vous appelleront
_papa_; êtes-vous jeune? elles vous appelleront _petit frère_.» Il
faut voir les conseils que la vieille courtisane donne à sa fille,
dans Lucien: «Tu es fidèle à Chéréas et tu ne reçois pas d'autre
homme; tu as refusé deux mines du laboureur d'Acharnès, une mine
d'Antiphon,» etc. Or, une mine représente cent francs de notre
monnaie, et l'on ne sait si l'on doit plus s'étonner de la générosité
du laboureur d'Acharnès que de la fidélité de cette hétaire à son
amant Chéréas. Machon, qui avait colligé avec soin les bons mots des
courtisanes, nous raconte que Moerichus marchandait Phryné de
Thespies, qui finit par se contenter d'une mine, c'est-à-dire de cent
francs: «C'est beaucoup! lui dit Moerichus; ces jours derniers, tu
n'as pris que deux statères d'or (environ quarante francs) à un
étranger? --Eh bien! lui répond vivement Phryné, attends que je sois en
bonne humeur, je ne te demanderai rien de plus.» Gorgias, dans son
ouvrage sur les courtisanes d'Athènes, avait mentionné une hétaire du
dernier ordre, nommée _Lemen_, c'est-à-dire Chassie ou Chassieuse, qui
était maîtresse de l'orateur Ithatoclès, et qui se prostituait
cependant à tout venant pour deux drachmes, environ quarante sous de
notre temps, ce qui la fit surnommer _Didrachma_ et _Parorama_. Enfin,
si l'on en croit Athénée, Laïs devenue vieille et forcée de continuer
son métier en modifiant le taux de ses charmes usés, ne recevait
plus qu'un statère d'or ou vingt francs, des rares visiteurs qui
voulaient savoir à quel point de dégradation avait pu tomber la beauté
d'une hétaire célèbre. C'était là, en général, la destinée des
courtisanes: après s'être élevées au plus haut degré de la fortune et
de la réputation d'hétaire, après avoir vu à leurs pieds des poëtes,
des généraux et même des rois, elles redescendaient rapidement les
échelons de cette prospérité factice, et elles arrivaient avec l'âge
au mépris, à l'abandon et à l'oubli. Le dictérion ouvrait alors un
refuge à ces ruines de la beauté et de l'amour. C'est ainsi qu'on vit
finir Glycère, qui avait été aimée par le poëte Ménandre. Heureuses
celles qui avaient amassé de quoi se faire une vieillesse indépendante
et tranquille, heureuses celles qui, comme Scione, Hippaphésis,
Théoclée, Psamoethe, Lagisque, Anthée et Philyre renonçaient au
métier d'hétaire avant que le métier leur eût dit adieu! Lysias, dans
son discours contre Laïs, félicitait hautement ces hétaires d'avoir
essayé, jeunes encore, de devenir d'honnêtes femmes.
