SOMMAIRE. --Des différentes catégories de prostituées athéniennes.
--Les Dictériades, les Aulétrides, les Hétaires. --Pasiphaé.
--Conditions diverses des femmes de mauvaise vie. --Démosthène
contre la courtisane Nééra. --Revenu considérable de l'impôt sur
la Prostitution. --Le _Pornicontelos_ affermé par l'État à des
spéculateurs. --Les collecteurs du Pornicontelos. --Heures
auxquelles il était permis aux courtisanes de sortir. --Le port du
Pirée assigné pour domaine à la Prostitution. --Le Céramique,
marché de la Prostitution élégante. --Usage singulier: profanation
des tombeaux du Céramique. --Le port de Phalère et le bourg de
Sciron. --La grande place du Pirée. --Thémistocle traîné par
quatre hétaires en guise de chevaux. --Enseignes impudiques des
maisons de Prostitution. --Les petites maisons de louage des
hétaires. --Lettre de Panope à son mari Euthibule. --Police des
moeurs concernant les vêtements des prostituées. --Le costume
_fleuri_ des courtisanes d'Athènes. --Lois somptuaires. --Costume
des prostituées de Lacédémone. --Loi terrible de Zaleucus,
disciple de Pythagore, contre l'adultère. --Suidas et Hermogène.
--Loi somptuaire de Philippe de Macédoine. --Costume ordinaire des
Athéniennes de distinction. --Costume des courtisanes de Sparte.
--Différence de ce costume avec celui des femmes et des filles
Spartiates. --Mode caractéristique des courtisanes grecques.
--Dégradation, par la loi, des femmes qui se faisaient les
servantes des prostituées. --Perversité ordinaire de ces
servantes.
Les courtisanes d'Athènes formaient plusieurs classes, tellement
distinctes entre elles, que les lois des moeurs, qui les
régissaient, devaient également varier selon les différentes
catégories de ces femmes de plaisir. Il y avait trois principales
catégories, qui se subdivisaient elles-mêmes en plusieurs espèces plus
ou moins homogènes: les Dictériades, les Aulétrides et les Hétaires.
Les premières étaient, en quelque sorte, les esclaves de la
Prostitution; les secondes en étaient les auxiliaires; les troisièmes
en étaient les reines. Ce furent les dictériades que Solon rassembla
dans des maisons publiques de débauche, où elles appartenaient,
moyennant certaine redevance fixée par le législateur, à quiconque
entrait dans ces maisons, appelées _dictérions_, en mémoire de
Pasiphaé, femme de Minos, roi de Crète (_Dictæ_), laquelle s'enferma
dans le ventre d'une vache d'airain pour recevoir sous cette enveloppe
les caresses d'un véritable taureau. Les aulétrides ou joueuses de
flûte avaient une existence plus libre, puisqu'elles allaient exercer
leur art dans les festins quand elles y étaient mandées; elles
pénétraient donc dans l'intérieur du domicile et de la vie privée des
citoyens: leur musique, leurs chants et leurs danses n'avaient pas
d'autre objet que d'échauffer et d'exalter les sens des convives,
qui les faisaient bientôt asseoir à côté d'eux. Les hétaires étaient
des courtisanes sans doute, trafiquant de leurs charmes, s'abandonnant
impudiquement à qui les payait, mais elles se réservaient pourtant une
part de volonté, elles ne se vendaient pas au premier venu, elles
avaient des préférences et des aversions, elles ne faisaient jamais
abnégation de leur libre arbitre; elles n'appartenaient qu'à qui avait
su leur plaire ou leur convenir. D'ailleurs, par leur esprit, leur
instruction et leur exquise politesse, elles pouvaient souvent marcher
de pair avec les hommes les plus éminents de la Grèce.
Ces trois catégories de courtisanes n'eussent pas eu le moindre
rapport entre elles sans le but unique de leur institution: elles
servaient toutes trois à satisfaire les appétits sensuels des
Athéniens, depuis le plus illustre jusqu'au plus infime. Il y avait
des degrés dans la Prostitution, comme dans le peuple, et la fière
hétaire du Céramique différait autant de la vile dictériade du Pirée,
que le brillant Alcibiade différait d'un grossier marchand de cuirs.
