(La suite à la prochaine livraison.)
Nouvelles diverses.
[Illustration:]
SUISSE.--La Suisse entre dans une phase nouvelle. En suivant la rotation
prescrite par le parte fédéral entre les trois cantons directeurs,
Zurich, Berne et Lucerne, la direction des affaires fédérales se trouve
pour deux années, à partir du 1er janvier 1843, confiée au conseil
d'état du canton de Lucerne. C'est à Lucerne que se réunira la diète, et
c'est le chef du gouvernement de ce canton qui en sera le président. Or,
le canton de Lucerne, qui, ainsi que Berne et Zurich, était au nombre
des cantons radicaux, a subi récemment une contre-révolution; le clergé
catholique y a repris tout l'ascendant qu'il avait perdu, et le nonce du
pape, qui avait quitté le canton pour s'établir à Schwitz, est rentré
dans Lucerne. Ces faits, qui seraient sans importance s'ils n'avaient
d'influence que sur ce canton, acquièrent de la gravité à cause de la
situation nouvelle de Lucerne, chef du gouvernement fédéral. Berne par
ses opinions et ses tendances politiques, Zurich par ses croyances
religieuses, seront en méfiance, et de cette situation délicate peuvent
sortir de grands périls pour la Suisse, agitée par de profondes
divisions.
Genève vient de voir encore la sédition troubler ses murs. Le grand
conseil était occupé à délibérer, à l'Hôtel-de-Ville, sur un projet de
loi, quand une émeute a éclaté; heureusement elle a été bientôt
réprimée. Il y a une fraction de parti à Genève qui semble ne pas
comprendre que le premier devoir des hommes qui se disent les amis par
excellence de la liberté, est de se soumettre à la volonté de la
majorité exprimée par les voies légales.
Angleterre.--La conduite habile du ministère de sir Robert dans l'Inde
et à la Chine l'a affermi et lui assure un long avenir; ses forces et
son autorité morale ont été doublées. Le traité avec la Chine va ouvrir
au commerce et à l'industrie du Royaume-Uni des débouchés nouveaux. La
Russie, la Hollande et les États-Unis profiteront des avantages que
l'Angleterre a conquis, car l'Angleterre est de toutes les nations du
monde celle qui redoute le moins la concurrence.
Un traité vient d'être conclu entre la Russie et l'Angleterre. Les avis
sont partagés sur les avantages que peuvent s'en promettre les deux
états contractants, et les rapports qui en résulteront pour eux. Les uns
ont vu dans ce traité la preuve d'une liaison de plus en plus intime
entre la Russie et l'Angleterre; à les entendre, une profonde pensée
politique se cache sous une convention commerciale, et la Russie
n'aurait dérogé à ses principe, administratifs que pour complaire à
l'Angleterre et la détacher tout à fait de l'alliance française.
D'autres, au contraire, n'ont vu dans cette convention qu'un acte fort
insignifiant, un petit traité de navigation. Ce traité, il est vrai, ne
modifie pas les tarifs et n'offre pas à l'Angleterre un débouché
nouveau: mais il permet aux négociants et aux industriels anglais de
s'établir en Russie, d'y apporter des capitaux, et pour une nation aussi
habile et aussi entreprenante que l'Angleterre c'est un grand avantage,
auquel la Russie ne saurait prétendre.
Le Parlement anglais s'est réuni. D'abord les discussions qui s'y sont
élevées n'ont pas eu un grand intérêt. Elles ont seulement fait
connaître que tout n'est pas fini entre l'Angleterre et les États-Unis,
au sujet du droit de visite. La première ne veut pas renoncer au droit
qu'elle s'arroge de visiter tout navire en pleine mer, pour s'assurer de
la nationalité du pavillon. Les États-Unis soutiennent, au contraire,
qu'en pleine mer aucun navire n'a droit de police sur un autre navire,
et que celui qui se permet d'aborder un bâtiment, malgré le pavillon
dont il se couvre, donne droit légitime de plainte, et agit à ses
risques et périls.
