SOMMAIRE. --La Prostitution hospitalière chez les Hébreux. --Les
fils des anges. --Le déluge. --Sodome et Gomorrhe. --Les filles de
Loth. --La Prostitution légale établie chez les Patriarches.
--Joseph et la femme de l'eunuque Putiphar. --Thamar se prostitue
à Juda son beau-père. --Le _marché aux paillardes_. --Les _femmes
étrangères_. --Le roi Salomon permet aux courtisanes de s'établir
dans les villes. --Apostrophe du prophète Ézéchiel à Jérusalem la
grande prostituée. --Lois de Moïse. --Sorte de Prostitution
permise par Moïse, et à quelles conditions. --Trafic que les
Hébreux faisaient entre eux de leurs filles. --Inflexibilité de
Moïse à l'égard des crimes contre nature. --Raisons qui avaient
décidé Moïse à exclure les Juives de la Prostitution légale. --Le
chapitre XVIII du _Lévitique_. --Infirmités secrètes dont les
femmes juives étaient affligées. --Précautions singulières prises
par Moïse pour sauvegarder la santé des Hébreux. --Tourterelles
offertes en holocauste par les _hommes découlants_, pour obtenir
leur guérison. --La loi de Jalousie. --Le _gâteau de jalousie_ et
les _eaux amères_ de la malédiction. --La Prostitution sacrée chez
les Hébreux. --Cultes de Moloch et de Baal-Phegor. --Superstitions
obscènes et offrandes immondes. --Les _Molochites_. --Les
_efféminés_ ou consacrés. --Leurs mystères infâmes. --Le _prix du
chien_. --Les _consacrées_. --Maladies nées de la débauche des
Israélites. --Zambri et la prostituée de Madian. --Les efféminés
détruits par Moïse reparaissent sous les rois de Juda. --Asa les
chasse à son tour. --Maacha, mère d'Asa, grande prêtresse de
Priape. Les efféminés, revenus de nouveau, sont décimés par
Josias. --Débordements des Israélites avec les filles de Moab.
--Moeurs des prostituées moabites. --Expédition contre les
Madianites. --Massacre des femmes prisonnières, par ordre de
Moïse. --Lois de Moïse sur la virginité des filles. --Moyens des
Juifs pour constater la virginité. --Peines contre l'adultère et
le viol. --L'_achat d'une vierge_. --La concubine de Moïse.
--Châtiment infligé par le Seigneur à Marie, soeur de Moïse.
--Recommandation de Moïse aux Hébreux, au sujet des plaisirs de
l'amour. --La fille de Jephté. --Les espions de Josué et la fille
de joie Rahab. --Samson et la paillarde de Gaza. --Dalila. --Le
lévite d'Éphraïm et sa concubine. --Infamie des Benjamites. --La
jeune fille vierge du roi David. --Débordements du roi Salomon.
--Ses sept cents femmes et ses trois cents concubines. --Tableau
et caractère de la Prostitution à l'époque de Salomon, puisés dans
son livre des _Proverbes_. --Les prophètes Isaïe, Jérémie et
Ézéchiel. --Le temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des
prostituées. --Jésus les chasse de la maison du Seigneur. --Marie
Madeleine chez le Pharisien. --Jésus lui remet ses péchés à cause
de son repentir.
Les Hébreux, qui étaient originaires de la Chaldée, y avaient pris les
moeurs de la vie pastorale: il est donc certain que la Prostitution
hospitalière exista dans les âges reculés, chez la race juive comme
chez les pâtres et les chasseurs chaldéens. On en retrouve la trace çà
et là dans les livres saints. Mais la Prostitution sacrée était
fondamentalement antipathique avec la religion de Moïse, et ce grand
législateur, qui avait pris à tâche d'imposer un frein à son peuple
pervers et corrompu, s'efforça de réprimer au nom de Dieu les excès
épouvantables de la Prostitution légale. De là cette pénalité
terrible qu'il avait tracée en caractères de sang sur les tables de la
loi, et qui suffisait à peine pour arrêter les monstrueux débordements
des fils d'Abraham.
Le plus ancien exemple qui existe peut-être de la Prostitution
hospitalière, c'est dans la Genèse qu'il faut le chercher. Du temps de
Noé les fils de Dieu ou les anges étaient descendus sur la terre pour
connaître les filles des hommes, et ils en avaient eu des enfants qui
furent des géants. Ces anges venaient le soir demander un abri sous la
tente d'un patriarche et ils y laissaient, en s'éloignant plus ou
moins satisfaits de ce qu'ils avaient trouvé, des souvenirs vivants de
leur passage. La Genèse ne nous dit pas à quel signe authentique on
pouvait distinguer un ange d'un homme: ce n'était qu'au bout de neuf
mois qu'il se révélait par la naissance d'un géant. Ces géants
n'héritèrent pas des vertus de leurs pères, car la méchanceté des
hommes ne fit que s'accroître; de telle sorte que le Seigneur, indigné
de voir l'espèce humaine si dégénérée et si corrompue, résolut de
l'anéantir, à l'exception de Noé et de sa famille. Le déluge renouvela
la face du monde, mais les passions et les vices, que Dieu avait voulu
faire disparaître, reparurent et se multiplièrent avec les hommes.
L'hospitalité même ne fut plus chose sainte et respectée dans les
villes immondes de Sodome et de Gomorrhe; lorsque les deux anges
qui avaient annoncé à Abraham que sa femme Sarah, âgée de six vingts
ans, lui donnerait un fils, allèrent à Sodome et s'arrêtèrent dans la
maison de Loth pour y passer la nuit, les habitants de la ville,
depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux, environnèrent la maison, et
appelant Loth: «Où sont ces hommes, lui dirent-ils, qui sont venus
cette nuit chez toi? Fais-les sortir, afin que nous les
connaissions? --Je vous prie, mes frères, répondit Loth, ne leur faites
point de mal. J'ai deux filles qui n'ont point encore connu d'homme,
je vous les amènerai, et vous les traiterez comme il vous plaira,
pourvu que vous ne fassiez pas de mal à ces hommes. Car ils sont venus
à l'ombre de mon toit.» Loth, qui faisait ainsi à l'hospitalité le
sacrifice de l'honneur de ses filles, n'eût-il pas accordé de bonne
grâce à ses deux hôtes ce qu'il offrait malgré lui à une populace en
délire? Quant à ses deux filles, que le spectacle de la destruction de
Sodome et de Gomorrhe n'avait point assez épouvantées pour leur
inspirer des sentiments de continence, elles abusèrent étrangement
l'une après l'autre de l'ivresse de leur malheureux père.
C'est bien la débauche, et la plus hideuse, mais ce n'est pas encore
la Prostitution légale, celle qui s'accomplit en vertu d'un marché que
la loi ne condamne pas et que l'usage autorise. Cette espèce de
Prostitution se montre chez les Hébreux, dès les temps des
patriarches, dix-huit siècles avant Jésus-Christ, alors même que
le chaste Joseph, esclave et intendant de l'eunuque Putiphar en
Égypte, résistait aux provocations impudiques de la femme de son
maître, et lui abandonnait son manteau plutôt que son honneur. Un des
frères de Joseph, Juda, le quatrième fils de Jacob, avait marié
successivement à une fille nommée Thamar deux fils qu'il avait eus
avec une Chananéenne: ces deux fils, Her et Onan, étant morts sans
laisser d'enfants, leur veuve se promettait d'épouser leur dernier
frère, Séla; mais Juda ne se souciait pas de ce mariage, auquel les
deux précédents, restés stériles, attachaient un fâcheux augure.
