Il y a quelques années, je passais dans un petit village de la Bretagne;
j'étais seul et à pied, c'était un dimanche; l'horloge de l'église
sonnait midi, les cloches annonçaient la fin du service, et je me
trouvais sur la petite place en face même du porche; la porte ouverte
laissait voir les cierges allumés, le prêtre à l'autel et les paysans à
genoux: Dieu est l'hôte naturel du voyageur fatigué; j'entrai. Au moment
même, le prêtre qui officiait, et dont je n'avais vu d'abord que les
cheveux blancs, se retourne vers les assistants, et me montre une belle
figure d'octogénaire; il semblait ému, et dit d'une voix légèrement
troublée:
«Mes amis, il y a aujourd'hui cinquante ans que j'ai été ordonné prêtre;
je dirai la messe demain pour remercier Dieu de m'avoir si long-temps
gardé à son service; si vous pouvez y venir tous, venez, vous me ferez
plaisir. Après la messe, on distribuera chez moi du pain blanc toute la
journée aux pauvres qui se présenteront.»
Étais-je disposé à l'attendrissement par une solitude de quelques
semaines? je ne sais, mais l'imprévu de cette allocution, l'âge de ce
curé, l'accent de sa voix, me causèrent une émotion assez vive: ce qui
m'entourait vint y ajouter encore; un murmure réprimé par la sainteté du
lieu, mais rendu plus touchant par la contrainte même, sortit de toutes
les bouches; il s'échangea, entre ce vieillard et cette population, des
regards d'enfants et de père..., et je me promis bien de rester jusqu'à
la cérémonie du lendemain.
Après l'office, mêlé aux paysans qui sortaient, j'appris que ce prêtre
avait quatre-vingt-deux ans; que, né à Nantes d'une famille riche, et
porté par elle vers les plus hauts honneurs ecclésiastiques, il n'avait
voulu être que curé de village, curé de ce village, parce qu'il n'en
connaissait ni de plus pauvre ni de plus petit, et que sa fortune
pourrait suffire à tous les habitants. Il était là depuis cinquante ans,
et, depuis cinquante ans, pas une larme qu'il n'eût essuyée, pas une
joie qu'il n'eût consacrée, pas un seul auquel il n'eût dit _courage_ ou
bien _tant mieux_; c'est lui qui avait enseveli les aïeux, élevé les
pères, reçu les enfants; toutes les portes qui mènent à Dieu, depuis le
baptême jusqu'à l'extrême onction, c'est lui qui les leur avait
ouvertes. Il n'était pas le curé, il était l'aïeul de cette population.
Ce fut donc pour moi une joie sincère, quand, le soir, me promenant sur
la place, je vis cet homme vénérable, qui avait appris que j'étais
voyageur, s'approcher de moi en m'offrant l'hospitalité. Dormir sous ce
toit qui avait abrité tant de vertueuses pensées, me semblait une bonne
préparation pour la journée du lendemain, et j'attendis avec impatience
cette cérémonie, dont le nom même, que je venais d'apprendre, excitait
ma curiosité; ce nom, en effet, est plein de charme, et cette fête est
une des plus naïves et des plus poétiques de la religion chrétienne.
Pour peindre tout ce qu'il y a de tendre et d'intime dans l'union de
l'homme avec la Divinité, l'Église a emprunté leur langage aux
affections humaines: le prêtre est l'époux, l'Église est l'épouse; et
lorsque cinquante ans se sont écoulés dans cette union céleste, chose
bien rare, quoiqu'un seul des époux puisse mourir, la religion a sa fête
de réjouissance comme le monde, elle célèbre la cinquantaine, et cette
cinquantaine s'appelle _le mariage du curé_.
