Fontranges s’éveilla.
Il hésita à se croire éveillé; le bon sommeil des Fontranges était
légendaire. Leur château restait sans doute la seule demeure en France
où le service du maître endormi fût aussi minutieux que le service du
maître levé. Dans les maisons voisines dont ils étaient les hôtes, ils
redonnaient son poids à l’ombre, ils en rétablissaient le domaine et
jusqu’à l’acoustique; il y avait à nouveau aux cuisines et aux écuries,
eux présents, un bruit du soir, un bruit de l’aube et les domestiques
n’y réservaient plus pour l’après-midi les occupations à peu près
silencieuses, plumage des poulets, roulage du gazon, ou ce ratissage du
sable dans la cour qui gratte si doucement la terre à son réveil, et le
cœur... Quand ils quittaient leurs amis, ils avaient repeint de noir la
nuit, et le père de Fontranges lui-même, qu’on s’accordait à juger aussi
dur qu’égoïste, laissait derrière lui des esprits reposés, des joues
fraîches, tous les bienfaits du sommeil. Une insomnie leur causait le
trouble que leur aurait donné, pendant le jour, un évanouissement. Une
fois qu’ils avaient ouvert les yeux dans la nuit, ils ne pouvaient
d’eux-mêmes les fermer; il aurait fallu une main étrangère pour
rabaisser leurs paupières, comme celles d’un mort. C’était au cours de
ses quatre insomnies que le père de Fontranges, en apparence robuste
jusqu’à sa dernière minute, avait saisi les seuls appels de ce foie,
insensible et calme de jour, par lequel il devait mourir, d’une mort
d’ailleurs somnolente. Il semblait que les Fontranges, à cause justement
de cet avide sommeil, fussent usés d’abord par leur côté nocturne. C’est
aussi de nuit que le talent, l’imagination, le raisonnement approchaient
ces esprits lourds, quand ils devaient mourir d’une maladie moins
corporelle, comme la passion, ou la neurasthénie. Réveillé en sursaut,
heurté par le rêve comme nous ne sommes heurtés que par un marbre de
cheminée, Fontranges se trouvait tout à coup dans l’ombre aux prises
avec quelque vérité, défraîchie pour le moindre collégien, mais qui
l’attaquait avec une virulence de révélation: que le malheur dans ce bas
monde l’emporte sur le bonheur; qu’aucun de nos actes n’est libre et que
la cause engendre son effet; qu’en fait nous n’achetons pas le chien de
chasse ou le cheval que nous voulons, mais celui que depuis mille ans
une volonté étrangère a choisi; que nous sommes des esclaves. Il lui
fallait tout un jour pour reprendre plaisir à cette meute, à cette
écurie que les désirs d’inconnus, d’hommes anciens peut-être, avaient
rassemblées chez lui. Petite joie d’avoir chez soi le chien de Socrate,
le pur-sang de Brummell!... Cette nuit, la Fatalité avait ainsi jeté
toutes ses têtes de chapitre sur ce vieillard endormi, et ce qui avait
atteint et réveillé Fontranges, c’était cet axiome, nouveau pour lui
mais implacable, que les hommes sont supérieurs aux femmes.
Il ne bougea pas. Il avait constaté, au cours d’attaques semblables, que
le mieux était encore de ne pas bouger. A sa dernière insomnie, il avait
fait ainsi le mort sous l’idée arrivée brusquement de l’infini, et
résisté à un reniflage terrible. L’infini, voyant ce cadavre, n’avait
pas insisté. D’ailleurs, en quoi pouvait bien lui importer, à lui dans
six mois sexagénaire, à lui qu’occupaient seulement désormais les
quadrupèdes et les oiseaux, que les femmes fussent d’une race
inférieure, ou même d’une autre race? Il ne se sentait plus assez
d’affection envers la terre pour se réjouir d’y voir introduire une
espèce nouvelle. Que de mécomptes n’avait-on pas eus, voilà trois ans,
avec ces deux castors, envoi d’un ami canadien, qui barraient tous les
ruisseaux du parc! Les sources de la vie n’étaient plus assez abondantes
en Fontranges pour qu’il envisageât la lutte contre une femme de cœur et
de chair nouvelle... Il voulut se rendormir, se retourna, eut tort de se
retourner: dans ce lit où il dormait depuis si longtemps sans compagne,
on remplaçait près de lui il ne savait quelle forme précieuse par une
forme sans valeur. Les fantômes femmes de Fontranges étaient soudain
déclassés; il n’osait, pour se sauver, dans la crainte d’un sacrilège,
penser à Jeanne d’Arc ou à la duchesse d’Angoulême. Sur les visages les
plus clairs de la faune terrestre, l’honneur, la vertu s’effaçaient.
Fontranges, qui n’avait jamais d’ailleurs distingué en soi la tristesse
du repentir, éprouvait un immense remords à dégrader ces êtres qui
évidemment n’ont découvert ni la vapeur, ni l’Amérique, mais qui ont
mené leur entreprise commune avec les hommes si loin, avec tant de
pittoresque et parfois tant de consciencieuse ou glorieuse intimité. Les
femmes étaient inférieures aux hommes. Pas une des femmes qui ne fût
inférieure à Fontranges! Un surcroît de grade, un rappel de vertus, leur
héritage inattendu et immérité, retombait sur ce vieil homme qui n’en
savait que faire. Il se leva, du réflexe dont ses aïeux attaqués
allaient à la meurtrière, alla à la fenêtre, l’ouvrit, fut calmé une
minute d’être attaqué, non par l’assaillant de tout à l’heure, mais par
les frondaisons du parc, par un canal sans miroitement, par un silence
sans reflet, par l’ombre. Hélas, il dut constater que le bord de
l’horizon devenait soudain orange! Cette vérité sur les femmes n’était
pas comme les autres une vérité de la nuit, mais une vérité de l’aurore.