Si les documents sur la législation de la débauche athénienne ne
s'offrent à nous que rares et imparfaits, nous pouvons y suppléer par
la pensée, en comparant les conditions diverses des femmes qui
faisaient métier et marchandise de leur corps. Les hétaires, ces
riches et puissantes souveraines, qui comptaient dans leur clientèle
des généraux d'armée, des magistrats, des poëtes et des philosophes,
ne relevaient guère que de l'aréopage; mais les aulétrides et les
dictériades étaient plus ordinairement déférées à des tribunaux
subalternes, si tant est que ces dernières, soumises à une sorte de
servitude infamante, eussent conservé le droit d'avoir des juges hors
de l'enceinte de leur prison obscène. La plupart des dictériades et
des aulétrides étaient étrangères; la plupart, d'une naissance obscure
et servile; en tout cas, une Athénienne qui, par misère, par vice ou
par folie, tombait dans cette classe abjecte de la Prostitution, avait
renoncé à son nom, à son rang, à sa patrie. Cependant l'hétaire
grecque, qui ne subissait pas la même flétrissure, s'obstinait
quelquefois à garder son titre de citoyenne, et il ne fallait pas
moins qu'un arrêt de l'aréopage pour le lui enlever. Démosthène,
plaidant contre la courtisane Nééra, s'écriait avec indignation: «Une
femme qui se livre à des hommes, qui suit partout ceux qui la payent,
de quoi n'est-elle pas capable? Ne doit-elle pas se prêter à tous les
goûts de ceux auxquels elle s'abandonne? Une telle femme, reconnue
publiquement et généralement pour s'être prostituée par toute la
terre, prononcerez-vous qu'elle est citoyenne?»
Il paraît que toutes les courtisanes, quelle que fût leur condition,
étaient considérées comme vouées à un service public et sous la
dépendance absolue du peuple; car elles ne pouvaient sortir du
territoire de la république sans avoir demandé et obtenu une
permission que les archontes ne leur accordaient souvent qu'avec des
garanties, pour mieux assurer leur retour. Dans certaines
circonstances, le collége des courtisanes fut déclaré utile et
nécessaire à l'État. En effet, elles s'étaient bientôt tellement
multipliées à Athènes et dans l'Attique, que l'impôt annuel que
chacune payait au fisc, constituait pour lui un revenu considérable.
Cet impôt spécial (_pornicontelos_), que l'orateur Eschine nous
représente comme fort ancien, sans en attribuer l'établissement à
Solon, était affermé tous les ans à des spéculateurs qui se
chargeaient de le prélever. Moyennant l'acquittement de cette taxe,
les courtisanes achetaient le droit de tolérance et de protection
publique. On conçoit qu'un impôt de cette nature blessa d'abord les
susceptibilités honnêtes et pudibondes des citoyens vertueux; mais on
finit par s'y accoutumer, et l'administration urbaine ne rougit pas de
puiser souvent à cette source honteuse de crédit. Quant aux fermiers
de l'impôt, ils ne négligeaient rien pour lui faire produire le plus
possible. On peut donc supposer qu'ils inventèrent une foule
d'ordonnances somptuaires qui avaient l'avantage de grossir les
amendes et d'en créer de nouvelles. Les courtisanes et les collecteurs
du _pornicontelos_ étaient toujours en guerre: les vexations des uns
semblaient s'accroître à mesure que la soumission des autres devenait
plus résignée, et tous les ans aussi, la Prostitution et le produit
de l'impôt s'accroissaient dans une proportion égale.
