Octobre était venu. Un de ces vols de grues qui évitent depuis si
longtemps Paris vola au-dessus de la ville, appelé par son nom, pour la
gaieté des jeunes filles. D’un itinéraire que ni la guerre ni la goutte
n’avaient changé, aussi fixe et implacable qu’est droite cette promenade
d’asphalte qui termine les villes d’Orient, Moïse quittait vers six
heures son bureau, et, par la rue de la Paix, les boulevards, le
faubourg Saint-Honoré, regagnait sa maison de l’avenue Gabriel. Il
connaissait le moindre objet, la moindre vendeuse des boutiques de son
trottoir, rien des boutiques d’en face, avait pour les premières la
préférence que vous inspirent en temps de guerre les magasins nationaux,
se fournissait uniquement de leurs savons, de leurs chaussettes, de
leurs tableaux, tout cela parce que les jeux de l’ombre et du soleil, à
l’heure de sa sortie, l’avaient attaché à ce bord. Bien plus que la
campagne, qu’il n’aimait guère, les étalages lui donnaient la conscience
des saisons, et c’est quand les cravates, les bretelles s’abattaient par
centaines brunes ou mauves dans les vitrines, vers les équinoxes, qu’il
renouvelait, à défaut de cœur, sa garde-robe. Les objets qui ne se
trouvaient pas sur son parcours, il les faisait acheter par son valet de
chambre, de sorte que tous les autres avaient un caractère personnel, un
peu sacré aussi du fait que l’alimentation ou le tabac, dans ce
quartier, s’encadraient de diamantaires ou d’antiquaires. Ce qu’il
éprouvait pour les passants de son trottoir, ces êtres de même
température avec qui il pouvait frayer, presque tous des habitués
d’ailleurs, c’était un besoin de les retrouver, de les revoir chaque
soir, une nostalgie de ces visages inconnus mais quotidiens, de cet
inconnu familier; c’était de l’amour, une espèce d’amour, et il pouvait
indiquer chaque soir, avec plus de précision que le bureau des
statistiques, la proportion des étrangers, des nouveaux étrangers dans
Paris, des hommes arrivés juste d’Indianapolis ou de Karachi pour qui
son cœur ne battait pas. Il n’eût renoncé pour rien au monde à cette
promenade, qui,--de l’immeuble où lui-même vendait de l’or, à travers
une série de négoces poussés, y compris la pharmacie, jusqu’à leur plus
aristocratique formule, à travers un bazar pour dieux, sur la seule
piste de l’univers où tous maharadjahs, tous rois du Hedjaz, tous
descendants de Bernadotte, viennent faire un crochet non prévu dans leur
vie et mêler des traces royales pour tromper chacun je ne sais quel
dragon personnel acharné à sa poursuite, avec un seul mendiant sur ce
parcours qui était le pauvre le plus riche de Paris,--qui lui donnait,
par la distance qui séparait les jupes du sol, la qualité du rouge sur
les lèvres des femmes, la température exacte du luxe et de l’agrément.
Mais, ce soir, il descendait sans goût l’escalier de sa banque. Pour la
première fois de sa vie, il s’était trompé sur le mouvement de la
drachme, il en était vexé; c’était comme si Moïse, qui avait toujours
deviné le moindre sentiment du devin Venizelos, n’avait pu deviner la
pensée de Pangalos. Ses informations sur la Russie étaient
contradictoires, même en lui-même. Enfin son médecin lui conseillait de
se méfier de sa rate. Après lui avoir appris vingt ans à se méfier de
son foie, transporté vers la droite toute sa sensibilité, établi pour
lui l’atlas du monde d’après Vichy et Karlsbad, voilà qu’il fallait
transborder tout cela vers la gauche et changer peut-être de gare de
vacances. Le pis est qu’il n’arrivait pas encore à souffrir à gauche, et
que les appréhensions, les tiraillements continuaient à harceler cette
droite si saine. Bref, les nouvelles du jeune siècle et de son vieil
organisme concordaient aujourd’hui en médiocre ou en mal... Il savait
d’ailleurs que la journée serait mauvaise. Quand il voyait, le matin,
imprimée sur le dos de son automobile la main huilée du garçon de garage
qui avait aidé à la sortir, comme une main de Fatma, rien n’allait...
Mais, juste à la porte de la banque, renfort placé par sa providence à
son débouché dans la rue, du pas atténué dont les entraîneurs vous
prennent, une jeune femme partit devant Moïse. Elle avait juste le pas
de Moïse, juste sa vitesse. Aucune chance de rattraper jamais les cinq
mètres d’avance déjà pris sur lui. Mais cela importait peu à Moïse, qui
éprouvait en ce moment beaucoup moins le désir de suivre que d’être
précédé...
La vue d’une antilope vous décharge parfois heureusement de votre
qualité d’homme. L’être qui marchait devant Moïse était à ce point vide
des trois soucis dont il était obsédé qu’il en fut presque soulagé.
