CHAPITRE V.

SOMMAIRE. --Motifs qui engagèrent Solon à fonder à Athènes un

établissement de Prostitution. --Ce que dit l'historien Nicandre

de Colophon, à ce sujet. --Solon salué, pour ce même fait, par le

poëte Philémon, du titre de bienfaiteur de la nation. --Taxe de la

Prostitution fixée par Solon. --Les _dictériades_ considérées

comme _fonctionnaires publiques_. --Règlements de Solon pour les

prostituées d'Athènes. --Festins publics institués par Hippias et

Hipparque. --Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours

consacrés à la débauche publique. --Vices honteux des Athéniens.

--Moeurs privées des femmes de Sparte et de Corinthe. --Vie

licencieuse des femmes spartiates. --Inutilité des courtisanes à

Sparte. --Indifférence de Lycurgue à l'égard de l'incontinence des

femmes et des filles. --La fréquentation des prostituées regardée

comme chose naturelle. --Mission morale des poëtes comiques et des

philosophes. --L'aréopage d'Athènes. --Législation de la

Prostitution athénienne. --Situation difficile faite par les lois

aux courtisanes. --Bacchis et Myrrhine. --Euthias accuse d'impiété

la courtisane Phryné. --L'avocat Hypéride la fait absoudre.

--Reconnaissance des prostituées envers Hypéride. --La courtisane

Théocris, prêtresse de Vénus, condamnée à mort sur l'accusation de

Démosthène. --Isée. --Décrets de l'aréopage d'Athènes concernant

les prostituées. --L'hétaire _Nemea_. --Triste condition des

enfants des concubines et des courtisanes. --Hercule dieu de la

bâtardise. --Infamie de la loi envers les bâtards. --Les

_Dialogues des Courtisanes_ de Lucien. --L'orateur Aristophon et

le poëte comique Calliade. --_Loi_ dite _de la Prostitution_.

--Singularités monstrueuses des lois athéniennes. --Tribunaux

subalternes d'édilité et de police. --Leurs fonctions.

La Prostitution sacrée, qui existait dans tous les temples d'Athènes à

l'époque où Solon donna des lois aux Athéniens, invita certainement le

législateur à établir la Prostitution légale. Quant à la Prostitution

hospitalière, contemporaine des âges héroïques de la Grèce, elle avait

disparu sans laisser de traces dans les moeurs, et le mariage était

trop protégé par la législation, la légitimité des enfants semblait

trop nécessaire à l'honneur de la république, pour que le souvenir des

métamorphoses et de l'incarnation humaine des dieux pût encore

prévaloir contre la foi conjugale, contre le respect de la famille.

Solon vit les autels et les prêtres s'enrichir avec le produit de la

Prostitution des consacrées, qui ne se vendaient qu'à des étrangers;

il songea naturellement à procurer les mêmes bénéfices à l'État, et

par les mêmes moyens, en les faisant servir à la fois aux plaisirs de

la jeunesse athénienne et à la sécurité des femmes honnêtes. Il fonda

donc, comme établissement d'utilité publique, un grand dictérion, dans

lequel des esclaves, achetées avec les deniers de l'État et

entretenues à ses frais, levaient un tribut quotidien sur les vices de

la population, et travaillaient avec impudicité à augmenter les

revenus de la république. On a voulu bien souvent, à défaut de preuves

historiques, qui n'appuient pas, il est vrai, la tradition, ne pas

laisser au sage Solon la responsabilité morale du libertinage institué

légalement à Athènes; on a prétendu que ce grand législateur, dont le

code respire la pudeur et la chasteté, n'avait pu se donner un démenti

à lui-même en ouvrant la porte aux débauches de ses concitoyens. Mais,

dans un fait de cette nature, qui semblait au-dessous de la dignité de

l'histoire, la tradition, recueillie par Athénée et conservée aussi

dans des ouvrages qui existaient de son temps, était comme l'écho de

ce dictérion, qui avait eu Solon pour fondateur et qui se glorifiait

de son origine.

