Moïse prenait de l’âge, mais aussi de l’apparence. Les banquiers ses
contemporains, qu’il avait dépassés à trente ans en influence, à
quarante en fortune, à cinquante en générosité, voilà maintenant, aux
abords de la soixantaine, qu’il les laissait sur place en beauté. Ce
n’était évidemment qu’une beauté relative. Des cils ne lui poussaient
pas à l’intérieur de la paupière, comme à Samuel; cette jaunisse qui
plane sur tous les financiers et qu’ils tentent de dissiper par la
marche, par la chasse surtout, par des coups de feu, comme un orage,
elle s’était abattue sur Malançon, sur Enaldo, et pas sur lui. Mais
cependant, outre les avantages faits de la décrépitude des autres, dans
l’aspect, la stature, le volume même de Moïse apparaissaient des
éléments nouveaux, qui laissaient présager que Dieu entendait donner au
corps de Moïse, avant sa mort,--tant pis si c’était à l’âge à peu près
de la mort,--une époque de floraison jusque-là refusée: bref, il n’était
plus épouvantable. Ces massages, ces macérations, cet émondage quotidien
par des professeurs de beauté donnaient enfin leur effet; Moïse devenait
bon élève. Cette boule au ventre, où s’unissaient la rotondité d’une
tumeur et la sensibilité d’une hernie, que Moïse surtout détestait de
voir si ronde, devenait ovale, s’atténuait. Ces bourrelets de graisse
qui se formaient en Moïse à des places inattendues, par une erreur de la
laideur, comme dans le corps d’une Américaine trop coquette les
bourrelets de paraffine par une erreur de la beauté, fondaient enfin au
soleil de la soixantaine. Enfant, Moïse croyait que l’on s’habille parce
que le corps est laid. Avec quelle hâte, le soir, au coucher, il passait
de ses vêtements à la nuit! Cela ne lui faisait par jour qu’une seconde
de laideur et il aimait déjà l’ombre comme son plus beau vêtement. Il
aimait la nuit comme la moitié de la journée où l’humanité est belle. Il
croyait que l’on décapitait les condamnés sur la place de Jaffa pour
qu’ils parussent beaux, réduits à leur seule tête, devant la justice
suprême. Sa coquetterie d’enfant était de s’asseoir dans la mer et de se
montrer aux promeneurs du rivage, l’eau bleue jusqu’au cou. Mais, de
cette vérité générale sur la laideur des hommes, il avait bien dû faire
une vérité particulière,--et voilà que depuis quelques semaines cette
malédiction cessait. La vieillesse raffermissait ses chairs, asséchait
les sources de furoncles, ses rides d’enfance se comblaient.
L’intervention, par ses cheveux gris, de la blancheur, d’un ton vierge,
dans ce mélange de couleurs indécises, redonnait soudain à ce corps,
sinon une jeunesse, du moins une pureté. Au saut du lit maintenant
Moïse, plus décolleté chaque jour, venait à sa glace pour constater ces
heureux effets de l’âge. C’était à Moïse que le peintre Robert avait dit
un jour, d’un tiers personnage il va sans dire: «On a la gueule que l’on
mérite.» Moïse, que ce mot avait frappé, sentait en effet au fond de lui
naître, gonfler il ne savait quel mérite. Il méritait, il obtenait des
mains à peine moites, et pour la première fois les mains étrangères
s’attardaient aux siennes, au lieu de paraître effleurer un bénitier
suspect. Il méritait des cheveux plus secs, la première étincelle que
l’on en ferait jaillir en les frottant s’accumulait. Il se surprit, rue
de la Paix, arrêté entre deux magasins de bijoux, devant le miroir,
miroir étroit dans lequel d’ailleurs son reflet n’eût pas tenu quinze
jours plus tôt. Qu’on l’eût étonné jadis en lui disant qu’un jour, alors
que le plus beau rubis de l’univers était en vitrine deux mètres à sa
droite, la plus belle perle deux mètres à sa gauche, il préférerait
s’attarder à considérer sa propre image et la nouvelle taille que la
providence faisait de lui. Il prit ses précautions pour que ce
changement demeurât dans l’histoire. Il fit pour ce nouveau Moïse tout
ce qu’on fait pour un parent de passage, et les spirites pour un esprit,
il le montra, il le fit photographier. Il passa une semaine à remplacer,
chez ses amis, ses photographies d’enfance ou de jeunesse, celles où il
méritait des poils follets, des bajoues, par de nouveaux portraits. Il
les signa. Pour la première fois, il ne traitait plus son corps comme la
part, au milliardième, d’une société anonyme.
Le peu de considération, le léger dégoût que Moïse avait de son corps,
il dut donc le remplacer par un sentiment qui frisait la déférence.
Jusqu’à sa bronchite qui prit à ses yeux, dans cette fin d’automne, du
tragique, de la personnalité. Cet allégement que lui indiquait chaque
matin sa bascule, il le ressentait plus encore en tant qu’allégement
moral. Il ne pesait plus que quatre-vingts kilos, au lieu de cent vingt;
il s’était rapproché, du tiers, de son corps immatériel. Il revenait de
sa balance complaisant, prévenant, comme d’un confessionnal où l’on a
avoué ses qualités au lieu de ses défauts. Les machines à peser éparses
dans la ville n’étaient plus les bascules inutiles de cet animal qu’on
ne vend pas au poids, mais s’appareillaient soudain pour lui aux
distributeurs voisins, sources de chocolats et de friandises. Il avait
confessé sa laideur, sa graisse, et il était absous. Ce second péché
dont on l’avait couvert à sa naissance, qu’il avait traîné avec
désespoir et arrogance, s’évaporait de lui. Il ne lui restait plus comme
à tous les autres que le péché originel et de celui-là il avait lui
aussi pris depuis longtemps son parti. C’est un jeu d’ailleurs, et un
repos, de toucher directement à la malédiction humaine, pour celui qui
en était séparé par une malédiction particulière. Il jouissait vraiment
de son amaigrissement, de son nouveau grain de peau, d’une nouvelle
innocence. Attribuant ce changement à quelque tumeur, ses camarades
banquiers évitaient d’y faire allusion, se contentaient parfois de
quelques compliments voilés sur cette maigreur, des plaisanteries
discrètes d’usage pour les amis en bonne fortune, avec l’arrière-pensée
qu’il flirtait avec la mort. En fait, Moïse était en bonne fortune avec
Moïse. Il le conduisait dans des restaurants plus secrets, lui
commandait une cuisine plus subtile. Il y avait plus: il l’estimait
davantage. Il s’estimait de ne plus se sentir, dans les beaux
spectacles, devant les belles émotions, une surcharge trop hideuse. Dans
les concerts, il était fier d’apporter à Mozart, au lieu de sa puissance
et de ses millions, un corps qui ne faisait plus craquer le fauteuil, un
corps anonyme. Il ne suait plus, en écoutant Mozart, son dieu. Vis-à-vis
de chaque grand musicien, il se sentait déchargé ainsi d’un vide, d’un
asthme, d’un borborygme. Pensant que peut-être aussi il ne ronflait
plus, il se donnait avec plus de confiance au sommeil. Ce sarcasme qui
s’était toujours interposé entre lui et la beauté, ou plutôt, comme il
disait maintenant avec plus de politesse, entre la beauté et lui,
s’atténuait. Toujours, devant Naples ou le Niagara, Moïse avait
pensé:--Comme tout cela serait beau, si je n’étais pas là! Voilà qu’il
ne se jugeait plus déplacé au pied du Grand Cañon ou des Pyramides,
qu’il pouvait être ce voyageur anonyme que les peintres de la Maison
Carrée ou de Tivoli placent dans l’angle de la toile, presque une
signature humaine. Il ne s’écartait plus des monuments, les jours où il
était sensible, comme des dépôts d’une électricité pour lui funeste. Il
côtoyait plus lentement la place Vendôme, plus lentement la Concorde. On
le surprenait arrêté devant les Invalides ou _la Danse_ de Carpeaux,
l’air assez vague. Cela confirmait les soupçons de la Banque de France
sur le cancer de Moïse et attisait bien des espoirs.
