CHAPITRE IV.

SOMMAIRE. --La Prostitution sacrée en Grèce. --Les Vénus grecques.

--_Vénus-Uranie._ --_Vénus-Pandemos._ --Pitho, déesse de la

persuasion. --Solon fait élever un temple à la déesse de la

Prostitution, avec les produits des _dictérions_ qu'il avait

fondés à Athènes. --Temples de Vénus-Populaire à Thèbes et à

Mégalopolis. --Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, à

Vénus-Pandemos. --_Vénus-Courtisane_ ou _Hétaire_. --La ville

d'Abydos délivrée par une courtisane. --Temple de Vénus-Hétaire à

Éphèse construit aux frais d'une courtisane. --Les _Simoethes_.

--Temple de Vénus-Courtisane, à Samos, bâti avec les deniers de la

Prostitution. --_Vénus Peribasia_ ou _Vénus-Remueuse_. --_Vénus

Salacia_ ou _Vénus-Lubrique_. --Sa statue en vif-argent par

Dédale. --Dons offerts à Vénus-Remueuse par les prostituées.

--_Vénus-Mélanis_ ou _la Noire_, déesse de la nuit amoureuse.

--Ses temples. --_Vénus Mucheia_ ou la déesse des repaires.

--_Vénus Castnia_ ou la déesse des accouplements impudiques.

--_Vénus Scotia_ ou la _Ténébreuse_. --_Vénus Derceto_ ou _la

Coureuse_. --_Vénus Mechanitis_ ou _Mécanique_. --_Vénus

Callipyge_ ou Aux belles fesses. --Origine du culte de Vénus

Derceto. --Jugement de Pâris. --Origine du culte de Vénus

Callipyge. --Les _Aphrodisées_ et les _Aloennes_. --Les mille

courtisanes du temple de Vénus à Corinthe. --Offrande de cinquante

hétaires, faite à Vénus par le poëte Xénophon de Corinthe.

--Procession des _consacrées_. --Fonctions des courtisanes dans

les temples de Vénus. --Les _petits mystères de Cérès_. --Le

pontife Archias. --Cottine, fameuse courtisane de Sparte.

--Célébration des fêtes d'Adonis. --_Vénus Leæna_ et _Vénus

Lamia_.

La Prostitution sacrée exista dans la Grèce dès qu'il y eut des dieux

et des temples; elle remonte donc à l'origine du paganisme grec. Cette

théogonie, que l'imagination poétique de la race hellène avait créée

plus de dix-huit siècles avant l'ère moderne, ne fut qu'un poëme

allégorique, en quelque sorte, sur les jeux de l'amour dans l'univers.

Toutes les religions avaient eu le même berceau; ce fut partout la

nature femelle s'épanouissant et engendrant au contact fécond de la

nature mâle; ce furent partout l'homme et la femme, qu'on divinisait

dans les attributions les plus significatives de leurs sexes. La Grèce

reçut donc de l'Asie le culte de Vénus avec celui d'Adonis, et comme

ce n'était point assez de ces deux divinités amoureuses, la Grèce les

multiplia sous une foule de noms différents, de telle sorte qu'il y

eut presque autant de Vénus que de temples et de statues. Les prêtres

et les poëtes qui se chargèrent, d'un commun accord, d'inventer et

d'écrire les annales de leurs dieux, ne firent que développer un thème

unique, celui de la jouissance sensuelle. Dans cette ingénieuse et

charmante mythologie, l'Amour reparaissait à chaque instant, avec un

caractère varié, et l'histoire de chaque dieu ou de chaque déesse

n'était qu'un hymne voluptueux en l'honneur des sens. On comprend sans

peine que la Prostitution, qui se montre de tant de manières dans

l'odyssée des métamorphoses des dieux et des déesses, devait être un

reflet des moeurs grecques au temps d'Ogygès et d'Inachus. Une

nation dont les croyances religieuses n'étaient qu'un amas de légendes

impures pouvait-elle jamais être chaste et retenue?