Athénée dit positivement que les femmes publiques, probablement les
dictériades, ne pouvaient sortir de leurs habitations qu'après le
coucher du soleil, à l'heure où pas une matrone n'eût osé se montrer
dans les rues sans exposer sa réputation. Mais il ne faut pas prendre
à la lettre ce passage d'Athénée, car toutes les courtisanes qui
demeuraient au Pirée, hors des murailles de la ville, se promenaient
soir et matin sur le port. Il est possible que ces femmes ne fussent
admises dans la ville, pour y faire des achats et non pour s'y
prostituer, qu'à la fin du jour, lorsque l'ombre les couvrait d'un
voile décent. Dans tous les cas, elles ne devaient point passer la
nuit à l'intérieur de la ville, et elles encouraient une peine
lorsqu'on les y trouvait après certaine heure. Il leur était aussi
défendu de commettre un acte de débauche au milieu du séjour des
citoyens paisibles. Cette coutume existait dans les villes d'Orient,
depuis la plus haute antiquité, et elle se maintint à Athènes, tant
que l'aréopage imposa des limites à la Prostitution légale. Le port du
Pirée avait été comme assigné pour domaine à cette Prostitution. Il
formait une sorte de ville composée de cabanes de pêcheurs, de
magasins de marchandises, d'hôtelleries, de mauvais lieux et de
petites maisons de plaisir. La population flottante de ce faubourg
d'Athènes comprenait les étrangers, les libertins, les joueurs, les
gens sans aveu: c'était pour les courtisanes une clientèle
lucrative et ardente. Elles habitaient parmi leurs serviteurs
ordinaires et n'avaient que faire d'aller chercher des aventures dans
la ville sous l'oeil austère des magistrats et des matrones; elles
se trouvaient à merveille au Pirée et elles y affluaient de tous les
pays du monde. Cette affluence, nuisible aux intérêts de toutes,
changea pour quelques-unes le théâtre de leurs promenades: les plus
fières et les plus triomphantes se rapprochèrent d'Athènes et vinrent
se mettre en montre sur le Céramique.
Le Céramique, dont s'emparèrent les hétaires en laissant le Pirée aux
joueuses de flûte et aux dictériades, n'était pas ce beau quartier
d'Athènes qui tirait son nom de Céramus, fils de Bacchus et d'Ariane.
C'était un faubourg qui renfermait le jardin de l'Académie et les
sépultures des citoyens morts les armes à la main. Il s'étendait le
long de la muraille d'enceinte depuis la porte du Céramique jusqu'à la
porte Dipyle; là, des bosquets d'arbres verts, des portiques ornés de
statues et d'inscriptions, présentaient de frais abris contre la
chaleur du jour. Les courtisanes du premier ordre venaient se promener
et s'asseoir dans ce lieu-là, qu'elles s'approprièrent comme si elles
l'avaient conquis sur les illustres morts qui y reposaient. Ce fut
bientôt le marché patent de la Prostitution élégante. On y allait
chercher fortune, on y commençait des liaisons, on s'y donnait des
rendez-vous, on y faisait des affaires d'amour. Lorsqu'un jeune
Athénien avait remarqué une hétaire dont il voulait avoir les faveurs,
il écrivait sur le mur du Céramique le nom de cette belle, en y
ajoutant quelques épithètes flatteuses; Lucien, Alciphron et
Aristophane font allusion à ce singulier usage. La courtisane envoyait
son esclave pour voir les noms qui avaient été tracés le matin, et,
lorsque le sien s'y trouvait, elle n'avait qu'à se tenir debout auprès
de l'inscription pour annoncer qu'elle était disposée à prendre un
amant. Celui-ci n'avait plus qu'à se montrer et à faire ses
conditions, qui n'étaient pas toujours acceptées, car les hétaires en
vogue n'avaient pas toutes le même tarif, et elles se permettaient
d'ailleurs d'avoir des caprices. Aussi, bien des déclarations d'amour
n'aboutissaient qu'à la confusion de ceux qui les avaient adressées.
On comprend que les courtisanes, par leurs refus ou leurs dédains, se
fissent des ennemis implacables.