Thamar, mécontente de son beau-père, qui s'était engagé vis-à-vis
d'elle à la marier avec Séla, imagina un singulier moyen de prouver
qu'elle pouvait devenir mère. Ayant su que Juda s'en allait sur les
hauteurs de Tinnath pour y faire tondre ses brebis, elle ôta ses
habits de veuvage, elle se couvrit d'un voile et s'en enveloppa, puis
s'assit dans un carrefour sur la route que Juda devait prendre. «Quand
Juda la vit, raconte la _Genèse_ (ch. XXXVIII), il imagina que c'était
une prostituée, car elle avait couvert son visage pour n'être pas
reconnue. Et, s'avançant vers elle, il lui dit: «Permets que j'aille
avec toi!» Car il ne soupçonnait pas que ce fût sa belle-fille. Elle
lui répondit: «Que me donneras-tu pour jouir de mes embrassements?» Il
dit: «Je t'enverrai un chevreau de mes troupeaux.» Alors, elle reprit:
«Je ferai ce que tu veux, si tu me donnes des arrhes jusqu'à ce
que tu m'envoies ce que tu promets?» Et Juda lui dit: «Que veux-tu que
je te donne pour arrhes?» Elle répondit: «Ton anneau, ton bracelet et
le bâton que tu tiens à la main.» Il s'approcha d'elle et aussitôt
elle conçut; ensuite, se levant, elle s'en alla, et, quittant le voile
qu'elle avait pris, elle revêtit les habits du veuvage. Cependant Juda
envoya un chevreau, par l'entremise d'un de ses pâtres, qui devait lui
rapporter son gage; mais le pâtre ne trouva pas cette femme, entre les
mains de qui le gage était resté, et il interrogea les passants: «Où
est cette prostituée qui stationnait dans le carrefour?» Et ils
répondirent: «Il n'y a point eu de prostituée dans cet endroit-là.» Et
il retourna vers Juda et lui dit: «Je ne l'ai point trouvée, et les
gens de l'endroit m'ont déclaré que jamais prostituée n'avait
stationné à cette place.» Peu de temps après, on vint annoncer à Juda
que sa belle-fille était enceinte et il ordonna qu'elle fût brûlée
comme adultère; mais Thamar lui fit connaître alors le père de
l'enfant qu'elle portait, en lui rendant son anneau, son bracelet et
son bâton.
Voilà certainement le plus ancien exemple de Prostitution légale que
puisse nous fournir l'histoire; car le fait, rapporté par Moïse avec
toutes les circonstances qui le caractérisèrent, remonte au
vingt-unième siècle avant Jésus-Christ. Nous voyons déjà la prostituée
juive, cachée dans les plis d'un voile, assise au bord d'un
chemin et s'y livrant à son infâme métier avec le premier venu qui
veut la payer. C'était là, depuis la plus haute antiquité, le rôle que
jouait la Prostitution chez les Hébreux. Les livres saints sont
remplis de passages qui nous montrent les carrefours des routes
servant de marché et de champ de foire aux _paillardes_, qui tantôt se
tenaient immobiles, enveloppées dans leur voile comme dans un linceul,
et tantôt, vêtues d'habits immodestes et richement parées, brûlaient
des parfums, chantaient des chansons voluptueuses, en s'accompagnant
avec la lyre, la harpe et le tambour, ou dansaient au son de la double
flûte. Ces paillardes n'étaient pas des Juives, du moins la plupart;
car l'Écriture les qualifie ordinairement de _femmes étrangères_:
c'étaient des Syriennes, des Égyptiennes, des Babyloniennes, etc., qui
excellaient dans l'art d'exciter les sens. La loi de Moïse défendait
expressément aux femmes juives de servir d'auxiliaires à la
Prostitution qu'elle autorisait pour les hommes, puisqu'elle ne la
condamnait pas. On s'explique donc comment les _femmes étrangères_
n'avaient pas le droit de se prostituer dans l'enceinte des villes et
pourquoi les grands chemins avaient le privilége de donner asile à la
débauche publique. Il n'y eut d'exception à cet usage que sous le
règne de Salomon, qui permit aux courtisanes de s'établir au milieu
des villes. Mais, auparavant et depuis, on ne les rencontrait pas dans
les rues et les carrefours de Jérusalem; on les voyait se mettre
à l'encan, le long des routes. Là, elles dressaient leurs tentes de
peaux de bêtes ou d'étoffes aux couleurs éclatantes. Quinze siècles
après l'aventure de Thamar, le prophète Ézéchiel disait, dans son
langage symbolique, à Jérusalem la grande prostituée: «Tu as construit
un lupanar et tu t'es fait un lieu de Prostitution dans tous les
carrefours, à la tête de chaque chemin tu as arboré l'enseigne de ta
paillardise, et tu as fait un abominable emploi de ta beauté, et tu
t'es abandonnée à tous les passants (_divisisti pedes tuos omni
transeunti_, dit la _Vulgate_), et tu as multiplié tes fornications.»
Le séjour des Hébreux en Égypte, où les moeurs étaient fort
dépravées, acheva de pervertir les leurs et de les ramener à l'état de
simple nature: ils vivaient dans une honteuse promiscuité, lorsque
Moïse les fit sortir de servitude et leur donna un code de lois
religieuses et politiques. Moïse, en conduisant les Juifs vers la
terre promise, eut besoin de recourir à une pénalité terrible pour
arrêter les excès de la corruption morale qui déshonorait le peuple de
Dieu. Du haut du mont Sinaï il fit entendre ces paroles, que le
Seigneur prononça au milieu des éclairs et des tonnerres: «Tu ne
paillarderas point! Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain!»
Ensuite, il ne dédaigna pas de régler lui-même, au nom de Jehovah, les
formes d'une espèce de Prostitution qui faisait essentiellement partie
de l'esclavage. «Si quelqu'un a vendu sa fille comme esclave,
dit-il, elle ne pourra quitter le service de son maître, à l'instar
des autres servantes. Si elle déplaît aux yeux du maître à qui elle a
été livrée, que le maître la renvoie; mais il n'aura pas le pouvoir de
la vendre à un peuple étranger, s'il veut se débarrasser d'elle.
Toutefois, s'il l'a fiancée à son fils, il doit se conduire envers
elle comme envers ses propres filles. Que s'il en a pris une autre, il
pourvoira à la dot et aux habits de son esclave, et il ne lui niera
pas le prix de sa pudicité (_pretium pudicitiæ non negabit_). S'il ne
fait pas ces trois choses, elle sortira de servage, sans rien payer.»
Ce passage, que les commentateurs ont compris de différentes façons,
prouve de la manière la plus évidente que chez les Juifs, du moins
avant la rédaction définitive des tables de la loi, le père avait le
droit de vendre sa fille à un maître, qui en faisait sa concubine pour
un temps déterminé par le contrat de vente. On voit aussi, dans cette
singulière législation, que la fille, vendue de la sorte au profit de
son père, ne retirait aucun avantage personnel de l'abandon qu'elle
était forcée de faire de son corps, excepté dans le cas où le maître,
après l'avoir fiancée à son fils, voudrait la remplacer par une autre
concubine. Il est donc clairement établi que les Hébreux trafiquaient
entre eux de la Prostitution de leurs filles.
Moïse, ce sage législateur qui parlait aux Hébreux par la bouche de
Dieu, avait affaire à des pécheurs incorrigibles: il leur laissa,
par prudence, comme un faible dédommagement de ce qu'il leur enlevait,
la liberté d'avoir commerce avec des prostituées étrangères; mais il
fut inflexible à l'égard des crimes de bestialité et de sodomie.
«Celui qui aura eu des rapports charnels avec une bête de somme sera
puni de mort,» dit-il dans l'_Exode_ (chap. XXII). «Tu n'auras pas de
relation sexuelle avec un mâle, comme avec une femme, dit-il dans le
_Lévitique_ (chap. XVIII), car c'est une abomination; tu ne
cohabiteras avec aucune bête et tu ne te souilleras pas avec elle. La
femme ne se prostituera pas à une bête et ne se mélangera pas avec
elle, car c'est un forfait!» Moïse, en parlant de ces désordres contre
nature, ne peut s'empêcher d'excuser les Juifs, qui ne les avaient pas
inventés et qui s'y abandonnaient à l'exemple des autres peuples. «Les
nations que je m'en vais chasser de devant vous se sont polluées de
toutes ces turpitudes, s'écrie le chef d'Israël, la terre qu'elles
habitent en a été souillée, et moi je vais punir sur elle son
iniquité, et la terre vomira ses habitants.» Moïse, qui sait combien
son peuple est obstiné dans ses vilaines habitudes, joint la menace à
la prière pour imposer un frein salutaire aux déréglements des sens:
«Quiconque aura fait une seule de ces abominations sera retranché du
milieu des miens!» Ce n'était point encore assez pour effrayer les
coupables; Moïse revient encore à plusieurs reprises sur la peine
qu'on doit leur infliger: «Les deux auteurs de l'abomination
seront également mis à mort, lapidés ou brûlés, l'homme et la bête, la
bête et la femme, le mâle et son complice mâle.» Moïse n'avait donc
pas prévu que le sexe féminin pût se livrer à de pareilles énormités.
