«Au premier coup de canon, le prince de Lambesc entrera à la tête du

Royal-Allemand et d'un autre régiment de cavalerie; il sabrera tout sur

son passage pour s'emparer des ponts qu'il garnira de canons.

«En même temps les troupes qui forment l'investiture de Paris

détacheront: de Saint-Denis, les régiments de Provence et de Vintimille;

de Neuilly, ceux de Royal-Suisse, Alsace et Bouillon; de Sèvres et

Meudon, ceux de Hesse-Hermannstadt, Roëmer, Royal-Cravate, Royal-Pologne

et Siennois composé de quatre bataillons de chasseurs. _Ces troupes

rangées à la porte Saint-Antoine_ SERONT SOUTENUES PAR LE CANON DE LA

BASTILLE.

«Les hauteurs de Montmartre seront occupées par les régiments de

Besançon et de la Fère et, de plus, garnies de dix pièces de canon pour

foudroyer la Ville; trois régiments d'infanterie allemande avec dix

pièces de canon occuperont la barrière d'Enfert.

«Après l'expédition, les troupes occuperont les barrières et s'y

retrancheront avec de l'artillerie. Toute communication sera interceptée

avec la province.»

Pour prévenir ce nouveau coup d'État, le peuple résolut d'en finir au

plus vite.

II

JOURNÉE DU 14 JUILLET

LE 14 au matin chaque citoyen est prêt à combattre. Et, tandis que ceux

qui connaissent les choses de la guerre n'osent encore rêver une

attaque, bien moins une victoire, le peuple, lui, à la foi! À la

Bastille! À la Bastille! Ce cri est mille fois répété. Ce cri, c'était

la sagesse; la Bastille: n'était-elle pas le dernier retranchement de la

tyrannie?

Mais, pendant qu'une partie des citoyens se précipite rue Saint-Antoine,

d'autres courent aux Invalides. Ils ont compris qu'il faudra du

canon!--Après une sommation menaçante, accompagnée d'un commencement

d'escalade, le gouverneur M. de Sombreuil, voyant qu'il ne peut compter

sur ses invalides, ouvre ses portes aux assaillants. Ceux-ci pénètrent

partout et découvrent, dans les caves du dôme, 28,000 fusils qu'on y

avait cachés. Ils emmènent aussi 20 canons.

Au cri: à la Bastille! les habitants de la rue et du faubourg

Saint-Antoine se sont précipités les premiers en tête de la colonne qui

accompagne trois délégués du Comité permanent de l'Hôtel de Ville: les

citoyens Bellon, officier de l'arquebuse[30], Bellefond sergent-major

d'artillerie et Chatou, ancien sergent aux gardes françaises.--Ces

délégués ont mission de voir le gouverneur M. de Launay pour connaître

ses intentions et l'engager à retirer ses canons braqués sur la ville.

[Note 30: Officier de la milice parisienne qui avait pris, suivant

les districts, les noms de: Volontaires du Palais-Royal, des Tuileries,

de la Bazoche, de l'Arquebuse, etc., etc.]

On s'approche de la forteresse dont la porte, rue Saint-Antoine[31] est

gardée par trois invalides; derrière, tous les pont-levis sont fermés,

on pénètre cependant dans la cour du Passage.

[Note 31: X du plan d'ensemble (page 50).]

En voyant cette masse de citoyens, le gouverneur déclare qu'il ne peut

recevoir que les délégués seuls. Mais déjà le peuple se défie, il

demande des otages.

Trois bas officiers sont échangés contre les délégués qui franchissent

l'avancée.

De Launay, qui compte sur un renfort, les reçoit avec toute la politesse

d'un gentilhomme et, pour se ménager une trêve les oblige à déjeuner

avec lui et leur promet de ne pas commencer le feu sur le peuple; il

semble même consentir à enlever ses canons. Mais, à la vérité, il les

fait seulement reculer sur les plates-formes.

Au moment où ces délégués satisfaits, repassaient le pont-levis pour

rendre compte de leur entrevue, trois envoyés du district de la

Culture[32] arrivaient à la Bastille, c'étaient les citoyens Bourlier et

Toulouse, soldats de la milice et Thuriot de la Rozière, avocat au

Parlement[33]. Ce dernier entre seul et de force dans la première cour;

il somme le gouverneur, _au nom de la Nation et de la Patrie_, non

seulement de retirer ses canons, mais encore de livrer la forteresse à

la garde civique.

[Note 32: Actuellement ce qu'on appelle le quartier du Marais.]

[Note 33: Un dogue terrible de la race de Danton, dit Michelet

(_Histoire de la Révolution française_).]

Voyant qu'il n'aura pas aussi facilement raison du citoyen Thuriot que

des premiers délégués, le gouverneur change de tactique et déclare que

les pièces de canon ayant été de tout temps sur les tours, il ne peut

les en faire descendre que sur un ordre du roi.

Alors Thuriot insiste pour entrer dans la Bastille et monter sur les

tours; de Launay y consent. En passant, il harangue les soldats et,

comme on redescendant il veut encore leur parler, le gouverneur fait

battre aux champs. Néanmoins il lui donne sa parole de gentilhomme et

fait jurer à ses officiers et invalides qu'ils n'ont pas l'intention de

faire usage de leurs moyens de défense, à moins d'un assaut. Thuriot se

retire, mais il déclare qu'il rendra le gouverneur responsable du sang

versé.--C'était la seconde fois que, pour gagner du temps, de Launay

trompait les représentants du peuple.

Comme Thuriot sortait et répétait aux citoyens les paroles du

gouverneur, une troupe armée débouchait du faubourg Saint-Antoine en

criant: «Nous voulons la Bastille, _en bas_ la troupe[34]!» Et aussitôt,

escaladant le toit du corps de garde de l'avancée, ils sautent dans la

première cour et commencent a briser à coups de hache les chaînes du

pont-levis.