La motion de lord Hovirk sur la crise qui, dans le milieu de l'année
dernière, a désolé les districts manufacturiers, a engagé le combat
entre le ministère, ou plutôt sir Robert Peel et les radicaux. Cet homme
d'état, qui garde dans ses paroles une prudente mesure, parait
s'efforcer de tenir dans son administration un sage milieu entre les
tories exagérés et les whigs. Il a terminé un éloquent discours par des
paroles qui semblent indiquer, de la part du gouvernement anglais, le
désir de maintenir entre la France et la Grande-Bretagne une bonne et
honorable intelligence.
--Les affaires d'Orient en sont toujours au même point. La révolte de
Syrie n'est point apaisée. Les Druses ont paru vouloir se concerter
contre l'ennemi commun, mais n'ont pu s'entendre. Les Turcs ayant échoué
dans leurs attaques, ont recours à la corruption et à la ruse, et
cherchent à diviser leurs ennemis. Le divan et la diplomatie européenne
luttent toujours de finesse, de souplesse et d'insistance.
--Les journaux anglais ont beaucoup loué le gouverneur-général de l'Inde
d'avoir créé un _nouvel ordre d'honneur_ pour décorer les Indiens
auxiliaires qui, disent les mêmes journaux, «se sont généralement si
bien conduits devant nos derniers triomphes.» Il y a cependant des
victoires qui ne doivent inspirer que des regrets aux vainqueurs l'armée
anglaise a-t-elle beaucoup à se glorifier des affreuses représailles
qu'elle a exercées sur les Afghans, de la dévastation des villes sans
défense, du massacre des populations désarmées? Ces actes ont été blâmés
au sein même du Parlement anglais, et pourtant le gouvernement semble
vouloir en consacrer le souvenir en créant, tout exprès pour les
vainqueurs de Caboul, une sorte de Légion-d'honneur.
[Illustration: Décorations militaires des troupes indigènes de l'Inde.]
--Les journaux ont donné ces jours-ci la description d'une mappemonde
chinoise, qui a un mètre de hauteur sur 67 centimètres, et la Chine
occupe seule les trois quarts et demi de cette surface. Tout à fait dans
un coin est reléguée une petite mer où l'on voit quatre îles d'une
dimension très-exiguë, ce sont la France, l'Angleterre, le Portugal et
l'Afrique; un peu plus loin est la Hollande, plus grande à elle seule
que tous les pays que nous venons de nommer.
FRANCE.--Par suite des travaux qui s'exécutent aux Invalides pour le
monument de l'Empereur, l'on a fermé la grande arcade qui conduit de
l'église sous le dôme. Sur cette cloison, les décorateurs viennent de
construire un rétable immense en carton, composé de deux ordres
d'architecture. Au milieu de ce rétable on a figuré l'apothéose de saint
Louis, patron de l'église des Invalides.