Jusqu’à l’absence de bijoux semblait sur cette jeune femme l’absence de
liens avec l’actualité, l’absence de politique grecque, l’absence de
rate. Il était doux de penser que dans ce corps charmant, dont chaque
part était si miraculeusement symétrique, seul le cœur avait une part
anormale et particulière. L’idée d’attaquer cette femme non par ce qui
distribuerait également la joie ou le plaisir en elle, non par la
gourmandise, non par la volupté, mais par ce qui y produirait le
déséquilibre, par ce cœur en un mot, par l’amour, par l’affection, se
serait imposée à tout homme un peu plus satisfait de soi-même que ne
l’était Moïse. Lui se bornait à l’admirer, car, sur ce parcours qu’elle
suivait peut-être pour la première fois à pareille heure, elle montrait
des finesses qu’il avait fallu des années à Moïse pour acquérir,
graduant le temps et le regard qu’elle accordait à chaque boutique à
croire qu’elle connaissait le cœur du propriétaire, accélérant le pas
devant un antiquaire voleur, le ralentissant devant le seul parfumeur
non chimiste, vengeant Moïse, par le seul rythme de sa marche, de
cravates mal tissées et de Rubens un peu repeints. Ce soir, grâce à
elle, Moïse faisait sa promenade en tenant compte de son élément moral,
comme il l’eût faite le matin d’un suicide pour la dernière fois, ou à
la veille de la destruction du quartier par un tremblement de terre. La
nature de ses relations avec les bijoutiers lui apparaissait enfin
nettement. Il lui semblait distinguer ceux pour qui il était plus qu’un
client, un habitué, un ami, pour celui-là un frère. Cette émotion que
nous avons éprouvée, à la suite de notre première amie, pour les
monuments effleurés par elle, pour la fontaine Saint-Sulpice, pour la
Tour Eiffel, Moïse l’éprouvait aujourd’hui pour les grands directeurs,
les vendeuses du parcours, et pour les différentes marchandes de
journaux des kiosques, grâce à ce héraut femme, qui le précédait pour
une annonce ou un encan encore secret. On la regardait beaucoup
d’ailleurs, il n’y avait pas entre eux deux l’intervalle suffisant pour
que l’attention soulevée par elle pût l’être encore par Moïse. Des amis
ne le virent pas, le chasseur du Westminster ne le salua pas. On ne
pouvait imaginer une recette plus douce pour être invisible. A aucun
moment, cette femme ne donnait d’ailleurs l’impression d’un être isolé;
elle avait le bras gauche plus libéré, plus délié que le bras droit,
elle inclinait plutôt vers les magasins que vers la rue; pas une minute
où elle ne réservât à sa droite, inconsciemment, peut-être par habitude,
la place d’un compagnon. Moïse ne gardait qu’avec peine le thalweg du
trottoir, une place vide de femme se formait à sa gauche et il se
demandait pourquoi, car depuis bien longtemps il n’avait été bousculé
par une forme de ce genre. Le lien qui le rattachait à la jeune femme
était si peu visible qu’un homme la suivit, la devança, resta à sa
hauteur, se logeant dans l’alvéole invisible, d’où Moïse pestait d’être
exclu, s’amusant à marcher près d’elle, à former avec elle un couple
qu’il exposait au regard des passants non sans fierté, bientôt
d’ailleurs plus fatigué et rejeté par cette marche uniforme et lente que
par une course, et séparé d’elle par toutes ces raisons métaphysiques et
logiques qui empêchaient jadis le rapide Achille au galop de rejoindre
une jeune fille au pas. Puis un autre, non moins médiocre coureur. Elle
continuait, ignorant ces faux mariages, d’une allure type qui faisait
distinguer aussitôt, parmi les instruments de locomotion qui
l’effleuraient, taxis, autobus ou cycles, lesquels étaient vraiment
humains, d’une taille type qui montrait aussitôt quels monuments et
quelles maisons étaient à l’échelle de l’homme. Elle avançait sans
dévier sur la piste de Moïse, que tirait ce touage divin, par le gué
même de Moïse franchit la place Beauvau, longea le mur de l’Élysée,
écluse de pouvoir, comble à cette heure d’air et d’oiseaux, et
soudain,--Moïse dans son émoi crut voir une forêt,--les premiers arbres
des Champs-Élysées apparurent. C’est là que Moïse allait devoir
s’arrêter. Cent mètres encore, et il allait la suivre; ce ne serait plus
cette caresse d’une vie irréelle contre la sienne, cette surprise du
lion qui voit tout d’un coup les barreaux de la cage où il est enfermé
traversés par un oiseau. Là-bas, à partir de ce vernis du Japon, dont la
racine bosselant l’allée et dont l’ombre marquaient la limite rude et la
limite douce de la frontière, allait commencer l’aventure. Moïse
n’aimait plus les aventures, il ne les cherchait plus, mais, comme ces
tapis anciens usés ou mutilés que l’on complète à l’aquarelle pour les
musées, il voulait bien, par des amitiés passagères, par des
camaraderies, achever au dessin la trame de sa vie... Il hésitait.
Certes il ne pouvait affirmer que cet appareillage qui se fait dès la
première minute de la rencontre entre les femmes qui sont dans votre
passé et celle qui les rejoindra, il ne le sentait pas en ce moment.