Nicandre de Colophon, dans son _Histoire d'Athènes_, aujourd'hui

perdue, avait dit positivement que Solon, indulgent pour les ardeurs

d'une pétulante jeunesse, non-seulement acheta des esclaves et les

plaça dans des lieux publics, mais encore bâtit un temple à

Vénus-Courtisane avec l'argent qu'avaient amassé les impures

habitantes de ces lieux-là. «O Solon! s'écrie le poëte Philémon dans

ses _Delphiens_, comédie qui n'est pas venue jusqu'à nous; ô Solon!

vous devîntes par là le bienfaiteur de la nation, vous ne vîtes dans

un tel établissement que le salut et la tranquillité du peuple. Il

était d'ailleurs absolument nécessaire dans une ville où la bouillante

jeunesse ne peut s'empêcher d'obéir aux lois les plus impérieuses

de la nature. Vous prévîntes ainsi de très-grands malheurs et des

désordres inévitables, en plaçant dans certaines maisons destinées à

cet usage les femmes que vous aviez achetées pour les besoins du

public, et qui étaient tenues, par état, d'accorder leurs faveurs à

quiconque consentirait à les payer.» A cette invocation, que la

reconnaissance arrache au poëte comique, Athénée ajoute, d'après

Nicandre, que la taxe fixée par Solon était médiocre, et que les

_dictériades_ avaient l'air de remplir des fonctions publiques: «Le

commerce qu'on avait avec elles n'entraînait ni rivalités ni

vengeances. On n'essuyait de leur part ni délais, ni dédains, ni

refus.» C'était sans doute à Solon lui-même que l'on devait le

règlement intérieur de cet établissement, qui fut longtemps administré

comme les autres services publics et qui eut sans doute à sa tête, du

moins dans l'origine, un grave magistrat.

On peut supposer, avec beaucoup d'apparence de raison, que les femmes

communes étaient alors entièrement séparées de la population citoyenne

et de la vie civile; elles ne sortaient pas de leur officine légale;

elles ne se montraient jamais dans les fêtes et les cérémonies

religieuses; si une tolérance restreinte leur permettait de descendre

dans la rue, elles devaient porter un costume particulier, qui les fît

reconnaître, et elles étaient sévèrement éloignées de certains lieux

où leur présence eût causé du scandale ou de la distraction.

Étrangères, d'ailleurs, elles n'avaient aucun droit à revendiquer

dans la cité; et celles qui, Athéniennes de naissance, s'étaient

vouées à la Prostitution, perdaient tous les priviléges attachés à

leur naissance. Nous n'avons pas les lois que Solon avait rédigées

pour constituer la Prostitution légale; mais il est permis d'en

formuler ainsi les principales dispositions, qui se trouvent

suffisamment constatées par une foule de faits que nous découvrons çà

et là dans les écrivains grecs. Mais le code de Solon, à l'égard des

femmes du grand dictérion entretenu aux frais de la république, se

relâcha de sa sévérité, puisque, moins d'un siècle après la mort du

législateur, les courtisanes avaient fait irruption de toutes parts

dans la société grecque, et osaient se mêler aux femmes honnêtes

jusque dans le forum. Hippias et Hipparque, fils du tyran Pisistrate,

qui gouvernait Athènes 530 ans avant l'ère moderne, établirent des

festins publics, qui réunissaient le peuple à la même table, et dans

ces festins les courtisanes furent autorisées à prendre place à côté

des matrones; car les fils du tyran se proposaient moins d'améliorer

le peuple que de le corrompre et de le subjuguer. Aussi, pour nous

servir de l'expression de Plutarque, les femmes de plaisir arrivaient

là par flots, et, comme le disait un historien grec, Idoménée, dont

les ouvrages ne nous sont connus que par des fragments, Pisistrate, à

l'instigation de qui ces orgies avaient lieu, ordonnait que les

champs, les vignes et les jardins fussent ouverts à tout le

monde, dans les jours consacrés à la débauche publique, afin que

chacun pût en prendre sa part sans être obligé d'aller se cacher dans

le mystère du dictérion de Solon.