Il est doux, aussi, dans les conversations, les lectures, les comédies
et même les tragédies, de n’avoir plus à prendre pour soi chaque
allusion à la laideur. Toute une série de parentés devenues à Moïse
presque aussi sympathiques que de vraies parentés, celle de Quasimodo
entre autres, se relâchèrent soudain, comme si le parent par alliance
qui les imposait était mort. Maintenant Moïse cherchait des yeux, dans
la salle, à qui ces allusions pouvaient le mieux convenir. Cette rupture
se poursuivit jusque dans les vitrines, les musées, jusque dans
l’antiquité: il avait rompu avec la famille des gnomes phéniciens; les
grotesques de Tanagra, auxquels il aimait jadis se lier lui-même par des
plaisanteries, l’écartaient, l’écartaient loin d’eux-mêmes, mais pas
loin de Tanagra, où il trouvait de charmantes nouvelles cousines. Il y
eut dans les objets et les bibelots amassés chez lui la révolution
qu’amène un mariage. Il écarta ces bustes de Voltaire, d’Ésope, qui
l’avaient vu laid. Il profita de l’hiver pour changer sa garde-robe et
ses couleurs habituelles, qui étaient le marron brun et le tabac. Il
acheta pour la campagne des lévriers une Vénus. Du fait que sur un point
sa laideur s’était atténuée, il ne prenait plus que les décisions d’un
être parfaitement beau. Des places dans le corps humain qu’il n’avait
jamais particulièrement remarquées, le front, la tempe, la nuque, tous
ces glacis de la beauté exposés à tous regards, il les découvrait
soudain. Front, tempe, nuque, c’était sur ces places du corps que se
donnaient les baisers du clan auquel il appartenait aujourd’hui. Cela
permit à ses regards de s’écarter des lèvres, des yeux, des narines, de
ne pas regarder chez les autres uniquement leurs sens. Il vit un jour
son reflet dans le bassin des Tuileries qu’agitait le vent; son ventre y
paraissait rond, gonflé. Il sourit à ce bassin rempli, non d’eau, mais
de passé, qui ignorait que le ventre de Moïse était ovale. Reconnaissant
dans son bonheur, quel gré ne savait-il pas aux objets qui n’avaient
jamais désespéré de lui, qui s’étaient obstinés à le traiter comme un
humain ordinaire, à ces fleurs par exemple, dans son auto, qui, depuis
que les cornets à fleurs pour auto sont inventés, lui avaient apporté, à
lui difforme, chaque matin, le parfum, c’est-à-dire le dévouement de
toutes les fleurs, et enfin, et surtout, à celle qui l’avait ramené du
domaine des ombres laides, à Églantine!
A vrai dire, on ne peut prétendre qu’Églantine se fût aperçue de cette
métamorphose. Il y avait pour elle aussi peu de différence entre Moïse
laid et calme et Moïse beau et agité qu’entre Églantine simple et
Églantine couverte de bijoux. Lui, attribuait ce surcroît de confiance
au demi-miracle dont il était l’objet et croyait profiter d’une
distraction, d’une compassion d’Églantine. En fait, il était en ce
moment son unique recours. Bellita habitait Rome pour deux mois, elle y
allait tous les ans, elle ne se confessait qu’au pape. Fontranges
restait disparu depuis le soir des diamants et ne répondait plus aux
lettres. Or, Églantine, qui le soir en se couchant laissait sa porte
ouverte, qui ne regardait jamais sous les meubles, dès que le jour se
levait commençait à éprouver ces sortes de craintes que nous avons la
nuit. Désœuvrée, sensible à des coutures du cœur chez les autres
indolores, elle transportait dans la réalité les nerfs et les sens du
rêve. Elle aimait Moïse parce qu’il lui semblait le seul réel, le seul
vivant. Quand elle se pinçait fortement, tout vacillait un peu autour
d’elle, Moïse demeurait. Bien que de la vie elle n’eût reçu jusqu’à ce
jour que des avances, elle avait l’instinct de ceux qui sont désignés
pour les plus grands malheurs. Elle n’avait pas de petites craintes,
elle ne craignait pas les moustiques, les foulures, mais la foudre, les
chiens enragés. Elle avait sur son visage le calme sans limite de ces
époques où il n’y avait à redouter que la peste et la torture, mais elle
les redoutait. C’est pour elle, non pas qu’on réglementait la
circulation des taxis ou qu’on créait des veilleurs de nuit, mais qu’on
inventait des sérums, des paratonnerres. Elle était un spécimen à l’état
pur, bien rare! de cette humanité si nombreuse,--tout ce qu’il y a de
plus immortel et fragile. Elle n’éprouvait pas non plus de petits
sentiments, elle était insensible aux attaques sentimentales de la
journée, à la pluie, à la laideur des passants, elle n’avait pas des
accès subits de pitié pour les agents ou les concierges; mais de grandes
émotions la dominaient. Paratonnerre elle-même, dans cette foule, pour
la vraie tendresse, la vraie gaieté, elle ignorait ces dangers, mais les
devinait plus condensés au-dessus de Paris, en tablettes comprimées
d’azur dans ce ciel d’hiver, et elle avait, au coin des rues, dans les
squares, ces désespoirs et ces angoisses qui nous assaillent dans les
forêts. Lorsque, après un sommeil profond, divisé comme une journée en
époques nettes, et peuplé d’événements tranquilles, elle se trouvait aux
prises avec la journée même, elle se sentait submergée d’ignorances et
d’appréhensions. Près de Moïse seulement elle n’avait plus à savoir,
plus à craindre. Elle jouissait de cette puissance qui près de lui la
maintenait au-dessus des lois de la nature, sans parler des lois des
hommes; de ces énormes autos qui nous sauvent nous, faibles femmes, de
l’espace et du vent, de ces laquais à parapluie géant qui à l’entrée du
restaurant nous protègent aussi passionnément de la grêle que si elle
devait ruiner sur nous des fruits ou des fleurs, de cet empressement du
maître d’hôtel qui nous met en garde contre un interminable menu, et cet
assemblage des privilèges que collectionnent d’habitude les vaniteux et
les parvenus, elle l’admettait par une excessive modestie. De même, tout
son désir de luxe venait de son immense sentiment de faiblesse, et
l’exercice parfait de cette vie humble réclamait comme condition
première et indispensable l’opulence et la célébrité de Moïse. C’était
un fait, toutes les richesses de Moïse avaient pour justification en ce
moment d’entourer un porte-billet qui contenait cent dix francs, seule
fortune d’Églantine. Jamais Moïse de son côté n’avait eu d’une autre
femme le sentiment qu’elle s’appuyât sur ce qu’il y avait de fort et de
durable en lui. Leur amitié portait toujours faux sur une boursouflure
de son âme ou un travers. Il voyait enfin le sens du mot Protecteur, à
tort si décrié. Il avait vraiment l’impression, en offrant des fourrures
à Églantine, de la protéger du froid. Par quels repas délicieux,
maintenant, il entendait la protéger,--pour toujours, si elle le
voulait,--de la faim et de la soif! Il commandait une limousine
spéciale, pour la protéger de la distance et de ces bananes qui jonchent
le trottoir. Il était ému surtout à l’idée qu’elle était la première
femme qu’il n’eût pas à protéger contre Moïse lui-même...