Le lendemain donc, dès le matin, j'entendis frapper au presbytère, et je
vis entrer d'abord cinq ou six prêtres des villages environnants, puis
des paysans chargés de fleurs. Le vieux curé était dans sa chambre et
les attendait; ils y montèrent, j'y montai avec eux; nous le trouvâmes
assis sur un fauteuil en bois de chêne, sa belle chevelure disposée avec
soin, son visage tout brillant d'une saine fraîcheur, son corps couvert
d'un vêtement noir, réservé pour ce jour. Il nous accueillit par un
signe de tête, et les paysans ayant, selon l'usage, parsemé toute la
chambre de branches fleuries, la cérémonie de la parure commença.
C'était l'image fidèle des mariages humains, et tout ce qui se passe de
délicat, de gracieux, autour des jeunes fiancés, transporté ainsi dans
cette austère union et auprès de cette vieillesse vénérable, tirait un
charme infini de ce désaccord même. Les six prêtres figuraient les
assistants du mariage; comme ceux-ci, ils portaient le costume des
fiançailles: une étole blanche, une chasuble blanche aussi, un surplis
nouveau; ils s'approchèrent du vieillard, qui se leva, et se mirent en
devoir de l'habiller; l'un prit la chape, l'autre prit le surplis, et
lui, souriant avec des larmes dans les yeux, il les laissait faire, se
prêtant naïvement à tous ces apprêts, et donnant à ce spectacle, qui
fera sourire peut-être, lui donnant un caractère touchant par sa candeur
octogénaire.
Cependant, tandis que ceci se passait dans la maison de l'époux, on
préparait et on parait aussi la fiancée.... l'église. Dès le matin, les
habitants l'avaient habillée de blanc pour ainsi dire; des draps semés
de fleurs couvraient les murs; les parois intérieures, l'autel, le
clocher même, étaient entourés de guirlandes; de l'église jusqu'au
presbytère s'étendait un chemin tout jonché de branches d'ébéniers et de
lilas, et de chaque côté de cette voie, s'échelonnant sur les divers
plans du terrain et rouvrant la place entière, toute la population du
village, toute en habit de fête, toute les yeux fixés sur la demeure du
curé; les malades mêmes s'y étaient fait transporter, et, comme sur le
passage des apôtres, on voyait là des paralytiques, des aveugles, des
mourants, que n'y amenait cependant pas l'espoir de la guérison. Tout
étant prêt, et la cloche de l'église ayant donné le signal, le vieillard
quitta la maison nuptiale, les prêtres se rangèrent autour de lui, et au
milieu de ce saint cortège, il traversa la petite prairie qui menait au
village, d'un pas sûr, et chantant d'une voix ferme les saints
cantiques. Il se croyait maître de lui-même; mais quand, au détour du
sentier, il vit tout à coup la place si remplie.... quand il vit tout
cet aspect de fête, quand il a aperçut cette petite église, seul but de
tous ses pas depuis cinquante ans, où il avait tant prié, tant espéré,
tant aimé Dieu et les hommes, et qui, elle aussi, s'était embellie pour
le recevoir, son coeur se troubla, ses jambes fléchirent, et il arriva
déjà ému à l'église. L'office commença.... c'était une messe d'actions
de grâces.... et la sainte gravité du rituel, la présence de son Dieu,
commençaient à raffermir son âme..., quand soudain, au moment du _O
Sulutaris_, lorsque tout faisait silence.... soudain, dis-je, d'un des
bas-côtés de l'église qui formait une sorte de chapelle... partit,
s'élança un choeur de voix qui avaient toute la pureté des voix célestes
et toute l'émotion des voix humaines; le vieux prêtre se retourna
vivement; ce chant n'était pas celui de l'office, ce chant lui était
inconnu.... Il fixe ses regards sur l'enfoncement un peu sombre....