Le législateur d'Athènes avait eu deux motifs évidents et impérieux

pour réglementer comme il l'avait fait la Prostitution: il se

proposait d'abord de mettre à l'abri de la violence et de l'insulte la

pudeur des vierges et des femmes mariées; ensuite, il avait eu pour

but de détourner la jeunesse des penchants honteux qui la

déshonoraient et l'abrutissaient. Athènes devenait le théâtre de tous

les désordres; le vice contre nature se propageait d'une manière

effrayante et menaçait d'arrêter le progrès social. Ces débauchés, qui

n'étaient déjà plus des hommes, pouvaient-ils être des citoyens? Solon

voulut leur donner les moyens de satisfaire aux besoins de leurs sens,

sans se livrer aux déréglements de leur imagination. Il ne fit

pourtant que corriger une partie de ses compatriotes; les autres, sans

renoncer à leurs coupables habitudes, contractèrent celles d'un

libertinage plus naturel, mais non moins funeste. Le but de Solon fut

toutefois rempli, en ce que la sécurité des femmes mariées n'eut plus

rien à craindre des libertins. La Prostitution légale était alors,

pour ainsi dire, dans son enfance, et elle ne comptait pas une

nombreuse clientèle: on la connaissait à peine, on ne s'y accoutuma

que par degrés; on ne s'y livra avec fureur qu'après en avoir eu,

en quelque sorte, l'expérience. Voilà comment les lois de Solon se

trouvèrent bientôt débordées par les nécessités de la débauche

publique et successivement effacées sous l'empire de la corruption des

moeurs, qui ne s'épuraient pas en se civilisant. Mais, du moins à

Athènes, le foyer domestique resta incorruptible et sacré, le poison

de la Prostitution n'y pénétra pas; et alors que Vénus-Pandemos

conviait ses adorateurs à l'oubli de toute décence, alors que le Pirée

agrandissait aux portes d'Athènes le domaine affecté aux courtisanes,

la pudeur conjugale gardait le seuil de la maison du citoyen qui s'en

allait offrir un sacrifice à Pandemos et souper avec ses amis chez sa

maîtresse.

Les moeurs privées des femmes de Sparte, et des femmes de Corinthe

surtout, n'étaient pas aussi régulières que les moeurs des

Athéniennes, et pourtant, dans ces deux villes, la Prostitution

n'avait pas été soumise à des lois spéciales: elle y était libre, pour

employer une expression moderne, et elle pouvait impunément se

produire sous toutes les formes et dans toutes les conditions

possibles. A Corinthe, ville de commerce et de passage, le plaisir

était une grande affaire pour ses habitants et pour les étrangers qui

y affluaient de tous les pays du monde: on avait donc jugé à propos de

laisser à la volonté et au caprice de chacun l'entière jouissance de

soi-même. A Sparte, ville de vertus républicaines et austères, la

Prostitution ne pouvait être qu'un accident, une exception

presque indifférente. Lycurgue n'y avait certainement pas songé. La

continence, la chasteté chez les femmes lui semblaient superflues,

sinon ridicules. Il ne s'était proposé que de gouverner les hommes et

de les rendre plus braves, plus robustes, plus guerriers; quant aux

femmes, il n'y avait pas pris garde. Lycurgue, comme le dit

formellement Aristote dans sa _Politique_ (liv. II, chap. 7), avait

voulu imposer la tempérance aux hommes et non pas aux femmes;

celles-ci, bien avant lui, vivaient dans le désordre, et elles

s'abandonnaient presque publiquement à tous les excès de la débauche

(_in summâ luxuriâ_, dit la version latine d'Aristote). Lycurgue ne

changea rien à cet état de choses: les filles de Sparte, qui

recevaient une éducation mâle assez peu conforme à leur sexe, se

mêlaient, à moitié nues, aux exercices des hommes, couraient,

luttaient, combattaient avec eux. Si elles se mariaient, elles ne se

renfermaient pas davantage dans leurs devoirs d'épouses; elles

n'étaient pas vêtues plus décemment; elles ne se tenaient pas plus à

distance de la compagnie des hommes; mais ceux-ci ne faisaient pas

semblant de s'apercevoir d'une différence de sexe, que les femmes

avaient à coeur de faire oublier. Un mari qu'on aurait surpris

sortant de la chambre à coucher de sa femme eût rougi d'être si peu

Spartiate. On comprend que, chez de pareils hommes, les courtisanes

auraient été parfaitement inutiles. Ils ne se permettaient pas

toutefois les égarements de coeur et de sens, auxquels les

jeunes Athéniens étaient trop enclins. L'amitié des Spartiates entre

eux n'était qu'une fraternité d'armes, aussi pure, aussi sainte que

celle des Athéniens était dépravée et flétrissante. Les femmes de

Sparte ne s'accommodaient pas toutes de cette abnégation absolue de

leur sexe et de leur nature; il y en avait beaucoup, filles ou femmes,

qui se prêtaient volontiers aux actes d'une extrême licence, et cela,

sans exiger la moindre rétribution. Les courtisanes n'auraient pas eu

d'emploi dans une ville où femmes mariées et filles à marier étaient

là pour leur faire concurrence. C'est donc avec justice que Platon,

dans le livre Ier de ses _Lois_, attribue à Lycurgue l'incontinence

des femmes de Sparte, puisque ce législateur n'avait pas daigné y

porter remède, ni même lui infliger un blâme.

