NOTRE BUT.

Puisque le goût du siècle a relevé le mot d'_Illustration_, prenons-le!

nous nous en servirons pour caractériser un nouveau mode de la presse

nouvelliste.

Ce que veut ardemment le public aujourd'hui, ce qu'il demande avant tout

le reste, c'est d'être mis aussi clairement que possible au courant de

ce qui se passe. Les journaux sont-ils en état de satisfaire ce désir

avec les récits courts et incomplets auxquels ils sont naturellement

obligés de s'en tenir? C'est ce qui ne paraît pas. Ils ne parviennent le

plus souvent à faire entendre les choses que vaguement, tandis qu'il

faudrait si bien les entendre que chacun s'imaginât les avoir vues. N'y

a-t-il donc aucun moyen dont la presse puisse s'enrichir, pour mieux

atteindre son but sur ce point? Oui, il y en a un; c'est un moyen

ancien, long-temps négligé, mais héroïque, et c'est de ce moyen que nous

prétendons nous servir: lecteur, vous venez de nommer la gravure sur

bois.

L'essor extraordinaire qu'a pris depuis quelques années l'emploi de ce

genre d'illustration semble l'indice d'un immense avenir. L'imprimerie

n'a plus seulement pour fonction de multiplier les textes: on lui

demande de peindre en même temps qu'elle écrit. Les livres ne parlent

plus qu'à moitié, si le génie de l'artiste, s'inspirait de celui de

l'écrivain, ne nous traduit leurs récits en brillantes images; et l'on

dirait qu'il en est désormais de toute littérature descriptive comme de

celle du théâtre, que l'on ne connaît bien qu'après l'avoir vue

représentée. Pourquoi donc cette association si heureuse du dessin avec

les signes ordinaires du langage ne s'étendrait-elle pas hors des bornes

dans lesquelles elle s'est contenue jusqu'ici? Pourquoi ne ferait-elle

pas irruption hors des livres? Ce mouvement n'est-il pas même déjà

commencé par les recueils désignés sous le nom de Pittoresques? Nous ne

faisons donc que le continuer en lui imprimant ici une nouvelle

direction; et en nous hasardant à lui ouvrir la carrière du nouvellisme,

nous ne doutons pas de réussir, car il est évident que nulle part il

n'est susceptible de porter de meilleurs fruits.

Les recueils pittoresques ne sont au fond que des livres composés

d'articles variés, et publiés feuille à feuille. C'est donc sur un

terrain tout différent et vierge jusqu'à ce jour que nous prétendons

nous placer. Puisque la bibliothèque pittoresque est fondée, et que la

librairie n'a plus à cet égard que des perfectionnements matériels à

chercher, fondons d'un autre côté du nouveau, et ayons désormais des

journaux qui sachent frapper les yeux par les formes séduisantes de

l'art.

Quelqu'un s'étonnera-t-il? S'inquiétera-t-on de savoir comment nous

espérons soutenir un tel programme? Nous demandera-t-on sur quels

chapitres un journal a besoin d'illustration? Pensera-t-on que nous

allons être réduits aux monuments, aux sujets généraux d'instruction, au

rétrospectif, et qu'en définitive nous ne serons différenciés que par

les dimensions du format des recueils du même genre qui existent déjà?

Il nous est trop facile de répondre.

Toutes les nouvelles de la politique, de la guerre, de l'industrie, des

moeurs, du théâtre, des beaux-arts, de la mode dans le costume et dans

l'ameublement, sont de notre ressort. Qu'on se fasse idée de tout ce

qu'entraîne de dessins de toute espèce un tel bagage. Loin de craindre

la disette, nous craindrions plutôt l'encombrement et la surcharge.