--On nous communique la lettre suivante, adressée à l'un des
souscripteurs pour le monument de Molière:
«Vous me demandez, mon cher ami, où en est le monument de Molière, pour
lequel vous avez souscrit, et dont vous vous étonnez de ne plus entendre
parler. Ne pouvant supposer qu'on l'ait inauguré à huis clos, vous me
demandez comment il se fait que la ville de Paris, avec ses ressources,
une souscription considérable et un subside de cent mille francs voté
par les Chambres, ne soit pas venue à bout, en cinq ans de temps,
d'achever un ouvrage, matériellement parlant, de si peu d'importance,
surtout lorsqu'on le compare à l'Hôtel-de-Ville, que nous avons vu
sortir de terre comme par enchantement. A cela, mon ami, je vous
répondrai que la Ville n'a pas tant de tort que vous le pourriez croire;
que les travaux, en ce qui concerne l'architecte, sont complètement
terminés, mais que le retard dont vous vous plaignez a été attribué à
l'un des sculpteurs qui, sur les instances quelque peu comminatoires du
préfet de la Seine ou du ministre de l'Intérieur, s'est engagé à livrer
sa statue vers le commencement de l'été; j'ajouterai que l'inauguration
en aura lieu, ou le 4 juin, date de la première représentation du
_Misanthrope_, ou le 5 août, date de celle du _Tartufe_. En attendant
cet heureux moment, il en est du monument de Molière comme de
l'achèvement du Louvre, comme de l'hôtel de Breteuil, rue de Rivoli,
comme de la place du Carrousel, comme de tant d'autres monuments ou
places qui jouissent du privilège d'irriter ou d'humilier journellement
le bourgeois de Paris. On ne peut aujourd'hui approcher du futur
monument de Molière qu'à distance très-respectueuse, défendu qu'il est
par les débris de l'ancienne fontaine, par une barricade de pavés, par
une fortification en planches et par un ruisseau d'un cours des plus
irréguliers, et fort peu limpide. Ne pouvant vous donner une idée juste
de ce que sera ce monument, je vous envoie, par la voie de notre nouveau
journal, celui que la population parisienne a le loisir de contempler
depuis le commencement des travaux. Vous savez seulement qu'au théâtre
on n'aime pas à voir longtemps le rideau baissé, et que lorsque
l'entr'acte dure trop longtemps, le public s'impatiente et finit par
siffler.»
[Illustration: (État actuel du monument de Molière, rue de Richelieu.)]
Sauvetage du Télémaque.
La Seine se jette dans l'Océan à 40 kilomètres environ du
Havre-de-Grâce, à l'extrémité d'une vaste baie qui se rétrécit peu à peu
en prenant la forme d'un entonnoir. La petite ville de Quilleboeuf
(1,344 habitants), habitée principalement par des pilotes et par des
pêcheurs, et située en face du village du Tancarville, domine sur la
rive gauche l'embouchure de fleuve. La _barre de flot_ de la Seine offre
un spectacle curieux. Quand la mer monte, elle refoule avec une force
extraordinaire les eaux de la Seine, qui, ne pouvant plus descendre,
s'élèvent de plusieurs mètres dans leur lit jusqu'au delà de Rouen. A la
marée descendante, au contraire, le fleuve se précipite si
impétueusement dans la mer, que, quand un navire a le malheur de toucher
sur un banc de sable, il est immédiatement submergé. Les naufrages sont
d'autant plus fréquents dans ce passage dangereux et difficile, que les
nombreux bancs de sable qui l'obstruent changent souvent de position à
chaque marée; aussi, en descendant ou en remontant la Seine, tous les
touristes remarquent-ils de distance en distance des mâts de navires
submergés, élevant encore leur tête chancelante au-dessus du niveau du
fleuve.
Le 1er janvier 1790, deux bâtiments, une goëlette et un brick,
quittèrent Rouen pour se rendre à Brest. Le brick venait d'être réparé
et allongé: son nom primitif le _Télémaque avait été changé; il devait
s'appeler désormais le Quinlanadoine_. A peine ces deux bâtiments
furent-ils partis, que les autorités de Rouen donnèrent l'ordre de les
arrêter, car le bruit s'était répandu qu'ils renfermaient des valeurs
considérables appartenant, soit à la famille royale, soit à des émigrés
de la noblesse et du clergé. La goëlette fut prise dans la Seine, et on
saisit à bord l'argenterie de la famille royale. Quant au _Télémaque_,
il échappa d'abord à toutes les poursuites, mais, le 3 janvier, il
échoua sur un banc de sable en voulant passer la barre de flot de la
Seine, à 120 mètres du quai de Quilleboeuf, et bientôt il fut presque
entièrement couvert par les sables.
A la nouvelle de ce naufrage, le gouvernement fit partir de Cherbourg
trois cents hommes, sous la conduite d'un ingénieur en chef qui avait
pour mission de relever _le Télémaque_; mais après trois mois de travaux
inutiles, on abandonna cette entreprise. Depuis 1790 jusqu'en 1843, de
nouvelles tentatives, aussi infructueuses que la première, ont été
faites par diverses sociétés, qui se sont ruinées sans obtenir aucun
résultat satisfaisant. Nous parlerons seulement des plus récentes, de
celles de M. Magny et de M. Taylor.