Cette femme s’appareillait aux héroïnes de Moïse peut-être par ce
qu’elles n’avaient jamais eu, par cette marche volontaire et douce, par
cette absence ou plutôt cette ignorance des bijoux qui agissait sur
Moïse comme une virginité; pas une bague, pas une agrafe; jusqu’aux
boutons qui étaient d’étoffe, rien dans son costume qui pût durer plus
qu’elle. Il hésitait. Il fallait se hâter, car elle longeait déjà la
Bourse des timbres neufs, où un trafic actif sur les émissions baltes
s’exerçait à cette heure à propos des timbres de toutes les lettres que
les Lithuaniens et les Esthoniens n’ont pas écrites. Vingt pas encore,
et le parcours de Moïse, segment si réduit du parcours illimité de cette
femme, s’achevait. Jamais il n’avait eu pareille hésitation. Le sort
décida pour lui. Il s’approchait du bord de l’allée pour regagner son
hôtel, quand une voiture le bouscula. Il perdit l’équilibre, allait
s’abattre, quand il se sentit soutenu, relevé, et vit sur sa poitrine
deux mains de femme qui dans l’effort s’étaient jointes, avec ce nombre
infini de doigts qu’ont les mains croisées des vierges en prière. Main
sans bague, sans alliance, sans chevalière, dont l’aspect dévêtu
accéléra le cœur de Moïse, et le fit se détacher presque pieusement de
cette étreinte--non sans la terreur d’apercevoir, disparaissant là-bas,
la jeune femme de tout à l’heure. L’horizon était vide, c’était bien
elle. Le cœur de Moïse, précipité, l’empêcha seul de sentir le rythme
tranquille du cœur appuyé contre lui, du cœur de l’inconnue qui le
retenait ainsi avec autant de douceur que de force, au-dessus du gravier
des Champs-Élysées, comme une ensevelisseuse.
Il se dégagea. Elle attendit, grave, surveillant la façon dont il
reprenait son équilibre, ne le lâchant qu’à coup sûr, essayant pour la
première fois, et sur Moïse, ce souci qu’ont les mères pour leur enfant
le jour où il apprend à marcher. Souvent, depuis, Moïse pensa avec
attendrissement à cette minute, à cette nouvelle et logique solution de
la vie: être très âgé, avec une mère très jeune. Elle, ignorant qu’il
lui arrivait ce que souhaitent tant de ses sœurs avides, sauver Carnegie
de la noyade, arrêter le cheval emballé de Rockefeller, elle
l’époussetait, non de la poussière du sol, car il n’avait pas touché
terre, mais de sa poudre à elle et un peu de son parfum. La pensée de
Moïse continuait tellement à suivre le long des Champs-Élysées l’image
de la jeune femme dans sa marche éternelle que lui ne savait que dire à
la jeune femme elle-même arrêtée près de lui.
--Vous devriez prendre un cordial, dit-elle. Puis-je vous accompagner?
L’hôtel de Moïse était juste à droite; le café de danses le plus célèbre
de Paris juste à gauche. Le goût subit de la solitude, la délicatesse,
la piété de l’avenir firent que Moïse choisit le dancing.
--Entrons là, dit-il.
Elle hésita.
--Voyons! Regardez-moi!
Elle sourit et entra. Moïse se demanda souvent, depuis, ce que sa
question et le sourire de la jeune femme avaient en somme signifié.
Qu’avait-il voulu dire, avec ce «Regardez-moi», et pourquoi la jeune
femme en avait-elle été convaincue? Avait-il voulu dire: je suis laid,
ou je suis âgé, ou je suis incapable de forfaiture, ou regardez ma rate?
Il semblait cependant à l’attitude de sa compagne, soudain rose et
heureuse, qu’elle eût trouvé à sa phrase un sens infiniment plus noble
que tous ceux-là, et elle entra aussi droite et frémissante dans la
salle, en tout cas, qu’avec un homme jeune, sain et beau.
Les places étaient rares. Tous deux furent assis en face d’une espèce de
projecteur, car la nuit tombait, qui ne leur laissait rien ignorer l’un
de l’autre. Chacun fut déshabillé soudain de tout ce qui l’avait voilé
vis-à-vis de son compagnon, de la pénombre, du couchant, de la distance.
Jamais êtres ne s’abordaient avec une image aussi précise de
l’adversaire et une ignorance plus grande de sa personne. C’était un de
ces soirs d’ailleurs où les visages, les mains, le corps ont une rareté
et une individualité telles qu’il semble que pour l’âme on n’ait pu que
recourir à de la confection et du tout-fait. Moïse se satisfaisait de
cet affrontement lumineux comme il se fût contenté, un autre jour, de
confession totale. Férocement curieux en ce qui concernait les hommes et
pourvu à leur égard d’un service de renseignements qui était son luxe,
Moïse aimait par contre ces doubles que sécrètent, dans toute atmosphère
ignorante d’elles, les femmes les plus précises. Il encourageait même
ces ombres aux dépens des femmes mêmes. Il savait que ces doubles
gagnaient en dignité et en intérêt à être traités indépendamment
d’elles; il savait que les femmes les plus égoïstes possédaient en
dehors d’elles, pour celui qui ignore leur âge, un cœur qui peut
saigner, une vraie jeunesse, et que les larmes, la fidélité, reviennent
aux plus dures et aux plus hypocrites, si l’on ne sait pas leur vrai
prénom. Bien que son choix n’eût pas toujours été heureux, on peut dire,
à cause de cette facilité que les femmes avaient eu près de lui à
reprendre leurs qualités, et bien qu’elles l’eussent souvent trompé et
dupé, qu’il n’avait eu pour amies que des femmes loyales et fidèles.
Mais, par contre, jusqu’à ce jour, c’était bien à Moïse que toutes
avaient eu affaire. Elles savaient son origine, sa richesse exacte; il
était des trente Européens dont l’humeur, la générosité, les meubles
anciens figurent sur un répertoire. Jamais elles ne lui avaient permis
de se créer ce double sensible et parfait, et elles n’avaient connu que
sa camaraderie, sa méfiance, son luxe. Pour la première fois aujourd’hui
une jeune femme était assise à ses côtés, sans science de Moïse et sans
coquetterie. Cette fille ravissante, évidemment inoccupée, probablement
esclave de travaux futiles, avait le manque de curiosité, la stabilité,
l’aimable absence de celles qui ont prononcé des vœux ou que chargent de
grandes vocations, sœurs des pauvres ou savantes. Cette simple bonne
humeur était en tout cas de même essence que la sainteté ou l’espoir.