Il tira les rideaux, se recoucha, voulut clore de nuit cette
imagination... Mais, sa première lance jetée sur le zénith, le soleil,
de la seconde, transperçait le damas de Fontranges; les pinsons
chantaient. C’était la première alerte de mal sur laquelle il ne se fût
pas rendormi... Soudain, il tressaillit... Apportant le déjeuner,
remplaçante de la cuisinière malade, une jeune femme entrait.
Elle entrait, pour la première fois doucement, pour la première fois
curieusement, dans cette chambre qu’elle connaissait par cœur. C’était
Églantine, la sœur de lait de Bella et de Bellita, de cinq ans leur
cadette, et qui avait quitté depuis quelques jours la pension de
Charlieu. Rassurée par le faux sommeil de Fontranges, le déjeuner posé
sur la table, elle reculait le moment de tirer les rideaux, elle
flânait. Fontranges l’entendit toucher les objets sur la commode, ceux
des objets qui ressemblaient le plus à des pièges tendus aux portraits.
A leur son contre le marbre, il devinait si c’était le cadre d’or ou
d’argent, si c’était Bella ou Jacques. Lequel pouvait-elle ainsi
embrasser? Puis, sans qu’il eût perçu aucun bruit de pas, et comme si
elle avait sauté d’un meuble à l’autre, Églantine toucha sur le meuble
d’appui les lorgnettes du duc d’Angoulême, elle les mit à sa vue, à sa
vue dans l’ombre. Puis, se rapprochant, elle ajusta sur la chaise le
veston, le gilet, de ces caresses et de ces chiquenaudes dont l’épouse
prépare l’époux qui va sortir. Elle poussa même assez loin cette
répétition. Elle essaya le bouton à bascule, le bouton à chaînette.
C’était la Psyché des cravates, des plastrons. Tous les bruits que la
jeunesse pouvait provoquer, déchaîner dans cette chambre, Fontranges les
entendit, dans une tendre gradation de génitifs, le claquement du
poignard arabe qu’on remet au fourreau, la pluie des perles de
l’abat-jour, le bruit du bouchon du carafon de l’eau de fleurs
d’oranger. Le jeu, le vent, la gourmandise étaient lâchés dans la
chambre sous leur forme la plus implacable, mais la plus souple.
Fontranges écoutait le bruit de ses objets familiers autour de ce jeune
être. Il pensait à Zagha Kan, le prince aveugle, ami de son aïeul, qui
faisait danser les danseuses nues parées de ses chaînes d’or et des
bijoux de sa famille, et aimait écouter le bruit de son trésor. C’était
sa façon de revoir ses ancêtres. Puis, un silence, et Fontranges devina
la jeune fille devant la glace. Elle respirait, elle haletait même un
peu: elle était prise. Appâtée par sa propre image plus encore que par
les photographies, n’imaginant rien de plus captivant, elle était prise.
Le silence de cette jolie fille en face de son portrait était le même
qui entoure le philosophe en face de soi-même, le saint dans sa
réflexion. Fontranges le sentait de qualité divine. Il était peu
croyable d’ailleurs qu’Églantine restât aussi longtemps immobile devant
le miroir. Assurément elle jouait le seul jeu qu’on puisse jouer sans
bruit, le jeu du visage; elle chavirait ses prunelles, combien plus
souples que les boutons à bascule, elle essayait de remuer les oreilles,
d’aviver ses regards. L’odeur du chocolat tiédissant arrivait à
Fontranges chargé comme une gomme, comme un parfum. Toujours devant la
glace, Églantine tentait vainement de changer son visage en visage
étranger, se demandait quelle entente, cachée à elle-même, subsistait
malgré tout entre elle et son reflet, s’éloignait à reculons pour voir
la longueur de ce fil, heurtait un vase, le rattrapait. Fontranges
frémit. C’était un vase de Sèvres donné aux Chamontin par Napoléon
Bonaparte, et à Fontranges par Napoléon Chamontin. Tous ces objets
offerts par de médiocres intermédiaires, mais venus d’une histoire
illustre, furent effleurés par des yeux et une main qui épargnaient
Fontranges seul, mais il sentait que la raison de leur attrait, la
condition de ces ébats, c’était sa présence. Ce n’était pas la première
fois qu’Églantine, pendant les vacances, entrait dans cette chambre, et
à des heures où elle pouvait tout ouvrir ou toucher. Ce matin seulement,
parce que Fontranges était là, venue sans écluse de l’aube dans cette
pénombre, elle jugeait le poids de chaque bibelot historique, appliquant
sur sa chair même le cachet de Philippe-Auguste, se caressant la joue
avec le blaireau de Louis XVI. Elle n’eût pas fait davantage à la vue
d’un jeune homme endormi. Fontranges en était touché, oppressé: il
toussa. Alors Églantine, pour s’évader, se précipita vers la fenêtre,
ouvrit les rideaux, et par la porte disparut.
* * * * *
C’était l’été. Les moissons commençaient. Les moissonneurs parlaient des
vipères, nombreuses cette année. Un moissonneur des environs qui portait
une javelle contre sa poitrine avait été piqué au cœur et était mort une
heure après. Ils ne portaient plus les javelles contre leurs cœurs.
Cette étreinte avec chaque gerbe, avec le blé, était supprimée pour
l’année, mais les cuisines n’en étaient pas moins en fête, et
Fontranges, selon la coutume, les visita avant le repas de moisson.