[Illustration: (Sauvetage du Télémaque devant Quilleboeuf, fig. 1.)]
Une brochure publiée en 1842 évalue à 80 millions les richesses qui
doivent être englouties dans _le Télémaque_; mais cette estimation ne
repose sur aucune donnée certaine. Quelques personnes encore vivantes
affirment seulement avoir entendu dire que des caisses remplies d'un
métal fort lourd et garnies de cercles en fer par un tonnelier de Rouen
furent embarquées pendant la nuit du 1er janvier 1790 à bord du navire
naufragé... On a parlé aussi, mais vaguement, de 2,500,000 Fr. en espèces
appartenant à Louis XVI, de l'argenterie des abbayes de Jumièges et de
Saint-George, etc.; cependant nul fait positif n'est venu jusqu'à ce
jour confirmer ces bruits, qui, comme toutes les nouvelles de ce genre,
ont dû s'embellir en vieillissant.
Le 1er août 1837, par un arrêté composé de douze articles et signé de
six membres du conseil d'administration de la marine, du vice-amiral
secrétaire d'État Rosamel, et du commissaire de l'inscription à
Honfleur, le ministre de la Marine accorda à M. Magny le privilège de
travailler pendant trois années au sauvetage du _Télémaque_. En cas de
réussite, M. Magny devait avoir pour sa part quatre cinquièmes de la
cargaison, l'autre cinquième étant réservé par l'État pour la caisse des
invalides de la marine. Plus tard ce privilège fut prolongé de trois
années. Après avoir dépensé 65,000 fr., M. Magny renonça à ses
espérances. En 1841, M. David, ex-associé de M. Magny, tenta de nouveau
le sauvetage à ses frais; on croit même qu'il déplaça le navire de
quelques mètres; mais il ne fut pas plus heureux que M. Magny. Enfin, le
19 juin 1842, M. Taylor forma une société en commandite, au capitale de
200,000 fr. divisé en 2,000 actions de 100 fr. chacune, et il proposa à
ses actionnaires d'employer des moyens nouveaux pour retirer des sables
où ils étaient enfouis les 80 millions de francs embarqués à bord du
_Télémaque_.
Jusqu'à cette époque, en effet, on s'était servi du procédé suivant: on
ancrait au-dessus du bâtiment naufragé des chalands, grands bâtiments
plats de six cents tonneaux, servant au transport des marchandises sur
la rivière, puis on passait autour de sa coque des chaînes que l'on
attachait à bord des chalands, dans l'espérance qu'elles soulèveraient
le _Télémaque_ à la marée montante; mais les chaînes, mal ajustées
d'ailleurs, et ne supportant pas un poids égal, se rompaient l'une après
l'autre dès que la mer commençait à monter; en conséquence, M. Taylor
adopta le nouveau système de sauvetage que représente la planche placée
ci-dessous.
[Illustration: (Sauvetage du Télémaque, fig. 2.)]
On planta d'abord tout autour du _Télémaque_ d'énormes pilotis; puis,
après avoir établi sur ces pilotis un échafaudage solide, on passa des
chaînes sous la coque du navire dans laquelle on enfonça en outre un
certain nombre de barres de fer; ces chaînes et ces barres de fer furent
ensuite amarrées à une espèce de pont mobile, qu'on exhaussa
insensiblement à l'aide de moyens mécaniques. En soulevant ce pont, on
devait nécessairement soulever le _Télémaque_, puisqu'il y était
solidement attaché. Au mois de décembre dernier, on l'avait ainsi amené
jusqu'à fleur d'eau; mais le mauvais temps, la crainte des glaces, et
surtout le manque d'argent forcèrent M. Taylor à cesser ces intéressants
travaux. On redescendit le _Télémaque_ sur la couche de sable où il
avait reposé pendant plus de cinquante ans, et on le débarrassa de tous
ses liens. Les pilotis sont seuls restés debout à la place où on les a
plantés. Poursuivi par ses créanciers, M. Taylor s'enfuit à Londres. Il
paraît qu'il a trouvé de l'argent, car il vient de revenir en France, et
il annonce la reprise des travaux de sauvetage pour le mois de mars
prochain. On nous assure qu'il a renoncé au moyen dont nous avons donné
la description, et qu'il se propose d'employer désormais des appareils
de plongeurs récemment inventés en Angleterre; au lieu d'enlever le
_Télémaque_ et de le conduire à terre, on le dépècera au fond de la mer,
et on en retirera....... tout ce qu'il contient.