La Grèce accepta, dès les temps héroïques, le culte de la femme et de

l'homme divinisés, tel que Babylone et Tyr l'avaient établi à Cypre;

ce culte sortit de l'île qui lui était spécialement consacrée, pour se

répandre d'île en île dans l'Archipel, et pour gagner bientôt

Corinthe, Athènes et toutes les villes de la terre Ionienne. Alors, à

mesure que Vénus et Adonis se naturalisaient dans la patrie d'Orphée

et d'Hésiode, ils perdaient quelque chose de leur origine chaldéenne

et phénicienne; ils se façonnaient, pour ainsi dire, à une

civilisation plus polie et plus raffinée, mais non moins corrompue.

Vénus et Adonis sont plus voilés qu'ils ne l'étaient dans

l'Asie-Mineure; mais, sous ce voile, il y a des délicatesses et des

recherches de débauche qu'on ignorait peut-être dans les enceintes

sacrées de Mylitta et dans les bois mystérieux de Belphegor. Les

renseignements nous manquent pour reconstituer dans tous ses détails

secrets le culte des Vénus grecques, surtout dans les époques

antérieures aux beaux siècles de la Grèce; les poëtes ne nous

offrent çà et là que des traits épars qui, s'ils indiquent tout, ne

précisent rien; les philosophes évitent les tableaux et se jettent au

hasard dans de vagues généralités morales; les historiens ne

renferment que des faits isolés qui ne s'expliquent pas souvent l'un

l'autre; enfin, les monuments figurés, à l'exception de quelques

médailles et de quelques inscriptions, ont tous péri. Nous avons

seulement des notions assez nombreuses sur les principales Vénus, dont

le nom et les attributs se rattachent plus particulièrement au sujet

que nous traitons. La simple énumération de ces Vénus nous dispensera

de recourir à des conjectures plus ou moins appuyées de preuves et

d'apparences. La Prostitution sacrée, en cessant de s'exercer au

profit du temple et du prêtre, avait laissé dans les rites et les

usages religieux la trace profonde de son empire.

La Vénus qui personnifiait, pour ainsi dire, cette Prostitution, se

nommait Pandemos. Socrate dit, dans le _Banquet_ de Xénophon, qu'il y

a deux Vénus, l'une céleste et l'autre humaine ou Pandemos; que le

culte de la première est chaste, et celui de la seconde criminel.

Socrate vivait, dans le cinquième siècle avant Jésus-Christ, comme un

philosophe sceptique qui soumet les religions elles-mêmes à son

jugement inflexible. Platon, dans son _Banquet_, parle aussi des deux

Vénus, mais il est moins sévère à l'égard de Pandemos. «Il y a deux

Vénus, dit-il: l'une très-ancienne, sans mère, et fille d'Uranus,

d'où lui vient le nom d'Uranie; l'autre, plus jeune, fille de Jupiter

et de Dioné, que nous appelons Vénus-Pandemos.» C'est la

Vénus-Populaire (+pan+, tout; +dêmos+, peuple); c'est la

première divinité que Thésée fit adorer par le peuple qu'il avait

rassemblé dans les murailles d'Athènes; c'est la première statue de

déesse qui fut érigée sur la place publique de cette ville naissante.

Cette antique statue, qui ne subsistait plus déjà quand Pausanias

écrivit son Voyage en Grèce, et qui avait été remplacée par une autre,

due à un habile sculpteur, et plus modeste sans doute que la première,

faisait un appel permanent à la Prostitution. Les savants ne sont pas

d'accord sur la pose que l'artiste lui avait donnée, et l'on peut

supposer que cette pose avait trait au caractère spécial de la déesse.

Thésée, pour que ce caractère fût encore plus clairement représenté,

avait placé près de la statue de Pandemos celle de Pitho, déesse de la

persuasion. Les deux déesses disaient si bien ce qu'on avait voulu

leur faire exprimer, que l'on venait à toute heure, de jour comme de

nuit, sous ses yeux, faire acte d'obéissance publique. Aussi, lorsque

Solon eut réuni, avec les produits des _dictérions_ qu'il avait fondés

à Athènes, les sommes nécessaires pour élever un temple à la déesse de

la Prostitution, il fit bâtir ce temple vis-à-vis de la statue qui

attirait autour de son piédestal une procession de fidèles prosélytes.