Et toujours il mettait sous les yeux des Israélites la nécessité de ne
pas ressembler aux peuples qu'ils allaient chasser de la terre de
Chanaan: «Vous ne suivrez point les errements de ces nations, disait
l'Éternel, car elles ont pratiqué les infamies que je vous défends, et
je les ai prises en abomination (_Lévit._, XX).»
Le but évident de la loi de Moïse était d'empêcher, autant que
possible, la race juive de dégénérer et de s'abâtardir par suite des
débauches qui n'avaient déjà que trop vicié son sang et appauvri sa
nature. Ces débauches portaient, d'ailleurs, un grave préjudice au
développement de la population et à la santé publique. Tels furent
certainement les deux principaux motifs qui déterminèrent le
législateur à ne tolérer la Prostitution légale, que chez les femmes
étrangères. Il la défendit absolument aux femmes juives. «Tu ne
prostitueras pas ta fille, dit-il dans le _Lévitique_ (chap. XIX),
afin que la terre ne soit pas souillée ni remplie d'impureté.» Il dit
encore plus expressément dans le _Deutéronome_ (XXIII): «Il n'y aura
pas de prostituées entre les filles d'Israël, ni de ruffian entre les
fils d'Israël.» (_Non erit meretrix de filiabus Israel nec scortator
de filiis Israel._) Ces deux articles du code de Moïse réglèrent la
Prostitution chez les Juifs, quand les Juifs furent fixés en
Palestine et constitués en corps de nation sous le gouvernement des
juges et des rois. Les lieux de débauche étaient dirigés par des
étrangers, la plupart Syriens; les femmes de plaisir, dites
consacrées, étaient toutes étrangères, la plupart Syriennes. Quant aux
raisons qui avaient décidé Moïse à exclure les femmes juives de la
Prostitution légale, elles sont suffisamment déduites dans les
chapitres du _Lévitique_ où il ne craint pas de révéler les infirmités
dégoûtantes auxquelles étaient sujettes alors les femmes de sa race.
De là toutes les précautions qu'il prend pour rendre les unions saines
et prolifiques. On ne s'explique pas autrement ce chapitre XVIII du
_Lévitique_, dans lequel il énumère toutes les personnes du sexe
féminin, dont un juif ne découvrira pas la nudité (_turpitudinem non
discoperies_), sous peine de désobéir à l'Éternel: «Que nul ne
s'approche de sa parente pour cohabiter avec elle!» dit le Seigneur.
Ainsi, tout Juif ne pouvait, sans crime, connaître sa mère ou
belle-mère, sa soeur ou belle-soeur, sa fille, petite-fille ou
belle-fille, sa tante maternelle ou paternelle, sa nièce ou sa cousine
germaine. Moïse crut utile d'établir de la sorte les degrés de parenté
qui repoussassent une alliance incompatible et plus contraire encore à
l'état physique d'une société qu'à son organisation morale. C'était
par des motifs tout à fait analogues, que l'approche d'une femme, à
l'époque de son indisposition menstruelle, avait été si sévèrement
interdite, que la loi de Moïse la punissait de mort dans
certaines circonstances. Le danger, il est vrai, était plus sérieux
chez les Juives que partout ailleurs.
Ces Juives, si belles qu'elles fussent, avec leurs yeux noirs fendus
en amande, avec leur bouche voluptueuse aux lèvres de corail et aux
dents de perles, avec leur taille souple et cambrée, avec leur gorge
ferme et riche, avec tous les trésors de leurs formes potelées, ces
juives, dont la Sunamite du _Cantique des Cantiques_ nous offre un si
séduisant portrait, étaient affligées, s'il faut en croire Moïse, de
secrètes infirmités que certains archéologues de la médecine ont voulu
traiter comme les symptômes du mal vénérien. A coup sûr, ce mal-là ne
venait ni de Naples ni d'Amérique. Il serait donc imprudent et bien
osé de se prononcer sur un sujet si délicat; mais, en tout cas, on ne
peut qu'approuver Moïse, qui avait pris des précautions singulières
pour sauvegarder la santé des Hébreux et pour empêcher leur
progéniture d'être gâtée dans son germe. Selon d'autres commentateurs,
peu ou point médecins, mais très-habiles théologiens sans doute, il ne
s'agit que du flux de sang et des hémorrhoïdes, dans ce terrible
chapitre XV du _Lévitique_, qui commence ainsi dans la traduction la
plus décente: «Tout homme à qui la chair découle sera souillé à cause
de son flux, et telle sera la souillure de son flux; quand sa chair
laissera aller son flux ou que sa chair retiendra son flux, c'est sa
souillure.» Le texte de la _Vulgate_ ne laisse pas de doute sur
la nature de ce flux, sinon sur son origine: _Vir qui patitur fluxum
seminis immundus erit; et tunc indicabitur huic vitio subjacere, cum
per singula momenta adhæserit carni ejus atque concreverit foedus
humor._ Et voilà pourquoi Moïse avait ordonné des ablutions si
rigoureuses et des épreuves si austères, à ceux qui _découlaient_,
suivant l'expression des traductions orthodoxes de la _Bible_. Le
malade, qui rendait impur tout ce qu'il touchait, et dont les
vêtements devaient être lavés à mesure qu'il les souillait, se rendait
à l'entrée du tabernacle, le huitième jour de son flux, et sacrifiait
deux tourterelles ou deux pigeons, l'un pour son péché, l'autre en
holocauste. Ces deux pigeons, que le paganisme avait consacrés à Vénus
à cause de l'ardeur et de la multiplicité de leurs caresses,
représentaient évidemment les deux auteurs d'un péché qui avait eu de
si fâcheuses conséquences. Ce sacrifice expiatoire ne guérissait pas
le malade, qui restait retranché hors d'Israël et loin du tabernacle
de Dieu jusqu'à ce que son flux s'arrêtât. Moïse impose là de
véritables règlements de police, pour empêcher autant que possible
qu'une maladie immonde, qui altérait les sources de la génération chez
les Hébreux, ne se propageât encore en augmentant ses ravages, et ne
finît par infecter tout le peuple d'Israël.
Cette maladie cependant s'était tellement aggravée et multipliée
pendant le séjour des Israélites dans le désert, que Moïse expulsa du
camp tous ceux qui en étaient atteints (_Nombres_, chap. V). Ce
fut par l'ordre du Seigneur que les enfants d'Israël chassèrent sans
pitié tout lépreux et _tout homme découlant_. On peut penser que ces
malheureux, à qui sans doute l'Éternel n'envoyait pas le bienfait de
la manne céleste, périrent de froid et de faim, sinon de leur mal. Il
est permis de rapporter encore à ce mal étrange et odieux la loi de
Jalousie, que Moïse formula pour tranquilliser les maris qui
accusaient leurs femmes d'avoir compromis leur santé en commettant un
adultère dont elles avaient gardé les traces cuisantes. Des querelles
inextinguibles éclataient sans cesse à ce sujet dans l'intérieur des
ménages juifs. Le mari soupçonnait sa femme et cherchait la preuve de
ses soupçons dans l'état de leur santé réciproque; la femme jurait en
vain qu'elle ne s'était pas souillée, et elle imputait souvent à son
mari les torts que celui-ci lui reprochait. Alors, mari et femme se
rendaient devant le sacrificateur; le mari présentait pour sa femme un
gâteau de farine d'orge, sans huile, nommé _gâteau de jalousie_; les
deux époux se tenaient debout devant l'Éternel; le sacrificateur
posait le gâteau sur les mains de la femme, et tenait dans les siennes
les eaux amères qui apportent la malédiction: «Si aucun homme n'a
couché avec toi, lui disait-il, et si, étant en la puissance de ton
mari, tu ne t'es point débauchée et souillée, sois exempte de ces eaux
amères; mais si, étant en la puissance de ton mari, tu t'es débauchée
et souillée, et que quelque autre que ton mari ait couché avec
toi, que l'Éternel te livre à l'exécration à laquelle tu t'es
assujettie par serment, et que ces eaux-là, qui apportent la
malédiction, entrent dans tes entrailles pour te faire enfler le
ventre et faire tomber ta cuisse.» La femme répondait _Amen_ et buvait
les eaux amères, tandis que le sacrificateur faisait tournoyer le
gâteau de jalousie et l'offrait sur l'autel. Si plus tard la femme
voyait enfler son ventre et se dessécher sa cuisse, elle était
convaincue d'adultère et elle devenait infâme aux yeux d'Israël. Son
mari, au contraire, que tout le monde plaignait comme une victime
_exempte de faute_, se trouvait justifié, sinon guéri; car, bien qu'il
n'eût pas bu les eaux amères en présence du sacrificateur, il avait
souvent la meilleure part des infirmités dégoûtantes et des accidents
terribles que l'exécration faisait peser sur sa femme criminelle.