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Revue des Tribunaux.
BELGIQUE.--M. CAUMARTIN ET M. SIREY.--Le 20 novembre 1842, un événement
déplorable se passait à une heure du matin, dans la maison n° 11 de la
rue des Hirondelles à Bruxelles, habitée par mademoiselle Catinka
Heinefetter, artiste de l'Académie royale de musique.
[Illustration: (Maison de Mlle Heinefetter, rue des Hirondelles, à
Bruxelles.)]
Voici, suivant une version dont nous ne pouvons garantir la parfaite
exactitude, les circonstances de ce drame:
Un jeune avocat du barreau de Paris, M. Caumartin, arrivé à Bruxelles
depuis quelques heures, s'était rendu, le 19 novembre, chez mademoiselle
Catinka Heinefetter, à laquelle il venait faire une réclamation
importante. Mademoiselle Heinefetter chantait ce soir-là au concert de
M. Laborde. M. Caumartin attendit son retour.--A onze heures
mademoiselle Heinefetter rentra, accompagnée de plusieurs personnes
qu'elle avait invitées à souper. Elle offrit à M. Caumartin de lui faire
mettre un couvert, mais celui-ci refusa, sous prétexte qu'il était
fatigué et resta assis, pendant tout le temps que dura le souper, auprès
du poêle placé dans la cheminée.
A minuit et quelques minutes, les convives se retirèrent. Mademoiselle
Heinefetter et sa dame de compagnie quittèrent le salon, où M. Caumartin
resta seul avec M. Sirey, le fils du jurisconsulte de ce nom, et M.
Milord de Lavillette, son ami. Tout à coup M. Sirey, qui, le matin même,
avait fait à mademoiselle Catinka Heinefetter un cadeau de la valeur le
1,700 fr., et qui avait occupé la place d'honneur à son côté pendant le
souper, s'écria: «Il est temps d'en finir.» Rapprochant de M. Caumartin,
il lui intima l'ordre de se retirer.--Une altercation s'ensuivit, M.
Caumartin donna un soufflet à M. Sirey, qui l'avait traité de polisson,
et un duel fut convenu pour le lendemain; alors M. Sirey, s'armant de sa
canne, en appliqua plusieurs coups tellement violents à M. Caumartin,
que le sang jaillit en diverses places, puis il se réfugia dans la
chambre de mademoiselle Heinefetter.
Cependant, après s'être plaint vivement à M. Lavillette de l'odieux
traitement qu'il venait de subir, M. Caumartin se disposait à regagner
son hôtel, lorsque M. Sirey rentra dans le salon, «Ah! tu n'es pas
encore parti, s'écria-t-il en s'adressant à M. Caumartin; eh bien! je
vais te jeter par la fenêtre.» En même temps il s'avança vers son
adversaire, séparé de lui par la table, et il s'arma d'un couteau rond.
Une lutte s'engagea. Blessé à la cuisse d'un coup de couteau, M.
Caumartin saisit sa canne qu'il avait déposée en entrant au coin de la
cheminée, et il essaya de parer les nouveaux coups que cherchait à lui
porter son adversaire. Malheureusement cette canne était une canne à
dard. M. Sirey en saisit l'extrémité inférieure, c'est-à-dire le
fourreau qui resta entre ses mains et se précipita imprudemment sur son
adversaire, armé malgré lui d'un poignard.--Avant que M. Caumartin eût
eu le temps de retirer sa main, M. Sirey s'enferra lui-même et tomba
entre les bras de M. de Lavillette son ami, en disant: «Je suis blessé.»
