C'est encore dans la cour d'honneur que se trouvait la fameuse horloge

de la Bastille, autre emblème de la cruauté de ses pourvoyeurs. Voici,

du reste, ce que dit Linguet de son odieuse ornementation: «On y a

pratiqué un beau cadran; mais devinera-t-on quel en est l'ornement,

quelle décoration l'on y a jointe? des fers parfaitement sculptés! Il a

pour support deux figures enchaînées par le col, par les mains, par les

pieds, par le milieu du corps: les deux bouts de ces ingénieuses

guirlandes, après avoir couru tout autour du cartel, reviennent sur le

devant former un noeud énorme; et pour prouver qu'elles menacent

également les deux sexes, l'artiste guidé par le génie du lieu, ou par

des ordres précis, a eu grand soin de modeler un homme et une

femme[18]: voilà le spectacle dont les yeux d'un prisonnier qui se

promène sont récréés: une grande inscription gravée en lettres d'or sur

un marbre noir lui apprend qu'il en est redevable à M. Raymond Gualbert

de Sartines, etc.»

[Note 18: Est-ce une erreur ou intentionnellement que Linguet dit:

«une femme». D'après le dessin que nous donnons de l'horloge de la

Bastille et les documents qu'il nous a été donné de consulter au Musée

Carnavalet, les deux figures représentaient un vieillard et un homme

dans la force de l'âge.]

[Illustration: Fig. 19.--Horloge de la Bastille. (Musée Carnavalet.)]

Quand le ministre Breteuil eut connaissance du mémoire de Linguet, il

voulut voir lui-même cette horloge et, dès qu'il la vit: «Dans deux

heures je veux que ces chaînes soient enlevées»; deux heures après les

statuettes en étaient délivrées.

De l'autre côté du bâtiment moderne, dont il a été parlé plus haut, se

trouvait la _cour des Cuisines_ ou _cour du Puits_, longue de 72 pieds,

large de 42. Les tours du Coin et du Puits y avaient leur entrée.--Dans

le massif qui reliait ces deux tours, on voyait les chambres des

porte-clefs, des gens de cuisine, des domestiques de certains

prisonniers et celles de quelques détenus. Le sous-sol en était occupé

par des cachots les plus malsains de la Bastille (_c, [/c]_) ne prenant

air et jour que par une étroite barbacane donnant sur le fossé où

s'ouvrait la bouche de l'égout de la rue Saint-Antoine. C'est dans un de

ces cachots que mourut Jean Cardel.

Il y avait aussi _des oubliettes_ à la Bastille; elles avaient été

construites par Louis XI, _dans la tour de la Liberté_!

Cette cour du Puits était un véritable foyer d'infection toujours

entretenu par les détritus de toutes sortes qu'on y laissait séjourner

et pourrir.

Bien que de même hauteur, toutes les tours de la Bastille n'avaient pas

le même nombre d'étages.

Les tours du Trésor et de la Chapelle n'avaient que deux étages et pas

de cachots inférieurs; les tours de la Liberté et de la Bertaudière

avaient trois étages et des cachots.

Au contraire, les quatre tours du Coin, du Puits, de la Comté et de la

Bannière avaient cinq étages de prisons et des cachots; les deux étages

supérieurs avaient des doubles planchers, l'un en chêne, l'autre en

sapin, séparés par un bourrage.

L'étage supérieur se nommait «_la Calotte_», nom qui lui venait de la

forme de son plafond voûté en dôme comme celui des cachots

inférieurs[19]; les calottes étaient aussi redoutées que les cachots.

C'était l'étage le plus malsain de la tour: en hiver il s'y formait une

couche de glace sur les parois des murs; en été, le plomb des

plates-formes y entretenait une chaleur intolérable. L'excès de ces deux

températures était également meurtrier.

[Note 19: D'après les coupes et élévations de plan de la Bastille

par Caffiéri (Musée Carnavalet) certains étages des tours étaient voûtés

comme les calottes.]

On accédait aux différents étages des tours par un escalier tournant,

particulier à chacune d'elles et muni de plusieurs portes dans sa

hauteur.

L'intérieur des prisons affectait la forme octogonale. Ces pièces

étaient assez grandes (15 à 20 pieds de haut et à peu près autant de

large) pour y loger de 3 à 4 prisonniers; moins inhabitables que les

calottes, elles étaient cependant très chaudes en été et très froides en

hiver.