Quand celle-ci avait manifesté son innocence par l'état prospère de
son ventre et de sa cuisse charnue, elle n'avait plus à redouter les
reproches de son mari et elle pouvait avoir des enfants.
Moïse, on le voit, ne s'occupait pas seulement de moraliser les
Israélites: il s'efforçait de détruire les germes de leurs vilaines
maladies, et il mettait ses lois d'hygiène publique sous la sauvegarde
du tabernacle de Dieu. Mais les Israélites, en passant à travers
les peuplades étrangères, Moabites, Ammonites, Chananéens, et
toutes ces races syriennes plus ou moins corrompues et idolâtres,
s'incorporaient les goûts, les usages et les vices de leurs hôtes ou
de leurs alliés. Or, la Prostitution la plus audacieuse florissait
chez les descendants incestueux de Loth et de ses filles. La
Prostitution sacrée avait surtout étendu son empire impudique dans le
culte des faux dieux, que les habitants du pays adoraient avec une
déplorable frénésie. Moloch et Baal-Phegor étaient les monstrueuses
idoles de cette Prostitution à laquelle le peuple juif s'empressa de
se faire initier. Moïse eut beau sévir contre les fornicateurs, leur
exemple ne fut pas moins suivi par ceux qui se laissèrent entraîner
aux appétits de la chair. Ainsi, une foule de superstitions obscènes
restèrent dans les moeurs des Hébreux, quoique les autels de Baal et
de Moloch eussent été renversés et ne reçussent plus d'offrandes
immondes. Moïse, dans le chapitre XX du _Lévitique_ et dans le
chapitre XXIII du _Deutéronome_, a imprimé un stigmate d'infamie à ce
culte exécrable et aux apostats qui le pratiquaient à la honte du vrai
Dieu d'Israël: «Quiconque des enfants d'Israël ou des étrangers qui
demeurent dans Israël donnera de sa semence à l'idole de Moloch, qu'il
soit puni de mort: le peuple le lapidera.» Ainsi parle l'Éternel à
Moïse, en lui ordonnant de retrancher du milieu de son peuple ceux qui
auront forniqué avec Moloch. Dans le _Deutéronome_, c'est Moïse seul
qui condamne, sans toutefois les frapper d'une peine déterminée,
certaines impuretés qui concernaient Baal plutôt que Moloch: «Tu
n'offriras pas dans le temple du Seigneur le salaire de la
Prostitution et le _prix du chien_, quel que soit le voeu que tu
aies fait, parce que ces deux choses sont en abomination devant le
Seigneur ton Dieu.»
Les savants se sont donné beaucoup de mal pour découvrir quels étaient
ces dieux moabites, Moloch et Baal-Phegor; ils ont extrait du _Talmud_
et des commentateurs juifs les détails les plus étranges sur les
idoles de ces dieux-là et sur le culte qu'on leur rendait. Ainsi,
Moloch était représenté sous la figure d'un homme à tête de veau, qui,
les bras étendus, attendait qu'on lui offrît en sacrifice de la fleur
de farine, des tourterelles, des agneaux, des béliers, des veaux, des
taureaux et des enfants. Ces différentes offrandes se plaçaient dans
sept bouches qui s'ouvraient au milieu du ventre de cette avide
divinité d'airain, posée sur un immense four qu'on allumait pour
consumer à la fois les sept espèces d'offrandes. Pendant cet
holocauste, les prêtres de Moloch faisaient une terrible musique de
sistres et de tambours, afin d'étouffer les cris des victimes. C'est
alors qu'avait lieu l'infamie, maudite par le Dieu d'Israël: les
_Molochites_ se livraient à des pratiques dignes de la patrie d'Onan,
et, animés par le bruit cadencé des instruments de musique, ils
s'agitaient autour de la statue incandescente qui apparaissait rouge à
travers la fumée, ils poussaient des hurlements frénétiques, et,
suivant l'expression biblique, donnaient de leur postérité à
Moloch. Cette abomination se naturalisa tellement dans Israël, que
quelques malheureux insensés osèrent l'introduire dans le culte du
Dieu des Juifs, et souillèrent ainsi son sanctuaire. La colère de
Moïse en fit justice, et il répéta ces paroles de l'Éternel: «Je
mettrai ma face contre ceux qui paillardent avec Moloch, et je les
retrancherai du milieu de mon peuple.» Ce Moloch, ou Molec, n'était
autre que la Mylitta des Babyloniens, l'Astarté des Sidoniens, la
Vénus génératrice, la femme divinisée. De là, les offrandes qu'on lui
apportait: la fleur de farine, pour indiquer la substance de vie; les
tourterelles, pour exprimer les tendresses de l'amour; les agneaux,
pour désigner la fécondité; les béliers, pour caractériser la
pétulance des sens; les veaux, pour peindre la richesse de la nature
nourricière; les taureaux, pour symboliser la force créatrice; et les
enfants, pour montrer le but du culte même de la déesse. On comprend
que, par une honteuse exagération du zèle religieux, les fidèles
adorateurs de Moloch, n'ayant pas d'enfants à lui offrir, lui aient
offert une impure compensation de ce cruel sacrifice. Au reste, il
semble que le culte de ce sale Moloch ait eu moins de vogue que celui
de Baal-Phegor chez les Juifs.
Baal-Phegor ou Belphegor, qui était le dieu favori des Madianites, fut
accepté par les Hébreux avec une passion qui témoigne assez de
l'indécence de ses mystères. Ce dieu malhonnête balança souvent le
Dieu d'Abraham et de Jacob; son culte détestable, accompagné des
plus affreuses débauches, ne fut jamais complétement détruit dans la
nation juive, qui le pratiquait secrètement dans les bois et dans les
montagnes. Ce culte était certainement celui d'Adonis ou de Priape.
Les monuments qui représentaient le dieu nous manquent tout à fait.
C'est à peine si quelques écrivains juifs se sont permis de faire
parler la tradition au sujet de Baal, de ses statues et de ses
cérémonies. Nous nous bornerons à entrevoir derrière un voile décent
les images scandaleuses que Selden, l'abbé Mignot et Dulaure ont
essayé de relever avec la main de l'érudition. Selon Selden, qui
s'appuie de l'autorité d'Origène et de saint Jérôme, Belphegor était
figuré tantôt par un phallus gigantesque, appelé dans la _Bible_:
_species turpitudinis_; tantôt par une idole portant sa robe
retroussée au-dessus de la tête, comme pour étaler sa turpitude (_ut
turpitudinem membri virilis ostenderet_); selon Mignot, la statue de
Baal était monstrueusement hermaphrodite; selon Dulaure, elle n'était
remarquable que par les attributs de Priape. Mais tous les savants, se
fondant sur les saintes Écritures et sur les commentaires des Pères de
l'Église, sont d'accord au sujet de la Prostitution sacrée, qui
faisait le principal élément de ce culte odieux. Les prêtres du dieu
étaient de beaux jeunes hommes, sans barbe, qui, le corps épilé et
frotté d'huiles parfumées, entretenaient un ignoble commerce
d'impudicité dans le sanctuaire de Baal. La _Vulgate_ les nomme
_efféminés_ (_effoeminati_); le texte hébraïque les qualifie de
_kedeschim_, c'est-à-dire _consacrés_. Quelquefois, ces consacrés
n'étaient que des mercenaires attachés au service du temple. Leur rôle
ordinaire consistait dans l'usage plus ou moins actif de leurs
mystères infâmes: ils se vendaient aux adorateurs de leur dieu, et
déposaient sur ses autels le salaire de leur Prostitution. Ce n'est
pas tout, ils avaient des chiens dressés aux mêmes ignominies; et le
produit impur qu'ils retiraient de la vente ou du louage de ces
animaux, ils l'appliquaient aussi aux revenus du temple. Enfin, dans
certaines cérémonies qui se célébraient la nuit au fond des bois
sacrés, lorsque les astres semblaient voiler leur face et se cacher
d'épouvante, prêtres et consacrés s'attaquaient à coups de couteau, se
couvraient d'entailles et de plaies peu profondes, échauffés par le
vin, excités par leurs instruments de musique, et tombaient pêle-mêle
dans une mare de sang.
