Fontranges, quelques semaines après avoir appris la liaison de Moïse et
d’Églantine, ressentit un malaise contre lequel il se défendit d’abord,
car il y soupçonna presque une distraction à son chagrin: il lui sembla
un jour qu’il aimait moins les chiens. Il continua à les dresser, à les
caresser, mais il dut bientôt s’avouer que ses gestes étaient machinaux,
et que non seulement les chiens, mais les chenils ne l’intéressaient
plus. C’était comme si Dieu eût pris en dégoût non seulement les hommes,
mais l’humanité. Il était le premier Fontranges auquel pareille aventure
arrivât. Il en fut honteux et désolé. Les chenils des Fontranges étaient
plus anciens que la plupart des familles nobles de France. Le remords
que ressentit le premier Montmorency qui se détacha des armes, le
premier Racine qui renia la poésie, le premier Lauzun qui n’aima plus
les femmes, Fontranges l’éprouvait. De même que ce dernier Lauzun, pour
en avoir le cœur net, ne quittait plus la maîtresse sur laquelle avait
péri la fougue des Lauzun, il redoublait ses visites aux chiens. Les
chenils ne contenaient, à part quelques rares bassets et cockers achetés
aux expositions, que des chiens que Fontranges avait vus naître, dont
pas une canine ne lui était ignorée, qu’il connaissait aussi dans leur
caractère comme ses pensées... Mais ils ne l’intéressaient plus... Il ne
se doutait pas que c’étaient ses pensées qui ne l’intéressaient plus...
Il se forçait à promener ses favoris, mais il avait de la peine même à
crier leurs noms, ces noms transmis chez les Fontranges par les chiens,
Marmouget, Beckett, Clisson, Poltot, tous ces noms de haine confiés aux
animaux les plus fidèles, et qui allaient survivre à la disparition de
la famille. Il les laissait encore, le soir, auprès du feu de sarments,
s’approcher de lui, poser leur tête sur ses genoux, il prenait même
cette tête; mais tout ce que pensait Yorick avec sa tête de mort,
Fontranges le ruminait avec cette tête de setter-gordon vivante et
veloutée entre les mains. Il la secouait. Il entendait un froissement,
un bruit de velours, qui était le froissement des longues oreilles, mais
qui semblait celui aussi d’une cervelle dans un crâne. Il ne pensait pas
très exactement:--Être ou n’Être pas! Il pensait:--Être ou n’être pas
setter! Soudain il se sentait cogné à l’autre genou; c’était son braque
bleu qui, croyant réclamer une caresse, s’offrait à ce prisme de mort.
Fontranges était un peu ému, il prenait cette nouvelle tête, la
secouait, elle aussi. Le geste de Yorick est plus facile, plus tendre,
avec des crânes de chien, tous oblongs. Le braque haussait sa tête pour
cette messe des chiens, pour cette puce divine qu’était entre ses deux
yeux sa pensée pour son maître, mais Fontranges la repoussait du geste
doux et définitif dont on repousse une barque pour rester seul dans une
île, et le chien la laissait humblement retomber endormie jusqu’au sol
brûlant... Toutes ces questions que d’autres neurasthéniques se posent
sur l’utilité des hommes, des musées, de la cuisine, Fontranges
maintenant se les posait à propos des chiens, des mangeoires en ciment
armé, et surtout des races de chiens. Après tout, pourquoi n’y a-t-il
pas qu’un modèle unique de chien répandu dans le monde? Que de soucis
alors épargnés! Bolcheviquement une notion de l’égalité des chiens
s’insinuait dans le descendant de ceux qui avaient tant fait pour en
établir et en asseoir les castes. Il essayait de résister à cette
tentation. Il sentait bien que la société était perdue si l’on acceptait
de se donner à de pareilles théories et de ne pas surveiller les
pointers purs. Mais c’est par devoir qu’il défendait l’ancien état de
choses, qu’il achetait la chienne primée au concours de Bar-sur-Aube,
qu’il faisait empailler pour le musée de son chenil son meilleur
chasseur de bécasses, le premier chien d’ailleurs qui mourût au cours de
la brouille de Fontranges et des chiens. C’était pendant la fermeture de
la chasse, époque où meurent presque tous les chiens, comme meurent
pendant les vacances presque tous les professeurs. Il mourut devant
Fontranges, en remuant la queue de reconnaître son maître. Mais son
maître ne le reconnaissait pas... Fontranges pensa que ce désœuvrement
des chiens le rendait peut-être injuste. Mais il leur en voulait de leur
existence factice, de cette division factice créée par l’autorité
préfectorale entre mois de chasse et mois de repos. Il ne pouvait
pourtant pas les atteler. Une heure passée avec sa meute changeait son
indifférence en irritation. Les défauts qu’un autre nerveux eût
découverts chez les hommes, Fontranges les découvrait maintenant dans
les chiens. Alors que jusqu’ici il les avait traités en êtres
irresponsables, aussi indifférent à leurs défauts qu’un déterministe aux
défauts des hommes, il s’affligeait de voir des chiens menteurs, des
chiens bavards. Les chiens sensuels lui répugnaient. Sa métaphysique et
sa morale des chiens n’avaient pu se maintenir dans cette catastrophe...