Fermières et domestiques étaient toutes là, affairées, et Églantine
indifférente au milieu d’elles. Il ne les avait jamais rencontrées
qu’individuellement, dans des couloirs, dans des cours; elles lui
semblaient réunies dans le château pour un siège, un massacre, un
scandale. Bien que le devoir, la servitude peut-être, appareillât encore
la génération nourrie de légendes et la génération nourrie de cinéma, il
n’osa adresser un mot à chacune, pour n’avoir pas à parler devant elles
à Églantine. Du côté des oignons, on pleurait, ce qui donnait prétexte à
mille rires. On s’amusait à tirer des pleurs des métayères les plus
revêches. Deux grandes filles voulaient entraîner Églantine, qui
résista. Elle se débattait, Fontranges la fit délivrer. Il s’en félicita
toute la journée comme s’il lui avait épargné, non des larmes, mais une
peine.
* * * * *
Ce fut encore Églantine, le lendemain, qui apporta le déjeuner. Il
sembla même à Fontranges que la serrure grinçait moins, que les souliers
d’Églantine étaient remplacés par des espadrilles, qu’il y avait le
dessein fermement conçu de reprendre le ballet de la veille. Fontranges
ouvrit un œil: non, ce n’étaient pas des espadrilles, c’étaient des
pieds nus. Le spectre de chair et de santé avait pris son uniforme. Même
bruit de l’or, puis de l’argent. Même vol silencieux de meuble à meuble.
Le spectre était arrivé aujourd’hui avec un autre sens que la vue; il
essaya les vaporisateurs, celui de l’héliotrope du moins--les dirigeant
non sur soi, car il eût porté ainsi le témoignage de ses méfaits, mais
vers Fontranges lui-même, qui sentit pour la première fois son parfum
lui arriver d’un vrai héliotrope géant. Le lendemain, Églantine revint
encore; l’habitude en fut prise. Fontranges ne négligeait d’ailleurs
aucun moyen de l’attirer. Il prenait soin de disposer sur les commodes
des objets nouveaux. Toutes les tabatières et miniatures de la famille
furent exposées à tour de rôle. Il ouvrit les livres à leur plus belle
gravure, les manuscrits à leur lettre enluminée. Il fit répandre dans le
château le bruit qu’il nettoyait ses collections, pour avoir le prétexte
d’étaler non loin de son lit les plus belles flèches de l’Australasie et
les plus beaux javelots à cran, sa spécialité. Il se mit à porter ses
bagues, ses bijoux, à les porter tout le jour pour pouvoir les poser le
soir à la place des pièges. Il y posa une nuit son plus gros diamant. Ce
fut le lendemain matin une visite plus mystérieuse encore que les
autres, d’un silence relatif ou absolu selon qu’Églantine tenait le
diamant serré au fond de sa main ou passé à son doigt. Fontranges
écoutait tout satisfait ces pas allégés par un diamant. Il s’arrangea
pour voir Églantine dans l’après-midi; elle était hypocritement sage,
modeste. Rien ne trahissait qu’elle eût été dans la matinée, pendant
quelques minutes, la maîtresse de l’on ne savait qui, qui ressemblait au
bonheur. Fontranges l’imperfectible se perfectionnait dans son rôle
immobile, sortait des armoires les pyjamas achetés pour des voyages,
d’ailleurs avortés, aux Indes et au Japon. Le valet de chambre se
demandait pourquoi son maître se rasait maintenant le soir, juste avant
le coucher, pourquoi tous les perfectionnements apportés à un lit
d’acteur ou de jeune marié étaient apportés à l’alcôve. Il vérifiait son
matelas comme un châssis d’auto, y fit mettre des amortisseurs, des
housses. La lutte de la soie et de la laine, de la vraie toile et du
coton, tranchée pour tous les autres depuis Catherine de Médicis, était
enfin commencée pour Fontranges. Du côté d’Églantine aussi, il devenait
évident que ce jeu n’était plus inconscient. Le chocolat n’était pas
toujours à point, mais Églantine toujours à l’heure. Le jour n’était
plus pour Fontranges qu’une longue insomnie. Tous les termes qu’on
emploie pour le coucher des humains, lui pouvait les employer pour son
lever. Il avait l’impression d’être bordé dans le jour, non plus dans la
nuit, d’être débarrassé au réveil de vêtements pesants. Lui que
n’avaient accueilli jusque-là dans la lumière que les abois, le vacarme
et les hennissements, y était reçu par le rêve. Il passait ses journées
à chercher dans ses vitrines, d’abord ce qui pouvait plaire à Églantine,
puis ce qui aurait pu être pour elle un cadeau. Des réserves de bijoux,
de tendresse, d’étoffes s’entassaient pour cette jolie fille qui ne
devait jamais les recevoir. Du moins, elle les touchait, elle les
éprouvait. Dans cette heure où les jolies chambrières aiment à perdre un
peu de leur temps auprès du lit du jeune maître, Églantine se laissait
accoler par le luxe, par l’imagination, par le brocart du quinzième
siècle. L’aventure aurait pu durer toutes les vacances. De son alcôve,
Fontranges n’avait plus cette impression, qui le gênait au début, d’être
aux aguets, de tendre un piège. C’était bien maintenant un demi-sommeil
qui continuait jusqu’à la seconde où la porte se refermait sur
Églantine. Il se surprit même à dormir en sa présence. Il évitait tout
ce qui pouvait effrayer Églantine, renonça à exposer une boîte du
Consulat qui portait sur son couvercle une fleur et la devise: Églantine
Fleur du matin. Cette légende pouvait la mettre en défiance. Les
somnambules s’éveillent quand une voix, fût-elle du XVIIIe siècle,
prononce leur nom. Mais un matin, il entendit un cri et, quand il se
leva, il trouva du sang sur un napperon, sur des boîtes. Églantine avait
touché aux rasoirs, et s’était coupée. Il y avait du sang sur la corde
des rideaux, qu’elle avait voulu tirer quand même, sur l’espagnolette,
comme dans les chambres d’où le coupable a voulu fuir après le crime. On
ne vit pas impunément avec ses doubles de luxe: l’Églantine impalpable
avait blessé la belle Églantine, qui en mourut. Le lendemain, le plateau
fut posé par quelqu’un qui ne s’attarda pas. Il en fut de même les jours
suivants. Le pauvre Fontranges, dans sa barbe fraîche et dans le pyjama
qu’il aurait revêtu à l’hôtel d’Haiderabad, se précipitait, dès la
sortie d’Églantine, vers la fenêtre et surveillait en vain sa fuite.