Mais cependant Églantine, que ne séparaient pas de Moïse les obstacles
si difficiles à franchir pour les autres femmes, qui ne voyait pas qu’il
était laid, qu’il était levantin, qu’il était riche, à mesure qu’elle
venait et revenait chez lui, dans cette maison qui semblait avoir été
construite à dessein en face du music-hall de leur rencontre, il était
plus malaisé de l’atteindre. D’abord, et en employant les mots dans leur
vrai sens, dans la langue des ingénieurs et des ponts et chaussées, elle
n’était pas de plain-pied avec lui. Moïse n’avait jamais aimé en somme
que des femmes qui vivaient à ras de terre. Pendant toute sa jeunesse,
en Orient, en Europe centrale, il n’avait guère connu ses amies
qu’accroupies, étendues à même les tapis ou les dalles, de préférence
près d’une piscine ou d’un bassin pour qu’elles ne perdissent jamais de
vue le niveau de l’eau, et l’amour avait surtout consisté pour lui à se
baisser, et à vivre plus près du sol de toute la longueur de ses jambes.
Jusqu’à sa vingt-cinquième année, les seigles les plus maigres du Liban,
les tabourets les plus bas de Buda-Pest avaient été plus élevés que
Moïse amoureux. Il ne comprenait la tendresse qu’étendu sur une natte ou
un divan, la tête dans sa main gauche, derrière sa maîtresse
semblablement couchée, dans la pose réservée aux statues des princes
étrusques ou valois sur leur tombe, le chien rapproché seulement des
pieds de l’homme au giron de la femme. La fumée des cigarettes de Sarah
partait presque du parquet, du sol, vraie fumée d’herbes. Les cages
d’oiseaux étaient posées à même le tapis. Les sloughis, quand la
personne aimée aimait les sloughis, vous regardaient de haut et devaient
baisser la tête pour vous lécher. Les yeux des fox-terriers étaient à la
hauteur de vos yeux; c’était bien le fond de la vie. Moïse, ses semelles
de plomb une fois enlevées, léger, léger, par une loi invertie de la
profondeur, plongeait dans cet abîme. Voilà vingt ans, après son
veuvage, le hasard avait voulu que la mode chassât des appartements où
habitaient ses amies femmes les fauteuils et les vrais lits. C’était
l’époque, aujourd’hui agonisante, des sophas, des tables basses, où les
Occidentaux eux-mêmes étaient plus las de l’attirance vers le zénith que
de la gravitation. Il avait donc continué à se laisser choir dans le
fond de la civilisation. Tous ces tableaux, ces dessins, ces pendules
placés à la hauteur des Parisiens civilisés debout, comme des bourrelets
à la tête d’un enfant pour qu’ils ne heurtent pas l’inconnu, le simple,
le néant, s’élevaient soudain au-dessus de lui, montaient, n’étaient
plus,--Vuillard ou Bonnard,--que de lointains hublots. La lumière, les
couleurs du siècle n’ont leur valeur que vues de ce bas niveau. D’un
élan aussi maladroit que son élan du matin dans l’eau de l’Automobile
Club, il plongeait l’après-midi dans le boudoir, dans la piscine où l’on
n’a pas à nager, pas à respirer, dans la piscine où l’on mange, car il
aimait prendre ses repas à même le parquet dans l’entresol soudain haut
de plafond, servi par des domestiques qui se cassaient en deux, même
pour passer le pain.
Il essayait en vain d’entraîner la reine de l’air sous ces ondes.
Églantine, au contraire, ne savait pas vivre au ras du sol. On vivait
haut perché à Fontranges. En tout cas la vie d’Églantine s’était presque
uniquement passée à un jeu de chat perché avec un compère invisible. On
ne la voyait que sur le faîte des voitures à foin, des toitures, des
peupliers. L’automobile du château datait des premières croisades des
autos, et n’avait rien à envier en altitude à un sulky. Les lits étaient
sur des estrades. Églantine n’aimait pas plus se coucher sur un tapis
que les paysans n’aiment se coucher sur la terre. Elle s’amusait
parfois, le soir, à dormir debout contre un arbre. Un sentiment de
dignité l’écartait toujours quelques minutes, avant le coucher, de la
position étendue, de cette position de mort, et elle tournait autour du
lit, accrochait des vêtements, redressait des cadres, n’abdiquait sa
hauteur que dans une crise de fatigue. Se coucher était vraiment pour
elle être vaincue dans une lutte; le sommeil pouvait dans la suite tout
faire d’elle, car en se donnant au sommeil, elle avait conscience de
s’être donnée. Lors de ses premières visites chez Moïse, elle n’avait
trouvé qu’un meuble adapté à sa taille, l’appui de la fenêtre. Elle
allait, venait sans s’asseoir, au milieu de glaces bas fixées qui
miraient ses genoux et ses chevilles, espionnaient sa marche. A
Fontranges, dans les moissons, quand les travailleurs bottelaient ou
dormaient, on voyait la tête de la petite Églantine surnager seule
au-dessus des épis et du déluge de l’été. Jamais Moïse n’avait rencontré
d’être aussi droit, accroché à son zénith par une corde aussi exactement
mesurée. D’un peu plus ses pieds ne touchaient pas terre. Auprès d’elle
tous les autres humains lui apparaissaient mus comme les personnages du
Guignol par de lourdes mains venues de terre et qui les agitaient d’en
bas, laissant choir des masses veules de vêtements et de chair quand
elles se retiraient. Mais Églantine s’agitait autour d’un fil tendu. Son
ombre autour d’elle était toujours aussi exacte et fine que l’ombre sur
un cadran solaire. A aucun humain aussi nettement qu’à Églantine au
soleil on ne pouvait voir l’heure, le temps. Jamais la main du mensonge,
de la bassesse, de l’hypocrisie ne s’était glissée sous cette robe. La
fatigue d’Églantine jamais ne montait en elle par ses pieds, ses jambes,
ses genoux. Elle débutait par les épaules, la nuque, comme pour nous
quand nous allons dans les musées. Sa promenade parmi les hommes, les
arbres, les maisons, lui donnait cette fatigue spéciale que nous donnent
Michel-Ange, Rembrandt, la longue file de primitifs italiens: un
capuchon de plomb, le contraire de la ciguë. Dès qu’elle était assise,
elle croisait ses pieds, comme les acrobates suspendus en l’air ou assis
sur leur trapèze. Moïse pour la première fois dans sa vie avait