La chienne primée de Bar-sur-Aube allait mettre bas. Il ne la visitait
plus que par respect pour le nom des Fontranges. Il crut désirer comme
autrefois la venue de petits animaux purs, se réjouir d’une portée enfin
arrivée sans encombre de l’Éden des chiens, par ces relais si proches,
si fragiles que sont les existences des chiennes. Mais quand les quatre
petits parurent au monde, tous avec les stigmates désirés, marqués en
bonne place, il s’aperçut qu’ils lui étaient indifférents. La nuit,
quand quelque chien de ferme aboyait, cette idée de l’égalité des
chiens, de la vanité de leurs castes, le tenait éveillé et triste. Les
roquets, les faux beaucerons, les bas-rouges se répondaient à la ronde
dans un rôle médiocre, pour signaler quelque mendiant. Il supportait à
la rigueur cela. Mais si quelque jeune chien de la meute, encore
incertain de sa mission, donnait de la voix, il se retournait agacé dans
son lit. Puis il s’irritait contre lui-même, il essayait de réagir. Il
allumait. Il lisait ce qu’avaient écrit sur les chiens, non pas cet
abominable Linné, mais les écrivains qui les avaient le plus aimés,
Buffon, Toussenel... Hélas! Un malheur lui arriva dans ces lectures.
Feuilletant un soir au lit le Buffon, aux environs du mot chien, il
tomba sur le mot cheval, et soudain il lui fut révélé qu’il aimait
peut-être aussi moins les chevaux.
Les chevaux étaient plus chers encore aux Fontranges que les chiens.
Tous, depuis Clovis, avaient fait la guerre, et aucun ne l’avait faite à
pied. Le cheval était pour eux le socle de l’homme sur la terre...
Fontranges eut froid au cœur, il ne manquait plus vraiment que cela!...
Il passa une robe de chambre. Il se mit à la fenêtre. La rosée du soir
était tombée, et dans sa chambre pénétra une bouffée si parfumée de
toutes les fleurs et de toutes les herbes, qu’il hésita à l’aspirer
comme autrefois à pleins poumons, tant ses sensations maintenant se
brisaient sous lui, et qu’il ne s’y hasarda que timidement, comme avec
un gaz. Par bonheur le parfum des deux magnolias qui avaient pris dans
les angles de l’aile et du corps du château la taille de sapins et qui
étaient en fleurs, résista, s’imposa, et Fontranges embaumé s’aventura à
regarder la nuit. La lune brillait. Elle éclairait, bien au delà de la
Seine, les toits d’ardoise des Dollfol de Berteval, les éleveurs, qui
tous en ce moment, y compris femmes et filles, menaient tranquillement
leur sommeil sur les notions invétérées et intangibles qu’ils avaient
reçues des aïeux Berteval pour tout ce qui concernait les veaux, les
taureaux, et les nourrains, et qui au réveil allaient retrouver intact
leur cheptel. Il les envia. Était-il vrai que Dieu retirât au dernier
des Fontranges cette monture sur laquelle ses pères avaient le droit,
depuis 1125, d’entrer dans toutes les églises de la chrétienté? Il
regagna son lit, relut Buffon. Mais ce mal qui l’avait détourné des
chenils, cette espèce de peine à la vue d’un chien parfait, ce chagrin
d’enfant devant la vanité de la noblesse canine, malgré les phrases de
Buffon, ce bolchevisme dans sa pensée aussi avait contaminé les chevaux.