La Prostitution était, on le voit, tolérée, sinon organisée et

régularisée, dans les républiques grecques: on la regardait comme un

mal nécessaire, qui obviait à de plus grands maux. Athénée a donc pu

dire (liv. XIII, chap. 6): «Plusieurs personnages qui ont eu part au

gouvernement de la chose publique ont parlé des courtisanes, les uns

en les blâmant, les autres en faisant l'éloge de ces femmes.» Ce

n'était pas une honte pour un citoyen, si haut placé fût-il par son

rang ou par son caractère, de fréquenter les courtisanes, même avant

l'époque de Périclès, pendant laquelle cette espèce de femmes régna,

en quelque sorte, sur la Grèce. On ne blâmait pas même les

rapports qu'on pouvait avoir avec elles. Un comique latin, en peignant

les moeurs d'Athènes, était presque autorisé à déclarer nettement

qu'un jeune homme devait hanter les mauvais lieux pour faire son

éducation: _non est flagitium scortari hominem adolescentulum_.

Les poëtes comiques cependant, de même que les philosophes, avaient la

mission morale de punir la débauche, en la forçant de rougir

quelquefois; leurs épigrammes mettaient seules un frein à la licence

des moeurs, qu'ils surveillaient là où la loi faisait défaut et

gardait le silence. «Une courtisane est la peste de celui qui la

nourrit! s'écriait le _Campagnard_ d'Aristophane.» --«Si quelqu'un a

jamais aimé une courtisane, disait hautement Anaxilas, dans sa

_Neottis_, qu'il me nomme un être plus pervers.»

La loi néanmoins n'était pas toujours muette ou impuissante contre les

femmes de mauvaise vie, qu'elles fussent hétaires, joueuses de flûtes

ou dictériades; non-seulement elle leur refusait impitoyablement tous

les droits attachés à la qualité de citoyenne, mais encore elle

mettait des bornes à leurs déportements. L'aréopage d'Athènes avait

souvent les yeux ouverts sur la conduite de ces femmes, et souvent

aussi il les frappait avec une rigueur impitoyable. Il paraîtrait,

d'après plusieurs passages d'Alciphron, qu'elles étaient toutes

solidaires devant la loi, et qu'une condamnation qui atteignait une

d'entre elles avait des conséquences fâcheuses pour chacune

d'elles en particulier. On peut présumer qu'il s'agissait d'un impôt

proportionnel applicable à toute femme qui ne justifiait pas du titre

de citoyenne. On leur faisait ainsi, de temps à autre, rendre aux

coffres de l'État ce qu'elles avaient pris dans ceux des citoyens.

Cette singulière législation a permis de soutenir un paradoxe que nous

donnons pour ce qu'il vaut. Suivant certains érudits, les courtisanes

d'Athènes auraient formé une corporation, un collége, qui se composait

de divers ordres de femmes occupées du même métier, et classées

hiérarchiquement sous des statuts ou règlements relatifs à leur

méprisable industrie. C'est pourquoi l'aréopage pouvait rendre le

corps entier responsable des fautes de ses membres. Ce tribunal

évoquait la cause devant lui, quand une courtisane poussait un citoyen

à commettre une action répréhensible, et même lorsque son influence

était préjudiciable à des jeunes gens, au point de leur faire dissiper

leur fortune, de les détourner du service de la République et de leur

donner des leçons d'impiété. Les accusations étaient quelquefois

capitales, et il ne fallait que la haine ou la vengeance d'un amant

dédaigné pour soulever un orage terrible contre une femme qui n'avait

aucun appui et qui pouvait être condamnée sans avoir été défendue.

«Essaie d'exiger quelque chose d'Euthias en échange de ce que tu lui

donneras, écrivait l'aimable Bacchis à son amie Myrrhine, et tu verras

si tu n'es pas accusée d'avoir incendié la flotte ou violé les

lois fondamentales de l'État!» Ce fut ce méchant Euthias qui accusa

d'impiété la belle Phryné; mais l'avocat Hypéride ne craignit pas de

prendre la défense de cette courtisane, qui le paya bien lorsqu'il

l'eut fait absoudre. «Grâce aux dieux! lui écrivit naïvement Bacchis à

la suite de ce procès mémorable, nos profits sont légitimés par le

dénoûment de ce procès inique. Vous avez acquis les droits les plus

sacrés à la reconnaissance de toutes les courtisanes. Si même vous

consentiez à recueillir et à publier la harangue que vous avez

prononcée pour Phryné, nous nous engagerions à vous ériger à nos frais

une statue d'or dans l'endroit de la Grèce que vous auriez choisi.»