debout, vêtues de robes blanches, huit jeunes filles chantaient; il les
regarde, c'étaient de nobles demoiselles des châteaux environnants, qui
étaient venues, quelques-unes de deux lieues, pour ce jour, avaient
appris un chant composé à dessein pour cette cérémonie, et venaient
offrir au vieillard qui les dirigeait ce qu'elles avaient de plus pur,
leurs voix de dix-huit ans.... Ce fut le dernier coup: ébranlé déjà par
tant d'émotions réprimées, frappé par cette joie imprévue, l'octogénaire
perdit sa force sur lui-même; il chercha de la main le fauteuil placé
près de l'autel, s'y laissa tomber.... et ses mains ayant couvert son
visage, ses larmes s'échappèrent avec force. On interrompit le service;
il ne pouvait le continuer; à quatre-vingts ans le bonheur est une
fatigue et quelquefois un danger; on le porta dans la sacristie, et l'on
fit écouler de l'église la population attristée et inquiète. Pendant les
premiers moments, il fut agité d'un tremblement qui nous faisait peur,
mais, peu à peu, de bons soins et de douces paroles l'ayant calmé, il
demanda qu'on lui laissât prendre un peu de repos. Les ecclésiastiques
sortirent pour aller porter de ses nouvelles aux habitants qui se
pressaient à la porte de l'église, et il ne resta que moi auprès de lui.
Un magnifique soleil de juin éclairait la campagne, il me fit ouvrir la
fenêtre.... s'assit en face, et bientôt je vis ses paupières se fermer,
sa tête s'abaissa, et un sommeil pur comme son âme, profond comme le
silence qui nous entourait, descendit sur lui.
Alors se passa une de ces scènes que l'on voit, que l'on sent, mais que
l'on ne décrit pas plus qu'on ne les oublie.
La sacristie avait une porte et une fenêtre donnant toutes deux sur une
verte prairie qui descendait, par une pente douce, jusqu'à un large
ruisseau d'eau vive; j'avais ouvert la porte et je m'étais mis sur le
seuil, regardant la prairie, et gardant le vieillard. Après quelques
instants écoulés, je vois poindre, au bas de la pente, deux jeunes
filles qui avaient traversé le ruisseau sur une planche, espérant savoir
si leur vieil ami se trouvait mieux; je leur fis signe qu'il reposait,
et de s'éloigner; mais alors, derrière ces deux soeurs, arrivèrent trois
jeunes femmes pressées de la même inquiétude, puis des jeunes gens, puis
des vieillards... tous s'approchant pas à pas, et promettant le silence
par leurs gestes. Je les maintenais à quelque distance...; «Il dort, mes
amis, il dort.--Nous ne le réveillerons pas, laissez-nous approcher de
la fenêtre... permettez-nous de le voir dormir...» J'accordai la
fenêtre; et voilà tous ces visages qui se collent au grillage de la
croisée, toutes ces têtes qui s'échelonnent les unes au-dessus des
autres, toutes immobiles, silencieuses, ne vivant que pour regarder. De
nouveaux venus étaient arrivés, qui avaient autant de titres que les
premiers (ils l'aimaient), il fallut céder aussi le seuil de la porte;
je me mis en dedans au lieu d'être en dehors, et l'embrasure se remplit
comme la croisée. Cependant la foule augmentait par derrière, et
pressait ceux qui étaient devant; une des plus avancées franchit le
seuil et vient se coller à côté de moi, contre la muraille: «Vous ne
m'attendiez pas, me dit-elle tout bas...» Bientôt une seconde suit qui
fait reculer la première, puis une troisième, puis peu à peu se glissa
le long des parois toute une rangée de jeunes filles qui se faisaient
bien minces pour laisser plus d'intervalle entre elles et lui. Un second
cercle s'ajouta bientôt au premier; le vieillard dormait toujours, et
une de ses mains pendait le long du fauteuil; la chaleur avait donné à
ses joues un coloris plus vif; sur son front presque chauve s'élevaient
de légères gouttelettes de sueur qui brillaient dans ses rares cheveux
blancs; un sourire de bonheur errait sur ses lèvres comme s'il eût revu
la cérémonie du matin. A ce moment, poussée par un besoin irrésistible
de respect et de tendresse, la jeune fille qui était la plus proche de
lui met un genou en terre; ce mouvement se communique à tous les
assistants, et en une seconde, tous ces fronts s'abaissèrent, tous ces
genoux se plièrent lentement en silence, et formèrent autour du
vieillard un cercle d'enfants inclinés et appelant sa bénédiction...