Les palefrois sur lesquels les premiers Fontranges avaient avec
Charlemagne créé la France, et Diadumène leur premier cheval de course,
qui avait battu en 1781 le cheval du duc d’Orléans, et Faublas qui sauva
en 1848 son maître de l’eau comme un chien, par les dents, tous
devenaient dans son esprit les égaux du cheval de ferme. Toute la
chevalerie de France était soudain dans sa pensée mise à pied. Toute
l’histoire de France devenait une histoire d’infanterie. Azincourt,
Reichshoffen, ces noms de défaites pour les hommes, mais de victoires
pour les chevaux, résonnaient à ses oreilles aussi ternes que ces noms
bourgeois de Bouvines ou de Coulmiers. Il voulut en avoir le cœur net.
Par l’escalier de la tour, pour éviter le hall avec ses tableaux où le
clair de lune risquait de lui faire apercevoir entre deux aïeux inconnus
de lui un chien ou un cheval dont il savait par cœur le nom et
l’histoire, il descendit, gagna les communs, et ouvrit toute grande,
d’un geste d’éclusier qui se suicide, lâchant sur lui-même sa rivière,
la double porte de son écurie.
Le fox couché dans une des mangeoires grogna doucement, sans inquiétude.
L’affaire de celui-là et de sa race était liquidée, Fontranges lui
ordonna durement le silence. La lune inondait l’écurie. En robe de
chambre, les pieds nus dans ses sandales, Fontranges, Apollon vieilli,
regardait sous la lune ses quatre chevaux préférés, ce quadrige qu’il
n’attellerait plus au soleil. Le parfum des magnolias se mêlait ici à
celui des jasmins qui tendaient les communs. Avec quelle volupté il
avait jadis respiré cette odeur, soutenue qu’elle était par la chaleur
de l’écurie, quand il partait avant l’aube pour une chasse à courre!
Cette nuit encore, elle le pénétrait, le touchait comme une promesse...
Mais quelle promesse? Les magnolias, les jasmins, la nature en un mot,
venaient sans doute d’être mis au courant des pensées de Fontranges.
Tout ce qu’il y a des promesses humaines dans leur doux parfum restait
vrai, mais par une logique que Fontranges ne comprenait pas, ces
promesses s’appliquaient au passé:--Tu auras un passé heureux! disaient
les magnolias, et les jasmins s’en mêlaient:--Ton avenir a été sombre,
triste, disaient-ils, mais tu auras, heureux Fontranges, des jours
passés délicieux!... Le pauvre Fontranges, ses moustaches à la gauloise
mal tombantes, pour la première fois devant ses chevaux sans son
monocle, se débattait ainsi dans cette lune et cette ombre sans arriver,
par la faute des fleurs, à trouver le vrai aiguillage entre ce qui était
et ce qui n’était pas révolu. Les chevaux dormaient étendus sur leur
paille tressée, calmes tous quatre, les deux pur-sang, le demi-sang, et
le cob. Fontranges les regardait à la fois avec rancune et pitié, comme
on regarde dans son sommeil une maîtresse que l’on va quitter. Le cob
ronflait. Les pattes enroulées et contournées autour d’eux ainsi que les
peintres les dessinent lorsqu’il n’y a plus de place au bas de la page
d’album, posés sur la terre comme les chevaux marins sur l’eau, éloignés
des quatre noms dont les hommes les avaient baptisés et qui étaient
inscrits au sommet des mangeoires, éloignés de tout langage, de toute
pensée, ils goûtaient le sommeil des animaux les moins intelligents et
buvaient à un gouffre noir, au chaos. La lune attisait les taches
blanches que le gris pommelé devait à son père Hébron. Mais la gloire
d’Hébron, mais ces médailles blanches ne faisaient plus résonner
aujourd’hui de souvenirs et d’orgueil le cœur de son maître. Fontranges
avait presque honte de surprendre ainsi ces bêtes magnifiques, qu’il
trahissait, et, sans le vouloir, il toussota, ainsi qu’il l’aurait fait
pour avertir de sa présence un ami surpris dans le sommeil qui le
dévoile. Trois reconnurent la voix de leur maître, le gris pommelé et
l’alezan demi-sang tentèrent même de se dresser sur leurs pattes et
hennirent. Sang et demi-sang dans le cœur des chevaux alimentaient de la
même vigueur la fidélité aux Fontranges. Sortis soudain d’un gouffre
obscur, la lune les effrayait. Mais du moins elle lustrait leurs robes.