La plupart du temps il est impossible, en lisant un journal, de se faire

une idée nette de ce dont il est question, parce qu'il serait nécessaire

pour cela d'avoir sous les yeux une carte géographique et qu'il serait

trop long d'en chercher une. Que l'on m'imprime dix colonnes sur les

terrains en litige entre l'Angleterre et les États-Unis, j'aurai plutôt

compris avec dix lignes, si l'on a eu soin d'y accoler une carte précise

du pays. Cette carte est la pièce essentielle du procès, et faute de la

posséder, tout demeure confus. Il faut en dire autant de toutes les

nouvelles politiques qui se rapportent à des contrées éloignées. Qui

ferait profession d'être assez versé dans la géographie pour suivre sans

difficulté, sur les récits abrégés des journaux, les mouvements des

armées de l'Afghanistan, dans l'Inde, dans la Chine, dans le Caucase,

même dans l'Algérie? Nous compléterons donc notre texte par des cartes

toutes les fois que les cartes lui seront utiles. Voilà un genre

d'illustration dont personne ne contestera la convenance: mais ce n'est

pas assez; les cartes ont par elles-mêmes quelque chose de trop sec et

de trop peu vivant. Au moyen de correspondances, et, quand il le faudra,

de voyages, nous les soutiendrons par les vues des villes, des marches

d'années, des Hottes, des batailles. Qui n'éprouvera une joie plus vive

en voyant les faits d'armes de nos frères d'Algérie retracés d'après

nature, au milieu de ces sauvages montagnes, devant ces hordes barbares,

au pied de ces ruines romaines, qu'en les lisant simplement dans les

bulletins?

La Biographie nous offre une large scène. Nous voulons qu'avant peu il

n'y ait pas en Europe un seul personnage, ministre, orateur, poète,

général, d'un nom capable, à quelque titre que ce soit, de retentir dans

le public, qui n'ait payé à notre journal le tribut de son portrait. Qui

ne sait que l'on comprend mieux le langage et les actions d'un homme

quand on a vu ses traits? C'est un instinct de notre nature qu'il nous

semble avoir un commencement de connaissance avec les gens, du jour où

nous connaissons leur figure. Même nous entendons ne point nous borner

aux figures isolées, et les scènes souvent si passionnées et si vives

des assemblées délibérantes, non-seulement en France, mais en Espagne,

en Angleterre, partout où la conduite officielle des Etats se marque à

la vue, ces étonnants _meetings_ de la démocratie d'outre-mer, enfin

toutes les grandes cérémonies publiques ou religieuses, auront leur

place toutes les fois que l'occasion en sera digne.

Arrivons tout de suite au théâtre: ici notre affaire, au lieu d'analyser

souplement les pièces, est de les peindre. Costumes des acteurs, groupes

et décorations dans les scènes principales, ballets, danseuses, tout ce

qui appartient à cet art où la jouissance des yeux tient une si grande

place; Français, Opéras, Cirque-Olympique, petits théâtres, tout et de

toutes parts viendra se réfléchir dans nos comptes-rendus, et nous

tâcherons de les illustrer si bien, que les théâtres, s'il se peut,

soient forcés de nous faire reproche de nous mettre en concurrence avec

eux, en donnant d'après eux à nos lecteurs de vrais _spectacles dans un

fauteuil_.

On pense bien que nous ne nous ferons pas faute d'introduire aussi nos

lecteurs aux expositions de peinture: c'est là que nous triompherons.

Nous ne nous contenterons pas de donner, comme les autres journaux, des

jugements tout nus, auxquels l'immense majorité du public, celui de

l'étranger et des départements, n'a le plus souvent rien à voir ni à

entendre. A côté du jugement, nous aurons soin de donner les pièces sur

lesquelles il se fonde: et, sans avoir besoin de se déplacer, tout le

monde pourra se faire au moins une idée générale des morceaux qui,

chaque année, attirent le plus l'attention.

Enfin, la vie coulante fourmille d'événements qui tombent sous notre

loi: nous ne parlons pas de l'extraordinaire, les choses de tous les

jours nous suffisent, et il n'y en a malheureusement que trop, soit dans

les affaires judiciaires, soit dans un catalogue désigne dans les

journaux sous le nom de faits divers, qui, par leur importance

désastreuse, demandent que le crayon les reproduise exactement à

l'esprit. Qui n'aurait voulu planer un instant à vol d'oiseau sur tant

de grandes villes en proie, ces dernières années, à l'incendie? qui

n'aurait été curieux de la vue de ce terrible Rhône remplissant la

plaine de Tarascon comme un lac en mouvement, ou transformant Lyon en

une Venise? qui ne voudrait se représenter la mer durant ces ouragans

furieux dont tous les ports gémissent, les vaisseaux à la côte, les

sauvetages, les désolations des rivages? Et comment tout indiquer ici?

Les voyages de découvertes, les scènes des pays lointains, les colonies,

les ateliers remarquables, même les chemins de fer qui vont s'ouvrir, et

dont nous suivrons avec soin la construction sur les points on elle

présentera aux regards quelque chose soit de singulier, soit de

grandiose.