Les dictériades et les joueuses de flûte, ainsi que les hétaires du
dernier ordre, voyant que les galanteries les plus avantageuses se
négociaient au Céramique, se hasardèrent à y venir ou du moins à s'en
rapprocher; elles quittèrent successivement le port du Pirée, celui de
Phalère, le bourg de Sciron et les alentours d'Athènes, pour disputer
la place aux hétaires de l'aristocratie, qui reculèrent à leur tour et
finirent par se réfugier dans la ville. Les lois qui leur défendaient
d'y paraître en costume de courtisane furent abolies de fait,
puisqu'on cessait de les appliquer. On vit alors les prostituées les
plus méprisables encombrer les abords de la porte Dipyle, et y vaquer
tranquillement à leur odieux commerce. Les ombrages du Céramique et
les gazons qui environnaient les tombeaux ne favorisaient que trop
l'exercice de la Prostitution, qui s'était emparée de ce glorieux
cimetière! «C'est à la porte du Céramique, dit Hésychius, que les
courtisanes tiennent boutique.» Lucien est aussi explicite: «Au bout
du Céramique, dit-il, à droite de la porte Dipyle, est le grand marché
des hétaires.» On vendait, on achetait à tous prix, et souvent la
marchandise se livrait sur-le-champ, à l'ombre de quelque monument
élevé à un grand citoyen mort sur le champ de bataille. Le soir, à la
faveur des ténèbres, la terre nue ou couverte d'herbes offrait une
arène permanente aux ignobles trafics de la débauche, et parfois le
passant attardé, qui par une nuit sans lune traversait le Céramique et
hâtait le pas en longeant le jardin de l'Académie, avait cru entendre
les mânes gémir autour des tombeaux profanés.
L'invasion du Céramique par les femmes publiques n'avait pas toutefois
dépeuplé le Pirée: il restait encore un grand nombre de ces femmes
dans ce vaste faubourg, qui recrutait ses habitants parmi les
voyageurs et les marchands de toutes les parties du monde connu. Il en
était de même du port de Phalère et du bourg de Sciron, où affluaient
autant de courtisanes que d'étrangers. Leur principal centre
était une grande place qui s'ouvrait sur le port du Pirée, et qui
regardait la citadelle; cette place, entourée de portiques sous
lesquels on ne voyait que joueurs de dés, dormeurs et philosophes
éveillés, se remplissait, vers la tombée de la nuit, d'une foule de
femmes, presque toutes étrangères, les unes voilées, les autres à
demi-nues, qui, debout et immobiles, ou bien assises, ou bien allant
et venant, silencieuses ou agaçantes, obscènes ou réservées, faisaient
appel aux désirs des passants. Le temple de Vénus Pandemos, érigé sur
cette place par Solon, semblait présider au genre de commerce qui s'y
faisait ouvertement. Quand la courtisane voulait vaincre une
résistance, obtenir un plus haut prix, avoir des arrhes, elle
invoquait Vénus sous le nom de Pitho, quoique cette Pitho fût une
déesse tout à fait distincte de Vénus dans la mythologie grecque: on
les confondit l'une et l'autre comme pour exprimer que la persuasion
était inséparable de l'amour. Au reste, on pouvait voir, dans le
sanctuaire du temple, briller les statues de marbre des deux déesses
qui étaient placées là au milieu de leur empire amoureux. Bien des
contrats, que Vénus et sa compagne avaient arrêtés et conclus, se
signaient ensuite sous le portique du temple ou sur le bord de la mer,
ou bien au pied de cette longue muraille construite par Thémistocle
pour réunir le Pirée à la ville d'Athènes.
La réputation du Pirée et celle du Céramique étaient si bien établies
dans les moeurs de la Prostitution et de l'hétairisme, que
Thémistocle, fils d'une courtisane, afficha lui-même sa naissance avec
impudeur, en se promenant, du Pirée au Céramique, dans un char
magnifique traîné par quatre hétaires en guise de chevaux. Athénée
rapporte ce fait incroyable d'après le témoignage d'Idoménée, qui en
doutait lui-même. Plusieurs commentateurs ont vu, dans le passage cité
par Athénée, non pas un quadrige de courtisanes, mais des courtisanes
assises dans un quadrige aux côtés de Thémistocle. Nous hésiterions
donc à soutenir contre Athénée lui-même, que Thémistocle avait imaginé
un singulier moyen d'appliquer les courtisanes à l'attelage des chars.