Églantine ne se doutait pas que ce dormeur dans ce lit était presque
habillé et qu’il ne lui manquait que les chaussures et le veston. Un
matin, se hâtant derrière elle, il la vit dans la chapelle, par la porte
entr’ouverte. Elle remplissait de roses les vases qui n’avaient
jusqu’ici contenu que des fleurs artificielles, elle nettoyait les
vitraux, distribuait un vrai parfum, une vraie lumière, non sans aller
parfois se pencher, dans l’alcôve de pierre, sur le tombeau, sur la
statue étendue de Bernard de Fontranges. Elle avait remplacé Fontranges
par son sosie en marbre. Elle lui pinçait le nez, tendrement... Il eût
suffi qu’elle eût cru Fontranges en marbre pour qu’elle lui eût pincé le
nez, tendrement... Puis, un beau jour, Églantine elle-même disparut.
Bellita avait appris sa sortie de pension et l’appelait à Paris. Une
grosse fille de seize ans, bouffie de santé et d’appas, vint le
lendemain à sa place. Fontranges entr’ouvrit un œil et le referma vite:
il venait d’apercevoir l’image de l’extrême vieillesse...
* * * * *
Les moissons étaient déjà enlevées et battues. Les alouettes n’en
chantaient que plus haut. Ce chant, le seul qui ne vînt pas d’un oiseau
perché, Fontranges, un jour d’inspiration, eût pu le comparer à sa
pensée, toujours si éloignée de lui et si bavarde. Les batteuses
battaient maintenant les blés des propriétaires les plus avares, de ceux
qui n’avaient pas voulu payer les tarifs de battage du début. On les
entendait souffler, siffler près des âmes peu nobles. Le ciel continuait
à être bleu, la terre à se dorer. L’ombre se réfugiait dans les plis des
vêtements, dans les rides des visages, sous les jupes, comme un gibier
voué à la mort. Dans cette époque où les qualités de la campagne,
abondance, générosité, pureté, retombent sur les campagnards eux-mêmes,
une sorte de modestie chassait Fontranges de ses domaines silencieux. Il
sentait ce désir de l’automne de personnifier ces vertus plus encore par
lui, qui seul en toutes saisons dans ces vastes limites, pouvait pêcher,
chasser et commander. Parfois, au sommet d’un vallon gravi pour la
millième fois, au repli d’un guéret dont il croyait reconnaître chaque
fétu, s’il avait l’imprudence de s’arrêter, de savourer cette entente de
la terre et de son maître, il sentait un symbole foncer, l’envahir, et
il avait juste le temps de regagner le château par les chemins creux ou
la route départementale. Jamais l’on n’avait vu le baron marcher à si
grands pas; il se fuyait lui-même; il repoussait cette rareté que le
déclin de l’été, le son particulier des champs, et celui de ses bottes,
parfois le clair de lune, lui composaient maintenant dans toutes ses
promenades. Des lieux où le vernis du soir pouvait le prendre, l’odeur
des bruyères l’atteindre, il s’éloignait comme les héros anciens des
sites où l’on vous pétrifie. Il ne se promenait plus que hors de
Fontranges, sur des terres de voisins, loin de ces petits cyclones de
beauté et de calme qui s’élevaient de sa propre terre et s’ingéniaient à
le coiffer. Après le dîner, il prenait un capuchon, lâchait le chien le
moins apte à devenir un chien de statue ou de décor, un basset, et
échappait en contrebandier à toutes ces lois du soir qui le cherchaient
pour un sacre. Il avait ainsi, voilà quelques années, en égarant à
dessein des papiers, échappé à la commanderie du Mérite Agricole. Mais
la présence d’ouvriers étrangers rehaussait encore dans les champs sa
qualité de maître. Pour la première fois, le mot baron était prononcé à
Fontranges en flamand, en polonais, et cela ne faisait qu’exciter les
complaisances, les caresses de la campagne. Au beau milieu de sa
promenade, sans qu’il vît de différence dans le paysage, il tombait dans
des trous de noblesse comme un aviateur dans des trous d’air. On sentait
que la nature, plus perspicace que les hommes et renseignée sur
l’essence de Fontranges, disposait autour de lui ces pièges de soleil et
de vide où les grandes âmes sont prises par la sagesse ou par l’orgueil.
Mais Fontranges était un vieux chasseur, un vrai gibier. Puisque cette
inquiétude, cet appel ne l’atteignaient que debout, il évita de se
silhouetter. Il s’étendait sur le sol dès que lui venait l’idée de
s’arrêter, dès qu’il lui venait une idée; il avait mis son costume de
velours brun, couleur de la campagne: c’était la guerre. Certain jour un
garde le suivit, le prenant pour un braconnier. Il se trouva ridicule.
Il partit pour Paris.
* * * * *
Une nuit où, contre son habitude, il était resté dehors jusqu’à l’aube,
il passa, en rentrant chez sa fille, devant la chambre du premier étage
où Bellita faisait coucher Églantine. La porte était entr’ouverte. Par
les rideaux, un rayon rejoignait la veilleuse de l’escalier. Fontranges
s’était arrêté. En habit, regardant, pour se donner vis-à-vis de
lui-même une contenance, la peinture pendue au-dessus de la porte, il
semblait un maître d’hôtel réveillé par une sonnerie d’alarme et qui
cherche sur le tableau le numéro d’appel. Celles qui avaient sonné
Fontranges, d’après la peinture, c’étaient treize dames assises autour
d’un clavecin. Il eût résisté à treize dames flamandes, à treize dames
anglaises; elles étaient florentines: il entra.