l’impression non plus d’une de ces rencontres sur un plan horizontal qui
sont le fait des hommes, d’un de ces heurts face à face entre êtres
cloués au sol et lancés l’un sur l’autre par la fatalité, mais d’une
rencontre infiniment plus rare, verticale, avec un être d’une autre
altitude et d’une autre densité. Si bien que maintenant, quand il la
recevait, au lieu de s’étendre au-dessous d’elle comme un souffleur ou
un orchestre, il restait lui aussi debout. Ils allaient, venaient,
s’arrêtaient, mais à la hauteur de la barre d’appui de cette fenêtre
qu’il fallait fermer à cause de la pluie ou de la neige, à la hauteur
des plus hautes branches des Champs-Élysées, du Panthéon. Ils restaient
debout, comme ceux qui attendent que l’acte grave qui se passe dans la
pièce à côté se dénoue, naissance ou mort. Les mots étaient quelquefois
rares. Églantine lisait quelque livre pris à un rayon. Moïse allait d’un
bout à l’autre de la pièce. Cela ressemblait aussi à cette scène dans la
cage aux lions, où une jeune femme feint de se livrer à la pensée et la
lecture, cependant que le dompteur circule après les fauves. Parfois, au
contraire, Églantine était bavarde; elle l’était avec un charme
inattendu pour Moïse. Ses paroles, toujours enjouées, étaient d’une
telle vérité qu’elles semblaient précéder un acte de sincérité ou de
nudité totale. On éprouvait le même agrément, à l’entendre, qu’à voir un
jour d’été voler dans l’air, dans une gradation d’intimité, les
vêtements d’une baigneuse gaie qui se déshabille, debout justement,
dissimulée par les vergnes. Pas une des phrases d’Églantine qu’on ne
sentît dénuder son âme, toujours invisible. Moïse lui montrait ses
livres. Il mettait des gants pour feuilleter les éditions rares, car ses
mains étaient presque toujours un peu humides. Églantine, touchée de ce
respect pour les livres, l’écoutait. Elle lisait peu, et pourtant sur
personne les livres n’avaient autant d’action. Depuis son enfance, elle
écoutait ardemment tout ce qui se disait des poètes ou des romanciers,
et le nom de chacun, même si elle n’avait rien lu de lui, excitait en
elle une émotion qui correspondait bien souvent à celle que le poète
aurait désiré créer, avec cette différence qu’elle était d’essence
parfaite. Chaque nom d’écrivain avait pour elle l’intensité qu’ont pour
nous ces noms, inaccessibles aussi, d’Orient, d’Occident, ou de
Septentrion. Elle gardait la tradition orale à l’époque la plus dense de
l’imprimerie, et c’étaient ses oreilles qu’elle préparait dès qu’il
était question d’un livre. Il en résultait une culture bien peu
complète, mais à l’intérieur d’elle-même une différenciation aussi riche
et intense de ses sentiments que de ceux d’un marin qui admettrait mille
points cardinaux. Il en résultait aussi que, pour tout ce qui ne se lit
pas mais garde en soi une magie, les bibelots, les meubles, elle avait
une amitié de lectrice, et qu’une jolie pendule lui donnait ce que lui
donnait un livre, une sorte d’émotion avec prologue, suite, et
dénouement... Puis ils prenaient le thé, toujours debout, avec les
sourires des laquais qui savaient gré à Églantine de leur épargner la
bosse de la servitude. Cela aussi évoquait les occupations d’un relais,
pendant que l’on change les chevaux. Jamais Moïse ne sortit aussi reposé
et dispos que de cette heure où il n’avait pu s’asseoir... Il n’y avait
pas autre chose à faire qu’à prendre quelquefois le bras d’Églantine,
comme sur le pont d’un navire.
Ce n’était pas là le plus grave. Chartier avait demandé à parler à Moïse
de la jeune femme qu’il voyait chaque jour. Cette démarche laissait
présager quelque chose de grave dans sa vie, de plus grave que tout ce
qui avait été réservé aux femmes que Moïse avait connues depuis vingt
ans. Il avait retardé l’entretien. Chartier insistant, il avait fallu
lui céder. Mais Moïse, au lieu d’un dénonciateur, avait vu arriver un
Chartier souriant, étonné: il n’y avait rien dans le passé d’Églantine.
Chartier était ennuyé de faillir aux traditions, mais il se sentait
obligé d’en prévenir son maître: Rien. Quelques sorties avec Fontranges,
et c’était tout. Moïse remercia Chartier, parut satisfait, mais sa
satisfaction n’était pas évidente pour lui-même. A un passé particulier,
acceptable quelque chargé qu’il fût, Chartier ne venait-il pas en somme
substituer une abstraction, le passé général de toute fille qui n’avait
pas vécu? Comme dans les cirques où le clown qui se croit accoudé à un
camarade se trouve soudain accoudé à l’écuyère elle-même, en retirant un
passé à Églantine, Moïse se trouvait tout à coup accoudé à une série de
personnages qu’il redoutait... dont la candeur et l’espoir... Pour la
première fois, Moïse se trouvait être le point par lequel un jeune être
pénètre dans la vie. Cet attachement d’Églantine, cette obstination à le
regarder en face, comme une abeille la vitre de la fenêtre, maintenant
l’effrayait. N’y avait-il donc, pour sortir d’une jeunesse aussi pure,
que cette porte déjà rouillée, d’or rouillé, que Moïse? C’est en vain
qu’il essayait parfois de trouver dans son passé des heures vides, des
sentiments sans histoire, de se relier à son enfance par cette
projection tendre et transparente qui était le passé d’Églantine. Mais
ce qui le préoccupait surtout dans la révélation de Chartier, c’est
qu’il libérait Églantine du troupeau de ses devancières, et l’isolait
soudain avec la seule femme qui fût venue aussi sans passé vers Moïse,
avec sa femme. Ces parallèles qu’il aimait tirer entre les êtres et qui
créaient en lui son jugement, ce n’était plus entre Églantine et
Georgette, ou Lolita, ou Regina, qu’ils s’imposaient à lui, mais entre
Sarah et Églantine.
Certes, à première vue le parallèle semblait peu nécessaire. Moïse avait
épousé Sarah déjà très vieille fille. C’était une petite Bernheim,
affreusement maigre, mais dotée de telles dispositions à l’obésité qu’il
fallait la peser chaque matin pour déterminer le menu du jour.
Églantine, inaltérable, pesait le même poids avant et après ses repas.