Moïse pensa plus tard, à juste titre, qu’elle avait seulement fait le
vœu d’aimer la vie. On ne pouvait dire d’ailleurs qu’elle fût apathique
ou indifférente; elle paraissait au contraire voir pour la première fois
les nègres de l’orchestre, ou même voir des nègres; écouter une danse à
la mode, ou même écouter de la musique; jusqu’à la lumière électrique
semblait l’intriguer profondément, mais de tout ce qui concernait Moïse
elle paraissait avoir une pratique infinie. Non seulement elle ne parut
ni voir ni entendre le directeur, M. Nohain, qui se précipita vers Moïse
en l’appelant Monsieur le Baron, ou le fils Bauberges, qui dansait avec
la plus élégante des femmes et vint le saluer, accompagné de sa danseuse
soudain déférente, mais se levant dès que Moïse eut fini son porto,
comme si vraiment ils n’étaient là que pour le cordial et qu’il fallût
quitter l’établissement aussi vite qu’une pharmacie, elle ne parut pas
davantage remarquer le portefeuille gonflé de livres sterling que Moïse
laissa une minute ouvert sur la table, comme on tente un voleur, pour
tenter son regard. Elle parlait peu, et avec des mots petits, mais son
silence ne semblait pas de la timidité. Son regard, son sourire, ses
gestes indiquaient bien plutôt qu’elle en était avec Moïse au point où
toutes les banalités que comporte une longue vie en commun ont été
échangées, et que désormais la parole avait un rôle de première
nécessité ou de profonde réflexion. Au feu, ou Je vous aime, voilà les
deux seules phrases qui eussent été naturelles sur ces lèvres. Le fait
qu’elle se taisait prouvait terriblement en ce moment l’absence dans le
monde d’inondations, de tremblements de terre, et l’absence d’amour.
Mais ce détachement de ce qui était sa fortune, son prestige, causait à
Moïse une impression si nouvelle qu’il y voyait la déclaration d’un
sentiment nouveau, l’amitié peut-être, et même plus encore: une
déclaration d’habitude.
Il ne se trompait pas, elle accepta de revenir le lendemain, et
désormais ils se rencontrèrent chaque jour. Elle apparaissait à l’heure
dite, sans jamais faire une objection à l’heure que fixait Moïse, sans
jamais paraître pressée, sans jamais donner l’impression d’oisiveté ou
de paresse. C’était la première femme que Moïse vit ainsi libérée de ces
heures dans lesquelles les autres s’empêtrent dès le lever, et il ne lui
en fallait pas plus pour la situer hors du temps dans son cœur. C’était
la première femme qui le quittait sans courir vers quelque obligation,
mais bien parce qu’on dressait les tables. C’était elle qui serait
restée avec lui jusqu’à la fin des concerts, des voyages, de ce voyage
autour du monde entre autres qu’il n’avait jamais pu achever que seul,
le souffle manquant à ces dames dès Marseille, ou le mal de mer les
prenant à Malte. Aucune pourtant ne semblait plus insaisissable. On se
disait que les couturières n’avaient pu l’habiller que par surprise. De
même que ces mains, ce cou, non seulement n’avaient pas de bijoux, mais
n’en portaient aucune trace, rien d’elle, paroles ou attitudes, n’avait
marque d’esclavage. Aucune marque d’origine non plus, si ce n’est le
souci particulier qu’avaient eu ses créateurs de sa gaieté, gaieté sans
éclats, mais qui laissait constamment couler de ses yeux on ne sait quel
soleil sec, le contraire des larmes. Moïse n’était pas préparé à
éprouver, en attendant une femme au bar, ce qu’éprouvaient ses ancêtres
du Liban, ancêtres sexagénaires comme lui, en attendant au bord de la
source la jeune femme sans nom venue chaque soir de l’Orient, mais
c’était vraiment avec la même peine qu’il la relâchait chaque soir,
après avoir bu au bar, vers les Champs-Élysées, vers le désert. Elle
disparaissait vers ce quartier inconnu où elle touchait à la fois pour
le compte de Moïse la solitude, le silence, et se frottait les ongles à
l’on ne sait quelle pierre neuve. Pas une de ses paroles qui parût avoir
macéré dans du passé ou dans notre syntaxe classique. Elle avait une
façon d’employer le singulier pour le pluriel qui faisait honte à Moïse
de son langage, de sa voix, et de tous les chiffres. Parfois il
s’irritait de sa sentimentalité.--Si ce n’avait pas été moi, se
disait-il, cela aurait été un autre! Mais il sentait que cette phrase,
d’abord ne brillait pas par son originalité, puis n’était pas exacte,
était injuste. Autour d’elle, en effet, pas mal d’offres s’ébauchaient.
Des jeunes gens, les plus beaux, lui avaient demandé de danser. Elle
acceptait, se maintenait une minute hors de portée de Moïse sur ce mode
giratoire qui augmentait pour lui les douleurs de l’absence, puis
revenait s’asseoir sans avoir répondu à son danseur; Moïse ne voyait à
ses lèvres, que des oui ou des non, qui alternaient invariablement. Mais
jamais une question, jamais dans son regard le désir de savoir ce que
pouvait être la vie, le nom, le cœur de Moïse. Ce que Moïse haïssait le
plus, l’apparence de Moïse, son âge, c’est cela qui semblait lui
suffire, la combler.