Églantine dormait. Elle dormait sur une étroite chaise longue, les
jambes un peu repliées, mais ni bras ni genou ne dépassait la couche. Il
semblait qu’elle dût disparaître aussitôt après ce spectacle, par une
trappe du sol ou du plafond, dont l’étroitesse exigeait cette retenue de
son corps. L’oreiller était sous ses épaules, elle tendait la gorge au
sommeil, sa tête renversée. Fontranges était touché de voir enfin cette
belle fille dans un acte si noble et qui n’était pas de servitude. Il
sentait qu’il jouait avec elle, non plus un jeu de maître à chambrière,
ou même, pour ennoblir les termes, de demoiselle à châtelain, mais un
jeu de cache-cache de jeunesse à vieillesse, de tendresse à
indifférence. Cette aventure, où il était nécessaire que l’un d’eux
dormît au rendez-vous ou feignît de dormir, cette rencontre dans la
marge de deux existences si contraires, Fontranges n’en tirait pas une
leçon de modestie, celle par exemple de ne parler qu’à ceux qui ne vous
entendent pas, de n’embrasser que ceux qui ne vous voient point, de ne
caresser que l’insensible. Non, il se sentait relié à Églantine par un
sens secret et nouveau. Puisque c’était son tour aujourd’hui de magie
matinale, il osa regarder autour de lui. La chambre était assez petite
pour qu’un geste de ses longs bras tînt lieu des sauts de meuble à
meuble que faisait Églantine. Sur la commode, sur la table, il toucha
des boîtes en carton, une poupée en pâte, tous les bibelots d’Églantine,
d’une bien faible densité à côté des bibelots de bronze et d’argent de
Fontranges. Il savoura cet allégement soudain d’un gramme dans les
peignes, les polisseurs. Il s’approcha de la chaise longue. Il ne se
pencha pas, il savait que ses genoux eussent craqué. Debout, épuisé par
sa veille, il avait l’impression que cette jeune femme dormait pour lui.
Une espèce de générosité le poussait, de même qu’il laissait autrefois
son dessert à Jacques, à laisser son sommeil à Églantine. Ah! comme elle
rajeunissait le sommeil! Ses lèvres remuaient, ses sourcils se
haussaient et se baissaient; elle semblait parfois éclairée par le
soleil de la nuit, puis elle rentrait dans l’ombre de l’ombre.
Fontranges ferma les yeux, envieux de cette cécité merveilleuse; la
rejoignit dans une écluse de fausse obscurité, dans cette nuit, qui plus
encore que leur domaine, lui paraissait leur sentiment commun. Debout,
les paupières baissées, il reprenait, il caressait le sommeil à une
hauteur où il n’est plus cherché depuis les burgraves, ou depuis le
guerrier qui dormait à l’ombre de sa lance, et, aussi roide et tendu que
dans son lit, au lieu d’écouter les vols de meuble à meuble d’Églantine
et ses heurts contre le marbre, l’écaille ou l’argent, il écoutait un
halètement, un froissement, il écoutait une interruption soudaine de son
souffle, terrible seconde, fragment de mort, il écoutait son sommeil.
Il ne fallait pas attendre de Fontranges qu’il n’appuyât pas
maladroitement sur une indication de son cœur ou du destin. De ce jour,
il se mit à sortir le soir, et ne rentra qu’à l’aube. Il s’était créé
une vie nocturne pour alimenter cette minute matinale. Jamais il
n’aurait pu croire que les nuits d’été sont si longues, jamais qu’il
faut si peu de temps pour descendre à pied du Sacré-Cœur à
Saint-Germain-des-Prés, puis pour y remonter, puis pour en redescendre.
Dès trois heures du matin, il commençait à tourner autour de cette
maison, où il ne pouvait vraiment pénétrer que par la porte entr’ouverte
du premier. Il avait découvert dans Paris l’itinéraire du noctambule qui
attend, si différent du noctambule qui s’attarde, itinéraire qui
l’amenait fatalement, soit par la Seine soit par l’Opéra, à une gare.
Alors il regardait le cadran illuminé. L’heure y étincelait, alimentée
par tous les trains de nuit. Il allait, comme nous irions voir l’heure
dans la pièce à côté, la voir à la gare du Nord ou à la gare
d’Austerlitz, qu’il préférait parce que le cadran, caché par les arbres,
ne se dévoilait que de près. Puis, l’heure arrachée comme une primeur
aux arrivages de l’aube, soudain agile comme un voyageur sans bagage, il
rentrait en taxi, surchargé d’innocence, au grand scandale du concierge,
qui trouvait que le baron se débauchait. Ou bien, jusqu’à la première
heure de l’aube, accoudé sur le parapet de la Seine comme les vagabonds
sur la corde de l’asile de nuit que le gardien laisse aller tous les
matins, il attendait qu’une lueur, partie de Notre-Dame, détachât
soudain de lui l’ombre du fleuve. S’il pleuvait, il gagnait le bar de la
Paix, le seul qu’il connût, où ses pourboires lui valaient maintenant du
barman Alexandre l’appellation de Prince. Par modestie, il acceptait ce
titre, le quatrième seulement en ancienneté et en valeur dans les titres
des Fontranges. Il aimait cet incognito. Alexandre écartait de lui les
femmes par un geste, ou à coup de journal, comme des mouches. Aussi
l’appelaient-elles «Sous Globe». A la fermeture, vers trois heures,
Alexandre passait Sous Globe à Régina, la téléphoniste, qui le déposait,
après ces crochets que l’on fait pour franchir une frontière défendue,
au Virginie bar, où les nègres des music-halls et des jazz se
réunissaient après leur travail. La frontière du sommeil était franchie,
Fontranges respirait. Il débordait de sympathie pour tous ces nègres
fatigués, jongleurs qui laissaient tomber leur pipe, équilibristes qui
trébuchaient, qui reprenaient la maladresse comme leur seul repos. Il
était ému de les trouver si étroitement accolés à la nuit, dont ils sont
le symbole. Longtemps il ne put voir un nègre sans penser à la nuit.