Jamais lune n’agita davantage le cœur des chevaux de Fontranges et ne
leur donna un poil plus lisse.
* * * * *
Seule Sebha ne se levait pas. C’était un noir pur arabe, dont il y avait
toujours eu un modèle chez les Fontranges, depuis saint Louis. C’était
Sebha, appelée du nom de ce cheval cher au prophète lui-même, mais dont
certains hippologues prétendent qu’il était un étalon et certains autres
une jument. La même discussion régnait d’ailleurs à ce sujet dans
Fontranges. Les Fontranges au cœur dur réservaient le nom à un cheval,
les Fontranges tendres à une jument... Donc Sebha dormait. Elle dormait
presque comme dort une femme, les jambes repliées, ses longs cils
délicatement croisés, le col chaviré, portrait aussi de la gazelle que
le Bédouin avait placée, à l’heure de la monte, devant la poulinière sa
mère et l’étalon. Sebha était âgée, mais elle restait la préférée de
Fontranges. Elle avait été toute son imagination, toute sa science. Les
seuls livres qu’il eût pratiqués étaient les traités arabes d’équitation
venus à Fontranges en même temps que Sebha. Lui, qui n’avait jamais pu
apprendre le mot anglais ou allemand le plus usuel, connaissait par cœur
le vocabulaire créé par le Prophète ou les grands arabes pour le
dressage et la vie des chevaux. On peut dire qu’il n’avait parlé
qu’arabe avec Sebha pendant toute la première année, pendant tout le
temps nécessaire à une femme arabe pour apprendre en français à se
vêtir, se nourrir, et aimer. Elle avait été aussi toute sa poésie.
Fontranges, qui n’avait jamais lu un vers français, savait bien une
vingtaine de poèmes arabes sur les chevaux, les plus beaux entre tous
les poèmes, au dire des Abencérages. Ces tournois entre poètes du Yémen
pour décrire la queue de leur monture, ou le bruit de leur galop, il en
était le spectateur passionné. Il appréciait leur métaphore appliquée au
dernier distique comme un suprême coup de cravache. Il trouvait juste de
décerner le prix au poète qui avait appelé la queue de Sebha une traîne
de mariée, son galop un pétillement de branchages en flammes. Sebha
était arrivée à Fontranges dans l’année heureuse de son flirt avec
Jacques. La poésie arabe n’est guère qu’un dialogue entre pères et fils
au sujet de leurs coursiers. Au lieu de commenter à son fils les fables
de Ratisbonne, c’est cette poésie que Fontranges lui avait transmise,
tournant avec Jacques autour de Sebha, lui montrant, et comme le
Prophète à son entourage, que Sebha était la jument parfaite, puisque de
face elle était impatiente, de dos imposante, de côté puissante, ou bien
le lendemain, quand il avait lu un autre poème, puisque Sebha de face
était pareille à l’épervier, de dos pareille au lion, de côté pareille
au loup. Le jour où il lut la description par deux fillettes curieuses
du cheval de leur père Hamïr fut le seul où il pensa minutieusement,
curieusement à ses filles. C’était Sebha qui avait servi aux premiers
galops de Jacques. Il l’avait ficelé sur elle. Pourquoi avait-il oublié
ce jour-là qu’elle remontait au fameux Dahïr, le joyau de la Palestine,
mais dont le sang a attiré la catastrophe, dont la descendance a vu tuer
sur elle plusieurs rois, ou a conduit dans l’exil des nations entières?
Le sort avait dû rire de ce père qui craignait de ne pas voir son fils
assez solide en croupe du malheur... Pauvre Sebha!