Quelques secondes après, il rendait le dernier soupir.
«Vous l'avez tué!» s'écrièrent mademoiselle Heinefetter et sa dame de
compagnie, accourues enfin au bruit de la dispute.--Éperdu, hors de lui,
M. Caumartin alla aussitôt chercher un médecin; un quart d'heure après il
ramenait avec lui, chez mademoiselle Heinefetter, M. le docteur Allard,
qui le croyait fou. Arrivés à la porte de la maison, ils apprirent que
M. Sirey était mort. A cette nouvelle, M. Caumartin donna à son cocher
l'ordre de le conduire au ministère de la Justice. Cependant il changea
d'avis en chemin; rentré à son hôtel, il prit sa malle, et se fit mener
à Malines; de cette ville, des chevaux de poste le conduisirent en
Hollande, et, peu de temps après, il revint à Paris, pour déclarer qu'il
était prêt à se constituer prisonnier, et pour charger de sa défense le
bâtonnier de l'ordre des avocats, M. Chaix-d'Est-Ange.
Mademoiselle Catinka Heinefetter s'était d'abord retirée à Liège, chez
sa soeur, mademoiselle Sabina; mais quatre ou cinq jours après la mort
de M. Sirey, elle reparut sur le théâtre de Bruxelles. Le public habitué
à l'applaudir, l'accueillit très-froidement.
M. Sirey était marié à une jeune femme et père de deux enfants. Il y a
huit ans, il avait eu le malheur de tuer en duel, à la suite de
discussions d'intérêt, un de ses parents. M. Durepaire.--Accusé
d'homicide volontaire commis avec préméditation, il comparut le 26 août
1836 devant la cour d'assises de la Seine, M. Crémieux fut chargé de sa
défense. Le jury l'acquitta, mais la cour, considérant qu'il était
l'auteur de la mort de M. Durepaire, le condamna à payer par corps à la
veuve de sa victime, en qualité de tutrice de sa fille mineure, la somme
de 10,000 fr.
Le Code d'instruction criminelle belge exige qu'un accusé qui n'est pas
détenu préventivement se constitue prisonnier un mois avant le jour
indiqué pour l'ouverture des débats du procès. Dans une lettre en date
du 19 février 1813, et publiée par les journaux judiciaires, M.
Caumartin déclare que l'arrêt de mise en accusation ne lui a pas encore
été notifié.
«Cependant, ajoute-t-il, au moment où je me disposais à partir pour
Bruxelles, on fait annoncer dans les journaux de Belgique et répéter par
la presse de Paris que la famille Sirey va, en vertu de l'art. 7 du Code
d'instruction criminelle, me poursuivre devant les tribunaux français.
Je ne veux pas, en quittant mon pays, avoir l'air de fuir devant une
menace et perdre ainsi le bénéfice de ma comparution volontaire devant
la justice belge; quelque pénibles que soient pour moi ces lenteurs, que
je me suis toujours efforcé d'abréger, je vais encore attendre ici
l'effet de cette menace déclarant à l'avance que j'accepte toutes les
juridictions qu'on voudra choisir, et que je suis prêt à donner
l'explication de ma conduite partout où l'on jugera à propos de me la
demander.»
De son côté, M. Sirey père vient de démentir cette nouvelle, et il somme
M. Caumartin d'aller se constituer prisonnier à Bruxelles.
Le _Commerce Belge_ contenait, ces jours derniers, une note ainsi
conçue: «Parmi les pièces à conviction qui seront produites dans cette
affaire, se trouve l'arme avec laquelle le meurtre a été commis et la
canne qui la renferme, ainsi que les habillements que portait M.