L'ameublement, nous dit l'auteur de la _Bastille dévoilée_, se

composait: «d'un lit de serge verte avec rideaux semblables; une

paillasse et un matelas; une table ou deux, deux cruches, un chandelier

et un gobelet d'étain; deux ou trois chaises, une fourchette, une

cuiller et l'assortiment complet d'un briquet; par faveur spéciale de

petites pincettes très faibles et deux grosses pierres en guise de

chenêts».

Toutes les chambres des tours avaient une cheminée garnie, dans son

intérieur, de forts barreaux de fer. Dans les autres chambres on

installait quelquefois un poêle.

Les fenêtres qui donnaient air et jour dans ces prisons méritent une

description spéciale.--Dans le principe, «elles formaient d'assez

grandes baies et chaque chambre en avait deux on trois, ce qui aidait à

la circulation de l'air, prévenant ainsi l'humidité et l'infection».

Mais le zèle d'un gouverneur _bien pensant_ les fit réduire à une, qu'il

transforma en longue meurtrière garnie de trois grilles: une en dedans

du mur, une au milieu de son épaisseur et la troisième en dehors: cette

dernière était souvent munie d'une hotte en bois.--Par un rafinement de

cruauté ces grilles, d'un pouce d'épaisseur, étaient disposées de

manière que les barreaux de l'une fussent exactement sur les vides de

l'autre. Grâce à cet ingénieux moyen, leurs mailles de quatre pouces de

large se trouvaient ainsi réduites à deux pouces à peine.--Enfin pour

arriver au vitrage intérieur de quelques-unes de ces meurtrières, il

fallait monter trois marches de un pied chacune et dans l'épaisseur du

mur se trouvait ménagé un petit espace formant le cabinet d'aisances.

Les cachots, horribles caves situées à dix-neuf pieds au-dessous du

niveau de la cour des prisons et à cinq pieds au-dessus du fond du

fossé, avaient un _ameublement_ beaucoup plus _modeste_: un peu de

paille, une pierre en guise de siège, des chaînes, des carcans et une

cruche!

Les malheureux qu'on y enfermait ne pouvaient vivre longtemps dans ces

cloaques, sur une terre toujours boueuse où pullulaient les rats, les

crapauds, les araignées et nombre d'autres animaux, aussi immondes.

L'ensemble de la forteresse était protégé par deux larges et profonds

fossés, presque toujours à sec, sauf pendant les fortes crues de la

Seine: le fossé extérieur qui entourait le bastion, et le fossé de la

Bastille qui l'entourait spécialement, l'isolant même de son bastion.

[Illustration]

Le fossé de la Bastille était limité par un mur de 36 pieds de haut (12

mètres) qui lui servait de contrescarpe.--Sur tout le contour intérieur

de ce mur régnait une galerie en balcon, soutenue par des potences en

bois; on l'appelait: _les rondes_. En effet, sur ce balcon se

promenaient quatre sentinelles surveillées par de fréquentes rondes

d'officiers. Ces sentinelles avaient pour consigne de garder à vue la

forteresse et de tirer impitoyablement sur quiconque chercherait à s'en

évader.

Pour assurer leur vigilance, on les forçait à sonner une cloche toutes

les heures pendant le jour; tous les quarts d'heure pendant la nuit.

La communication entre le bastion et la Bastille avait été assurée dès

1553 au moyen d'un pont dormant appuyé sur une culée en pierres qui

faisait partie de ce bastion et relié à la forteresse par un pont-levis

servant de porte à la baie ouverte dans le massif qui joignait la tour

de la Comté à celle du Trésor.--Quand le sieur de Launay supprima les

promenades sur le bastion, il fit démolir le pont dormant et lever le

pont-levis; voilà pourquoi, en 1789, il ne restait de cet ensemble que

la culée en pierre.

Enfin, sur l'extérieur du mur de contrescarpe du fossé de la Bastille,

étaient adossées de petites boutiques d'artisans louées par le

gouverneur.

Maintenant, pour arriver à l'intérieur de la Bastille, il fallait

franchir une quantité d'obstacles que nous allons énumérer:

D'abord, rue Saint-Antoine, en face de la rue des Tournelles, on passait

sous une voûte, au-dessus de laquelle se trouvaient des locaux servant

de magasins d'armes[20]. On se trouvait alors dans une cour beaucoup

plus longue que large appelée: «_Cour du passage_»[21], facilement

accessible au public, à la condition expresse de n'y pas stationner. Une

sentinelle faisait du reste respecter cette consigne et en chassait le

public, à l'arrivée d'un prisonnier.