Voilà pourquoi Moïse ne voulait pas qu'il y eût des bocages auprès des
temples; voilà pourquoi, rougissant lui-même des turpitudes qu'il
dénonçait à la malédiction du ciel, il défendait d'offrir dans la
maison de Dieu le salaire de la Prostitution et le _prix du chien_.
Les efféminés formaient une secte qui avait ses rites et ses
initiations. Cette secte se multipliait donc en cachette, quelques
efforts que fît le législateur pour l'anéantir; elle survivait à la
ruine de ses idoles et elle se propageait jusque dans le temple
du Seigneur. L'origine de ces efféminés se rattache évidemment à la
profusion de diverses maladies obscènes qui avaient vicié le sang des
femmes et qui rendait leur approche fort dangereuse, avant que Moïse
eût purifié son peuple en expulsant et en vouant à l'exécration
quiconque était atteint de ces maladies endémiques: la lèpre, la gale,
le flux de sang et les flux de tout genre. Lorsque la santé publique
fut un peu régénérée, les Juifs qui s'adonnaient au culte de Baal ne
se contentèrent plus de leurs efféminés; et ceux-ci, se voyant moins
recherchés, imaginèrent, pour obvier à la diminution des revenus de
leur culte, de consacrer également à Baal une association de femmes
qui se prostituaient au bénéfice de l'autel. Ces femmes, nommées comme
eux _kedeschoth_, dans le langage biblique, ne résidaient pas avec eux
sous le portique ou dans l'enceinte du temple: elles se tenaient, sous
des tentes bariolées, aux abords de ce temple, et elles se préparaient
à la Prostitution, en brûlant des parfums, en vendant des philtres, en
jouant de la musique. C'étaient là ces femmes étrangères, qui
continuaient leur métier à leur profit lorsque le temple de Baal
n'était plus là pour recevoir leurs offrandes; c'étaient elles qui,
exercées dès l'enfance à leur honteux sacerdoce, servaient
exclusivement aux besoins de la Prostitution juive.
L'histoire de la Prostitution sacrée chez les Hébreux commence
donc du temps de Moïse, qui ne réussit pas à l'abolir, et elle
reparaît çà et là, dans les livres saints, jusqu'à l'époque des
Machabées.
Lorsque Israël était campé en Sittim, dans le pays des Moabites,
presque en vue de la terre promise, le peuple s'abandonna à la
fornication avec les filles de Moab (_Nombres_, chap. XXV), qui les
invitèrent à leurs sacrifices: il fut initié à Belphegor. L'Éternel
appela Moïse et lui ordonna de faire pendre ceux qui avaient sacrifié
à Belphegor. Une maladie terrible, née de la débauche des Israélites,
les décimait déjà, et vingt-quatre mille étaient morts de cette
maladie. Moïse rassembla les juges d'Israël pour les inviter à
retrancher du peuple les coupables que le fléau avait atteints. «Voilà
qu'un des enfants d'Israël, nommé Zambri, entra, en présence de ses
frères, chez une prostituée du pays de Madian, à la vue de Moïse et de
l'assemblée des juges, qui pleuraient devant les portes du tabernacle.
Alors Phinées, petit-fils d'Aaron, ayant vu ce scandale, se leva, prit
un poignard, entra derrière Zambri dans le lieu de débauche, et perça
d'un seul coup l'homme et la femme dans les parties de la génération.»
Cette justice éclatante fit cesser l'épidémie qui désolait Israël et
apaisa le ressentiment du Seigneur. Mais le mal moral avait des
racines plus profondes que le mal physique, et les abominations de
Baal-Phegor reparurent souvent au milieu du peuple de Dieu. Elles ne
furent jamais plus insolentes que sous les rois de Juda. Pendant le
règne de Roboam, 980 ans avant Jésus-Christ, «les efféminés
s'établirent dans le pays et y firent toutes les abominations des
peuples que le Seigneur avait écrasés devant la face des fils
d'Israël.» Asa, un des successeurs de Roboam, fit disparaître les
efféminés, et purgea son royaume des idoles qui le souillaient; il
chassa même sa mère Maacha, qui présidait aux mystères de Priape (_in
sacris Priapi_), et renversa de fond en comble le temple qu'elle avait
élevé à ce dieu, dont il mit en pièces la statue impudique
(_simulacrum turpissimum_). Josaphat, qui régna ensuite, anéantit le
reste des efféminés qui avaient pu se soustraire aux poursuites
sévères de son père Asa. Cependant, les efféminés ne tardèrent pas à
revenir; les temples de Baal se relevèrent; ses statues insultèrent de
nouveau à la pudeur publique; car, deux siècles plus tard, le roi
Josias fit encore une guerre implacable aux faux dieux et à leur
culte, qui s'était mêlé dans Jérusalem au culte du Seigneur. Les
temples furent démolis, les statues jetées par terre, les bois impurs
arrachés et brûlés; Josias n'épargna pas les tentes des efféminés que
ces infâmes avaient plantées dans l'intérieur même du temple de
Salomon, et qui, tissées de la main des femmes consacrées à Baal,
servaient d'asile à leurs étranges Prostitutions.
Un ancien commentateur juif des livres de Moïse ajoute beaucoup de
traits de moeurs, que lui fournit la tradition; au chapitre XV des
_Nombres_, dans lequel sont mentionnés les débordements des
Israélites avec les filles de Moab. Ces filles avaient dressé des
tentes et ouvert des boutiques (_officinæ_) depuis Bet-Aiscimot
jusqu'à Ar-Ascaleg: là, elles vendaient toutes sortes de bijoux; et
les Hébreux mangeaient et buvaient au milieu de ce camp de
Prostitution. Quand l'un d'eux sortait pour prendre l'air et se
promenait le long des tentes, une fille l'appelait de l'intérieur de
la tente où elle était couchée: «Viens, et achète-moi quelque chose?»
Et il achetait; le lendemain il achetait encore, et le troisième jour
elle lui disait: «Entre, et choisis-moi; tu es le maître ici.» Alors,
il entrait dans la tente; et là, il trouvait une coupe pleine de vin
ammonite qui l'attendait: «Qu'il te plaise de boire ce vin!» lui
disait-elle. Et il buvait, et ce vin enflammait ses sens, et il disait
à la belle fille de Moab: «Baise-moi!» Elle, tirant de son sein
l'image de Phegor (sans doute un phallus): «Mon seigneur, lui
disait-elle, si tu veux que je te donna un baiser, adore mon
dieu? --Quoi! s'écriait-il, puis-je accepter l'idolâtrie? --Que
t'importe! reprenait l'enchanteresse; il suffit de te découvrir devant
cette image.» L'Israélite se gardait bien de refuser un pareil marché;
il se découvrait, et la Moabite achevait de l'initier au culte de
Baal-Phegor. C'était donc reconnaître Baal et l'adorer, que de se
découvrir devant lui. Aussi, les Juifs, de peur de paraître la tête
nue en sa présence, conservaient leur bonnet jusque dans le temple et
devant le tabernacle du Seigneur. Ces filles de Moab n'étaient
peut-être pas trop innocentes de la plaie qui frappa Israël, à la
suite des idolâtries qu'elles avaient sollicitées; car, après
l'expédition triomphante que Moïse avait envoyée contre les
Madianites, tous les hommes ayant été passés au fil de l'épée, il
ordonna de tuer aussi une partie des femmes qui restaient
prisonnières: «Ce sont elles, dit-il aux capitaines de l'armée, ce
sont elles qui, à la suggestion de Balaam, ont séduit les fils
d'Israël et vous ont fait pécher contre le Seigneur en vous montrant
l'image de Phegor.» Il fit donc tuer impitoyablement toutes les femmes
qui avaient perdu leur virginité (_mulieres quæ noverunt viros in
coitu_).
Moïse, dans vingt endroits de ses livres, paraît se préoccuper
beaucoup de la virginité des filles: c'était là une dot obligée que la
femme juive apportait à son mari, et l'on doit croire que les Hébreux,
si peu avancés qu'ils fussent dans les sciences naturelles, avaient
des moyens certains de constater la virginité, lorsqu'elle existait,
et de prouver ensuite qu'elle avait existé. Ainsi (_Deutéron._, ch.