--Êtes-vous heureuse? demanda-t-il un jour.
--Très heureuse, dit-elle.
Il en était déçu. Il savait qu’il ne pouvait guère se faire aimer des
femmes qu’en les vengeant des hommes. Il aimait détruire les mauvais
ménages, les liaisons qui prenaient une couleur funeste. Il avait opéré
maints sauvetages hardis au cours de sa vie; le premier et le plus
illustre était celui de la Duse, qu’il avait arrachée à son premier
mari, l’Italien consul d’Argentine à Lisbonne. L’Argentine elle-même,
lui avait écrit le mari, n’avait pas tenu contre l’argent. Il méprisait
de telles injures. Il fournissait à la femme, si elle y consentait et
parfois à son insu, toutes les armes, la puissance, la banque, dans
chaque capitale un faisceau d’amis sûrs comme sa firme. Elle devenait
pour quelques semaines une des forces de la terre, contre laquelle le
mari stupéfait se heurtait et à laquelle il devait céder. Mais Moïse
sentait que cette femme n’avait pas besoin de lui, pas besoin de lui par
nature. Elle était de celles qu’on ne venge pas, qu’on n’arme pas. Il en
souffrait comme si elle était d’une race différente, avec des sens
différents. Pourquoi venger quelqu’un de la liberté, du non-malheur? Il
se plaisait du moins à lui sacrifier des rendez-vous importants, un jour
l’entretien avec un roi. Fidèle à sa gageure, il ne l’accompagnait pas
après la rencontre, il ne proposait aucun voyage, aucun dîner, qui pût
attirer une explication, et situer dans un point précis de l’année cette
aventure qu’il sentait en ce moment remonter jusqu’à son enfance. Il
ouvrait son courrier personnel avec crainte; on devait parler de cette
nouvelle femme; les agences de tous les ennemis de Moïse avaient dû la
suivre, les lettres anonymes commençaient à s’écrire sur les machines à
écrire sans marque, spécialement confectionnées. Il était temps de faire
appel à Chartier.
Nous aurons beaucoup à faire avec Chartier un jour. Voici le moment de
le présenter. Le succès constant de Moïse venait de ce que dans tous les
postes où les autres hommes d’affaires et d’État se croient déshonorés
d’avoir d’autres employés que des gens tarés, il avait recours à des
esprits de premier ordre. Chartier avait vu le jour à Amboise,
c’est-à-dire à l’extrémité méridionale de l’Ile-de-France. Il était de
cette rive de leur royaume que nos ducs ou rois mettaient autrefois une
journée à joindre en carrosse, comme il faut une nuit maintenant pour
gagner Nice, et sur laquelle ils bâtissaient ces villas qui s’appellent
Chenonceaux ou Chambord. Chartier, ainsi d’ailleurs que ses
compatriotes, avait toutes les qualités des méridionaux, imagination,
optimisme, éloquence, mais à un degré plus subtil, et telles qu’elles
conviennent aux Méridionaux, non de la France, mais de l’Ile-de-France.
Le diamètre de Paris à Tours et Amboise était ce que Moïse avait vu de
plus réussi comme diamètre de la pensée à l’air libre, ou du sérieux à
la joie de la vie. Il appréciait dans Chartier ce dosage de l’esprit et
du scepticisme, de la fatalité et de l’importance humaine, qui n’était
chez les Tourangeaux qu’un style, alors que la réfraction à travers le
ciel du Midi et les légumes de la Méditerranée amènent l’optimisme des
Provençaux à la déformation. La Riviera qu’il préférait était celle qui
va d’Ancenis à Chinon... La France est le seul pays dont l’avenir semble
toujours strictement égal à son passé, mais seuls à peu près les
Tourangeaux voient ses deux horizons à égale distance, et transportent
dans les affaires qu’ils traitent cette notion d’agréable éternité. Le
jugement de Chartier, justement parce que ne pesaient sur lui ni la
satisfaction du parvenu ni les appréhensions, lui donnait presque
toujours le fin mot le plus impartial, même des femmes et du temps. Son
emploi était de confiance. Si, dans sa banque, Moïse entretenait un
service célèbre de fiches pour sa vie personnelle, au contraire, il
estimait qu’il devait éviter tout ce qui est dénonciation, révélation,
et c’était Chartier qu’il avait chargé d’écarter de lui, non pas la
vérité, mais le renseignement. Depuis dix ans, la plupart des secrets de
Moïse étaient des secrets même pour Moïse; Chartier les absorbait, les
consumait, subissait les entrevues où se révélaient les vols, les
avortements, les haines, accaparait les correspondances, et ne laissait
passer à Moïse, de ses amies femmes entre autres, que des images
dépouillées de venin, fouillées par la police du cœur, et presque
inoffensives. C’était seulement à la fin de l’année, et quand la feuille
des dépenses de Chartier lui tombait sous les yeux, qu’il jugeait,
d’après l’ampleur de la somme, l’ampleur des vices et des lâchetés qui
s’étaient agités sans nom autour de lui. La première dénonciation sur sa
compagne ne pouvait tarder, il prévint Chartier, lui passa toute
enveloppe suspecte, il respira...
Il eut à craindre d’ailleurs que la délation ne vînt de son amie
elle-même. Un soir, entendant une voisine qui en une seule phrase avait
à peu près tout dévoilé de sa vie:--Moi, je suis née à Langres le 29
août 1890..., elle se tourna en souriant vers Moïse, et commença...
--Moi...