[Note 20: On lit dans Piganiol de la Force (1742--t. IV, p. 422):

«Sur la première porte de la Bastille, c'est-à-dire sur celle qui donne

dans une petite place qui est en cet endroit de la rue Saint-Antoine,

est un magasin d'armes où l'on en trouve de toutes espèces et en grande

quantité. Les curieux y remarqueront d'anciennes armures de chevalerie

et ils trouveront toutes ces choses d'une propreté et dans un

arrangement qui les surprendront agréablement.»]

[Note 21: Aujourd'hui rue Jacques-Coeur.]

Six des petites boutiques d'artisans dont nous avons déjà parlé en

formaient le côté gauche; le côté droit se composait de magasins et de

constructions servant de caserne aux invalides. Dans cette cour il y

avait la porte (_O_) du petit arsenal derrière laquelle se trouvait la

«_Cour de l'Orme_[22]».

[Illustration: Fig. 21.--PLAN DE LA BASTILLE EN 1789. (D'après Caffiéri,

Musée Carnavalet.)]

A. Tour de la chapelle; B. Tour du Trésor; C. Tour de la liberté; D.

Tour de la Bertaudière; E. Tour du coin; F. Tour du Puits; G. Tour de la

Comté; H. Tour de la Bazinière; I. Salle du Conseil; J. Bastion et

jardin du bastion; K. Bibliothèque; L. Escalier du fossé extérieur ou du

bastion; M. Donjon du bastion; N. Guérites du chemin de ronde; O. Porte

du Petit arsenal; P. Chapelle; R. Corps de garde de l'avancée; T.

Tambour intérieur X. Entrée de la Bastille rue Saint-Antoine.

a. Puits de la Bastille; c[/c]. Cachots; d. Cuisines (constructions sur

pilotis); e. Entrée de la Chapelle; f. Postes fontaines; g[/g]. guérites

extérieures; h. culée de l'ancien pont reliant le bastion à la

forteresse; m. corps de garde intérieur; n. Archives (constructions sur

pilotis); p. Porte de bois ouverte dans le mur du fossé; y. Emplacement

de la porte Saint-Antoine démolie en 1788.

Ponts-levis de l'avancée et de la forteresse.

.....Barrières à coulisses de l'avancée.]

[Note 22: Ainsi appelée à cause d'un grand orme qui ombrageait l'un

de ses coins.]

Au fond de la cour du Passage, des barrières en bois et à coulisses,

précédaient un fossé suivi lui-même d'un mur élevé, percé d'une porte et

d'un portillon avec ponts-levis; cet ensemble se nommait «_l'Avancée_».

À droite de l'Avancée, et longeant le mur du petit arsenal: les écuries

et remises du gouverneur; à gauche la guérite (_g_) du factionnaire. Le

pont-levis du portillon restait abaissé tout le jour, sauf dans des cas

particuliers.

L'avancée franchie, on entrait dans «_la cour du Gouvernement ou

Première cour_». À droite on y voyait l'hôtel du gouverneur, jolie

construction moderne; à gauche, le poste (R) de l'avancée et la guérite

(_[/g]_); au fond en face, la terrasse du gouverneur limitée à gauche

par une construction comprenant des appartements et l'escalier (L) des

fossés extérieurs. À côté, dans le mur de contrescarpe du fossé de la

Bastille, _la porte de bois_ (_p_), assemblage de fortes planches de

chêne ferrées. Derrière cette porte, un pont dormant en pierres d'une

longueur de quinze toises (30 mètres) reposant sur deux arches et

s'avançant sur le fossé, jusqu'à quelques mètres de la porte de la

forteresse.

[Illustration: Fig. 22.--Place de la Bastille en 1889.]

Sur ce pont, à droite en venant de la première cour, des constructions

légères comprenant: des cuisines, des logements et la salle de bain du

gouverneur.

À son extrémité, un peu élargie sur la gauche en face du portillon de la

forteresse, ce pont était muni d'une barrière de bois; on y voyait aussi

les appuis et amarres des ponts-levis de la porte et du portillon.

L'un des deux ponts-levis abaissé, le fossé franchi, on entrait dans la

Bastille.

Là, on se trouvait en présence d'une sorte de cage remplaçant la herse,

où veillaient des sentinelles; derrière cette cage, les lourdes portes

bardées de fer de la forteresse.

Passé ces portes, on était sous la sombre voûte de la prison, agrandie

au moyen d'un tambour intérieur (T) dans lequel on avait aménagé le

corps de garde (_m_).