XXII), lorsqu'un mari, après avoir épousé sa femme, l'accusait de
n'être point entrée vierge dans le lit conjugal, le père et la mère de
l'accusée se présentaient devant les anciens qui siégeaient à la porte
de la ville, et produisaient à leurs yeux les marques de la virginité
de leur fille, en déployant la chemise qu'elle avait la nuit de ses
noces. Dans ce cas, on imposait silence au mari et il n'avait
plus rien à objecter contre une virginité si bien établie. Mais, dans
le cas contraire, quand la pauvre femme n'en pouvait produire autant,
elle courait risque d'être convaincue d'avoir manqué à ses devoirs et
d'être alors condamnée comme ayant forniqué dans la maison de son
père: on la conduisait devant cette maison et on l'assommait à coups
de pierres. Moïse, ainsi que tous les législateurs, avait prononcé la
peine de mort contre les adultères; quant au viol, celui d'une fille
fiancée était seul puni de mort, et la fille périssait avec l'homme
qui l'avait outragée, à moins que le crime eût été commis en plein
champ; autrement, cette infortunée était censée n'avoir pas crié ou
avoir peu crié. Si la fille n'avait pas encore reçu l'anneau de
fiancée, son insulteur devenait son mari pour l'avoir humiliée (_quia
humiliavit illam_), à la charge seulement de payer au père de sa
victime cinquante sicles d'argent, ce qui s'appelait l'_achat d'une
vierge_. Moïse, plus indulgent pour les hommes que pour les femmes,
prescrivait à celles-ci une chasteté si rigoureuse, que la femme
mariée qui voyait son mari aux prises avec un autre homme ne pouvait
lui venir en aide, sous peine de s'exposer à perdre la main; car on
coupait la main à la femme qui, par mégarde ou autrement, touchait les
parties honteuses d'un homme; or, dans leurs rixes, les Juifs avaient
l'habitude de recourir trop souvent à ce mode d'attaque redoutable,
qui n'allait à rien moins qu'à mutiler la race juive. Ce fut donc
pour empêcher ces combats dangereux, que Moïse ferma l'entrée du
temple aux eunuques, de quelque façon qu'ils le fussent devenus
(_attritis vel amputatis testiculis et abscisso veretro._ Deutéron.,
XXIII). Mais toutes ces rigueurs de la loi ne s'appliquaient qu'aux
femmes juives; les étrangères, quoi qu'elles fissent dans Israël ou
avec Israël, n'étaient nullement inquiétées, et Moïse lui-même savait
bien tout le prix de ces étrangères, puisque, âgé de plus de cent ans,
il en prit une pour femme ou plutôt pour concubine. C'était une
Éthiopienne, qui n'adorait pas le Dieu des Juifs, mais qui n'en
plaisait pas moins à Moïse. La soeur de ce favori de l'Éternel,
Marie, eut à se repentir d'avoir mal parlé de l'Éthiopienne, car Moïse
s'attrista et le Seigneur s'irrita: Marie devint lépreuse, blanche
comme neige, en châtiment de ses malins propos contre la noire
maîtresse de Moïse. Celui-ci, qui ne prêchait pas toujours d'exemple,
eût été malvenu à exiger des Israélites une continence qui lui
semblait difficile à garder. Il leur recommandait seulement la
modération dans les plaisirs des sens, la chasteté dans les actes
extérieurs. Ainsi, suivant sa loi, l'amour était une sorte de mystère,
qui ne devait s'accomplir qu'avec certaines conditions de temps, de
lieu et de décence. Il y avait, en outre, beaucoup de précautions à
prendre dans l'intérêt de la salubrité publique: les femmes juives
étaient sujettes à des indispositions héréditaires que l'abus des
rapports sexuels pouvait aggraver et multiplier; les familles, en se
concentrant pour ainsi dire sur elles-mêmes, avaient appauvri et vicié
leur sang. L'intempérance étant le vice dominant des Israélites, leur
législateur, qui eût été impuissant à les rendre absolument chastes et
vertueux, leur prescrivit de se modérer dans leurs désirs et dans
leurs jouissances: «Que les fils d'Israël, dit le Seigneur à Moïse,
portent des bandelettes de pourpre aux bords de leurs manteaux, afin
que la vue de ces bandelettes leur rappelle les commandements du
Seigneur et détourne de la fornication leurs yeux et leurs pensées.»
(_Nombr._, XV.)
Les étrangères ou femmes de plaisir n'étaient pas si décriées dans
Israël, que leurs fils ne pussent prendre rang et autorité parmi le
peuple de Dieu: ainsi, le brave Jephté était né, à Galaad, d'une
prostituée, et il n'en fut pas moins un des chefs de guerre les plus
estimés des Israélites. Un commentateur des livres saints a pensé que
Jephté, pour expier la prostitution de sa mère, consacra au Seigneur
la virginité de sa fille unique. On a peine à croire, en effet, que
Jephté ait réellement immolé sa fille, et il faut sans doute ne voir
dans cet holocauste humain qu'un emblème assez intelligible: la fille
de Jephté pleure, pendant deux mois, sa virginité avec ses compagnes,
avant de prendre l'habit de veuve et de se vouer au service du
Seigneur. Un autre commentateur, plus préoccupé d'archéologie
antique, a vu dans la retraite de cette fille sur la montagne une
initiation au culte de Baal-Phegor, qui avait ses temples, ses statues
et ses bois sacrés dans les _lieux élevés_, comme le dit souvent la
_Bible_. Jephté aurait donc consacré sa fille à la Prostitution,
c'est-à-dire au métier que sa mère avait exercé. Au reste, les livres
de Josué et des Juges ne témoignent pas une aversion bien implacable à
l'égard des prostituées. Quand Josué envoya deux espions à Jéricho,
ces espions arrivèrent la nuit dans la maison d'une fille de joie,
nommée Rahab, «et couchèrent là,» dit la _Bible_. Cette femme
demeurait sur la muraille de la ville, comme les femmes de son espèce
qui n'avaient pas le droit d'habiter dans l'intérieur des cités. On
vint, de la part du roi de Jéricho, pour s'emparer de ces espions,
mais elle les avait cachés sur le toit de sa maison, et elle les aida
ensuite à sortir de la ville au moyen d'une corde. Ces espions lui
promirent la vie sauve pour elle et pour tous ceux qui seraient sous
son toit lors de la prise de Jéricho. Josué ne manqua pas de tenir la
promesse que ses envoyés avaient faite à cette paillarde, qui fut
épargnée dans le massacre, ainsi que son père, sa mère, ses frères et
tous ceux qui lui appartenaient. «Elle a habité au milieu d'Israël
jusqu'à aujourd'hui,» dit l'auteur du livre de Josué, qui n'a pas
l'air de se scandaliser de cette résidence d'une étrangère au milieu
des Israélites. Ce n'était pas la seule, il est vrai, et
l'historien sacré a souvent occasion de parler de ces créatures.
Nous ne nous arrêterons pas à la naissance de Samson, dans laquelle on
pourrait rechercher quelques traces de la Prostitution sacrée; nous ne
ferons pas remarquer que sa mère était stérile, et qu'un homme de
Dieu, dont la face était semblable à celle d'un ange, _vint_ vers
cette femme stérile, pour lui annoncer qu'elle aurait un fils; nous
montrerons seulement Samson, cet élu du Seigneur, lequel va dans la
ville de Gaza, y voit une femme paillarde et entre chez elle. Le
Seigneur néanmoins ne se retire pas de lui; car, au milieu de la nuit,
Samson se lève aussi dispos que s'il avait dormi paisiblement et
arrache les portes de Gaza, qu'il porte sur le sommet de la montagne.
Ensuite, il aima une femme qui s'appelait Dalila, et qui se tenait
sous une tente près du torrent de Cédron. C'était encore là une
courtisane, et sa trahison, que les Philistins achetèrent à prix
d'argent, prouve qu'elle n'avait pas à se louer de la générosité de
son amant. Le Seigneur ne reprochait point à Samson l'usage qu'il
faisait de sa force, mais il l'abandonna dès que le rasoir eut
dépouillé le front de ce Nazaréen. Dalila l'abandonna aussi et ne
l'endormit plus sur ses genoux. Les Juifs pouvaient d'ailleurs avoir
des concubines dans leur maison, sans offenser le Dieu d'Abraham, qui
avait eu aussi la sienne. Gédéon en eut aussi une qui lui donna un
fils, outre les soixante-dix fils que ses femmes lui avaient donnés.