Déjà Moïse avait un serrement de cœur. Ce nom de ville, cette date, ce
millésime allaient s’imprimer sur elle au fer rouge. Elle allait
regagner la foule des autres femmes, le bagne... Mais elle acheva:
--Moi, j’ai vingt ans.
Il était difficile de choisir un incognito plus parfait. Moïse fut
touché de cette confidence qui, par un heureux hasard, la cachait plus
encore. En fait, il n’y avait pas là effet du hasard, mais de
l’instinct. Églantine allait bien dire le lieu de sa naissance, elle
allait dire:--Moi, je suis née à Fontranges le 3 novembre 1900, mais
elle avait réfléchi. Personne certes n’était plus disposé qu’elle aux
confidences, et le moindre camarade, après quatre questions, aurait
connu sa vie. Elle n’en avait rien caché à cette jeune femme rencontrée
voilà deux mois à Paris, qui lui avait juré amitié, et avait disparu.
Mais elle devinait les devoirs de cette nouvelle liaison: ne pas se
confier, ne pas se révéler. Elle se résignait volontiers à n’avoir point
de nom chaque jour, pendant deux heures. Celle qui avait su ses trois
prénoms l’avait bafouée. Celle qui savait la mort de ses parents ne lui
écrivait pas. Celle qui savait combien était beau Fontranges se taisait
pour toujours. Puisque le monde lui offrait, jadis avec Fontranges dans
la nuit et l’obscurité, aujourd’hui avec ce gros personnage sous un
phare et sous deux orchestres, une récréation hors du temps, une détente
sans état civil, l’exercice d’une pensée dévouée et heureuse, elle n’en
demandait pas davantage. Elle ne s’interrogeait pas sur la nature de son
affection pour ces deux hommes, qui, d’une richesse particulière,
l’entretenaient dans ce pays anonyme. Entretenue de divagation, de vie
caressante, elle n’avait même pas aujourd’hui le sentiment de faire tort
à Fontranges, tant elle se sentait au cœur du domaine où il l’avait
transportée. Elle ne se rendait pas compte--étant simple et
modeste--qu’il ne lui fallait pas moins, pour l’exercice moyen de sa
vie, que la présence d’un milliardaire ou du dernier des croisés, et
cette aise, cette sécurité que lui donnait l’atmosphère des milliards ou
de la légende, elle l’attribuait à l’âge de ses deux amis. Sa confiance
dans le bonheur, son désir d’une réalité la poussaient tout
naturellement vers ceux des êtres qui, depuis son enfance, étaient
restés les mêmes, c’est-à-dire vers les vieillards. Eux seuls lui
paraissaient la part résistante, la constance du monde. Cette crainte
profonde de la mort, inconnue d’elle-même, cette évasion aux lois
cruelles de la vie, ce n’était certes pas les aviateurs, les femmes en
couches qui pouvaient l’en délivrer, mais Fontranges, mais Moïse, sur
qui soixante années avaient sévi en vain. La jeunesse était pour elle un
masque; elle préférait les gens loyaux, les gens confiants. Des cheveux
noirs, des joues roses, elle en était maintenant effrayée. Des yeux
clairs sans veinule, un front lisse, c’était pour elle l’annonce du
trouble, de la complication, de tout ce qu’elle voulait éviter. Parfois
elle allait au rendez-vous avec une secrète peur, celle d’avoir mal
observé jusqu’ici Moïse, de trouver à sa place un homme plus jeune, un
homme qui aurait à vieillir, et tel d’ailleurs que Moïse, en ce moment
précis, s’efforçait de le créer à sa toilette, par des rasoirs et des
pâtes. Mais quand, de la porte, elle apercevait sur Moïse les seuls
cheveux gris de cette foule, ces rides qui contenaient la seule ombre de
la salle, ce regard qui la voyait si nettement, car Moïse était
presbyte, mais qui lui paraissait brouillé, c’était la gratitude qui la
menait vers lui, et qui couvrait son visage, le plus jeune de
l’assemblée, d’un fard supplémentaire de jeunesse.
Des semaines s’écoulèrent, d’un débit parfait. Nohain, deux heures avant
l’arrivée de Moïse, séparait sa table des autres tables par une ruelle,
par ces quelques centimètres qui figurent, dans de telles assemblées,
l’isolement. Elle éclatait de blancheur avec sa nappe d’hôtel. Nohain,
qui avait dû quitter le yacht de l’empereur d’Autriche à la déclaration
de guerre, se retrouvait dans le même air impérial et marin, réservait
les tables voisines pour les hôtes de choix, et citait en exemple aux
habituées cupides cette jeune femme sans bijoux... Or, un jour, alors
qu’il venait à l’instant même de regarder pieusement ces deux mains
nues, symbole aussi pour lui de la jeunesse,--car il jugeait de l’âge
des femmes sur le nombre de leurs diamants, et les pierres sur ces beaux
corps choquaient ses regards comme les dépôts rhumatismaux choquent les
rayons X,--il vit, en se retournant, sur l’un de ces doigts tout à
l’heure si sains, une perle. Il était certain qu’elle n’y était pas cinq
minutes plus tôt. C’était pendant qu’il montrait le dos, débouchant le
champagne, que l’apparition s’était faite. Il eut un regard presque
déçu, un regard de reproche pour Églantine et Moïse, qui avaient, eux,
le regard vague et incolore de ceux qui ont échangé un baiser. Il avait
apporté la bouteille en appelant Églantine Mademoiselle, il servit en
l’appelant Madame. Églantine rougissait d’être surprise en ce flagrant
délit. Sa main rougissait. L’œil de Nohain, son attitude n’osaient
d’ailleurs changer que vis-à-vis de cette main. Il accentuait sa
vénération pour tout ce qui subsistait intact de la personne
d’Églantine, mais s’excusa à peine d’avoir laissé tomber une goutte sur
cette main, qu’il s’attendait à voir mener désormais une existence
séparée, s’excusant impoliment auprès du baron et non auprès
d’Églantine. C’était exagéré. Moïse constatait justement que la perle ne
rendait pas les deux mains dissemblables. Elle avait l’air, au
contraire, d’un contrepoids. Elle semblait destinée à faire la tare,
comme on dit, contre tout ce que l’autre main possédait en nudité, en
indéfini. Au lieu de créer une inégalité entre elles, cette perle les
rendait souverainement égales. Moïse certes savait qu’on peut ajouter
autant de perles que l’on veut à une femme sans en changer plus la
valeur que le nombre devant lequel on met des suites de zéros, mais il
était malgré tout rassuré de voir comment celle-là s’était incorporée à
Églantine. Toute la gêne que donnait à Églantine cette bague était dans
ses yeux, alors que tant de femmes ne peuvent physiquement se faire à
pareille contrainte, trouvent le moyen de cogner la perle contre les
carafes, les rampes de cuivre, les glaces de l’auto. Avec sa dernière
amie justement on ne s’entendait plus. Quel silence aujourd’hui! La main
d’Églantine était toujours posée de telle sorte que la perle semblait
tenir sans anneau, et chacun de ses gestes était une leçon d’équilibre.