Puis à l’heure où ces hommes sombres commençaient à se décolorer,
soudoyant un chauffeur, il rentrait en toute hâte vers Églantine
demi-nue. Il ne cherchait pas à la voir pendant le jour; il voulait
avoir l’illusion qu’elle ne se réveillait jamais, qu’il observait la vie
d’une jeune fille qui n’ouvrait pas les yeux, qui se nourrissait pendant
son sommeil. Il imaginait le repas, les promenades, la toilette de cette
jeune fille endormie. Comme le mauvais temps durait, Alexandre qui le
voyait arriver dès neuf heures, lui donna le conseil d’aller au théâtre,
à l’Opéra, si proche. Fontranges obéit, et en fut ravi. Il n’avait guère
jusque-là entendu d’autre musique que celle jouée par sa mère ou ses
filles au château et à l’église. Une impression de proche parenté le
reliait à chaque instrument. L’orchestre au début le désorientait.
Chaque sonorité l’attaquait d’une agression individuelle et il
sursautait, se tournant à droite, à gauche, vers la trompette, vers la
harpe, comme à ses débuts dans le tir aux pigeons. Un solo
l’attendrissait comme une attention particulière, comme une allusion
trop claire à ce que nous n’avons qu’un cœur, qu’une existence... Un duo
prouvait que la musique se souvenait tout d’un coup que nous avons deux
oreilles, deux cœurs, deux âmes... Il en était doublement atteint!...
Que dire des septuors!... Tout l’artifice du théâtre agissait sur lui
avec sa vérité primitive; la nudité des héroïnes, comme de la franchise,
la démarche des jeunes premiers, comme du courage; lui aussi n’aimait-il
pas, pour penser se placer en évidence sur les mamelons, dans les
clairières; ce halo auquel il s’était dérobé à Fontranges n’était guère
différent de celui que lançait sur la scène le projecteur. Sans croire
que les ténors en vieillissant deviennent des basses, il sentait ce qu’a
de réel et d’indiscutable la jeunesse de tous les ténors, la vieillesse
de toutes les basses. Parfois, il avait d’heureuses surprises. Un soir,
un vrai cheval suivit sur la scène la chanteuse, un vrai cheval, mais
maquillé, dopé pour cette apparition comme pour un grand prix. On lui
avait enlevé ses fers, il avançait sur le tapis avec un bruit d’homme en
pantoufles. Aucune étincelle à tirer désormais de cette cavale, sur
laquelle Fontranges distinguait, alors que la Walkyrie quinquagénaire
éclatait pour lui d’une fraîcheur sans bornes, tous les trucs employés
pour masquer l’âge. La carrière entière de cet animal lui apparaissait à
des signes évidents pour un connaisseur tel que lui, ses six ans de
trot, car c’était un trotteur, ses six ans de charrette anglaise, ses
six ans enfin d’opéra. A coup sûr la Walkyrie ne se doutait pas que sa
monture n’avait jamais galopé. Il eût aimé parler cheval avec elle: sa
voix, ses yeux étaient superbes. Il eût aimé discuter avec elle
l’origine des anglo-arabes: ses dents n’avaient pas une tache. Il
souriait, car il voyait aux oreilles du cheval, dont l’arrière-train
disparaissait maintenant dans les coulisses, que quelque figurant ou
quelque choriste, cependant que Brunehilde grattait ses naseaux, lui
donnait des claques sur les fesses... Telles étaient les distractions de
Fontranges, mais il n’oubliait jamais, quel que fût le spectacle, que la
nuit régnait au dehors, et que tout cela était en somme, dans la nuit et
en lui, une illumination.
Quinze jours dura cette aventure. Invisible dans sa cape noire, car il
ne se distinguait plus d’un rat d’hôtel que par son camélia, il entrait,
il surveillait sur Églantine les effets de ce sommeil éternel. Parfois,
la tête était moins inclinée que la veille, elle avait bougé! Son parfum
était celui de Bellita, mais atténué; l’oreiller portait les initiales
de Fontranges, il y avait sur cette tendresse sans raison, sans
naissance, le cachet de famille. Toujours inscrit dans l’étroite couche,
le mouvement de son sommeil semblait d’une lenteur infinie. Il fallut
quatre nuits pour que la main gauche placée un peu haut sur la hanche,
se laissât aller, s’allongeât de biais. Un pli des lèvres, ce qui
ressemblait le plus dans les mouvements humains sans cause et sans but à
un sourire, demanda plus encore. Il y eut des alertes. Un matin
Fontranges s’aperçut que sa boutonnière était vide et il chercha
vainement dans l’escalier et l’antichambre. Qu’avait pensé Églantine en
trouvant près d’elle cette fleur? D’ailleurs il lui semblait que la
chambre se modifiait, comme la sienne jadis. Le peigne en celluloïd
devint d’écaille, le dé en laiton d’argent, la densité noble des objets
se rétablit peu à peu. Plus de robes sur les chaises, de ceinture, de
jarretelles, plus de nécessité de se lever, de s’habiller en femme.