Quant au lévite d'Éphraïm, il avait pris dans le pays de Bethléem
une concubine qui paillarda chez lui, dit la traduction protestante de
la _Bible_, et qui le quitta pour retourner chez son père. Ce fut là
que le lévite alla, pour leur malheur, la rechercher: à son retour, il
accepta l'hospitalité que lui offrait un bon vieillard de la ville de
Guibha, et entra dans la maison de ce vieillard, pour y passer la
nuit, avec ses deux ânes, sa concubine et son serviteur. Les voyageurs
lavèrent leurs pieds, mangèrent et burent; mais, comme ils allaient
s'endormir, les habitants de Guibha, qui étaient enfants de Jemini et
appartenaient à la tribu de Benjamin, environnèrent la maison et,
heurtant à la porte, crièrent à l'hôte: «Amène-nous l'homme qui est
entré chez toi, pour que nous abusions de lui (_ut abutamur eo_).» Le
vieillard sortit à la rencontre de ces fils de Bélial et leur dit:
«Frères, ne commettez pas cette vilaine action; cet homme est mon hôte
et je dois le protéger. J'ai une fille vierge et cet homme a une
concubine: je vais vous livrer ces deux femmes et vous assouvirez sur
elles votre brutalité; mais, je vous en supplie, ne vous souillez pas
d'un crime contre nature, en abusant de cet homme.» Ces furieux ne
voulaient rien entendre; enfin, le lévite d'Éphraïm mit dehors sa
concubine et l'abandonna aux Benjamites, qui abusèrent d'elle toute la
nuit. Le lendemain matin, ils la renvoyèrent, et cette malheureuse,
épuisée par cette horrible débauche, put à peine se traîner jusqu'à la
maison où dormait son amant: elle tomba morte, les mains étendues
sur le seuil. C'est en ce triste état que le lévite la trouva en se
levant. Quoiqu'il l'eût en quelque sorte sacrifiée lui-même, il ne fut
que plus ardent à la venger. Israël prit fait et cause pour cette
concubine et s'arma contre les Benjamites, qui furent presque
exterminés. Ce qui resta de la tribu coupable n'aurait pas eu de
postérité, si les autres tribus, qui avaient juré de ne pas donner
leurs filles à ces fils de Bélial, ne s'étaient avisées de faire
prisonnières les filles de Jabès en Galaad et d'enlever les filles de
Silo en Chanaan, pour repeupler le pays, que cette affreuse guerre
avait changé en solitude. Les Benjamites épousèrent donc des
étrangères et des idolâtres.
[Illustration: LE LÉVITE D'EPHRAIM]
Ces étrangères ne tardèrent pas sans doute à rétablir le culte de
Moloch et de Baal-Phegor dans Israël, comme le firent plus tard les
concubines du roi Salomon. Sous ce roi, qui régnait mille ans avant
Jésus-Christ, et qui éleva le peuple juif au plus haut degré de
prospérité, la licence des moeurs fut poussée aux dernières limites.
Le roi David, sur ses vieux jours, s'était contenté de prendre une
jeune fille vierge qui avait soin de lui et qui le réchauffait la nuit
dans sa couche. Le Seigneur, malgré cette innocente velléité d'un
vieillard glacé par l'âge, ne s'était pourtant pas retiré de lui et le
visitait encore souvent. Mais Salomon, après un règne glorieux et
magnifique, se laissa emporter par la fougue de ses passions
charnelles: il aima, outre la fille d'un Pharaon d'Égypte, qu'il avait
épousée, des femmes étrangères, des Moabites, des Ammonites, des
Iduméennes, des Sidoniennes et d'autres que le dieu d'Israël lui avait
ordonné de fuir comme de dangereuses sirènes. Mais Salomon se livrait
avec frénésie à ses débordements. (_His itaque copulatus est
ardentissimo amore_). Il eut sept cents femmes et trois cents
concubines, qui détournèrent son coeur du vrai Dieu. Il adora donc
Astarté, déesse des Sidoniens; Camos, dieu des Moabites, et Moloch,
dieu des Ammonites; il érigea des temples et des statues à ces faux
dieux, sur la montagne située vis-à-vis de Jérusalem; il les encensa
et leur offrit d'impurs sacrifices. Ces sacrifices, offerts à Vénus, à
Adonis et à Priape sous les noms de Moloch, de Camos et d'Astarté,
avaient pour prêtresses les femmes et les concubines de Salomon. Il y
eut, en effet, pendant le règne de ce roi voluptueux et sage, un si
grand nombre d'étrangères qui vivaient de Prostitution au milieu
d'Israël, que ce sont deux prostituées qui figurent comme héroïnes
dans le célèbre jugement de Salomon. La _Bible_ fait comparaître ces
deux femmes de mauvaise vie (_meretrices_) devant le trône du roi, qui
décide entre elles et tranche leur différend sans leur témoigner aucun
mépris.
A cette époque, la Prostitution avait donc une existence légale,
autorisée, protégée, chez le peuple juif. Les femmes étrangères, qui
en avaient pour ainsi dire le monopole, s'étaient même glissées
dans l'intérieur des villes, et elles y exerçaient leur honteuse
industrie publiquement, effrontément, sans craindre aucune punition
corporelle ou pécuniaire. Deux chapitres du _Livre des Proverbes_ de
Salomon, le Ve et le VIIe, sont presque un tableau de la
Prostitution et de son caractère en ce temps-là. On pourrait induire
de certains passages du chapitre V, que ces étrangères n'étaient pas
exemptes de terribles maladies, nées de la débauche, et qu'elles les
communiquaient souvent aux libertins, qui en étaient consumés (_quando
consumpseris carnes tuas_): «Le miel distille des lèvres d'une
courtisane, dit Salomon; sa bouche est plus douce que l'huile; mais
elle laisse des traces plus amères que l'absinthe et plus aiguës que
le glaive à deux tranchants... Détourne-toi de sa voix et ne
t'approche pas du seuil de sa maison, de peur de livrer ton honneur à
un ennemi et le reste de ta vie à un mal cruel, de peur d'épuiser tes
forces au profit d'une paillarde et d'enrichir sa maison à tes
dépens.» Dans le chapitre VII, on voit une scène de Prostitution, qui
diffère peu dans ses détails de celles qui se reproduisent de nos
jours sous l'oeil vigilant de la police; c'est une scène que Salomon
avait vue certainement d'une fenêtre de son palais, et qu'il a peinte
d'après nature avec les pinceaux d'un poëte et d'un philosophe: «D'une
fenêtre de ma maison, dit-il, à travers les grillages, j'ai vu et je
vois les hommes, qui me paraissent bien petits. Je considère un
jeune insensé qui traverse le carrefour et qui s'avance vers la maison
du coin, lorsque le jour va déclinant, dans le crépuscule de la nuit
et dans le brouillard. Et voici qu'une femme accourt vers lui, parée
comme le sont les courtisanes, toujours prête à surprendre les âmes,
gazouillante et vagabonde, impatiente de repos tellement que ses pieds
ne tiennent jamais à la maison; tantôt à sa porte, tantôt dans les
places, tantôt aux angles des rues, dressant ses embûches. Elle saisit
le jeune homme, elle le baise, elle lui sourit avec un air agaçant:
«J'ai promis des offrandes aux dieux à cause de toi, lui dit-elle;
aujourd'hui mes voeux devaient être comblés. C'est pourquoi je suis
sortie à ta rencontre, désirant te voir, et je t'ai trouvé. J'ai tissu
mon lit avec des cordes, je l'ai couvert de tapis peints venus
d'Égypte, je l'ai parfumé de myrrhe, d'aloès et de cinnamome. Viens,
enivrons-nous de volupté, jouissons de nos ardents baisers jusqu'à ce
que le jour reparaisse. Car mon maître (_vir_) n'est pas dans sa
maison; il est allé bien loin en voyage; il a emporté un sac d'argent;
il ne reviendra pas avant la pleine lune.» Elle a entortillé ce jeune
homme avec de pareils discours, et, par la séduction de ses lèvres,
elle a fini par l'entraîner. Alors il la suit comme le boeuf conduit
à l'autel du sacrifice; comme l'agneau qui se joue, ne sachant pas
qu'on doit le garrotter, et qui l'apprend lorsqu'un fer mortel lui
traverse le coeur; comme l'oiseau qui se jette dans le filet, sans
savoir qu'il y va de sa vie. Maintenant donc, mes enfants,
écoutez-moi et ayez égard aux paroles de ma bouche: Que votre esprit
ne se laisse pas attirer dans la voie de cette impure, et qu'elle ne
vous égare point sur ses traces; car elle a mis à bas beaucoup
d'hommes gravement blessés, et les plus forts ont été tués par elle.»