L'histoire ne dit pas si Hypéride publia sa harangue, et si les

courtisanes se cotisèrent pour lui élever une statue d'or dans quelque

temple de Vénus-Pandemos ou de Vénus Peribasia. Une accusation

intentée contre une courtisane frappait donc de terreur tout le corps

auquel appartenait l'accusée; car cette accusation n'aboutissait guère

à un acquittement. Une vieille courtisane, nommée Théocris, qui se

mêlait aussi de magie et de philtres amoureux, fut condamnée à mort,

sur la dénonciation de Démosthène, pour avoir conseillé aux esclaves

de tromper leurs maîtres, et pour leur avoir procuré les moyens de le

faire. Cette Théocris était pourtant attachée comme prêtresse à un

temple de Vénus. Ce fut à l'occasion du procès de Phryné que Bacchis

faisait en ces termes un retour sur elle-même: «Si, pour n'avoir

pas obtenu de nos amants l'argent que nous leur demandons; si, pour

avoir accordé nos faveurs à ceux qui les payent généreusement, nous

devenions coupables d'impiété envers les dieux, il faudrait renoncer à

tous les avantages de notre profession et ne plus faire commerce de

nos charmes.»

L'accusation d'impiété était la plus fréquente contre les courtisanes;

et cette accusation se présentait d'autant plus redoutable, qu'elle ne

reposait que sur des faits vagues et faciles à dénaturer. Les

courtisanes remplissaient les fonctions de prêtresses dans certains

temples et dans certaines fêtes; néanmoins leur présence dans un

temple pouvait être considérée comme une impiété. «Il n'est pas

permis, disait Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, il n'est

pas permis à une femme auprès de laquelle on a trouvé un adultère

d'entrer dans nos temples, quoique nos lois permettent à une étrangère

et à une esclave d'y pénétrer soit pour voir, soit pour prier. Les

femmes surprises en adultère sont les seules à qui l'entrée des

temples soit interdite.» Avant Démosthène, l'orateur Isée, qui fut le

maître de ce grand orateur, avait plaidé sur le même objet, et déclaré

solennellement qu'une femme commune, qui fut au service de tout le

monde, et qui mena une vie de débauche, ne pouvait sans impiété

s'introduire dans l'intérieur d'un temple ni assister aux mystères

secrets du culte. Ces malheureuses femmes se trouvaient ainsi

exposées sans cesse à des poursuites judiciaires sous prétexte

d'impiété, elles étaient, pour ainsi dire, hors la loi; et l'aréopage,

devant lequel on les traduisait au gré de leurs ennemis puissants, ne

se faisait pas plus de scrupule de les condamner que de les absoudre.

Un décret de l'aréopage avait défendu aux prostituées et aux esclaves

de porter des surnoms empruntés aux jeux solennels; et cependant il y

eut à Athènes une hétaire qui se fit appeler _Nemea_, parce que son

amant s'était distingué dans les jeux Néméens et peut-être aussi parce

qu'elle se plaçait elle-même sous les auspices d'Hercule. L'aréopage

la laissa faire et ne lui disputa pas son nom de bon augure. Un autre

décret de l'aréopage avait défendu également aux courtisanes de

célébrer les fêtes des dieux en même temps que les matrones et les

femmes libres ou citoyennes. Cependant, aux Aphrodisées, comme le

rapporte Athénée sur le témoignage du poëte Alexis, femmes libres et

courtisanes se confondaient à table dans les festins publics qui se

donnaient en l'honneur de Vénus. Ainsi donc l'impiété était là,

partout et toujours, sur les pas des courtisanes, qui n'échappaient à

ses piéges que par bonheur plutôt que par adresse. Cette situation

difficile, qu'on leur faisait pour être maître d'elles, explique le

nombre et la richesse des offrandes qu'elles consacraient aux dieux,

afin d'obtenir leur protection.