Apparaissant soudain hors d’une obscurité qu’ils avaient mis autant de
temps à traverser qu’une aiguille un corps humain, Fontranges trouvait
sous ses doigts tout ce que le bagage d’Églantine dans la vie contenait
de précieux: une épingle à chapeau en or, un poignard espagnol. Il n’y
avait pas de doute, Églantine soupçonnait sa venue. Il ne pouvait
discerner si elle dormait ou feignait de dormir, il n’avançait plus
qu’avec précaution sur ce parquet, sur ce sommeil dont il ignorait
l’épaisseur. Peut-être dormait-elle... Mais ses cheveux étaient plus
ordonnés, un peu de rouge parut, un peu de poudre, un matin, sur le
guéridon, des fleurs. C’était sa façon de se raser en se couchant. Le
soin avec lequel elle l’évitait dans la journée n’était pas un moindre
aveu. L’incube, le succube étaient les seuls ébats permis pour ceux que
séparaient des différences si absolues de caste, d’âge, de cœur,
qu’elles en étaient des différences d’espèce et de nature. Mais du
moins, ils se rencontraient en dehors de leur vie, chacun statue aux
bras, aux yeux de l’autre, et dans cette union insensible... Il
suffisait que cela durât toujours.
Cela ne dura pas. Fontranges dut s’absenter, revint au bout d’une
semaine par le train de nuit, juste à l’aube, mais la métamorphose qu’il
obtenait en habit et en cape, le complet de voyage lui fut néfaste. La
chambre d’Églantine était fermée à clef. Il se coucha désemparé, se leva
tard, traversa les couloirs sans regarder autour de lui et en hâte, tant
il était certain de rencontrer maintenant, sur chaque palier, Églantine,
pour toujours réveillée. Il dîna tôt, dans son bar, mais qu’il ne
reconnaissait plus, car patron, garçons, habitués, étaient encore ceux
de l’après-midi. Les femmes à nouveau s’invitaient près de lui. La
réserve, qui était une vertu pour Alexandre, semblait un vice pour le
nouveau barman. Il indiquait de l’œil Fontranges à une femme rouge.
Bref, le monde extérieur se réveillait lui aussi, et l’attaquait. Vers
dix heures, comme il rentrait, le maître d’hôtel lui apprit qu’Églantine
était à la clinique de l’Alma, en danger. Madame venait de téléphoner
qu’une transfusion du sang eût été nécessaire. Elle allait chercher,
mais il était tard et c’était dimanche. Les bonnes âmes prêtes au
sacrifice dormaient déjà ou prenaient, veines combles, le frais au bord
de la Marne. On recherchait un nommé Montazeau, qui s’était fait une
spécialité de ces dévouements, et qui était bien connu de la clinique.
Mais il venait de partir à sa société de musique, et l’on ne savait
laquelle. Madame téléphonait à l’Office central des philharmoniques.
Fontranges garda son manteau, et sortit.
Il allait lentement, dans une promenade sans but mais qui le menait,
sans qu’il le sût, du côté de l’Alma, et qui posa sur son passage
l’Exposition des Arts décoratifs. Vers de superbes flammes, les femmes
des Parisiens avec leur amant se précipitaient du pas allègre des veuves
indiennes vers le bûcher. Ni cette lumière, ni ce bruit n’étaient faits
pour surprendre Fontranges. La déclaration de guerre pour Jacques,
l’enterrement de Jaurès pour Bella l’avaient habitué, pour chaque
événement de son cœur, à ces manifestations parallèles de Paris. Il
avait seulement l’impression, tant ces kiosques assyriens, ces
bâtiments, ces couleurs étaient inattendues, d’aller vers le plus
bizarre et le plus inattendu de ses sentiments. Des gens le heurtaient,
des gens sans intérêt; à peine, tous les cent visages, un visage
d’homme, un visage de femme qu’on eût aimé voir dans le sommeil. Mais
soudain, il tressaillit: sur une des quatre tours en pierre liquide,
l’orchestre des trompes de chasse se mettait à sonner. Il s’arrêta, vit
les passants indifférents, crut indélicat de se retourner, de regarder.
Debout devant le pavillon Ruhlmann, qui lui offrait sa vitrine de
meubles, feignant pour n’avoir pas l’air d’écouter les trompes de
dévisager plus particulièrement les commodes Ruhlmann, avec l’entêtement
du suiveur qui attend que la femme ait passé, il resta là jusqu’à ce que
l’orchestre eût fini. Jamais trompes n’avaient mieux sonné, non pas
seulement entre les maigres tilleuls de l’Esplanade, mais dans la forêt
de Fontranges. Pas une faute de technique, ni de goût. L’orchestre
jouait avec de courtes pauses entre les épisodes et sans en oublier un
seul, la chasse au cerf. Il n’avait même pas supprimé, comme on le fait
si souvent à tort, la prise en défaut des chiens. Tout le pathétique,
toute la gradation du mystère étaient respectés et ressentis. Ces
gens-là avaient vu mourir des chevreuils, des biches. Il y avait là deux
contre-ut comme peuvent les réussir seulement ceux qui font la
différence entre la mort d’un dix cors et la mort d’un blaireau.
Peut-être manquait-il, pour les épisodes en mouvement, ces saccades, ces
reprises de lèvres que donne le galop du cheval; les monuments en pierre
liquide tressaillent peu. Mais à cette immobilité même la chasse gagnait
en gravité, en élévation. Elle devenait une chasse vide, courue sur
l’air, celle que voient passer les paysans les nuits d’orage, une chasse
de nuit derrière un cerf lumineux. Dans sa cape fermée sur ses bras qui
n’avaient pas à tuer, les yeux fixés sur des pendules en bois d’argent,
des armoires en amboine, des consoles en acajou d’or, mais respectueux
et fervent comme si, au lieu d’être debout parmi ces essences
précieuses, il l’était dans un bois de sapins et de hêtres, Fontranges
écoutait jusqu’au bout cette messe des cerfs, ces versets entre lesquels
le court silence représentait pour lui le pré, le vallon, la rivière,
éprouvait une surprise infinie à ces accidents prévus, goûtait comme
jamais il ne l’avait goûté derrière ses propres cerfs, ces hosannas, ces
requiems, tout ce sacrifice qui semblait aboutir, non au triomphe du
chasseur, mais du cerf immolé. Quand tout fut fini, il osa se retourner,
dégagea sa lorgnette de théâtre, se mit en évidence, et l’un des
piqueurs ayant posé les yeux sur lui, il fit le geste d’applaudir.