On retient ainsi les coccinelles. Elle allait fuir, si Églantine levait
le doigt. Moïse se réjouissait de l’avoir prise de taille moyenne et
anonyme. Il aimait d’habitude choisir des bijoux rares ou particuliers,
s’amusait à trouver quelque rapport entre eux et la femme qui les
recevait (à sa dernière amie entre autres, qui affectait le nationalisme
le plus intempérant, il s’était condamné, un peu pour la guérir, à
n’offrir que des pierres précieuses trouvées en France), et il était
vaguement ému de reconnaître, sur des corps maintenant indifférents, au
bal, aux courses, sous l’électricité ou le soleil, ces traces éclatantes
et insensibles qu’il y avait laissées. Hier encore justement, il avait
retrouvé avec joie, sur un décolleté devenu bien étranger, les deux plus
gros rubis des Alpes, et ce diamant qu’on raconte avoir été découvert
par un cousin de Jaurès, à Carmaux. Mais une peur pour lui nouvelle,
l’appréhension de revoir sur Églantine, quand elles seraient écoulées,
la marque de ces semaines heureuses, lui avait fait choisir cette fois
une perle sans particularité, sans défaut.--L’orient, avait remarqué le
marchand, ne lui donne aucune couleur spéciale.--Ce n’est pas comme à
moi, avait dit plaisamment Moïse.--Ou comme à vous, avait-il ajouté par
politesse. Depuis midi, il portait l’écrin dans sa poche, le retirant et
l’ouvrant, à chacun de ces vides de la journée qui le poussait les
autres jours à allumer une cigarette, comme un briquet. Dès l’arrivée
d’Églantine, il avait pris sa main, il avait calculé quelle était la
droite et la gauche d’Églantine, et avait renversé doucement et
puissamment la main gauche, comme une génisse qu’on marque. Elle avait
voulu protester, avait vu la joie de Moïse; un cadeau entre inconnus,
semblait dire Moïse, n’est pas un cadeau. Il n’avait plus parlé, avait
affecté d’être plus inconnu encore. Maintenant, elle partait, remettant
pudiquement ses gants pour traverser la salle. Moïse voyait la petite
bosse sous le chamois, et regardait avec émotion Églantine disparaître,
presque enceinte de lui, enceinte d’une perle.
Voilà! Moïse avait trouvé son jeu. Dès lors, par la route la plus rapide
et la plus sûre, il fit avec Églantine ce voyage à travers les pierres
précieuses que les amis moins connaisseurs et moins milliardaires
mettent des années à accomplir. Chaque semaine, quelquefois deux jours
de suite, il apportait un nouveau bijou. Une humeur, dans laquelle se
révélait son origine, le portait selon les jours, comme un Français est
porté vers les vins, vers des pierres différentes, mais, comme pour la
première perle, c’était l’éclat seul de la pierre qui l’attirait cette
fois, sa vertu anonyme. Bref, comme le lui disait le vendeur afghan de
Cartier, Moïse devenait classique, et jamais il n’avait été obtenu
autant de fulgurance à nombre égal de carats. Églantine ne savait que
penser, et s’en tirait presque en ne pensant pas, un peu effrayée
cependant. Elle restait là devant lui, sans mouvement et un peu raide,
comme au cirque celle que l’homme va encadrer à distance de poignards.
Elle avait peur de chaque écrin qui s’ouvrait, comme d’une clef qui
devait l’ouvrir elle-même. Mais Moïse ne l’en questionnait pas
davantage. Un soir où le liseur fakir s’était approché de la table et
qu’Églantine tendait déjà sa main, il le renvoya, il ne voulait même pas
connaître l’avenir de cette femme. L’autre insistait, appâté par ces
bijoux, curieux cette fois pour son compte personnel, désireux de savoir
dans combien d’années ils accompagneraient au cercueil la jolie fille et
si elle avait un mont de Siva. Nohain le fit sortir. Une nuit seulement,
trouvant sur son guéridon la nouvelle histoire des pierres précieuses de
Rosenthal, il la lut avant de dormir, et constata quel chemin il avait
parcouru si le manuel disait vrai. D’après les dons de la semaine et
l’interprète arabe, il en était à la passion qui galope et incendie, de
peu en avance elle-même sur la passion qui franchit et qui tue. Il
décanta pour son usage parisien cette vérité orientale: il allait aimer.