Outre les débauches au grand air, il y avait au Pirée celles qui se
renfermaient à huis clos. Le grand dictérion, fondé par Solon près du
sanctuaire de Pandemos, n'avait bientôt plus suffi aux besoins de la
corruption des moeurs. Une multitude d'autres s'étaient établis,
sans se faire tort, sous les auspices de la loi fiscale qui affermait
la Prostitution à des entrepreneurs. Les dictérions qu'on rencontrait
à chaque pas dans les rues du Pirée et des autres faubourgs se
faisaient reconnaître à leur enseigne, qui était partout la même, et
qui ne différait que par ses dimensions: c'était toujours l'attribut
obscène de Priape qui caractérisait les mauvais lieux. Il n'était donc
pas possible d'y entrer, sans avouer hautement ce qu'on y allait
chercher. Un philosophe grec aperçut un jeune homme qui se glissait
dans un de ces repaires: il l'appela par son nom; le jeune homme
baissa la tête en rougissant: «Courage! lui cria le philosophe, ta
rougeur est le commencement de la vertu.» Outre les maisons publiques,
il y avait des maisons particulières que les hétaires prenaient à
louage, pour y faire leur métier: elles n'y demeuraient pas
constamment, mais elles y passaient quelques jours et quelques nuits
avec leurs amis. Ce n'étaient que festins, danses, musique, dans ces
retraites voluptueuses, où l'on ne pénétrait pas sans payer. Alciphron
a recueilli une lettre de Panope écrivant à son mari Euthibule: «Votre
légèreté, votre inconstance, votre goût pour la volupté vous portent à
me négliger, ainsi que vos enfants, pour vous livrer entièrement à la
passion que vous inspire cette Galène, fille d'un pêcheur, qui est
venue ici d'Hermione, pour prendre une maison à louage, et étaler ses
charmes dans le Pirée, où elle en fait commerce, au grand détriment de
toute notre pauvre jeunesse; les marins vont faire la débauche chez
elle, ils la comblent de présents, elle n'en refuse aucun: c'est un
gouffre qui absorbe tout.»
La police des moeurs, qui avait circonscrit dans certains quartiers
le scandaleux commerce des prostituées, leur avait infligé comme aux
esclaves la honte de certains vêtements, destinés à les faire
reconnaître partout. Cette loi somptuaire de la Prostitution paraît
avoir existé dans toutes les villes de la Grèce et de ses colonies;
mais si de certaines couleurs devaient signaler en quelque sorte à la
défiance publique les femmes qui les portaient, ces couleurs n'étaient
pas les mêmes à Athènes, à Sparte, à Syracuse et ailleurs. Ce fut
probablement Solon qui assigna le premier un costume caractéristique
aux esclaves qu'il consacrait à la Prostitution. Ce costume était
probablement rayé de couleurs éclatantes, parce que les femmes que le
législateur avait envoyé chercher en Orient pour l'usage de la
république, s'étaient montrées d'abord vêtues de leur habit national
en étoffes de laine ou de soie teinte de diverses couleurs. La loi de
Solon n'était donc que la sanction d'une ancienne coutume, et
l'aréopage, en formulant cette loi, décréta que les courtisanes
porteraient à l'avenir un costume _fleuri_. De là, bien des variations
dans ce costume, que chacune s'appliquait à modifier à sa manière en
interprétant le texte de la loi. Selon les uns, elles ne devaient
paraître en public qu'avec des couronnes et des guirlandes de fleurs;
selon les autres, elles devaient porter des fleurs peintes sur leurs