Les courtisanes d'Athènes se montraient fort empressées aux fêtes

de Pandemos, qui se renouvelaient le quatrième jour de chaque mois, et

qui donnaient lieu à d'étranges excès de zèle religieux. Ces jours-là,

les courtisanes n'exerçaient leur métier qu'au profit de la déesse, et

elles dépensaient en offrandes l'argent qu'elles avaient gagné sous

les auspices de Pandemos.

Ce temple, dédié à la Vénus-Populaire par le sage Solon, n'était pas

le seul qui témoignât du culte de la Prostitution en Grèce. Il y en

avait aussi à Thèbes en Béotie et à Mégalopolis en Arcadie. Celui de

Thèbes datait du temps de Cadmus, fondateur de cette ville. La

tradition racontait que la statue qu'on voyait dans ce temple, avait

été fabriquée avec les éperons d'airain des vaisseaux qui avaient

amené Cadmus aux bords thébains. C'était une offrande d'Harmonie,

fille de Cadmus; cette princesse, indulgente pour les plaisirs de

l'amour, s'était plu à en consacrer le symbole à la déesse, en lui

destinant ces éperons ou becs de métal qui s'étaient enfoncés dans le

sable du rivage pour en faire sortir une cité. Dans le temple de

Mégalopolis, la statue de Pandemos était accompagnée de deux autres

statues qui présentaient la déesse sous deux figures différentes, plus

décentes et moins nues. Ces statues de Pandemos avaient toutes une

physionomie assez effrontée, car elles ne furent pas conservées quand

les moeurs imposèrent des voiles même aux déesses; celle qui

était à Élis, où Pandemos eut aussi un temple célèbre, avait été

refaite par le fameux statuaire Scopas, qui en changea entièrement la

posture et qui se contenta d'un emblème très-transparent, en mettant

cette Vénus sur le dos d'un bouc aux cornes d'or.

Vénus était adorée, dans vingt endroits de la Grèce, sous le nom

d'+Hetaira+ ou de +Pornê+, Courtisane ou Hétaire; ce nom-là annonçait

suffisamment le genre d'actions de grâce qu'on lui rendait. Ses

adorateurs ordinaires étaient les courtisanes et leurs amants; les uns

et les autres ne se faisaient pas faute de lui offrir des sacrifices

pour se mettre sous sa protection. Cette Vénus-là, si malhonnête qu'elle

fût dans son culte, rappelait pourtant un fait historique qui était à

l'honneur des courtisanes, mais qui se rattachait par malheur aux temps

fabuleux de la Grèce. Suivant une tradition, dont la ville d'Abydos

était fière, cette ville, réduite jadis en esclavage, avait été délivrée

par une courtisane. Un jour de fête, les soldats étrangers, maîtres de

la ville et préposés à la garde des portes, s'enivrèrent dans une orgie

avec des courtisanes abydéniennes et s'endormirent au son des flûtes.

Une des courtisanes se saisit des clefs de la ville, où elle rentra

par-dessus la muraille, et alla avertir ses concitoyens, qui s'armèrent,

tuèrent les sentinelles endormies et chassèrent l'ennemi de leur cité.

En mémoire de leur liberté recouvrée, ils élevèrent un temple à

Vénus-Hétaire. Cette Vénus avait encore un temple à Éphèse, mais on ne

sait pas si son origine était aussi honorable que celle du temple

d'Abydos. Chacun de ces temples évoquait d'ailleurs une tradition

particulière. Celui du promontoire Simas, sur le Pont-Euxin, aurait été

construit aux frais d'une belle courtisane, qui habitait dans cet

endroit-là, et qui attendait au bord de la mer que Vénus, née du sein

des flots, lui envoyât des passagers. Ce fut en souvenir de cette

prêtresse de Vénus-Hétaire, que les prostituées s'intitulaient

_Simoethes_, aux environs de ce promontoire qui conviait de loin les

matelots au culte de la déesse, et qui leur ouvrait ses grottes

consacrées à ce culte. Le temple de Vénus-Courtisane à Samos, qu'on

appelait la déesse des roseaux ou des marécages, avait été bâti avec les

deniers de la Prostitution, par les hétaires qui suivirent Périclès au

siége de Samos, et qui y trafiquèrent de leurs charmes pour des sommes

énormes. (_Ingentem ex prostitutâ formâ quæstum fecerant_, dit Athénée,

dont le grec est plus énergique encore que cette traduction latine.)