Les courtisanes qui ne s'étaient pas mises à la solde des dictérions,
se faisaient souvent payer si largement, même par des pêcheurs et des
marchands, que ces pauvres victimes se laissaient entièrement
dépouiller, et se voyaient ensuite remplacées par d'autres, que
d'autres devaient bientôt remplacer aussi. «Vous avez oublié, écrivait
tristement le villageois Anicet à l'avare Phébiane, qu'il avait
enrichie à ses dépens, et qui ne daignait plus lui faire l'aumône d'un
regard; vous avez oublié les paniers de figues, les fromages frais,
les belles poules, que je vous envoyais? Toute l'aisance dont vous
jouissiez, ne la teniez-vous pas de moi? Il ne me reste que la honte
et la misère.» Alciphron, qui nous a conservé cette lettre comme un
monument de l'âpre cupidité des courtisanes, nous montre aussi le
pêcheur Thalasserus amoureux d'une chanteuse, et lui envoyant tous les
jours le poisson qu'il avait pêché. Athénée cite des vers d'Anaxilas,
qui, dans sa _Néottis_, avait fait un effroyable portrait des
courtisanes de son temps: «Oui, toutes ces hétaires sont autant de
sphinx qui, loin de parler ouvertement, ne s'énoncent que par énigmes;
elles vous caressent, vous parlent de leur amour, du plaisir que vous
leur donnez, mais ensuite on vous dit: «Mon cher, il me faudrait un
marchepied, un trépied, une table à quatre pieds, une petite servante
à deux pieds.» Celui qui comprend cela se sauve à ces détails, comme
un OEdipe, et s'estime fort heureux d'avoir été peut-être le seul
qui ait échappé au naufrage malgré lui; mais celui qui espère être
payé d'un vrai retour, devient la proie du monstre.» Ce passage d'un
poëte grec, qui a disparu comme tant d'autres, a fait croire au
commentateur que le surnom de _sphinx_, qui désignait les hétaires en
général, leur avait été appliqué à cause de leurs requêtes
énigmatiques; mais ce surnom leur venait plutôt de leurs longues
stations sur les places publiques et aux carrefours des chemins, où
elles se tenaient accroupies comme des sphinx et enveloppées dans les
plis de leur voile, immobiles et ordinairement silencieuses. Quoi
qu'il en soit, le sphinx, suivant la remarque de Pancirole, était
l'emblème des filles de joie.
Quant aux surnoms particuliers des courtisanes, ils présentaient moins
d'amphibologie, et d'ailleurs pour les comprendre on n'avait qu'à se
reporter aux circonstances qui les avaient produits. Ces surnoms
étaient rarement flatteurs pour celles qui les portaient. Ainsi, la
séduisante Synope n'était pas encore décrépite, qu'on l'appelait
_Abydos_ ou l'_Abîme_; Phanostrate, qui n'avait jamais eu, au dire
d'Apollodore de Byzance, une clientèle bien distinguée, s'abandonna
insensiblement à un tel excès de saleté, qu'elle fut surnommée
_Phthéropyle_, parce qu'on la voyait assise dans la rue à ses moments
perdus, et occupée à détruire la vermine qui la dévorait. Ces deux
dictériades, l'une par ses poux, l'autre par les promesses peu
engageantes de son sobriquet, s'étaient fait une popularité qui leur
amenait encore des curieux, et qui autorisait Démosthène à les citer
dans ses discours de tribune. Antiphane, Alexis, Callicrate et
d'autres écrivains n'avaient pas dédaigné de parler aussi de l'_Abîme_
et de la _Pouilleuse_. C'étaient deux types bien connus, du moins
à distance, qui complétaient une collection d'hétaires de l'espèce la
plus vile. Dans cette collection figuraient la _Ravaudeuse_, la
_Pêcheuse_ et la _Poulette_; celle-ci caquetait comme une poule qui
attend le coq; celle-là guettait les hommes au passage, et les pêchait
comme à l'hameçon; la troisième enfin ne se lassait pas de ravauder,
pour ainsi dire, la trame usée des vieux amours. Antiphane, qui avait
enregistré dans son livre les qualités diverses de ces dictériades,
leur accole mal à propos l'_Arcadien_ et le _Jardinier_, que nous ne
prendrons pas pour des femmes. Athénée parle encore de l'_Ivrognesse_,
qui était toujours pleine de vin et qui ne s'échauffait jamais assez
pour assez boire. Synéris avait été surnommée la _Lanterne_, parce
qu'elle sentait l'huile; Théoclée, la _Corneille_, parce qu'elle était
noire; _Callysto_, sa fille, la _Truie_, parce qu'elle grognait
toujours; Nico, la _Chèvre_, parce qu'elle avait ruiné un certain
Thallus, qui l'aimait, aussi lestement qu'une chèvre broute les
rameaux d'un olivier (+thallos+); enfin, la _Clepsydre_, dont
on ne sait pas le véritable nom, s'était fait qualifier de la sorte,
parce qu'elle n'accordait à chaque visiteur, que le temps nécessaire
pour vider son horloge de sable, un quart d'heure selon quelques
commentateurs, une heure selon les plus généreux. Eubule avait fait
une comédie sur ce sujet-là et sur cette fille qui connaissait si bien
le prix du temps.