Salomon, au milieu des orgies de ses concubines, célébrant les
mystères de Moloch et de Baal, le grand roi Salomon avait probablement
oublié ses _Proverbes_. Salomon néanmoins se repentit et mourut dans
la paix du Seigneur.
Le fléau de la Prostitution resta toujours attaché, comme la lèpre, à
la nation juive; non-seulement la Prostitution légale, que tolérait la
loi de Moïse dans l'intérêt de la pureté des moeurs domestiques,
mais encore la Prostitution sacrée qu'entretenait au milieu d'Israël
la présence de tant de femmes étrangères élevées dans la religion de
Moloch, de Camos et de Baal-Phegor. Les prophètes, que Dieu suscitait
sans cesse pour gourmander et corriger son peuple, le trouvaient
occupé à sacrifier aux dieux de Moab et d'Ammon sur le sommet des
montagnes et dans l'ombre des bois sacrés: l'air retentissait de
chants licencieux et se remplissait de parfums que les prostituées
brûlaient devant elles. Il y avait des tentes de débauche aux
carrefours de tous les chemins et jusqu'aux portes des temples du
Seigneur. Il fallait bien que le scandaleux spectacle de la
Prostitution affligeât constamment les yeux du prophète, pour
que ses prophéties en reflétassent à chaque instant les images
impudiques. Isaïe dit à la ville de Tyr, qui s'est prostituée avec
toutes les nations de la terre: «Prends une cithare, ô courtisane
condamnée à l'oubli, danse autour de la ville, chante, fais résonner
ton instrument, afin qu'on se ressouvienne de toi!» On voit, par ce
passage, que les _étrangères_ faisaient de la musique pour annoncer
leur marchandise. Jérémie dit à Jérusalem, qui, comme une cavale
sauvage, aspire de toutes parts les émanations de l'amour physique:
«Courtisane, tu as erré sur toutes les collines, tu t'es prostituée
sous tous les arbres!» Jérémie nous représente sous les couleurs les
plus hideuses ces impurs enfants d'Israël qui se souillaient de luxure
dans la maison d'une paillarde, et qui devenaient des courtiers de
Prostitution. (_Moechati sunt et in domo meretricis luxuriabantur;
equi amatores et emissarii facti sunt._) Les Juifs, lorsqu'ils furent
menés en captivité à Babylone, n'eurent donc pas à s'étonner de ce
qu'ils y virent en fait de désordres et d'excès obscènes dans le culte
de Mylitta qu'ils connaissaient déjà sous le nom de Moloch. Jérémie
leur montre avec une sainte indignation les prêtres qui trafiquent de
la Prostitution, les dieux qui y président, l'or du sacrifice payant
les travaux de la courtisane, et la courtisane rendant aux autels le
centuple de la solde qu'elle en a reçue. (_Dant autem et ex ipso
prostitutis, et meretrices ornant, et iterum, cum receperint illud a
meretricibus, ornant deos suos._)
Mais Israël peut maintenant, sur le champ de la Prostitution, en
apprendre à tous les peuples qui l'ont instruit et qu'il a surpassés.
Le prophète Ézéchiel nous fait une peinture épouvantable de la
corruption juive. Ce ne sont, dans ses effrayantes prophéties, que
mauvais lieux ouverts à tout venant, que tentes de paillardise
plantées sur tous les chemins, que maisons de scandale et
d'impudicité; on n'aperçoit que courtisanes vêtues de soie et de
broderie, étincelantes de joyaux, chargées de parfums; on ne contemple
que des scènes infâmes de fornication. La grande prostituée,
Jérusalem, qui se donna aux enfants d'Égypte à cause des promesses de
leur belle taille, fait des présents aux amants dont elle est
satisfaite, au lieu de leur demander un salaire: «Je te mettrai dans
les mains de ceux à qui tu t'es abandonnée, lui dit le Seigneur, et
ils détruiront ton lupanar, et ils démoliront ton repaire; et ils te
dépouilleront de tes vêtements, et ils emporteront tes vases d'or et
d'argent, et ils te laisseront nue et pleine d'ignominie.» Il fallait
que Jérusalem eût porté au comble ses prévarications, pour que le
prophète la menaçât du sort de Sodome. La Prostitution qui faisait le
plus souffrir les hommes de Dieu, ce devait être celle qui persistait
à s'abriter sous les voûtes du temple de Salomon. Ce temple, du temps
des Machabées, un siècle et demi avant Jésus-Christ, était encore le
théâtre du commerce des prostituées qui venaient y chercher des
chalands. (_Templum luxuria et comessationibus gentium erat
plenum et scortantium cum meretricibus._) On doit croire que cet état
de choses ne changea pas jusqu'à ce que Jésus eut chassé les vendeurs
du temple, et bien que les évangélistes ne s'expliquent pas sur la
nature du commerce dont Jésus purgea la maison du Seigneur, le livre
des Machabées, écrit cent ans auparavant, nous indique assez ce qu'il
pouvait être. D'ailleurs, il est parlé de marchands de tourterelles
dans l'Évangile de saint Marc, et l'on doit présumer que ces oiseaux,
chers à Vénus et à Moloch, n'étaient là que pour fournir des offrandes
aux amants. La loi des Jalousies, si poétiquement imaginée par Moïse,
ne prescrivait pas aux époux ce sacrifice d'une tourterelle; mais
seulement celui d'un gâteau de farine d'orge.
Jésus, qui fut impitoyable pour les hôtes parasites du sanctuaire et
qui brisa leur comptoir d'iniquité, se montra pourtant plein
d'indulgence à l'égard des femmes, comme s'il avait pitié de leurs
faiblesses. Quand la Samaritaine le trouva assis au bord d'un puits,
cette étrangère qui avait eu cinq maris et qui vivait en concubinage
avec un homme, Jésus ne lui adressa aucun reproche et s'entretint
doucement avec elle, en buvant de l'eau qu'elle avait tirée du puits.
Les disciples de Jésus s'étonnèrent de le voir en compagnie d'une
telle femme et dirent dédaigneusement: «Pourquoi parler à cette
créature?» Les disciples étaient plus intolérants que leur divin
maître, car ils auraient volontiers lapidé, selon la loi de
Moïse, une autre femme adultère, que Jésus sauva en disant: «Que celui
qui n'a pas péché lui jette la première pierre!» Enfin, le Fils de
l'homme ne craignit pas d'absoudre publiquement une prostituée, parce
qu'elle avait honte de son coupable métier. Tandis qu'il était à table
dans la maison du pharisien, à Capharnaüm, une femme de mauvaise vie
(_peccatrix_), qui demeurait dans cette ville, apporta un vase
d'albâtre contenant une huile parfumée; elle arrosa de ses larmes les
pieds du Sauveur, les oignit d'huile et les essuya avec ses cheveux.
Ce que voyant le pharisien, il disait en lui-même: «S'il était
prophète, il saurait bien quelle est cette femme qui le touche, car
c'est une pécheresse.» Jésus, se tournant vers cette femme, lui dit
avec une bonté angélique: «Tes péchés, si grands et si nombreux qu'ils
soient, te sont remis, parce que tu as beaucoup aimé.» Ces paroles de
Jésus ont été commentées et tourmentées de bien des manières; mais, à
coup sûr, le fils de Dieu, qui les a prononcées, n'entendait pas
encourager la pécheresse à continuer son genre de vie. Il chassa sept
démons qui possédaient cette femme, nommée Marie-Madeleine, et qui
n'étaient peut-être que sept libertins avec qui elle avait des
habitudes. Madeleine devint dès lors une sainte femme, une digne
repentie; elle s'attacha aux pas du divin Rédempteur, qui l'avait
délivrée; elle le suivit en larmes jusqu'au Calvaire; elle s'assit,
toujours gémissante, devant le sépulcre. Ce fut à elle que le
Christ apparut d'abord, comme pour lui donner un témoignage éclatant
de pardon. Cette pécheresse fut mise au rang des saintes, et si,
pendant tout le moyen âge, elle ne se sentit pas fort honorée d'être
la patronne des pécheresses qui n'imitaient pas sa conversion, elle
les consolait du moins par son exemple, et, même au fond de leurs
retraites maudites, elle leur montrait encore le chemin du ciel.
(_Remittuntur ei peccata multa, quoniam dilexit multum._)