vêtements; tantôt elles se contentaient d'accoutrements bariolés de
couleurs vives; tantôt elles s'habillaient de pourpre et d'or: elles
ressemblaient à des corbeilles de fleurs épanouies. Mais la loi
somptuaire mit ordre à ce luxe effréné; elle leur défendit de
prendre des robes d'une seule couleur, de faire usage d'étoffes
précieuses, telles que l'écarlate, et d'avoir des bijoux d'or, quand
elles sortiraient de leurs maisons. L'interdiction des robes de
pourpre et des ornements d'or n'était pourtant pas générale pour les
prostituées de toutes les villes grecques, car, à Syracuse, les femmes
honnêtes seules ne pouvaient porter des vêtements bordés de pourpre;
teints de couleurs éclatantes ou ornés d'or, qui servaient d'enseigne
à la Prostitution; à Sparte, mêmes défenses étaient faites aux femmes
de bien: «Je loue l'antique cité des Lacédémoniens, dit saint Clément
d'Alexandrie (_Pædagog._ liv. II, c. X), qui permit aux courtisanes
les habits fleuris et les joyaux d'or, en interdisant aux femmes
mariées ce luxe de toilette, qu'elle attribuait aux courtisanes
seules.» Athénée reproduit un passage de Philarchus qui, dans le
vingt-cinquième livre de ses Histoires, approuve une loi semblable qui
existait chez les Syracusains: les bariolages de couleurs, les bandes
de pourpre, les ornements d'or, composaient le costume obligé des
hétaires syracusaines.
Nous voyons, d'ailleurs, dès la plus haute antiquité, les paillardes
de la Bible se parer de fleurs et d'étoffes brillantes: Solon n'avait
donc fait que se conformer aux moeurs de l'Orient, en prescrivant
aux prostituées de ne pas quitter leur costume oriental. Zaleucus, le
législateur des Locriens, ne fit que suivre le système de Solon,
lorsqu'il imposa également aux prostituées de sa colonie grecque
le stigmate du costume fleuri, comme le rapporte Diodore de Sicile.
Zaleucus, disciple de Pythagore, était assez peu indulgent pour les
passions sensuelles, et, s'il toléra la Prostitution, en la
flétrissant, ce fut pour ne pas laisser d'excuse à l'adultère, qu'il
punissait en faisant crever les yeux au coupable. Suidas, dans son
Lexique, parle des courtisanes _fleuries_, c'est-à-dire, suivant
l'explication qu'il donne lui-même, «portant des robes fleuries,
bariolées, peintes de diverses couleurs, car une loi existait à
Athènes, qui ordonnait aux prostituées de porter des vêtements
fleuris, ornés de fleurs ou de couleurs variées, afin que cette parure
désignât les courtisanes au premier coup d'oeil.» Il semble probable
que les courtisanes d'Athènes se montraient couronnées de roses,
puisque les couronnes d'or leur étaient interdites sous peine
d'amende. «Si une hétaire, dit le rhéteur Hermogène dans sa
Rhétorique, porte des bijoux en or, que ces bijoux soient confisqués
au profit de la république.» On confisquait de même les couronnes d'or
et les habits dorés qu'une prostituée osait porter publiquement. Une
loi de Philippe de Macédoine infligeait une amende de mille drachmes,
environ mille francs de notre monnaie, à la courtisane qui prenait des
airs de princesse en se couronnant d'or. Ces lois somptuaires ne
furent sans doute que rarement appliquées, et les riches hétaires, qui
étaient comme les reines de la Grèce savante et lettrée,
n'avaient certainement rien à craindre de ces règlements de police,
auxquels les dictériades se trouvaient seules rigoureusement soumises.