Athénée, qui puisait à pleines mains dans une foule de livres que
nous ne possédons plus, caractérise par leurs surnoms beaucoup de
dictériades, dont toute l'histoire se borne à ces sobriquets parfois
amphibologiques. Il énumère, avec tout le flegme d'un érudit qui ne
craint pas d'épuiser la matière, les surnoms que lui fournissent ses
autorités Timoclès, Ménandre, Polémon et tous les pornographes grecs:
la _Nourrice_, c'est Coronée, fille de Nanno, qui entretenait ses
amants; les _Aphies_, c'étaient les deux soeurs Anthis et
Stragonion, remarquables par leur blancheur, leur taille mince et
leurs grands yeux, qui leur avaient fait appliquer le nom d'un poisson
(+aphuê+); la _Citerne_, c'était Pausanias, qui tombe un jour
dans un tonneau de vin: «Le monde s'en va tout à l'heure! s'écrie
l'hétaire Glycère, célèbre par ses bons mots; voilà que la Citerne est
dans un tonneau!» Athénée et Lucien citent encore plusieurs hétaires
d'un ordre inférieur qui n'étaient désignées que par leurs surnoms:
Astra ou l'_Astre_, Cymbalium ou la _Cymbale_, Conallis ou la
_Barbue_, Cercope ou la _Caudataire_, Lyra ou la _Lyre_, Nikion ou la
_Mouche_, Gnomée ou la _Sentence_, Iscade ou la _Figue_, Ischas ou la
_Barque_, Lampyris ou le _Ver luisant_, Lyia ou la _Proie_, Mélissa ou
l'_Abeille_, Neuris ou la _Corde à boyau_, Démonasse ou la
_Populacière_, Crocale ou le _Grain de sable_, Dorcas ou la _Biche_,
Crobyle ou la _Boucle de cheveux_, etc. Quelques dictériades avaient
des sobriquets qui s'expliquent d'eux-mêmes: la _Chimère_, la
_Gorgone_, etc.; quelques autres, telles que Doris, Euphrosine,
Myrtale, Lysidis, Évardis, Corinne, etc., échappaient aux honneurs du
surnom qualificatif.
Mais, d'ordinaire, le surnom se rattachait à une épigramme plus ou moins
mordante, plus ou moins louangeuse, qui l'avait mieux constaté que s'il
eût été gravé sur le marbre ou sur l'airain; l'épigramme passait de
bouche en bouche, et avec elle le surnom qu'elle laissait comme une
empreinte indélébile à la fille qui l'avait mérité. Ainsi, le poëte
Ammonide eut à se plaindre d'une dictériade: «Qu'elle vienne à se
montrer nue, proclama-t-il dans ses vers, vous fuirez au delà des
colonnes d'Hercule.» Un autre poëte ajouta: «Son père s'est enfui le
premier.» Et elle fut surnommée _Antipatra_. Deux autres avaient la
singulière habitude de se défendre et de vouloir être prises d'assaut,
comme pour se dissimuler à elles-mêmes la honte de leur trafic. Timoclès
fut surpris de trouver de la résistance chez une femme publique, et il
surnomma celles-ci: la _Pucelle_ (+koriskê+), et la _Batteuse_ (de
+kameô+, je forge, et de +tupê+, coup), en leur consacrant ces vers:
«Oui, c'est être au rang des dieux, que de passer une nuit à côté de
Corisque ou de Camétype. Quelle fermeté! quelle blancheur! quelle peau
douce! quelle haleine! quel charme dans leur résistance! elles luttent
contre leur vainqueur: il faut ravir leurs faveurs, on est souffleté:
une main charmante vous frappe... O délices!»