Mais quoique Vénus eût le nom d'_Hétaire_, les fêtes qu'on célébrait en

Magnésie, sous le nom de _Hétairidées_, ne la regardaient pas; elles

avaient été instituées en l'honneur de Jupiter-Hétairien et de

l'expédition des Argonautes.

Ce n'était point assez que d'avoir donné à Vénus le nom des

courtisanes qu'elle inspirait et qui se recommandaient à elle: on lui

donnait encore d'autres noms qui n'eussent pas moins convenu à

ses prêtresses favorites. Celui de _Peribasia_, par exemple, en latin

_Divaricatrix_, faisait allusion aux mouvements que provoque et règle

le plaisir. Cette Vénus était nominativement adorée chez les Argiens,

comme nous l'apprend saint Clément d'Alexandrie, qui ne craint pas

d'avouer que ce nom bizarre de _Remueuse_ lui était venu _à

divaricandis cruribus_. La Peribasia des Grecs devint chez les Romains

_Salacia_ ou Vénus-Lubrique, qui prit encore d'autres noms analogues

et plus caractéristiques. Le fameux architecte du labyrinthe de Crète,

Dédale, par amour de la mécanique, avait dédié à cette déesse une

statue en vif-argent. Les dons offerts à la déesse faisaient allusion

aux qualités qu'on lui supposait. Ces dons, qui étaient parfois fort

riches, rappelaient, en général, la condition des femmes qui les

déposaient sur l'autel ou les appendaient au piédestal de la statue.

C'étaient le plus souvent des phallus en or, en argent, en ivoire ou

en nacre de perle; c'étaient aussi des bijoux précieux, et surtout des

miroirs d'argent poli, avec des ciselures et des inscriptions. Ces

miroirs furent toujours considérés comme les attributs de la déesse et

des courtisanes. On représentait Vénus un miroir à la main; on la

représentait aussi tenant un vase ou une boîte à parfums: car, disait

le poëte grec, «Vénus n'imite point Pallas, qui se baigne quelquefois

mais qui ne se parfume jamais.» Les courtisanes, qui avaient tant

d'intérêt à se rendre Vénus propice, se dépouillaient pour elle

de tous les objets de toilette qu'elles aimaient le mieux. Leur

première offrande devait être leur ceinture; elles avaient des

peignes, des pinces à épiler, des épingles et d'autres menus affiquets

en or et en argent, que les femmes honnêtes ne se permettaient pas, et

que Vénus-Courtisane pouvait sans scrupule accepter de ses humbles

imitatrices. Aussi le poëte Philétère s'écrie-t-il avec enthousiasme,

dans sa _Corinthiaste_: «Ce n'est pas sans raison que dans toute la

Grèce on voit des temples élevés à Vénus-Courtisane et non à

Vénus-Mariée.»