L’homme s’inclina, flatté, prévint les autres. C’était la première fois
qu’un des cinq cent mille visiteurs de l’exposition semblait les avoir
entendus; tous s’étaient levés, et celui qui était leur chef inclinait
sans arrêt la tête vers Fontranges. On voyait de là-haut que ce vieux
monsieur avait une meute, on voyait presque autour de lui l’ombre des
chiens. Enfin, un gentilhomme et un maître traversait l’Exposition des
Arts décoratifs!... Sur un socle d’onyx, entre quatre vases géants de
porphyre reconstitué, éclairé de dos par les feux de bengale du pavillon
suédois, Fontranges répéta son applaudissement. Les passants
s’arrêtaient, voyant là des compères. Compères en effet. Les compères de
mille ans qui avaient semé sur la France, grâce au sang de jolies et
farouches bêtes, par la lutte implacable contre un adversaire sans force
et sans audace, la bonté et le courage... Il fallait s’évader du cercle
des curieux. Fontranges recula, monta dans une péniche, s’assit; mais on
lui apportait à peine sa citronnade que toutes les trompes éclatèrent.
Ce n’était plus cette fois un morceau classique; par enthousiasme, par
déférence pour le seigneur, pour l’homme non sourd maintenant perdu dans
la foule, mais qui ne pouvait manquer où qu’il fût de les entendre, le
chef faisait jouer cette fois un morceau de sa composition où tout ce
que les trompes doivent d’ailleurs éviter, la langueur, la tonitruance,
la fantaisie, se donnaient libre cours, et où toutes les résistances non
du gibier, mais du cor, étaient provoquées et vaincues. C’était la
sonate de Tartini pour cor. C’était une chasse à la fausse note, si
dangereuse et si délirante que les consommateurs des péniches enfin s’en
inquiétaient et que le directeur dirigea son projecteur sur l’orchestre
qui redoubla, reconnaissant là l’œil du maître; Fontranges jouissait au
milieu de la foule de son incognito, savourait ce que l’hommage au seul
gentilhomme de l’Exposition contenait de mauvais goût et de vrai
dévouement. Puis, quand la fanfare burlesque se fut tue, sur le coup de
langue du chef lui-même, coup de langue fameux et fatal à tant de
chambrières, alors, pourchassée à travers ces couplets comiques ou
ridicules, la tendre bête que poursuivait l’esprit de Fontranges,
apparut et se rendit. Sur cette Seine que ce soir il aimait, découvrant
pour la première fois une parenté entre ce canal boueux et le ruisseau
au-dessus duquel il avait appris à sauter, capable d’ailleurs
aujourd’hui d’un bien grand élan, il prit un bateau et se fit conduire à
l’Alma.
Le pilote voulait longer le parc des attractions, Fontranges la rive
déserte. Il y eut un compromis, et la barque garda le milieu du fleuve,
comme les navires qui partent de Bercy pour les longs voyages.
* * * * *
Quand Églantine ouvrit les yeux, à l’aube, elle eut peine à les croire.
Fontranges était étendu près d’elle, mais en sens inverse, la tête en
face de sa tête, et un tube d’argent reliait son bras gauche au bras
droit d’Églantine. Ce n’était pas avec enthousiasme d’ailleurs que le
chirurgien avait accepté le dévouement du baron. Jusqu’au dernier
moment, il avait tenu pour Montazeau. On était sûr dans la clinique du
sang de Montazeau. Il convenait à tous les sangs, il s’alliait à leurs
trois familles, il était le sang de ce que les transfuseurs appellent un
donneur universel. Mais donneur universel aussi en piston et en bugle,
Montazeau avait été prêté pour le dimanche par la fanfare du XIIIe à
celle de Cormeilles et il alimentait de délire et de patriotisme les
échos de toutes les familles du Parisis. Il avait bien fallu, à l’aube,
puisque les éléments professionnels étaient en vadrouille, accepter
l’offre de ce brave homme, malgré son âge, et l’on avait examiné son
sang. Jamais Fontranges n’avait été aussi inquiet sur le sang des
Fontranges. Il avait attendu vingt longues minutes dans un petit salon,
avec les appréhensions du prétendant dont le beau-père fait vérifier les
quartiers. Tout ce qui était d’habitude sujet de contentement pour lui,
les alliances de sa famille avec des princes italiens et des comtes
belges, était soudain sujet de préoccupations. Ce serait vraiment trop
bête qu’à cause de Jean XXXVI de Spa et de ses scrofules, il dût quitter
la place de l’Alma comme il était venu! Le sang lui-même s’en mêlait,
coulant avec force; mais par bonheur il convenait. Ni les globules de
Xaintrailles, ni ceux de Béatrice d’Este, ni ceux de Marthe de Coligny
ne se refusaient à sauver Églantine. Fontranges, inconscient de son
geste, était ému de la générosité de ses ancêtres, pensait avec remords
et reconnaissance à ces Médicis et ces Brabant qu’il avait un moment
suspectés, et maintenant, uni à Églantine par cet organe d’argent et
cette caresse inconnue, c’est lui qui sentait pénétrer dans ses artères
un vide, une aération douce, le sang ailé d’Églantine, le bonheur. Face
à face dans cette occupation de tendresse suprême, tous deux se
regardaient, couchés à l’antique autour du plus neuf des festins.
Églantine ne quittait plus de ses yeux les yeux de Fontranges. Pour ne
pas lui déplaire, il regardait aussi ses yeux. C’était ce qu’ils
connaissaient le moins l’un de l’autre, et parfois ils baissaient les
paupières sous ces regards étrangers.