S'éleva-t-il alors quelque bruit qui arriva jusqu'à son oreille?
s'échappa-t-il de toutes ces âmes qui volaient vers la sienne une
émanation, un souffle, je ne sais quoi d'insaisissable qui alla le
trouver jusqu'au sein du sommeil?... qui peut le dire? Mais à cet
instant, un soupir sortit de sa poitrine, sa respiration qui était un
peu hâtée se ralentit; ses lèvres entr'ouvertes s'agitèrent, et peu à
peu, soulevant le poids qui les oppressait, ses yeux s'ouvrirent
lentement. Oh! que fut ce premier regard jeté autour de lui? Étonné,
stupéfait, il ne comprenait pas; il n'osait pas remuer; il croyait rêver
encore! Enfin, ses idées se rassemblent; il s'appuie sur les bras de son
fauteuil, et se lève. Un rayon de soleil, qui traverse alors la fenêtre,
tombe sur lui et l'enveloppe tout entier d'une lumière qui semblait
divine; ses mains tremblantes se dressèrent au-dessus de toutes ces
têtes penchées, et retombèrent bientôt sur elles avec sa bénédiction et
ses larmes.... Sa vie avait sa récompense.
On ne voulut pas qu'il retournât dans sa maison, on l'y porta, et tout
le jour se passa dans des plaisirs que créa sa générosité et que
sanctifia sa présence. Le soir venu, la fête terminée, nous rentrâmes au
presbytère avec mon brave curé, et j'étais assis devant la fenêtre
ouverte, regardant la nuit toute brillante d'étoiles, livré aux émotions
nouvelles pour moi de cette journée..., et me taisant, quand il
s'approcha de moi et il dit, en me frappant sur l'épaule: A quoi donc
pensez-vous, mon jeune hôte?--Je pensais, lui dis-je, à votre vie, qui
s'est écoulée comme cette lune s'avance dans le ciel, calme, pure, sans
un souffle de vent, sans un nuage.
--Sans un nuage! sans un nuage! me dit-il en souriant; si ma vie est un
astre, c'est un astre qui s'est bien obscurci un moment.
--Comment cela? Vous n'êtes jamais sorti de ce village.
--J'en suis sorti pendant trois mois; et dans ces trois mois, j'ai été
médecin... célèbre... et guillotiné.
--Guillotiné!
--Du moins à ce que prétend plus d'un brave homme à Nantes: je ne le
crois pas tout-à-fait, malgré cela; mais ils le soutiennent.
--Racontez-moi cette histoire.
--Je le veux bien, mon jeune ami. Et si jamais vous la racontez à votre
tour, vous pouvez l'intituler _le Médecin malgré lui_. Je commence:
Pendant la Terreur, je fus dénoncé au tribunal révolutionnaire, et des
soldats vinrent jusqu'ici pour me prendre; mais averti par mes chers
paysans et même défendu par eux, j'eus le temps de m'enfuir. J'arrive à
Nantes; on m'avait indiqué une maison cachée dans un faubourg de cette
ville, à la porte de la campagne, et habitée par une pauvre jeune femme,
mère de deux enfants. J'y prends une petite chambre, et, pour éviter
même le soupçon du mystère, j'écrivis au-dessus de ma porte. _Aubry,
médecin_. Un de mes amis m'avait prêté un diplôme. Mon étiquette me
semblait une carte de sûreté, et je m'endormis tranquille: je comptais
sans les clients.