Vénus avait en Grèce bien d'autres dénominations qui se rapportaient à

certaines particularités de son culte, et les temples qu'on lui

élevait sous ces dénominations souvent obscènes étaient plus

fréquentés et plus enrichis que ceux de Vénus-Pudique ou de

Vénus-Armée. Tantôt on l'adorait avec le nom de _Mélanis_ ou _la

Noire_, comme déesse de la nuit amoureuse: ce fut elle qui apparut à

Laïs pour lui apprendre que les amants lui arrivaient de tous côtés

avec de magnifiques présents; elle avait des temples à Mélangie en

Arcadie; à Cranium, près de Corinthe; à Thespies en Béotie, et ces

temples étaient environnés de bocages impénétrables au jour, dans

lesquels on cherchait à tâtons les aventures. Tantôt on l'appelait

_Mucheia_ ou la déesse des repaires; _Castnia_ ou la déesse des

accouplements impudiques; _Scotia_ ou _la Ténébreuse_; _Derceto_ ou

_la Coureuse_; _Callipyge_ ou Aux belles fesses, etc. Vénus,

véritable Protée de l'amour ou plutôt de la volupté, avait, pour

chacune de ses transformations, une mythologie spéciale, toujours

ingénieuse et allégorique. Elle représentait constamment la femme

remplissant les devoirs de son sexe. Ainsi, lorsqu'elle fut _Derceto_

ou déesse de Syrie, elle était tombée de l'Olympe dans la mer et elle

y avait rencontré un grand poisson qui s'était prêté à la ramener sur

la côte de Syrie, où elle récompensa son sauveur en le mettant au

nombre des astres: pour traduire cette fable en langage humain, il ne

fallait qu'imaginer une belle Syrienne perdue dans un naufrage et

sauvée par un pêcheur qui s'était épris d'elle. Le nom de _Derceto_

exprimait ses allées et venues sur les côtes de Syrie avec le pêcheur

qui l'avait recueillie dans sa barque. Les prêtres de Derceto avaient

donné une forme plus mystique à l'allégorie. Selon eux, aux époques

contemporaines du chaos un oeuf gigantesque s'était détaché du ciel

et avait roulé dans l'Euphrate; les poissons poussèrent cet oeuf

jusqu'au rivage, des colombes le couvèrent et Vénus en sortit: voilà

pourquoi colombes et poissons étaient consacrés à Vénus; mais on ne

sait pas à quelle espèce de poissons la déesse accordait la

préférence. Enfin, il y avait une Vénus _Mechanitis_ ou _Mécanique_,

dont les statues étaient en bois avec des pieds, des mains et un

masque en marbre; ces statues-là se mouvaient par des ressorts

cachés et prenaient les poses les plus capricieuses.

Cette déesse était, sans doute, sous ses divers aspects, la déesse de

la beauté: mais la beauté qu'elle divinisait, ce fut moins celle du

visage que celle du corps; et les Grecs, plus amoureux de la statuaire

que de la peinture, faisaient plus de cas aussi de la forme que de la

couleur. La beauté du visage, en effet, appartenait presque

indistinctement à toutes les déesses du panthéon grec, tandis que la

beauté du corps était un des attributs divins de Vénus. Lorsque le

berger troyen, Pâris, décerna la pomme à la plus belle des trois

déesses rivales, il n'avait décidé son choix entre elles, qu'après les

avoir vues sans aucun voile. Vénus ne représentait donc pas la beauté

intelligente, l'âme de la femme; elle ne représentait que la beauté

matérielle, le corps de la femme. Les poëtes, les artistes lui

attribuaient donc une tête fort petite, au front bas et étroit, mais

en revanche un corps et des membres fort longs, souples et potelés. La

perfection de la beauté chez la déesse commençait surtout à la

naissance des reins. Les Grecs se regardaient comme les premiers

connaisseurs du monde en ce genre de beauté. Cependant ce ne fut pas

la Grèce, mais la Sicile qui fonda un temple à Vénus Callipyge. Ce

temple dut son origine à un jugement qui n'eut pas autant d'éclat que

celui de Pâris, car les parties n'étaient pas déesses et le juge n'eut

pas à se prononcer entre trois. Deux soeurs, aux environs de

Syracuse, en se baignant un jour, se disputèrent le prix de la beauté;

un jeune Syracusain, qui passait par là et qui vit les pièces du

procès, sans être vu, fléchit le genou en terre comme devant Vénus

elle-même, et s'écria que l'aînée avait remporté la victoire. Les deux

adversaires s'enfuirent à demi nues. Le jeune homme revint à Syracuse

et raconta, encore ému d'admiration, ce qu'il avait vu. Son frère,

émerveillé à ce récit, déclara qu'il se contenterait de la cadette.