Il s’approcha de la dormeuse. Des mots de dureté qu’il n’avait jamais eu
à employer avec elle venaient à ses lèvres. Il lui dit sèchement: Ugaf,
ce qui faisait lever les chevaux d’Ali. Il lui dit, pour la première
fois depuis son dressage, le mot Raba, qui réprimandait les chevaux de
Zobeide... Sebha se leva, étonnée, le regardant de ses yeux tendres,
cherchant avec remords quelle faute elle avait commise au fond de ce
sommeil. Il s’approcha; elle piaffa, courba l’encolure. Formée au
dressage arabe le plus strict, chacun de ses mouvements en paraissait
rituel. Cette allure médiévale qu’elle avait à la promenade et que les
châtelains voisins étaient forcés de reconnaître, sous ce harnachement
que Fontranges par un petit caveçon ajouté à la bride, par une voussure
du pommeau avait apparenté au harnachement des croisés, elle la gardait
même au repos, même sans selle... Mais Fontranges devait reconnaître
qu’il ne l’aimait plus! Ces tout petits reproches qu’il avait parfois,
dans un accès d’enjouement, formulé contre Jésus, contre Jésus qui
n’avait pas, ainsi que Mahomet, créé une langue pour les chevaux, qui
avait chevauché en tout un âne, il se trouvait ce matin ridicule de les
avoir faits. Sur son âne Jésus restait aujourd’hui vainqueur du tournoi.
Fontranges se sentit l’âme soudain noire. Il ne savait pas que ce qu’il
avait caressé sous la forme veloutée de Sebha, ce qui tout d’un coup
disparaissait de son imagination, c’était l’Orient même. Ces petits
départs vers le lever du soleil au pas si léger et si sûr de Sebha, car
seule peut-être de tous les chevaux arabes du monde elle savait encore
aller au pas comme les montures des paladins, il ne devinait point que
c’étaient de petits voyages vers l’Orient, et que ce cœur satisfait qui
le hissait sur sa selle à pommeau voussé, c’était le cœur des
Croisades... Tout cela ne l’intéressait plus. Au fond, pourquoi
n’avait-il pas gardé, comme l’avait fait son père, le nom de Sebha pour
un cheval! Le cob, qui avait bu sans doute aux lies mères du chaos, en
était excité. Fontranges n’aimait pas qu’un cheval sortît agité du
sommeil, mais aujourd’hui cela lui était égal. Il songeait à la vanité
des haras, de la reproduction, de la vie. Le cob rongeait sa corde pour
s’échapper, hennissait vers Sebha. Autrefois Fontranges eût pris une
chambrière. Aujourd’hui, il n’avait pour tout cela qu’indifférence,
presque dégoût. Qu’il s’échappe donc, qu’il couvre Sebha! Il s’approcha,
le flatta, le caressa... Ne pas battre un cob inconvenant! Il en aurait
pleuré... il ne l’aimait plus... Il referma la porte avec précaution,
comme un voleur de chevaux.
* * * * *
Ce dégoût des chiens et des chevaux dura. Si Fontranges avait su
s’observer, il aurait pu voir qu’il s’était détaché aussi des autres
animaux, des sangliers, des outardes, des lièvres. Mais toute sa vie
s’était appuyée sur les chevaux et les chiens, il ne souffrait vraiment
que d’eux, et la souffrance causée par les cailles, les mulots, les
râles de genêt, il la percevait à peine. Il prépara sans joie
l’ouverture de la chasse. Il fit encore lui-même ses cartouches, mais
sans joie, comme des conserves. Il oubliait ou négligeait de tirer.
Souvent, après avoir épaulé, et visé une perdrix, il abaissait son
fusil, mais il ne se rendait pas compte que ce geste prouvait qu’il
n’aimait plus les perdrix. Blaireaux, renards se mirent à pulluler. La
neurasthénie du seigneur ramenait dans le district les luttes
primitives. Si Fontranges d’ailleurs n’avait pas eu devant lui ce rideau
de chiens et de chevaux, il se serait aperçu aussi qu’il n’aimait plus
les hommes.