Églantine, de son côté, osait à peine plus faire un geste, dire un mot
devant les yeux perçants de Moïse que jadis devant Fontranges endormi.
Elle ne voulait pas plus le tirer de cette heureuse veille que l’autre
du sommeil. Elle n’osait s’avouer que de ce don journalier de rubis et
d’émeraudes elle éprouvait un bien-être presque comparable à la douceur
qui lui était venue, accolée à Fontranges qui lui donnait son sang. Elle
recevait le sang de l’Orient. Elle sentait confusément que la baronnie
de Moïse était juste à l’opposé de la baronnie de Fontranges, et sa
noblesse, et sa sagesse, et son dévouement, mais aucun sentiment de
faute ne se serait glissé en elle, si Bellita ne lui avait remis un soir
la lettre suivante:
_Ma chère Bellita_,--disait Fontranges dans la lettre la plus longue
qu’il eût écrite et où selon son habitude, chaque phrase se reliait à
la phrase voisine par un lien bien invisible au lecteur,--_Je voudrais
te faire un cadeau. Veux-tu remettre à Églantine la petite boîte que
je viens de trouver par hasard et où j’ai mis le diamant de l’oncle
Brunehaut. Prie-la de l’accepter. C’est aujourd’hui ma fête. Renée
Bardini a eu un gros enfant. Je vais très bien._
Fontranges.
Sur un nid d’ouate dérobée à l’infirmerie des chiens, au fond d’une des
boîtes qu’Églantine avait le plus touchées sur la commode de Fontranges,
le diamant de l’oncle Brunehaut dormait d’une torpeur auprès de laquelle
le sommeil du trésor d’Ali-Baba n’était qu’une insomnie. Le diamant de
l’oncle Brunehaut n’était pas si petit, mais il était mat, de cette
taille ronde si décriée qu’un pape l’avait même jadis excommuniée, et il
ne rendait aucun éclat. Il avait été monté jadis sur or par un orfèvre
de Troyes, et l’oncle Brunehaut avait exigé une armure particulièrement
solide, car il chassait le loup à courre et les rênes usaient ses
bagues. En plaçant le diamant de l’oncle Brunehaut devant une fenêtre, à
midi, en l’agitant devant un feu électrique, il consentait à montrer au
dedans de soi une eau trouble, mais ne se départissait pas d’un rayon.
Par quel pressentiment Fontranges avait-il eu l’idée de chercher dans
l’assemblée de rubis tournée au vinaigre, d’opales solidifiées, de
saphirs morts qui était son trésor, l’idée de toucher des diamants?
Églantine se le demanda, eut honte, regarda sur ses bras nus, là où
apparaissaient les veines pleines du sang de Fontranges, les pierres
rouges et bleues de Moïse, tristes varices, les retira, mit l’anneau de
l’oncle Brunehaut, et s’endormit. L’anneau la meurtrissait parfois, la
réveillait. La lune était pleine et éclairait la chambre. Églantine
élevait le bras. La lune tirait du bras une blancheur incomparable, du
diamant la lueur que les rayons X obtiennent de la clef ou du caillou
avalé... Cher diamant, de charbon sous la lune... Puis l’aube vint... On
ne saurait croire quel courage anime la femme qui s’est endormie avec
une bague d’homme au doigt...
* * * * *
Il est inutile, n’est-ce pas? de poursuivre l’histoire de ce
marivaudage, de ce marivaudage d’Églantine entre Moïse et Fontranges,
entre l’Orient et l’Occident.
Chacun devine que Moïse, qui, lui, avait dormi avec un bijou de femme,
la vit venir ce jour-là avec angoisse, portant il ne savait quoi de
nouveau, de frais, d’inconnu,--ah! il voyait maintenant--sans bijoux;
qu’il fut presque étonné qu’elle l’eût reconnu; qu’il accepta qu’elle
lui rendît tous ses dons. Elle voulait les porter en pensée? Il allait
les enfermer dans un coffre-fort d’où ils ne sortiraient jamais, elle
pouvait les porter en pensée avec provision complète. Qu’il lui dit
combien il comprenait son geste, combien même il l’appréciait; qu’il
parvint cependant à lui faire reprendre la première perle; puis la
première agrafe; charmante fille, à laquelle on offrait deux fois les
mêmes pierres! Pauvre Églantine! Elle ne savait pas que c’était un jeu,
pour celui qui avait su imposer nos bons de la Défense aux Suédois, les
Panama aux Colombiens, et les Chartered, des diamants aussi, aux ennemis
du Transvaal, de faire accepter des pierres précieuses à une jolie
fille. Tous les bijoux revinrent peu à peu sur elle, dans un parfait
habillage... Elle se taisait, elle les regardait se ficher sur elle,
divin aimant. Chaque blessure causait vraiment le minimum de souffrance.
Comme elle appuyait sa tête à l’épaule de Moïse, il sortit de sa poche
un collier de perles, l’agrafa à son cou...
Chacun devine aussi qu’Églantine ainsi parée, alors qu’elle ouvrait tout
grand le lustre de sa chambre et laissait tomber son manteau, trouva
Fontranges qui l’avait attendue dans l’ombre, assis, et qui ne disait
mot, étonné de voir cette jeune fille scintiller, scintiller, hélas,
plus encore que son souvenir!