Sarah avait un teint parfois terreux, parfois rosâtre, avec des rides
venues on ne sait d’où, craquelures de sa race et non d’elle,
puisqu’elles disparaissaient parfois pour des semaines, portées au
compte des Bernheim en général. Églantine était lisse, tout pli sur elle
honneur ou volupté. Sarah n’avait aucune odeur, ses chiens favoris la
voyaient, ne la sentaient pas; en fermant les yeux près d’elle, on
sentait près de soi le vide sous une forme humaine; gibier introuvable
aussi pour les passions. Églantine avait cette saveur de la chair qui
provoque des attroupements aux enfers quand le souvenir en demeure sur
une ombre encore fraîche. Mais de tout cela, Moïse ne tirait aucune
conclusion, il y avait même une sorte d’égalité entre ces deux femmes
par l’amas de qualités exactement contraires. L’une était laide et
juive, l’autre belle et chrétienne. C’étaient des points de départ
différents, non des différences. Sarah était stérile, Églantine était
vierge. Mais la stérilité de Sarah, mais cette pratique, espacée
d’ailleurs, du péché sans conception, en arrivait à être dans l’esprit
même du couple, par les vertus de Sarah et le respect de Moïse, une
pratique sainte, une conception sans péché. Non, ce qui atteignait
Moïse, c’est qu’Églantine devenait la rivale de Sarah dans son royaume
même, et pour tout ce qui avait élevé la femme de Moïse au-dessus des
autres femmes. Sarah n’avait jamais menti, n’exagérait jamais,
n’inventait pas; ni la nécessité, ni la richesse n’avaient modifié dans
sa bouche les molécules du mot or, du mot diamant, du mot pain. Mais
entendre Églantine dire l’heure donnait la même impression de franchise.
Sarah ne prononçait jamais une parole méchante; elle rejetait la
responsabilité des trahisons sur la cherté de la vie, des crimes sur le
mauvais temps, de l’incapacité sur le retard des trains, retardés
généralement non du fait des mécaniciens, mais de ces bœufs qui se
mettent parfois en travers de la voie, plutôt par intelligence
d’ailleurs que par bêtise. Pour Églantine, se taire au sujet d’un ami
était déjà un effort trop dur; elle rougissait de ne pouvoir bien parler
de quelqu’un. Les rougeurs que Moïse surprenait parfois sur ses joues,
au milieu d’un parfait silence, c’étaient les éloges contenus de la
journée, de l’oiseau qui passait, de Moïse lui-même. Mais les vertus de
Sarah, venues d’une morale repérée comme jamais ne l’a été morale, ses
préceptes de vie,--tendre l’autre joue, aimer son prochain comme
soi-même,--récoltés sur la même montagne que le vin du Messie et
parvenus à elle du château par de sûrs intermédiaires, voilà qu’elles
n’apparaissaient pas à Moïse de qualité plus sûre que les vertus
d’Églantine, projetées de je ne sais quelle morale encore future ou
puisées à l’instinct. Tout ce qui avait contribué à enlaidir, à
rouiller, à courber Sarah, la pratique de la générosité, de la
confiance, était sur Églantine un mode de coquetterie qu’elle
avivait,--la franchise par exemple, sur ses lèvres,--avec les ustensiles
même de l’élégance. Tous les préceptes de Sarah appliqués à Églantine
devenaient des raffinements de la volupté: tendre l’autre joue, l’autre
joue d’Églantine; regarder bien en face, être regardé bien en face par
Églantine. Si bien que Moïse, malgré lui, en arrivait à suivre le
parallèle de Sarah et d’Églantine dans une suite d’aventures sacrées, où
jusqu’à ce jour Sarah lui avait paru dépasser même l’héroïne véritable,
car il se pouvait que Rebecca fût parcimonieuse et Judith un peu
exagérée. Mais là encore Églantine n’était pas vaincue. Appelée de
l’extrême futur dans des aventures de déluge, de désert, et de champs
brûlés par des queues de renard, elle y apportait, rose, cette fraîcheur
qu’il était besoin des négresses pour apporter dans le Cantique des
Cantiques. Prise toute vive à ce sol qui n’a produit aucun dieu, à la
France, et introduite dans le Nouveau et l’Ancien Testament, seule
figure lavée dans cette fresque déjà sombre, on devine ce qu’elle
pouvait signifier pour Moïse la tête d’Holopherne à la main, ou
s’occupant justement d’aider à attacher aux queues de renard le brandon
de paille. Partout Églantine égalait Sarah. Moïse, dans ses insomnies,
était obligé de pousser le parallèle jusqu’au moment suprême, au moment
de leur mort...
Aucun être n’était sorti de la vie avec plus de discrétion que Sarah.
Atteinte d’un mal célèbre par sa rareté, dont les accidents étaient à
échéances terriblement irrégulières, elle y avait introduit de la
prévision, lui avait donné de la constance, et son évolution, inconnue
et pathétique chez les autres, était devenue chez elle celle d’une
maladie bourgeoise. Pas de saute de mal, de faux espoir; elle n’était
pas revenue d’un pas en arrière une fois partie vers la mort. Elle
semblait avoir de la mort une habitude que ne peut donner que la
pratique répétée de cette aventure. Elle exigeait que Moïse allât à sa
banque comme à l’ordinaire. Moïse souvent feignait de partir et restait
immobile à lire dans la chambre d’à côté. Elle s’en doutait. On ne lit
pas des journaux aussi cassants que _le Temps_ sans se révéler jusqu’à
l’âme. D’ailleurs, toujours elle avait agi dans la vie comme si Moïse
lisait _le Temps_ dans la chambre voisine, et cette mort menaçante ne
faisait maintenant que personnifier ce Moïse invisible et toujours
présent. Un peu sourde, un peu myope, un peu boiteuse. Moïse la trouvait
chaque soir débarrassée de son cornet acoustique, ou de son lorgnon, ou
de sa béquille. Elle jetait ce lest par modestie, sans récrimination,
sans avoir d’autre but que d’aborder le néant avec la complète surdité
et la complète cécité nécessaires. Par modestie encore, elle prenait
davantage souci de sa toilette, jusque-là par trop simple, pour n’avoir
pas l’air d’amplifier aux yeux d’un juge sa laideur,--sa seule pauvreté,
son seul mérite. Douée pour voir entre les diverses étoffes noires,
seules étoffes qu’elle eût portées de sa vie, de la même perspicacité
que les autres femmes pour voir entre l’orange et l’indigo, elle avait
choisi pour robe suprême un noir profond qui arrivait à ne pas être
deuil. Elle avait quarante-six ans; elle avait lu dans un journal que la
moyenne de la vie en France est juste de quarante-sept, elle éprouvait
une joie à mourir sans avoir à prendre sur des enfants les jours qui
auraient allongé sa vie, et de leur laisser en supplément une année
presque entière. Jamais de plainte, jamais de crise; elle savait qu’il
n’y avait pas à tromper son mari, à lui cacher qu’elle allait vers la
mort, mais elle tenait à ce qu’il la vît arriver en bon état, presque en
bonne santé, à cette conclusion. Elle était heureuse d’y parvenir aussi
bien. Quand Moïse la regardait, il ne voyait plus dans ses yeux cette
imploration de pardon qui le touchait depuis son mariage jusqu’aux
larmes, mais une lueur de satisfaction et presque de futile vanité, car
pour la première fois elle avait dans l’existence une des occupations
pour lesquelles elle était faite. Ses qualités jusque-là ne lui avaient
pas servi dans la vie, mais ce n’était pas sa faute, c’était celle de la
vie. Ses qualités étaient l’héroïsme, la patience, l’audace, le
dévouement sans limites. Si la vie, pour Moïse, au lieu d’être triomphe,
luxe, joie, avait été déluge, faillite frauduleuse, fosse aux lions, la
raison de Sarah se fût lumineusement expliquée et Moïse d’ailleurs le
savait bien. Il avait souvent rendu grâce à la Providence de lui avoir
adjoint l’être par lequel eût été anoblie et élevée cette carrière du
malheur qu’il avait toujours sentie parallèle à sa carrière du bonheur,
comme un talent dont il n’avait pas usé. Souvent, sentant ses dons pour
la malédiction, la banqueroute, la peste, comme Mozart eût senti la
musique s’il avait été collecteur d’impôts, et Galilée militaire la
métaphysique, il s’était réjoui d’avoir eu du moins près de lui le
violon le plus sûr, l’hypothèse la plus reconnaissante: Sarah. Or, il se
trouvait que la première des épreuves pour laquelle Sarah pouvait servir
arrivait justement, et c’était la mort de Sarah. On pouvait voir,
d’après son attitude, ce qu’elle aurait été dans les autres. La mort ne
tirait de cette humble personne que de la dignité. Tout le luxe de
l’hôtel et du service, avec lequel jadis elle jurait, en paraissait
presque trop simple, les tasses de vermeil sortaient naturellement des
buffets, les domestiques mettaient leurs livrées dès l’aurore. Alors
qu’elle n’avait eu jusqu’à ce jour comme seuls commensaux qu’une cousine
pauvre appelée madame Bloch et une demoiselle de compagnie appelée
mademoiselle Durand, on voyait apparaître la série presque complète de
ceux qui personnifient sur Paris avec plus ou moins de sûreté
l’atmosphère élevée et la dignité humaine: le grand rabbin,
l’archevêque, le duc d’Aumale. Toutes les œuvres qu’elle alimentait et
dont elle n’avait jamais voulu être que simple associée, lui déléguaient
leurs directeurs ou leurs présidents, partout en concurrence et en
froid, mais qui se réconciliaient chez elle. Par simplicité, elle ne
condamnait pas sa porte, elle qui n’avait jamais eu de Jour, recevait à
toute heure; tous ses Jours s’étaient accumulés à la fin de sa vie.