Le costume ordinaire des Athéniennes de distinction différait
essentiellement de celui des étrangères de mauvaise vie. Ce costume,
élégant et décent à la fois, se composait de trois pièces de vêtement:
la tunique, la robe et le manteau; la tunique blanche, en lin ou en
laine, s'attachait avec des boutons sur les épaules, était serrée
au-dessous du sein avec une large ceinture, et descendait en plis
ondoyants jusqu'aux talons; la robe, plus courte que la tunique,
assujettie sur les reins par un large ruban, et terminée dans sa
partie inférieure, ainsi que la tunique, par des bandes ou raies de
différentes couleurs, était garnie quelquefois de manches qui ne
couvraient qu'une partie des bras; le manteau de drap, tantôt ramassé
en forme d'écharpe, tantôt se déployant sur le corps, semblait n'être
fait que pour en dessiner les formes. On avait employé d'abord, comme
nous l'apprend Barthélemy dans le _Voyage du jeune Anacharsis_, des
étoffes précieuses, que rehaussait l'éclat de l'or, ou bien des
étoffes asiatiques, sur lesquelles s'épanouissaient les plus belles
fleurs avec leurs couleurs naturelles; mais ces étoffes furent bientôt
exclusivement réservées aux vêtements dont on couvrait les statues des
dieux et aux habits de théâtre; pour interdire enfin aux femmes
honnêtes l'usage de ces étoffes à fleurs, les lois ordonnèrent
aux femmes de mauvaise vie de s'en servir. Ces femmes avaient aussi le
privilége de l'immodestie, et elles pouvaient descendre dans la rue,
les cheveux flottants, le sein découvert et le reste du corps à peine
caché sous un voile de gaze. A Sparte, au contraire, les courtisanes
devaient être amplement vêtues de robes traînantes, et chargées
d'ornements d'orfévrerie, parce que le costume des Lacédémoniennes
était aussi simple que léger. Ce costume consistait en une tunique
courte et en une robe étroite descendant jusqu'aux talons; mais les
jeunes filles, qui se mêlaient à tous les exercices de force et
d'adresse que l'éducation spartiate imposait aux hommes, étaient
encore plus légèrement vêtues: leur tunique sans manches, attachée aux
épaules avec des agrafes de métal, et relevée au-dessus du genou par
leur ceinture, s'ouvrait de chaque côté à sa partie inférieure, de
sorte que la moitié du corps restait à découvert: lorsque ces belles
et robustes filles s'exerçaient à lutter, à courir et à sauter, les
courtisanes les plus lascives n'auraient pas eu l'avantage auprès
d'elles.
Enfin une des modes qui caractérisaient le mieux les courtisanes
grecques, quoique cette mode ne fût pas prescrite par les lois
somptuaires, c'était la couleur jaune de leurs cheveux. Elles les
teignaient avec du safran ou bien avec d'autres plantes qui, de noirs
qu'ils étaient ordinairement, les rendaient blonds. Le poëte
comique Ménandre se moque de ces cheveux blonds, qui n'étaient
quelquefois que des chevelures postiches, de véritables perruques,
empruntées aux cheveux des races septentrionales, ou composées de
crins dorés. Saint Clément d'Alexandrie dit en propres termes que
c'est une honte pour une femme pudique de teindre sa chevelure et de
lui donner une couleur blonde. On peut induire, de ce passage de saint
Clément, que les femmes honnêtes avaient imité cette coiffure que les
courtisanes s'étaient faite pour s'égaler aux déesses que les poëtes,
les peintres et les statuaires représentaient avec des cheveux d'or.
Ces raffinements de parure exigeaient sans doute le concours officieux
de plusieurs servantes, très-expertes dans l'art de la toilette, et
cependant une ancienne loi d'Athènes défendait aux prostituées de se
faire servir par des femmes à gages ou par des esclaves. Cette loi
qu'on n'exécuta pas souvent, dégradait une femme libre qui se mettait
à la solde d'une prostituée, et lui ôtait son titre de citoyenne, en
la confisquant comme esclave au profit de la république. Il paraîtrait
que la citoyenne, par le seul fait de son service chez une prostituée,
devenait prostituée elle-même, et pouvait être employée dans les
dictérions de l'État. Mais, en dépit de cette loi sévère les
courtisanes ne manquèrent jamais de servantes, et celles-ci, jeunes ou
vieilles, étaient ordinairement plus perverties que les prostituées
dont elles aidaient la honteuse industrie.