Jugeant l’importance des hommes sur les rapports qu’ils ont avec le
chenil et l’écurie, il croyait ne plus aimer le piqueur, le palefrenier,
à cause de leur métier. En fait, c’était que celui-ci lui paraissait
trop rouge, l’autre trop pâle. Il croyait, s’il éprouvait moins de
plaisir à voir Renée Bardini, la jeune femme du contrôleur des
hypothèques, que c’était parce que le chien de Renée Bardini, un
chow-chow égaré à la naissance de la Seine, ne l’attirait plus. Quand
Renée bâillait, ce qui lui arrivait au moins une fois avec Fontranges,
peu bavard, et montrait son palais rose, sa langue pointue, ses dents
sans canines, toutes caractéristiques qui prouvent la bâtardise des
chiens mais la race pure des indo-européens, le regard de Fontranges
évitait ce gouffre rose chair, parce qu’il lui rappelait, croyait-il, le
bâillement du chow-chow. En fait, il ne trouvait plus rien d’agréable à
la bouche de Renée, à la bouche des femmes. Il lut dans _Un Voyage en
Russie_ que les chevaux de Moscou avec leurs houppettes, leurs
encensements, leurs sonnailles, leurs poitrails ornés et bondissants ne
sauraient mieux être comparés qu’à des femmes. Il fut surpris de la
justesse de l’observation. En effet, il devait y avoir des poneys comme
Renée Bardini. Il l’observa, le lendemain, pendant sa visite. Pas de
doute. Elle était faite pour être pomponnée, attelée, menée à l’étang:
il ne l’aimait plus. Ainsi, il ignora que tous les hommes, et toutes les
femmes, et les garçons et les filles, et les chefs de gare, et les
maréchaux-de-logis de cuirassiers, et les barons et les rois, tous les
figurants de sa vie étaient devenus pour lui des motifs de tristesse et
de haine. Dissimulés derrière la première ligne sacrifiée des chevaux et
des chiens, tous ces êtres attendaient pour reparaître qu’un vent eût
soufflé sur la mélancolie de Fontranges.
Un soir où le vrai vent avait soufflé et ne s’était apaisé que peu avant
le coucher du soleil, Fontranges prit sa pèlerine, son fusil, et par le
parc gagna la forêt. A son passage, les chiens et les chevaux, un peu
engraissés, comme ceux d’Hippolyte amoureux d’Aricie, mais pour une
sinistre raison, tirèrent en vain sur leurs chaînes. Il n’aimait
maintenant se promener qu’à pied et que seul. La pluie dans les allées
avait rajeuni les traces de roues, qui dataient du printemps. Des
crapauds minuscules s’ébattaient en souverains héréditaires dans les
flaques qui n’avaient pas une heure. Les averses d’une journée avaient
suffi à changer en paysage aquatique ce domaine hier sec encore, et les
poules d’eau, les canards chantaient à la place des cailles. C’était un
changement d’époque terrestre, Fontranges en jouissait. Il avait besoin
que des arbres il tombât sur lui de l’eau et non de l’ombre, que le sol
ne résistât point mais l’aspirât, que le gazon n’essuyât pas ses
chaussures, mais les oignît, et sa promenade le mena non au dolmen, mais
à l’étang. Le soleil sur sa fin empourprait l’horizon et les chemins
inondés. De moins entêtés que Fontranges, dans cette soirée lamentable,
auraient renoncé à se dissimuler plus longtemps que l’on ne se console
pas de la mort d’un fils, de l’outrage du sort à l’égard d’un petit
Fontranges, de la mort d’une fille, de l’abandon d’une amie, mais
Fontranges découvrait toujours à temps dans les ornières une empreinte
de fer à cheval ou une trace de chien pour s’obstiner dans ses deux
seules brouilles. Il arrivait devant l’étang. Le vent s’était à nouveau
levé. La masse des sapins s’agitait d’un frémissement qu’on ne percevait
qu’à sa frange. Un renoncement total, une désolation complète eût
soulagé Fontranges. L’eau de l’étang arrachait de lui un reflet heurté
et pauvre, une vraie confession. Devant ce lieu sinistre, tout autre
aurait avoué qu’il n’aimait plus la France, ni ses rois, ni ces premiers
Fontranges qui s’étaient acquis par leur courage et leur lenteur à
comprendre la devise «Ferreum ubique». Mais un aboiement lointain lui
arriva juste à temps pour lui permettre de penser combien le basset est
bruyant et insupportable et de l’insulter tout haut par son nom. S’il
avait été franc, il eût avoué que Mme Bardini ne lui paraissait plus
jolie, que Bella et Bellita ses filles ne lui étaient plus rien,
qu’Églantine, que tout, plus que tout, lui était égal, plus qu’égal...