La loi n'épargnait aucune humiliation aux courtisanes. Les enfants qui

naissaient d'elles, de même que les fils des concubines, participaient

à leur ignominie; c'était une tache dont ils ne pouvaient se laver

qu'après avoir servi glorieusement l'État. La condition personnelle

des concubines différait essentiellement de celle des courtisanes, et

toutefois la condition des enfants des unes et des autres était

presque identique. Les bâtards, quelle que fût leur mère (et le nombre

des bâtards était considérable à Athènes en raison du nombre des

courtisanes), les bâtards se trouvaient comme retranchés de la

population libre: ils n'avaient pas de costume spécial ni de marques

distinctives; mais dans leur enfance ils jouaient, ils s'exerçaient à

part, sur un terrain dépendant du temple d'Hercule, qu'on regardait

comme le dieu de la bâtardise. Quand ils avaient l'âge d'homme, ils

n'étaient pas aptes à hériter; ils n'avaient pas le droit de parler

devant le peuple; ils ne pouvaient devenir citoyens. Enfin, les

bâtards des courtisanes (Plutarque mentionne ce fait dans la _Vie de

Solon_), pour comble d'infamie, n'étaient pas obligés de nourrir les

auteurs de leurs jours: le fils n'était tenu à aucun devoir filial

envers ses père et mère, parce que ceux-ci n'avaient également aucun

devoir paternel ou maternel à remplir à son égard. On s'explique alors

pourquoi la plupart des filles exposaient leurs enfants nouveau-nés

dans la rue, et les confiaient ainsi à la république qui leur était

moins marâtre. Ces expositions d'enfants étaient si ordinaires,

que, dans les _Dialogues des Courtisanes_, Lucien fait une exception

bien honorable en faveur d'une de ses héroïnes, qui dit à sa compagne:

«Il me faudra nourrir un enfant, car ne crois pas que j'expose celui

dont j'accoucherai.» Sous l'archontat d'Euclide, l'orateur Aristophon

fit promulguer une loi qui déclarait bâtard quiconque ne prouverait

pas qu'il était né d'une citoyenne ou femme libre. Alors, pour le

railler de ce surcroît de rigueur contre les bâtards, le poëte comique

Calliade le mit en scène, et le représenta lui-même comme fils de la

courtisane Chloris.

Solon, en réglementant la Prostitution, lui avait imposé des digues

salutaires, et s'était proposé de tenir à distance les misérables

artisans de débauche qui voudraient se créer une industrie infâme en

corrompant les filles et les garçons. Il fit donc une loi, dite de la

Prostitution, qui ne nous est connue que par la citation qu'en fait

Eschine dans un de ses discours: «Quiconque se fera le _lénon_ d'un

jeune homme ou d'une femme, appartenant à la classe libre, sera puni

du dernier supplice.» Mais bientôt on adoucit cette loi, et l'on

inventa des palliatifs qui en dénaturèrent le vrai caractère: ainsi,

la peine de mort fut remplacée par une amende de vingt drachmes,

tandis que l'amende était de cent pour le vol ou le rapt d'une femme

libre. On ne conserva la peine capitale que dans le texte de la

loi, et même, ainsi que l'affirme Plutarque, les femmes dépravées qui

font ouvertement métier de procurer des maîtresses aux débauchés,

n'étaient pas comprises dans la catégorie des coupables que cette loi

devait atteindre. Ce fut inutilement qu'Eschine demanda l'application

d'une loi qui n'avait jamais été complétement appliquée. Il était fort

difficile, en effet, de tracer la limite où commençait le crime en vue

duquel cette loi terrible avait été faite, car l'usage en Grèce

autorisait un amant à enlever sa maîtresse, pourvu que celle-ci y

consentît et que les parents n'y missent pas obstacle. Il suffisait

donc d'avoir d'avance l'agrément du père et de la mère d'une fille

qu'on voulait posséder; on les prévenait du jour où l'enlèvement

aurait lieu, et ils ne faisaient qu'un simulacre de résistance. Quand

une jeune fille ou sa mère avait reçu d'un homme un présent, cette

fille n'était plus considérée comme vierge, sa virginité fût-elle

intacte; mais on ne lui devait plus les mêmes égards ni le même

respect, comme si elle eût souffert un commencement de Prostitution.

L'aréopage qui jugeait les courtisanes et leurs odieux parasites,

lorsque le crime lui était dénoncé par la voix du peuple ou par quelque

citoyen, ne daignait pas s'occuper des simples délits que pouvait

commettre cette population impure, vouée aux mauvaises moeurs, et

soumise à de rigoureuses prescriptions de police. La connaissance des

délits résultant de l'exercice de la Prostitution appartenait

certainement à des tribunaux subalternes d'édilité et de police.

C'étaient eux qui faisaient observer les règlements relatifs aux habits

que devaient porter les prostituées, aux lieux affectés à leur séjour et

à leurs promenades, aux impôts qui frappaient leur honteux métier, et

enfin à toutes les habitudes de leur vie publique.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1/6 · 第 13 / 43 题