Enfin, derrière ce tambour, la grande cour des prisons.

Voilà ce qu'étaient la Bastille et ses annexes.

C'est à ce formidable ensemble de défenses que le peuple de Paris

résolut de donner assaut le 14 juillet 1789.

PRISE DE LA BASTILLE

I

ÉVÉNEMENTS PRÉLIMINAIRES

La guerre d'Amérique qui coûta un milliard et demi à la France, les

inondations et la grêle qui amenèrent la famine pendant l'hiver de 1788,

avaient épuisé les finances du royaume, accru la misère du peuple et

augmenté les embarras du gouvernement. Sur les conseils de Necker, Louis

XVI voulut recourir aux emprunts, le Parlement refusa. Il tenta la

convocation des notables qui se séparèrent sans rien résoudre. Alors le

cardinal de Brienne proposa l'impôt du timbre et la subvention

territoriale; le parlement refusa de nouveau: il fut exilé a Troyes.

Bientôt rappelé il déclina encore tout pouvoir d'enregistrer ces impôts

et demanda instamment la convocation des États généraux.

[Illustration]

Ils furent convoqués pour le 5 Mai 1789 à Versailles.

C'est alors que des clubs se formèrent à Paris et en province: _on y

parlait des droits du peuple_ et le peuple apprit qu'il avait des

droits.

Pendant ce temps les députés avaient rédigé les _Cahiers de demandes_;

les trois ordres (noblesse, clergé et tiers état) s'étaient entendus

pour obtenir des réformes sérieuses; le tiers surtout insistait au nom

du peuple et, au nombre de ses justes revendications se trouvaient: la

souveraineté de la nation, l'égalité devant la loi, l'inviolabilité de

la propriété, la liberté naturelle, civile, religieuse, etc., etc.,

l'abolition des lettres de cachet et la DÉMOLITION DE LA BASTILLE TANT

COMME FORTERESSE MENAÇANT LA CAPITALE QUE COMME PRISON D'ÉTAT.

Trompé par son entourage, Louis XVI ne comprit pas à quelle révolution

les esprits étaient préparés. Il ne vit dans les demandes du tiers état

qu'un désir exagéré d'innovation contre lequel il devait promptement

réagir. Aussi le tiers fut-il abreuvé d'outrages ridicules. Il

s'agissait de la vérification des pouvoirs: le tiers se rend dans la

salle des États, les deux autres ordres s'abstiennent!

Las de tant d'arrogance et fatigué de tous ces tiraillements, le tiers,

sur la proposition d'un de ses membres, l'abbé Siéyès, se constitue en

ASSEMBLÉE NATIONALE (17 juin 1789).

[Illustration: Fig. 25.--Portraits de Bailly et de Lafayette.]

Dès ce jour la royauté n'exista plus que de nom.

[Illustration: Fig. 26.--EMANUEL JOSEPH SIÉYÈS

Membre du Directoire Executif

Né à Fréjus le 3 May 1748]

À la séance royale du 23 juin, une déclaration lue par le garde des

sceaux cassa les résolutions prises par les députés du tiers comme

«_illégales et_ inconstitutionnelles» et ordonna «_que la distinction

des trois ordres fut conservée en son entier_». Après cette lecture, le

roi leva la séance et se retira suivi de la noblesse et du clergé. Le

tiers état seul resta dans la salle. Sommé par le grand maître des

cérémonies, M. de Dreux-Brézé, de se retirer: «_La nation assemblée ne

peut recevoir d'ordres_,» répondit le président Bailly et Mirabeau se

levant avec impétuosité ajouta: «_Allez dire à ceux qui vous envoient

que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons

que par la force des baïonnettes. Oui, Monsieur, nous avons entendu les

intentions qu'on suggère au roi. Mais vous ne sauriez être son organe

auprès de L'Assemblée nationale vous qui n'avez ici ni place, ni voix,

ni droit de parler._»

[Illustration: Allez dire à ceux qui vous envoyent que nous sommes ici

par la volonté du Peuple et que nous n'en sortirons que par la puissance

des Baïonnettes. Fig. 27.--Portrait de Mirabeau.]

Le grand maître des cérémonies se retire,--«_Messieurs_, dit simplement

Siéyès, _vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. Délibérons._»

Ce jour-là, la cause du peuple triomphait, sa souveraineté commençait,

le coup d'État avortait.

Cependant le roi laissait quand même l'aristocratie ourdir des complots.