Nous terminerons notre programme par un mot sur les modes. Il ne s'agit

pas seulement de celles du costume, que nous ne négligerons cependant

pas: il s'agit aussi pour nous de ces modes d'ameublement qui tiennent

de si près à l'art et qui ont porté si haut la gloire de la France;

bronzerie, carrosserie, ébénisterie, orfèvrerie, bijouterie, toutes ces

branches brillantes de l'industrie parisienne occuperont dans nos

colonnes la place qui leur est due, et nous servirons peut être à

accélérer la dispersion dans le monde de ces innombrables essaims de

formes riches, élégantes, destinées à l'embellissement de tant d'usages

de la vie, et qui étendent sur le monde l'empire de notre patrie comme

il s'y est longtemps étendu par la seule forme du langage.

En voilà assez pour marquer ce que nous voulons faire, et peut-être pour

inspirer le désir de le voir. Concluons donc cette préface, et

commençons notre oeuvre en priant le public, qui vient d'en entrevoir

les difficultés, de ne point s'étonner si nous ne nous élevons que

progressivement à la hauteur du service nouveau que nous ne craignons

pas d'embrasser.

Le Gouverneur des îles Marquises.

[Illustration: (Le capitaine Bruat, gouverneur des îles Marquises.)]

Armand Bruat, né en Alsace, doit avoir de quarante-cinq à quarante-six

ans. Il entra au service en 1814, à bord du vaisseau-école de Brest, où

il fut remarqué par sa hardiesse, qui devint proverbiale.

En 1815, il s'embarqua sous les ordres du commandant Bouvet, puis fit

une campagne à Copenhague, au Brésil et aux Antilles, sur le brick _le

Hussard_.

Quelques mois après son retour (1817), il s'embarqua sur la corvette

_l'Espérance_, qui tint trois ans la station du Levant. Il se signala

dans un incendie et dans un coup de vent, où il se jeta à la mer pour

sauver un homme; ce qui lui valut d'être mis deux fois à l'ordre du jour

par le capitaine de vaisseau Grivel, aujourd'hui vice-amiral. A la fin

de cette campagne, il passa enseigne, et fut l'un des premiers promus

des écoles.

Divers embarquements se succédèrent alors pour lui (1819 à 1824) sur _le

Conquérant_, _le Foudroyant_, enfin sur la frégate _la Diane_, où il

resta trois ans comme officier de manoeuvre; il alla ainsi des stations

de Terre-Neuve à celle du Sénégal. Dans cette dernière, il se jeta de

nouveau à la mer pour sauver un homme, et ne fut lui-même sauvé

miraculeusement qu'après avoir lutté deux heures et demie contre les

vagues.

En 1824, il s'embarqua sur la corvette _la Diligente_, comme officier de

manoeuvre, pour une laborieuse campagne dans la mer du Sud, et contribua

activement à la prise du pirate _le Quintanilla_, qui avait fait tant de

dommages au commerce de toutes les nations. Il fut fait, au retour,

lieutenant de vaisseau, à la demande de l'amiral Rosamel. Il fut demandé

alors par le capitaine de vaisseau Labretonnière, et embarqué sur le

_Breslaw_ comme officier de manoeuvre.

Il était en 1827 sur _le Breslaw_, à Navarin; c'est le vaisseau qu'il

montait qui dégagea l'amiral russe et força un vaisseau qui combattait

_l'Albion_ de couper ses câbles et de se jeter à la côte. Le feu de ce

vaisseau fit aussi couler la frégate que montait l'amiral turc, ainsi

qu'une autre frégate. Bruat fut décoré pour sa conduite dans ce combat.

L'année suivante, il fut mis à l'ordre du jour pour être allé sonder

jusque sous les canons du château de Morée, et il obtint le commandement

du brick _le Silène_.

Ce fut sur ce brick qu'il alla croiser jusque, sous les forts d'Alger,

et exécuter de nombreuses prises même en vue du port; ce fut également

alors qu'en suivant le commandant d'Assigny, qui montait le brick

_l'Aventure_, il fit naufrage sur les côtes d'Afrique. Sur les 200

hommes qui formaient l'équipage des deux bricks, 410 furent massacrés.

Les preuves de dévouement que donnèrent les deux officiers sont connues.