Mais il se contint encore, car il glissait dans les traces d’un
tombereau, et pensait que Buffon aurait pu aussi bien écrire que la plus
déplorable conquête que l’homme ait jamais faite, c’était..., lorsque
soudain, il entendit des branches craquer. Il se retourna.
A cinq mètres de lui, dos à l’étang et au soleil, un filet d’eau argenté
coulant de sa bouche, les oreilles tendues vers l’avant, des
frémissements courant de façon presque continue sur ses reins tout
fumants de la pluie tombée, un cerf le contemplait. Il regardait
Fontranges sans curiosité mais avec volonté, en hypnotiseur, baissant
parfois le front.--C’est dans un tel moment, pensait Fontranges, qu’on
voit combien sont stupides les histoires où le conteur fait poser un
merle sur les bois du cerf! On sentait ces ramures sacrées, interdites à
tout oiseau, les branches les plus antiques et les seules vivantes de la
forêt. Le cerf d’ailleurs semblait avoir une mission précise. Il se
rapprocha encore d’un pas compté et sans piétinement, si près que
Fontranges vit son propre reflet dans des larges prunelles en amande.
Puis, comme si la faveur divine de n’avoir pas peur, de regarder
l’humanité, de lui donner des leçons de courage, était soudain ravie à
l’animal, il s’effraya, bondit, et disparut.
Fontranges n’était pas superstitieux, mais il était sensible, et tout ce
qui eût agi sur la volonté d’un esprit crédule, agissait sur son cœur
avec les mêmes effets. Il ne croyait pas aux mauvais augures, aux ordres
donnés par les corbeaux ou les chouettes qui hululent, par les chats
noirs ou les lièvres qui traversent la route, mais de tels accidents
l’amenaient à réfléchir avec pitié sur la crédulité humaine, sur tous
les malheurs de l’humanité, sur les malheurs aussi des corbeaux et des
chouettes, il ne tenait pas non plus à diminuer le prestige des oiseaux,
et par humilité et soumission il obéissait à ces présages. Quand un
chien hurlait à la mort, il ne croyait pas qu’un voisin allait mourir,
mais il pensait, car il y allait toujours sans demi-mesure, à toutes les
morts passées et futures, y compris les morts de chiens, et le hurlement
l’impressionnait finalement autant que les vieilles du château. Il ne
vit pas dans l’apparition du dix-cors un second miracle de saint Hubert,
mais il était ému de cette attention du sort qui le faisait assister à
une répétition bourgeoise de ce miracle, peut-être à son explication. Le
grand cerf qui s’était soudain dressé, non pour lui reprocher sa cruauté
et ses carnages comme à son patron, mais au contraire pour le blâmer de
ne plus aimer la chasse, qui avait pris contre Fontranges la défense des
chiens et des chevaux, ennemis mortels des cerfs, qui avait concentré
sur lui dans le couchant et dans la pluie la sainteté de la vénerie,
Fontranges savait bien que c’était le hasard qui l’avait fait surgir,
mais que des hasards pussent avoir encore ce caractère saint, que la
beauté pût s’exprimer encore par gestes primitifs, il en était ému. Que
le miracle de saint Hubert se reproduisît juste à l’heure où saint
Hubert cessait d’être le patron de Fontranges, avec cette tendre ironie
qui forçait le cerf à implorer la mort des perdrix et des biches, avec
cette absence de crucifix dans la ramure pour bien préciser que c’était
simplement un petit miracle de famille, presque laïque, non destiné aux
foules, cela lui donnait vraiment le sentiment que la nature, que Dieu,
par oubli ou à cause du succès qu’ils en avaient obtenu, avaient
renouvelé un de leurs miracles. Il pouvait en avoir moins de
considération pour eux, ainsi que pour un grand homme qui vous conte
deux fois la même anecdote, mais il en éprouvait surtout le sentiment de
la vanité des miracles, des hommes, et, cela était nouveau, de sa propre
tristesse. Le détachement des chevaux et des chiens lui parut aussi vain
que l’amour dont autrefois il était possédé pour eux. Il connaissait ce
cerf, comme tout le gibier de la forêt. Il savait ses habitudes de