Cette conduite lui attira la haine et le mépris du peuple qui se voyait

trompé. Mais ce qui porta surtout au comble la colère des Parisiens, ce

fut l'appel de 20,000 hommes de troupes étrangères pour protéger la

couronne.

Cet appel était le prélude d'un autre coup d'État décidé par la cour et

la noblesse.

On essaya d'abord d'une émeute. Des misérables, la plupart soudoyés,

tentent d'entraîner le peuple à l'attaque de la maison Réveillon (rue

St-Antoine)[23].

[Note 23: «Réveillon, le plus riche des fabricants de papier de

Paris, employait un très grand nombre d'ouvriers à sa manufacture de la

rue Saint-Antoine. On fit habilement courir le bruit qu'il allait

réduire de moitié le salaire de ses ouvriers; on lui attribua même les

propos les plus violents à leur égard; enfin, on chercha à soulever

contre lui la population du faubourg Saint-Antoine. La famine et la

misère publique avaient attiré une foule d'étrangers prêts à toutes les

besognes. Ce furent ces individus, inconnus du vrai peuple, qui

l'excitèrent à la révolte, au pillage, à l'incendie. Malheureusement

quelques citoyens payèrent de leur vie leur trop prompte crédulité. Quoi

qu'il en soit, le sang versé fut fécond et le piège ainsi tendu aux

patriotes amena l'aurore de la liberté!»]

Vains efforts! le vrai peuple, celui qui combattra demain pour sa

liberté, ne prend aucune part à ce honteux pillage!

C'est alors que, trompée dans son attente, la cour prit de nouvelles

dispositions.

S'il faut brûler Paris, disait Breteuil, on le brûlera! et le vieux

maréchal de Broglie prend le commandement en chef des troupes de la

contre-révolution.

Il avait pour lieutenants: le maréchal des logis d'Autichamps, de

Bezenval, de Choiseul, Narbonne, Frislard, le prince de Lambesc, de

Berchigny, de Telhuses, de Lambert et du Châtelet.

Depuis longtemps déjà «_les Communes[24]_» avaient demandé au roi le

renvoi des soldats étrangers; ils réitéraient chaque jour leur demande:

le peuple s'en inquiète, disaient-ils.--À ces justes réclamations, le

roi _fit répondre_: que les troupes étaient là pour protéger les

délibérations de l'Assemblée et, comme dernier défi aux Parisiens, le 12

juillet, on apprend que Necker a reçu la veille l'ordre de quitter la

France sur-le-champ et incognito.

C'était entrer résolument dans la voie de la réaction.

[Note 24: On nommait ainsi les députes du tiers.]

[Illustration]

[Illustration]

Alors on vit se former des groupés menaçants dans toutes les rues et

surtout au Palais Royal où déjà l'on criait: aux armes!--C'est là que

Camille Desmoulins harangue la foule, raconte l'exil de Necker et peint

l'attitude menaçante des soldats étrangers.--Aux armes, citoyens! C'est

le tocsin d'une Saint-Barthélémy des patriotes s'écrie-t-il, il faut

nous reconnaître, et arrachant une feuille d'arbre, il s'en improvise

une cocarde: chacun l'imite. Puis, brandissant un pistolet, il entraîne

le peuple sur ses pas.

Le buste de Necker, couvert d'un crêpe et celui du duc d'Orléans qui

avait donné son adhésion _aux communes_, sont portés sur la place Louis

XV[25].--C'est un dimanche: les rues, la place et les Tuileries sont

encombrées de promeneurs.

[Note 25: Aujourd'hui place de la Concorde.]

Des dragons du Royal-Allemand se précipitent et brisent les bustes.

[Illustration: Fig. 30.--Charge du Royal-Allemand sur le peuple de

Paris, le 12 juillet 1789.]

Des railleries et des pierres accueillent ces soldats étrangers; ils

ripostent à coup de fusil et le prince de Lambesc, _un Autrichien,

parent de la reine_, charge la foule à la tête d'un corps de Suisses et

du Royal-Allemand. Un vieillard M. Chauvet, instituteur, est tué par le

prince lui-même, puis, un des gardes françaises qui se sont mêlés au

peuple est sabré par un dragon allemand: Vengeance! vengeance! Ce cri

est poussé de toutes parts.

C'est alors que paraît la proclamation du nouveau ministère: (maréchal

de Broglie, de la Galicière, Foulon et Laporte).

À cette nouvelle; la colère des Parisiens ne connaît plus de bornes;

c'est le _pacte de famine_ renouvelé et la banqueroute à courte

échéance.