Enfin ils rassemblèrent ce qu'ils possédaient de plus précieux, et ils

se rendirent chez le père des deux soeurs et lui demandèrent de

devenir ses gendres. La cadette, désolée et indignée d'avoir été

vaincue, était tombée malade; elle sollicita la révision de la cause,

et les deux frères, d'un commun accord, proclamèrent qu'elles avaient

toutes deux également droit à la victoire, selon que le juge regardait

l'une, du côté droit, et l'autre, du côté gauche. Les deux soeurs

épousèrent les deux frères et transportèrent à Syracuse une réputation

de beauté, qui ne fit que s'accroître. On les comblait de présents, et

elles amassèrent de si grands biens, qu'elles purent ériger un temple

à la déesse qui avait été la source de leur fortune. La statue qu'on

admirait dans ce temple participait à la fois des charmes secrets de

chaque soeur, et la réunion de ces deux modèles en une seule copie

avait formé le type parfait de la beauté callipyge. C'est le poëte

Cercidas de Mégalopolis qui a immortalisé cette copie sans avoir

vu les originaux. Athénée rapporte la même anecdote, dont le voile

transparent cache évidemment l'histoire de deux courtisanes

syracusaines.

Si les courtisanes élevaient des temples à Vénus, elles étaient donc

autorisées, du moins dans les premiers temps de la Grèce, à offrir des

sacrifices à la déesse, et à prendre une part active à ses fêtes

publiques, sans préjudice de quelques fêtes, telles que les

Aphrodisées et les Aloennes, qu'elles se réservaient plus

particulièrement et qu'elles célébraient à huis clos. Elles

remplissaient même quelquefois les fonctions de prêtresses dans les

temples de Vénus, et elles y étaient attachées, comme auxiliaires,

pour nourrir le prêtre et augmenter les revenus de l'autel. Strabon

dit positivement que le temple de Vénus à Corinthe possédait plus de

mille courtisanes que la dévotion des adorateurs de la déesse lui

avait consacrées. C'était un usage général en Grèce de consacrer ainsi

à Vénus un certain nombre de jeunes filles quand on voulait se rendre

la déesse favorable, ou quand on avait vu ses voeux exaucés par

elle. Xénophon de Corinthe, en partant pour les jeux Olympiques,

promet à Vénus de lui consacrer cinquante hétaires si elle lui donne

la victoire; il est vainqueur et il s'acquitte de sa promesse. «O

souveraine de Cypris, s'écrie Pindare dans l'ode composée en l'honneur

de cette offrande, Xénophon vient d'amener dans ton vaste bocage

une troupe de cinquante belles filles!» Puis, il s'adresse à elles: «O

jeunes filles qui recevez tous les étrangers et leur donnez

l'hospitalité, prêtresses de la déesse Pitho dans la riche Corinthe,

c'est vous qui, en faisant brûler l'encens devant l'image de Vénus et

en invoquant la mère des Amours, nous méritez souvent son aide céleste

et nous procurez les doux moments que nous goûtons sur des lits

voluptueux, où se cueille le tendre fruit de la beauté!» Cette

consécration des courtisanes à Vénus était surtout usitée à Corinthe.

Quand la ville avait une demande à faire à la déesse, elle ne manquait

jamais de la confier à des _consacrées_ qui entraient les premières

dans le temple et qui en sortaient les dernières. Selon Cornélien

d'Héraclée, Corinthe, en certaines circonstances importantes, s'était

fait représenter auprès de Vénus par une procession innombrable de

courtisanes dans le costume de leur métier.

L'emploi de ces consacrées dans les temples et les bocages de la

déesse est suffisamment constaté par quelques monuments figurés, qui

sont moins discrets à cet égard que les écrivains contemporains. Les

peintures de deux coupes et de deux vases grecs, cités par le savant

M. Lajard, d'après les descriptions de MM. de Witte et Lenormand, ne

nous laissent pas de doute sur la Prostitution sacrée qui s'était

perpétuée dans le culte de Vénus. Un de ces vases, qui faisait partie

de la célèbre collection Durand, représente un temple de Vénus,

dans lequel une courtisane reçoit, par l'intermédiaire d'un esclave,

les propositions d'un étranger couronné de myrte, placé en dehors du

temple et tenant à la main une bourse. Sur le second vase, un

étranger, pareillement couronné de myrte, est assis sur un lit et

semble marchander une courtisane debout devant lui dans un temple. M.

Lajard attribue encore la même signification à une pierre gravée,

taillée à plusieurs faces, dont cinq portent des animaux, emblèmes du

culte de la Vénus Orientale, et dont la sixième représente une

courtisane qui se regarde dans un miroir pendant qu'elle se livre à un

étranger. Mais ce qui se passait dans les temples et dans les bois

sacrés n'a pas laissé de traces plus caractéristiques chez les auteurs

de l'antiquité, qui n'ont pas osé trahir les mystères de Vénus.