Moïse se heurtait dans les couloirs à une série de grands hommes qui
sortaient en jaquette ou en uniforme de cette chambre où ils semblaient
n’être jamais entrés et être nés par l’effet de quelque miracle. Les
différentes noblesses du cœur, au lieu de se combattre, scellaient à son
chevet leur accord. C’était le contraire de l’affaire Dreyfus.--J’arrive
à peine à te voir enfin, disait Moïse quand il se trouvait seul avec
elle... Il était huit heures, le seul moment où elle pût trouver un peu
de repos avant la nuit, toujours mauvaise, mais elle le cachait à Moïse
et lui sacrifiait son dernier sommeil.--Moi, je te vois tout le temps,
répondait-elle. Ils disaient tous deux les phrases inverses de leurs
sentiments, Moïse se passant au besoin de voir Sarah, mais la portant
toujours dans sa pensée, Sarah désirant ardemment sa présence, mais
grâce à cette tendre diagonale entre leurs cœurs et leurs bouches, deux
amours loyaux et purs étaient exprimés. De Salonique avait débarqué
Raquel, une cousine par alliance, qu’elle aimait beaucoup et qui ne
parlait que l’espagnol. Raquel se tenait dans la ruelle, férocement
curieuse, séparée de Paris où elle venait pour la première fois par la
couche de sa cousine et la liturgie de la mort, et elle exigeait de
toutes les visites, de toutes les phrases prononcées par Sarah, des
explications ou des interprétations espagnoles.--_Este el hombre que
mata microbios. Este el grande Tenante General de Negrier. Me gusta agua
pura mas que Tokay..._ Moïse avait encore dans l’esprit cette traduction
grandiose des dernières impressions de Sarah et de ses demandes en
aliments suprêmes. Encore maintenant, quand il entendait au restaurant
un Espagnol réclamer dans son langage du foie gras et du vin sec, il
frémissait à cette façon nouvelle d’approcher de la mort. Après la mort
de Sarah, il aima l’Espagne comme une zone franche entre la vie et ce
qui lui succède. Il y allait souvent, par besoin de connaître les
tableaux, les paysages, la danse de ce pays intermédiaire, par sa
noblesse et sa pure acoustique, entre ce continent et l’au-delà. Il
s’habituait à cette résurrection espagnole de Sarah, après chacun de ses
derniers gestes ou de ses dernières pensées françaises, comme à une
preuve de vitalité, une espérance. Mais le jour vint où Sarah dit.--Je
meurs, et, seule mais parfaite traduction qu’elle fit de ce mot, elle
fut soudain roide, tendue et pâle comme on l’est, Vierge, dans les
Greco.
Or, la mort d’Églantine, telle qu’il l’imaginait parfois, au fond de la
nuit, ne le cédait point à cette mort. C’était la mort la plus simple
que Moïse eût vue. Églantine ne souffrait point. Elle ne maigrissait
point. Elle devenait simplement chaque jour de moins en moins rose et
vive. Elle arrivait à l’immobilité suprême par une retenue, une
politesse d’heure en heure plus grande envers le néant. Sa température
diminuait chaque jour: 37, 36, 35. Elle mourait de la mort qui nous
serait réservée si le soleil peu à peu perdait sa chaleur, de cette mort
dont nous mourons d’ailleurs, mais que la vieillesse ou les maladies
nous empêchent, nous, d’atteindre. Elle mourait d’une sorte de fin du
monde particulière, mais qui semblait à Moïse, tant la réalité
d’Églantine avait rejeté tous les autres êtres dans la fiction ou la
convention, la fin du seul être vivant qu’il connût. Quand il la
quittait, tiède encore d’une chaleur qu’elle ne devait qu’à la vie, et
qui était plus active sur lui que le feu, ses amis, lui-même, les
passants, lui semblaient respirer et se mouvoir par des artifices de
combustion et de mimétisme. Il en était à ne pouvoir sentir et caresser
le monde extérieur que par cette excroissance en forme de femme étendue
qui émergeait hors d’un univers incertain. Elle allait, non pas mourir,
mais peu à peu plonger, peu à peu disparaître. Peut-être resterait-il,
quelques semaines, une main seule, un sein seul, dernier signe, dernier
tumulus humain, et ce serait fini... Cette main, cette épaule seule dont
on ne voyait plus que la courbe, cette courbe déjà brouillée, ce reflet
de courbe, ce brouillard, c’était la mort d’Églantine. La seule personne
qui ne fût pas un automate ici bas mourait. Il obtenait d’elle, par
mille prévenances, qu’elle prononçât des mots qu’on entendait pour la
dernière fois, des mots qui désormais ne seraient plus redits que par le
phonographe, le vrai phonographe, le gosier humain:--Merci... Oui, je
vous aime... Il regardait avec angoisse et avec curiosité suprême la
mourante donner de la vérité à des choses qui demain seraient fausses,
quand elle buvait, à l’eau, quand elle regardait, à la lumière. Mais le
plus terrible n’était pas cela, c’était...
Soudain on frappait à la porte du bureau de Moïse...
Dans les peaux de quarante zibelines qui obéissaient pour la première
fois au rythme des poumons humains, sous une toque en taupé dont un
cabochon en diamant du Transvaal indiquait la caste dans le tchin des
chapeaux, offrant le sourire le mieux réparti entre les deux lèvres qui
jamais ait été vu en ces temps de justice, Églantine entrait, et
redonnait subitement leur réalité, pour les yeux de Moïse ému, au taupé
et au Transvaal.