La population entière se soulève. On sonne le tocsin, le tambour bat

dans chaque rue, les boutiques d'armuriers, jusque-là respectées, sont

forcées et, à 11 heures du soir, le peuple à peine armé, aidé de gardes

françaises, défait les troupes royales massées sur la place Louis XV et

les force à se retirer à Versailles.

La Bastille seule est encore occupée militairement.

En quelques heures 48,000 citoyens sont devenus soldats. On forge des

armes à la hâte, car on prévoit un retour offensif des troupes ennemies.

Au milieu de cette bagarre, _les électeurs de Paris se rendent à l'Hôtel

de Ville et s'y établissent en comité permanent_, sous la présidence de

M. de Flesselles, prévôt des marchands, pour organiser la milice et

donner des chefs à la Révolution.

Pendant ce temps, le peuple agit: il arrête et transporte à l'Hôtel de

Ville, d'abord un convoi de farines destiné aux troupes royales, puis le

chargement d'un bateau rempli de barils de poudre enlevés à l'arsenal

pour les conduire à Rouen. Mais les armes manquent et Flesselles

s'efforce de dérouter ceux qui lui en demandent en leur indiquant des

dépôts qui n'existent plus. Chaque échec augmente la colère du peuple

qui pressent une nouvelle trahison[26].

[Note 26: En effet, après la prise de la Bastille, on trouva, dans

une des poches du gouverneur de Launay, un billet ainsi conçu: «_J'amuse

les Parisiens avec des cocardes; tenez bon jusqu'au soir et vous aurez

du renfort.--Signé: Flesselles._» Ce billet fut l'arrêt de mort du

dernier prévôt des marchands. CARNOT.--_La révolution française._]

Depuis l'affaire de la maison Réveillon, le peuple surveillait la

Bastille. Il avait vu le gouverneur réparer ses ponts-levis, pratiquer

de nouvelles meurtrières et mettre ses canons en batterie.

Là encore la perspicacité des Parisiens n'a pas été mise en défaut, car

le dernier registre d'écrou de la Bastille (1782-1789) nous apprend que:

Le 29 juin.--_M. de Crosne est venu avec un conseiller au Parlement,

voir le château; conduits par M. le gouverneur, ils sont montés sur les

tours._

Le 1er juillet.--_Un sergent et douze bas officiers sont arrivés de

l'hôtel[27] pour supplément de garde._

Le 7 juillet.--_À quatre heures du matin est arrivé un détachement de

Salis-Samade suisse, composé de trente hommes et un lieutenant nommé

Deflue[28] pour renforcer la garnison de ce château._

[Note 27: Des Invalides.]

[Note 28: Quelques auteurs écrivent de Flue, cette orthographe

semble du reste être la véritable.]

Cette garnison se composait alors de 82 vétérans, dont deux canonniers

de la compagnie de Marigny et des trente-deux hommes du lieutenant de

Flue. Cet effectif était plus que suffisant pour résister à une foule

mal armée et dépourvue de matériel de siège.

On savait encore que M. de Launay possédait, outre les 15 pièces de

canon des tours, trois pièces en batterie dans la cour d'honneur et

douze fusils de rempart; que ses munitions se composaient de 400

biscaïens, de 12 coffres de boulets-sabotés[29], de 15.000 cartouches et

de 250 barils de poudre qu'il avait fait amener de l'arsenal dans la

nuit du 12 au 13.--Enfin que 10 voitures de pavés, vieux fers, vieux

boulets, etc., étaient entassés sur les tours en cas d'assaut.

[Note 29: Munis de leur charge de poudre.]

Le 13 au soir, le bruit se répand que des ordres ont été donnés pour

attaquer Paris dans la nuit du 14 au 15 et que les principaux députés et

électeurs doivent être arrêtés à domicile. Peu après, une copie du plan

d'attaque circule dans tous les districts; il est ainsi conçu:

«Les invalides s'opposeront à l'enlèvement des armes et des canons de

leur hôtel; au premier signal, ils feront feu sur les habitants de

Paris; ils recevront aussitôt des renforts du camp posté au champ de

Mars où se trouvent les régiments de Salis-Samade, Château-Vieux,

Diesbach, suisses; Berchigny, hussard; Esterhazy et Royal-Dragon.

«Des hussards et des dragons se porteront rapidement sur l'Hôtel de

Ville pour y enlever les magistrats et les archives.

La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise · 第 2 / 3 段