Si les courtisanes étaient les bienvenues dans le culte de leur

déesse, elles ne pouvaient se mêler que de loin à celui des autres

déesses; ainsi, elles célébraient, dans l'intérieur de leurs maisons,

après la vendange, les Aloennes ou fêtes de Cérès et de Bacchus.

C'étaient des soupers licencieux qui composaient le rituel de ces

fêtes, dans lesquelles les courtisanes se réunissaient avec leurs

amants pour manger, boire, rire, chanter et folâtrer. «A la prochaine

fête des Aloennes, écrit Mégare à Bacchis dans les Lettres

d'Alcyphron, nous nous assemblons au Colyte chez l'amant de Thessala

pour y manger ensemble, fais en sorte d'y venir.» --«Nous touchons

aux Aloennes, écrit Thaïs à Thessala, et nous étions toutes assemblées

chez moi pour célébrer la veille de la fête.» Ces soupers, appelés les

_petits mystères de Cérès_, étaient des prétextes de débauches qui

duraient plusieurs jours et plusieurs nuits. Il paraît que dans

certains temples de Cérès, à Éleusis par exemple, les courtisanes,

dont les femmes honnêtes fuyaient la vue et l'approche, avaient obtenu

d'ouvrir une salle à elles, où elles avaient seules le droit d'entrer

sans prêtres, et où une d'elles présidait aux cérémonies religieuses,

que ses compagnes, comme autant de vestales, embellissaient de leur

présence plus chaste qu'à l'ordinaire. Durant ces cérémonies, les

vieilles courtisanes donnaient des leçons aux jeunes dans la science

et la pratique des mystères de la Bonne Déesse. Le pontife Archias,

qui s'était permis d'offrir un sacrifice à Cérès d'Éleusis, dans la

salle des courtisanes, sans l'intervention de leur grande prêtresse,

fut accusé d'impiété par Démosthène, et condamné par le peuple.

Tous les dieux, comme toutes les déesses, acceptaient pourtant les

offrandes que les courtisanes leur envoyaient, sans oser toutefois

pénétrer en personne dans les temples dont le seuil leur était fermé.

La fameuse courtisane, Cottine, qui se rendit assez célèbre pour qu'on

imposât son nom au dictérion qu'elle avait occupé, près de Colone,

vis-à-vis un temple de Bacchus, dédia en l'honneur d'un de ses

galants spartiates un petit taureau d'airain, qui fut placé sur le

fronton du temple de Minerve Chalcienne. Ce taureau votif se trouvait

encore à sa place du temps d'Athénée. Mais il était pourtant un dieu

qui se montrait naturellement moins sévère pour les femmes de plaisir,

c'était Adonis, déifié par Vénus, qui l'avait aimé. Les fêtes d'Adonis

étaient, d'ailleurs, tellement liées à celles de la déesse, qu'on ne

pouvait guère adorer l'un sans rendre hommage à l'autre. Adonis avait

eu aussi, dans les temps antiques, une large part aux offrandes de la

Prostitution sacrée, avant que son culte se fût confondu dans celui de

Priape. Les courtisanes de toutes les conditions profitaient donc des

fêtes d'Adonis, qui attiraient partout tant d'étrangers, pour venir

exercer leur industrie, sous la protection du dieu et à son profit,

dans les bois qui environnaient ses temples. «A l'endroit où je te

mène, dit un courtier à un cuisinier qu'il va mettre en maison, il y a

un lieu de débauche (+porneôn+): une hétaire renommée y célèbre

les fêtes d'Adonis, avec une nombreuse troupe de ses compagnes.» Les

Athéniens, malgré la juste réprobation que leurs moralistes

attachaient à la vie des courtisanes, ne les trouvèrent pas plus

déplacées dans leur Olympe que dans leurs temples, car ils élevèrent

des autels et des statues à Vénus _Leæna_ et à Vénus _Lamia_, pour

diviniser les deux maîtresses de Démétrius Poliorcète.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1/6 · 第 12 / 43 题