* * * * *
L’hiver était venu. Un hiver purement terrestre, qui couvrait de neige
notre sol, glaçait notre atmosphère; mais à partir du vide régnait
au-dessus de Paris un ciel d’été. Jamais les deux saisons contraires
n’avaient été pareillement en présence. De beaux rayons, frigorifiés à
l’approche de notre planète, se heurtaient aux lanternes des
automobiles, à l’étui en nickel du fouet des fiacres, à l’obélisque
congelé, et, partis de milliards de calories, s’estimaient finalement
heureux de trouver à leur arrivée, parmi tant de pierres et de métaux
gelés, un corps humain et ses 37 degrés. Dans les rues, les cantonniers
lançaient sur la neige un sel pris à la mer qui ne gèle jamais, et toute
l’eau qui s’écoulait par les sous-sols de Paris avait le goût de
l’Océan. Mais, pendant la nuit, la neige retombait, à nouveau,
assourdissait la ville, et les cités voisines n’entendaient plus la
rumeur de Paris. Le Parisien lui-même devenait sourd, excepté aux
paroles humaines, mais les mères pouvaient suivre à la piste les enfants
désobéissants dans leur marche vers l’école. La neige répandait sur
toute la France ce contrôle qu’on obtient, pour les domestiques voleurs,
avec du noir de fumée ou de la farine. Le pas des femmes enceintes, des
hommes portant des femmes, le pas unique des mutilés, tout cela marquait
aujourd’hui sur le pays, et les enfants se hâtaient de s’inscrire tout
entiers, de s’étendre, sur ce beau papier de contrôle déposé à l’entrée
de l’année, et qui allait s’évanouir, la cérémonie d’inauguration une
fois close.
Moïse s’était aventuré cet après-midi-là près du Bois, car il avait
essayé de dissuader le Président du Conseil, qui habitait non loin, de
supprimer les sous-préfectures et les tribunaux d’arrondissement. Cette
réforme l’avait exaspéré. D’abord, pour des raisons qu’il n’avait pas
d’ailleurs exposées au Ministre, et qui n’appartenaient qu’à Moïse. Dans
tous ses voyages à travers la France, il se rappelait avoir aimé ces
maisons à jardins spacieux en plein cœur des villes, et toutes
flanquées,--car sous-préfectures et tribunaux furent institués vers
l’époque où Jussieu rapporta son cèdre du Liban--d’un cèdre magnifique.
Tout cela allait être vendu, loti, transformé en usines, dont le bois du
cèdre inaugurerait sans doute le foyer. C’était dans la France trois ou
quatre cents cèdres voués à la mort. Après le déboisement des bois
vulgaires, celui des bois sacrés commençait. Cette malheureuse forêt du
Liban, disparue du Liban même, reconstituée par un hasard, avec des
espaces entre les arbres plus larges encore que dans le pays d’origine,
et qui faisaient de chaque arrondissement une clairière, le seul moyen
qu’eût chez nous le juge ou le sous-préfet pour regarder le ciel à
travers un prisme oriental, à travers une sagesse verte en toutes
saisons, le seul perchoir vraiment odorant de nos oiseaux, tout cela
allait disparaître. Une loi spéciale s’occupait sous Louis-Philippe des
arbres de la liberté, mutilés sous la Restauration, et de ces
fonctionnaires cèdres, dits dans l’ordonnance arbres de sagesse, les
seuls sur lesquels il était défendu de graver des inscriptions ou des
initiales individuelles, et dont les branches, quand un orage les
brisait, devaient être utilisées par le menuisier de la sous-préfecture.
A Coulommiers, en 1860, année de tempêtes, un lit entier avait été ainsi
monté, un berceau à Provins, et à Roanne trois colonnes torses pour les
bustes des bienfaiteurs du Forez. Cette punition du cèdre, qui s’était
introduit illicitement dans l’administration française à la place du
chêne de saint-Louis, n’était pas ce qui irritait le plus son
compatriote. Moïse avait tendance à déplorer toute réforme qui tendait à
faire de la justice une riposte aussi uniforme et impersonnelle que
l’électricité, et de substituts ou juges des ampoules. Il n’en était
point à croire encore qu’il y eût dans l’univers différence de nature
entre les innocents et les coupables. Il aimait les réactions dans
chaque être et dans chaque groupement contre l’homme qui rompt ses
habitudes. L’éparpillement des sanctions dans chaque coin de France,
dans chaque vallée, sur chaque piton, en même temps qu’il inspirait au
coupable une appréhension chaque fois variée et voluptueuse,--va-t-on
aussi interdire la volupté aux inculpés?--donnait chez nous à la justice
autant de variété qu’à la musique en Allemagne. Par la faute de cette
réforme, la justice n’allait plus être rendue en France aux
Sables-d’Olonne, à Cusset, à Saint-Flour, c’est-à-dire sur le sable,
dans une cuvette d’eaux sulfureuses, et sur un plateau basaltique. La
place immuable où le condamné à mort était exécuté depuis des siècles
allait être changée en Auvergne, dans le Comtat Venaissin; si la France
tuait maintenant ses condamnés à mort au hasard des places et des
squares, la justice devenait une espèce de guerre, une chasse. Terminée
cette confrontation nocturne, dans chaque petite ville, du tribunal, de
l’église, et de cette prison où ne dormait qu’un prisonnier unique, mais
aussi nécessaire qu’au juste un seul péché. Dissous cet assemblage de
procureurs, d’huissiers, de secrétaires généraux, qui maintenait encore
par leurs vêtements la noblesse dans les magasins des tailleurs ou des
chapeliers, qui s’amalgamait par les mariages avec le négoce de la ville
et l’élevait à la conscience. Désormais, dans toutes les petites villes
de France, les épiciers riches n’épouseraient plus que les cordonniers
riches, les marchands de vin, les épiciers, dans une multiplication de
denrées stériles pour le pays et sans recours... Il n’y aurait plus,
dans les cafés-cercles et sur les mails, ces tables et ces groupes de
juges en retraite, doublement respectés dans cette écluse prévue par
l’administration qui les amenait de la justice humaine à la justice
divine, et qui étaient le Sénat de chaque arrondissement. Toute cette
harmonieuse musique de notre civilisation jouée en six cent trente lieux
de France, au Nord par des juges corses, à Bordeaux par des limousins,
on en supprimait les orchestres. Pourquoi fallait-il que nos
réformateurs actuels fussent tellement doués pour détruire le spirituel,
l’invisible? Tous étaient spécialistes pour dévisser des instincts,
techniciens pour démonter les rouages du passé. Le gros ami de Moïse
avait, de sa vigoureuse poigne, démoli ce charmant monument Empire,
caché aux yeux, le seul que la Révolution et Bonaparte aient eu le temps
d’élever au-dessus des petites villes et annonçait déjà par affiches la
vente des tribunaux, des greffes, de toutes les propriétés de cette
nouvelle condamnée, la Justice.