Parvenus à Alger après mille dangers et mille souffrances, ils

refusèrent le logement que le dey leur avait fait offrir chez les

consuls d'Angleterre et de Sardaigne, et ne voulurent pas quitter leurs

hommes. C'est à leur énergie et leur dévouement que l'on doit la

conservation des équipages échappés au fer des Bédouins. Cet épisode de

la campagne d'Alger a acquis une juste célébrité.

Dans le cours de sa captivité, le capitaine Bruat trouva moyen de faire

parvenir à l'amiral Duperré une note sur l'état et les ressources de la

place; M. de Bourmont, à qui elle fut transmise, félicita publiquement,

le capitaine de cet acte patriotique, qui l'exposait à de graves

dangers.

Depuis 1830, la carrière militaire du capitaine Bruat est des plus

actives. En 1830, il obtint le commandement du brick _le Palinure_,

celui du brick _le Grenadier_ en 1832, en 1835 celui du brick _le

Ducouédic_, qui accompagna dans le Levant la frégate _l'Iphigénie_,

montée par le prince de Joinville. Dans cette traversée, le bâtiment

ayant été démâté de son grand mât et du petit mât de hune durant la

nuit, il répara ces grosses avaries sous vergues en trois fois

vingt-quatre heures. Il fut ensuite attaché à la station de Lisbonne

sous les ordres du capitaine Turpin, et c'est dans le Tage qu'au mois de

mai 1838 il reçut sa nomination de capitaine de vaisseau, passa sous les

ordres de l'amiral Lalande, à bord du vaisseau _l'Iéna_, et devint son

capitaine de pavillon.

C'est en cette qualité qu'il commanda ce vaisseau de 92 canons pendant

deux ans, et qu'il prit part à cette belle campagne du Levant, où nous

avons montré l'escadre la plus exercée et la plus imposante que la

France ait eue depuis la paix. L'exercice à feu fut poussé à bord de

_l'Iéna_ à un tel degré d'habileté pratique, qu'on parvint à y tirer

plus d'un coup de canon à la minute. Les manoeuvres, les évolutions

d'escadre, furent remarquées même des Anglais.

Par suite du rappel de l'amiral Lalande, le capitaine Bruat passa sur le

vaisseau _le Triton_, et fit partie de l'escadre d'évolutions aux ordres

de l'amiral Hugon. Dans une sortie d'hiver, _le Triton_ reçut un

terrible coup de vent qui dispersa l'escadre, alors composée de cinq

vaisseaux et une frégate. Il y eut presque à tous les bords de graves

avaries; mais _le Triton_, dont la coque était vieille, et dont les

réparations dataient de loin, fut en danger. Il eut six pieds d'eau dans

sa cale, et les pompes suffisaient à peine à étancher cette voie; ce ne

fut pourtant qu'après une lutte de plusieurs jours, et après s'être

aperçu que les liaisons du bâtiment soutiraient beaucoup, que le

capitaine Bruat se décida à relâcher à Cagliari, où il se répara

promptement, et revint à Toulon en compagnie du vaisseau _le Neptune_.

En juillet 1841, il quitta le commandement du vaisseau, et fit partie du

conseil des travaux de la marine. C'est pendant qu'il était à ce poste

qu'on l'a appelé au gouvernement des îles Marquises et au commandement

de la subdivision navale.

Pendant les courts séjours qu'il a faits à terre, M. Bruat fut attaché

comme aide-de-camp à MM. les amiraux de Rigny et Duperré, ministres de

la marine.

M. Bruat emporte avec lui une maison en bois qu'il fera monter à son

arrivée aux îles Marquises. Cette maison, que le ministre de la marine a

fait construire par M. Potter, entrepreneur, est couverte en zinc; elle

se compose d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, au

rez-de-chaussée, auquel on parvient par un perron de six marches,

vestibule, antichambre, bureau, cabinet de travail, salle à manger,

salon de réception, salle de billard; au premier étage, chambres,

cabinets, et pour l'habitation personnelle du gouverneur et de sa

famille.

Ce bâtiment, dont nous donnons ici le dessin, a 18 mètres de longueur en

façade, 17 de profondeur et 12 d'élévation.

[Illustration: (Maison en bois construite à Paris et qui doit être

transportée aux iles Marquises.)]

Le Curé médecin.

L'Illustration, No. 0001, 4 Mars 1843 · 第 3 / 14 题