famille, le nombre des faons qu’il avait eus, son talent à défendre sa
horde, son poids exact, mais il devait reconnaître que par un de ces
gestes qui font bondir soudain les animaux dans un bestiaire idéal et
les accolent à un saint ou à un martyr, ce cerf avait bondi dans sa vie
et s’était accolé pour toujours au dernier des Fontranges. C’était moins
un miracle qu’une leçon de noblesse, presque de maintien, qu’une leçon
contre la mélancolie et la nervosité qui dégrade. Ces deux êtres qui
s’étaient affrontés, comme du temps de saint Hubert, dans leur dignité,
le cerf en tous points semblable à son ancêtre, le dernier des
Fontranges guêtré par le bottier même de Saumur et en monocle, car il
n’avait pas eu le temps encore de reconnaître qu’il n’aimait plus les
bottes et la parure, le cerf avec les mêmes goûts pour les jeunes
pousses et le gazon, Fontranges par trop imbu de radicalisme, de
socialisme ou de snobisme, le cerf se cabrant, Fontranges le regardant
pour la première fois plus dans les yeux qu’au défaut de l’épaule,
cependant qu’un silence inhabituel régnait autour d’eux, et que tous les
autres animaux, lièvres, lapins ou sarcelles, poissons dans l’étang,
plus peureux encore d’avoir délégué leur force en ce seul animal, se
cachaient au fond des herbes ou des eaux, cela était une image
d’autrefois, c’était pour un chasseur ce qu’est un chromo pour un enfant
premier en classe. Ce satisfecit que Dieu lui donnait sur le tard le fit
sourire, lui qui n’avait pas souri depuis un mois... Il pensait à ce
poil de cerf, si dur au toucher, si doux à la vue. Il pensait à ces
naseaux de cerf, plus veloutés que des naseaux de cheval et qu’il
n’avait caressés que sur les cerfs morts, la dernière fois sur le père
justement du cerf d’aujourd’hui. La tendresse, l’amitié, la douceur se
réinstallaient en lui. Comme un héron se levait, il prit joyeusement son
fusil, tira. Le héron en tombant fit jaillir un lièvre, qui fut tué lui
aussi. Pendant cinq minutes, le couchant retentit de coups de feu que
les bords encaissés de l’étang répercutaient dans toute la forêt, qui
annonçaient que Fontranges revenait à la vie et que renaissaient pour
lui les faisans et les lièvres. Il suivait presque inconsciemment le
chemin par lequel le cerf avait disparu. Sur la trace du cerf se
levaient des perdrix rouges, des râles, des lapins; le cerf s’était mué
pour la réconciliation avec le seigneur en chacune des espèces volantes
ou galopantes. Pour la première fois depuis l’apparition de son malaise,
Fontranges ne se sentait plus coupable envers elles, il les tuait
joyeusement. Il sema sur son passage les petites morts des jours
heureux. Les gardes-chasse croyaient à un braconnier, mais les chiens
hurlaient de joie, les chevaux, qui ne comprennent qu’indirectement,
hennissaient et comprenaient, à entendre hurler les chiens. Dans la lune
qui se levait, Fontranges revint couvert de bêtes aussi distinctes que
dans les tableaux hollandais où est peinte la création, portant un
héron, un lièvre, une fouine, jusqu’à des sansonnets... Il revint dans
le chenil, fit sentir à chaque race sa proie. Les chiens bondissaient...
A travers l’œil-de-bœuf, il cria à Sebha hennissante le mot du prophète
qui excite la monture à la guerre. Sebha piaffait... C’est ainsi que par
l’intercession d’un cerf, Fontranges reprit la chasse, métier divin, et
retrouva l’affection pour tout ce qui sert la chasse, chiens, chevaux,
gardes et braconniers. Ce n’était pas trop tard. Il ne se douta jamais
que pendant quelques mois il avait haï les hommes... Le jour où il prit
le train pour venir voir à Paris l’Exposition canine, il ne se doutait
pas qu’il était réconcilié, non seulement avec les chiens, mais avec ses
deux filles, avec Renée Bardini, avec Églantine, et le deuil de Bella et
de Jacques il le ressentait, non plus comme une diminution, un mal, mais
comme un vrai et terrible deuil. Car chiens et chevaux lui avaient caché
aussi qu’il avait été brouillé avec les morts...