Moïse était près de la lisière du Bois quand il aperçut Églantine. Elle
abordait la grille d’un air soudain indifférent, d’une allure sans
originalité, comme pour une évasion, puis, la frontière de Paris une
fois franchie, l’œil du douanier détourné, dévoila tout ce que sa
contrebande venait d’extraire de Paris, un pas jeune, un visage
souriant. Jusqu’à sa robe, sa fourrure semblèrent s’aviver. Moïse la
suivit. Cette promenade au point le plus peuplé du monde qu’elle avait
dirigée le jour de leur rencontre, il la répéta sur une piste déserte.
Il était à vingt pas d’elle, il voyait qu’elle avait mis tous ses
bijoux. Le soleil la prenait de biais; il aurait reconnu entre mille ce
bras, ce cou, ce chapeau aux lueurs pures que jetaient les pierres. Elle
avait entendu derrière elle un pas et, prise de quelque crainte, se
hâtait. Avec la logique des femmes qui sentent un voleur, elle donnait
par une marche rapide plus d’éclat à ses agrafes et à ses bagues. Elle
allait, sans jamais se retourner, toujours de cette allure tantôt
accélérée, tantôt lente, qui semblait correspondre avec une allure
inverse de la terre, et qui donnait le sentiment d’un piétinement divin.
Elle suivait un itinéraire en apparence aussi net que celui de la place
Vendôme à l’avenue Gabriel. Parfois, sur la neige durcie, Moïse
remarquait une empreinte de talon semblable à celle d’aujourd’hui, et il
avait l’impression que c’était la trace d’hier. Se fatiguant à la
rejoindre, il laissa l’intervalle entre eux grandir, devint curieux.
Tout ce que le bois cache en été était aujourd’hui visible sur cette
blancheur, les nids, les biches. Le souffle d’Églantine, cette haleine
qu’il voyait autour de son visage, seul indice de flamme dans le taillis
désolé, rendait soudain visible les animaux, écriture secrète et
amoureuse de la nature sur les forêts, et qui parlaient aujourd’hui ce
même langage de fumée. Toute la vision morale qu’elle lui avait donnée,
le premier jour, des diamantaires, des gérants aux Trois Quartiers, des
Horlogers de la marine, elle la lui donnait aujourd’hui des différents
bosquets, des différents arbres du Bois. Moïse sentait aujourd’hui--à
cause d’elle, peut-être aussi à cause de cette histoire des cèdres--la
distance exacte qui sépare les hommes des acacias, des yeuses...
Distance qu’on réduit encore en s’approchant, en les caressant de la
main. Églantine arrivait maintenant devant ce creux du chemin de Madrid
où un forestier avait indiqué à Moïse un triple écho. Justement le
forestier était là. C’était un forestier qui avait vraiment autrefois
vécu dans les forêts et n’était pas, comme la plupart de ses collègues,
un jardinier doté soudain d’une autorité égale sur les hommes et sur les
plantes, un sergent de ville pour flore et faune. D’habitude Moïse lui
parlait longuement, aimait retrouver, grâce à lui, sous ce parc et ses
mœurs parisiennes les vraies mœurs des forêts, sachant par lui le
passage des cygnes du petit au grand lac, la migration des rats de
Bagatelle, la venue des bécasses et des courlis, et les maladies des
chèvres du Polo. Aujourd’hui, il n’était pas question de taquiner le
triple écho, qui devenait seulement sous les pas d’Églantine un triple
silence. Le garde d’ailleurs n’insista pas. Il avait à raconter une
chasse à la genette, car il était bon piégeur, mais il ne pouvait pas ne
pas voir qu’il s’agissait en ce moment aussi d’une opération de chasse
ou tout au moins de poursuite. Il y aurait eu beaucoup pourtant à dire
au baron sur l’invasion des corbeaux, dont un vol justement, comme s’il
prévoyait une fin tragique à cette chasse et une curée, volait, affamé
par bonds hypocrites entre la jeune femme et le vieil homme, incertain,
ne pouvant deviner encore quelle serait la victime, plus près cependant
d’Églantine aux beaux poils argentés. Moïse n’avait pas l’impression
qu’elle allait à un rendez-vous, car si son chemin semblait nettement
tracé, on voyait qu’elle n’était pas tenue par l’heure. Elle avait la
marche de ceux qui vont nourrir un animal en prison, adorer quelque
statue. Elle allait vers quelque chose qui ne gèle pas, qui ne tousse
pas, si nettement vers le contraire en somme, aujourd’hui, de Moïse,
qu’il avait l’impression qu’elle s’éloignait de lui. L’air déjà devenait
plus vif, les pins apparaissaient; toutes les vertus de l’altitude
s’échappaient de ce paysage plat. Puis vinrent les sapins. Puis là où se
trouve d’habitude un observatoire, la grille du Bois... Moïse en était
oppressé. Soudain il frémit.
Églantine s’était arrêtée près d’une boîte aux lettres accrochée à la
grille. C’était la boîte pour les lettres des habitants du bois, des
douaniers, des jardiniers, et agents des mœurs. Jamais une lettre
d’affaire, jamais un prospectus ne l’avait effleurée. Églantine, debout
près d’elle, avait tiré une lettre de son sac. Elle la regardait,
repassait de la main l’enveloppe, et comme une limousine venait la
dérober aux regards du garde, la couvrit de baisers, la glissa dans la
fente avec modestie comme une aumône au parc et rentra dans la ville. Il
manqua soudain à Moïse il ne savait quel passeport, il revint par le
Bois.
Le reste du jour lui parut long. Il avait éprouvé de l’amertume et du
soulagement. Il n’était pas démontré que Chartier eût tort, qu’Églantine
eût un passé, mais ce secret, ce geste prouvaient qu’elle avait un
avenir, si certain, si fatal, que Moïse se sentait relevé de tout
scrupule à entrer dans sa vie. La vision d’Églantine après sa rupture
avec Moïse, hier encore dans un futur indécis, devenait du présent.
Moïse, toute la journée, essaya d’écarter des deux mains pour faire un
champ plus vaste à son amour, l’ignorance et l’oubli. Il osa prendre
Églantine dans ses bras quand elle vint chez lui à six heures, il osa
l’embrasser, lui demander de venir habiter avenue Gabriel, elle
acceptait, elle acceptait de l’embrasser, comme si tous deux avaient à
vivre en hâte un passé déjà vieux. Dans la nuit il s’éveilla. La pensée
lui était venue que c’était peut-être à lui que la lettre était
adressée. Il se reprocha son geste de l’après-midi. Il ne put
s’endormir. Tous les mots d’Églantine dans sa visite avaient été les
mots qu’on emploie dans une lettre:--Mon cher ami, A bientôt mon ami;
elle avait même dit:--Monsieur Moïse,--pour l’enveloppe. Il réveilla son
secrétaire, ordonna qu’on lui apportât le courrier des mains même du
facteur.
Il y gagna d’apprendre une heure plus tôt, par l’unique lettre
personnelle de la levée, que Son Excellence Monçalva y Ventura y Milleto
Guarrero, Président de la République du Guatémala, lui avait décerné,
sur la proposition de M. Ramon de Urugue Placentas, chef de son
protocole, le grand cordon de la Croix du Sud, vert et rayé de jaune,
avec la soutache mauve pour la cérémonie et la fraise carmin pour
l’intimité.