Caumartin dans la fatale soirée. La canne est en bambou, surmontée d'une
figure chinoise; elle est cassée à la partie inférieure; la lame a de 31
à 32 centimètres de longueur; le pantalon en drap noir et la chemise
portent à l'endroit de la cuisse un trou formé par un instrument
tranchant, et sur la partie de la chemise qui correspond à ce trou, on
remarque une grande tache de sang, ce qui ferait présumer que M.
Caumartin a été blessé à la cuisse, on remarque également des taches de
sang à la manche gauche de la chemise: au gilet en velours, deux boutons
sont arrachés et la doublure du dos est déchirée; l'habit, de drap
marron, est arraché au parement gauche et près du collet. Ces pièces à
conviction ont été transmises depuis quelques jours à la cour
d'assises.»
[Illustration: (Chambre de Mademoiselle Heinefetter, où est mort M.
Sirey.)]
[Illustration: (Plan de l'appartement de Mademoiselle Heinefetter.)
_A_ Endroit où le meurtre a été commis.--_B_ Endroit où Mlle Heinefetter
prétend avoir vu retirer le stylet de la plaie par Caumartin.--_C_ Tache
de sang. Endroit où Sirey a rendu le dernier soupir.--_a_ Mlle
Heinefetter--_b_ M. Sirey.--_c_ Mme B.--_d_ Mme J.--_e_ Mme de K.--_f_
M. D..... de Liège.--_g_ M......de Liège.--_h_ M. L.--_i_ Guéridon où
étaient placés des objets de fantaisie.--_j_ Place qu'occupait M.
Caumartin pendant le souper.--_k_ Poêle.--_l_ Cheminée.--_m_
Causeuse.--_n_ Divan.--_o_ Guéridon où étaient deux bouteilles et verres
vides.--_p_ Piano droit de Mlle H.--_o_ Lit.--_r_ Cheminée.--_s_
Divan.--_t_ Lit.--_u_ Divan.--_v_ Lit--_x_ Divan.]
ASSASSINAT DE M. DRUMMOND, SECRÉTAIRE DE SIR ROBERT PEEL, PAR
M'NAUGHTEN--LES ASSASSINS DES MINISTRES ANGLAIS: FELTON(1628); GUISCARD
(1710); BELLINGHAM (1812).--Le vendredi, 20 janvier dernier, à 7 heures
du soir, M. Drummond, secrétaire particulier de sir Robert Peel, se
rendait de son domicile aux bureaux de la trésorerie, lorsqu'un jeune
homme lui tira, presque, à bout portant, un coup de pistolet.--M.
Drummond, atteint à la partie inférieure du dos, tomba évanoui.--Pendant
que les personnes accourues au bruit de la détonation s'empressaient de
lui prodiguer les premiers secours, des policemen arrêtaient l'assassin,
qui n'essaya même pas de fuir, et qui s'écria: «Il (ou elle) ne
m'ennuiera pas plus longtemps.»
L'état de M. Drummond n'inspira d'abord aucune inquiétude. Les
chirurgiens appelés auprès du blessé reconnurent que la balle avait
traversé les côtes et s'était logée dans l'abdomen; ils en opérèrent
l'extraction sans peine, mais ils commirent l'imprudence de saigner leur
malade trois fois de suite. Épuisé par cette perte de sang, M. Drummond
succomba le mercredi suivant, 25, à onze heures du matin. On avait
craint une inflammation; pour la prévenir, on fit mourir le malade de
faiblesse. C'est un moyen infaillible dont la médecine moderne se sert
fréquemment; aussi la _Revue médico-chirurgicale de Londres_ vient-elle
de publier un article de M. Wardrop sur les dangers des saignées avec
cette épigraphe: _Le sang est la vie_.
Cependant l'assassin avait été conduit à la _station-house_ (maison
d'arrêt) du bureau de police de Bow-street. Il déclara être Écossais, et
se nommer M'Naughten, mais il refusa de révéler les motifs qui l'avaient
déterminé à commettre un pareil crime.--On trouva sur lui:
Deux billets de 5 livres sterling...... 250 fr.