[Note 34: Certains auteurs écrivent _à bas_ la troupe au lieu de _en

bas_ la troupe, expression qui seule pouvait avoir un sens dans la

bouche du peuple.]

Un coup de canon à mitraille[35] et une vive fusillade déciment la foule

qui se disperse en criant: Trahison! trahison!

[Note 35: La pièce de canon chargée à mitraille qui était braquée

sur le pont de l'avancée se nommait la _petite Suédoise_ et d'après

l'invalide Guiot de Fléville, qui fit une relation de la défense de la

Bastille, «cette pièce est la seule qui ait été tirée pendant tout le

combat qui a duré cinq heures, les assiégés ne s'étant toujours défendus

qu'avec leurs fusils».]

C'est alors qu'un ancien officier au régiment de la Reine, le citoyen

Elie, fut proclamé chef avec les citoyens Cholat et Hullin pour

lieutenants et que l'attaque recommença plus furieusement.

Une troisième députation, composée de quatre commissaires vint, peu

après, de l'Hôtel de Ville pour signifier l'arrêté pris par les

électeurs et dont l'effet était de confier la garde de la Bastille à la

milice parisienne de concert avec les troupes qui s'y trouvaient.--Les

quatre commissaires tentèrent trois fois de pénétrer sous la voûte de la

rue Saint-Antoine, mais ce fut en vain. Ils furent seulment les témoins

du carnage qui se faisait autour d'eux dans la cour du Passage et ne

purent lire l'arrêté qu'aux assiégeants.--Retirez-vous, leur cria le

peuple, car vous n'avez à attendre que trahison.

Une heure plus tard, des députés de la Ville, précédés d'un tambour et

portant le drapeau de la Cité, tentèrent de voir le gouverneur en venant

par l'Arsenal et la cour de l'Orme.

Arrivés dans la cour du Passage, ils virent, qu'au mépris du droit des

gens et des signaux de paix qu'on leur faisait du haut des tours, on

pointait une pièce sur eux; ils retournèrent alors dans la cour de

l'Orme. Là, une décharge de mousqueterie tua trois personnes a leurs

pieds; ils durent se retirer comme l'avaient fait leurs collègues. Cette

décharge avait été exécutée par les Suisses, qui étaient postés dans les

parties basses de la forteresse, les invalides postés sur les

plates-formes ayant à ce moment levé la crosse en l'air.

Ces députés partis, la lutte recommença avec plus d'acharnement que

jamais, mais les Suisses, tant avec leurs fusils qu'avec une _amusette

du comte de Saxe_[36], jonchèrent le sol de cadavres.--Ce que voyant

Elie, il s'écria: «Du canon, mes amis, du canon! C'est le seul moyen de

réduire la place!»

[Note 36: Fusil de rempart portant une livre et demie de balles.]

Malheureusement on ne peut, à ce moment, mettre en batterie que deux

pièces, dont une plaquée d'argent, enlevée au garde-meubles et encore

sont-elles servies par des mains inexpérimentées.

Mais à cet instant accourt le citoyen Hullin, suivi de trois cents

gardes françaises. Il marche entre les gardes Hoche et Lefèbre qui,

comme lui, laissèrent un nom glorieux à la postérité.--Avec eux marche

le peuple qui traîne deux canons; et dans ses rangs, «admirable de

vaillance, de jeunesse, de pureté, l'une des gloires de la France,

Marceau[37]!»--Dès lors, le siège commence régulièrement. Le canon du

peuple répond au canon de la forteresse et soldats et citoyens

rivalisent de valeur.--Tout est en feu devant la Bastille; la fumée de

l'incendie cache aux assiégés les mouvements de l'assiégeant.

[Note 37: Michelet. _Histoire de la Révolution._]

Un heureux coup de canon, pointé par Elie, met le trouble sur le rempart

en tuant un invalide; peu après M. de Monsigny, commandant des

canonniers de la place, est frappé en pleine poitrine. Les invalides

demandent alors à se rendre et refusent de combattre. De Launay les

repousse avec colère, puis, éperdu, court flux Suisses et leur ordonne

de continuer un feu à outrance sur le peuple.

Il comprenait enfin la force de ce peuple, dont les rangs grossissaient

sans cesse.

[Illustration: Fig. 33.--Portrait du général Marceau.]

Il était environ quatre heures de l'après-midi.

On vit alors le gouverneur se diriger lentement vers la lourde lu

Liberté. Arrivé sur lu plate-forme, il saisit une mèche enflammée et

court à la chambre des poudres; mais, heureusement, la sentinelle de

faction, un nommé Ferrand, loi arrache la mèche et sauve ainsi le peuple

et le quartier.

[Illustration: au profit du Grenadier.]

Fou de rage, il descend dans la cour d'honneur, la traverse en courant,

saute sur une autre mèche et se précipite vers la Sainte-Barbe. Plus

prompt que lui, le soldat Becquart l'arrête encore. Alors il appelle les

Suisses a son aide, mais les invalides font bonne contenance et de

Launay en vient à les supplier de lui donner un baril de poudre pour se

faire sauter. On le lui refuse.--Donnez-nous, au contraire, un drapeau

blanc et que l'on capitule?--Je n'en ai pas un seul, répond le

gouverneur.--Votre mouchoir blanc alors, dit un invalide qui le lui

prend, l'attache à son fusil et monte sur les plates-formes avec un

tambour.

Pendant ce temps, le peuple et les gardes françaises conduits par Elie,

Hullin, Hoche, Lefebvre, Maillard, Réole, etc., ont franchi l'Avancée,

culbuté les obstacles et braqué leurs canons devant le pont-levis

intérieur, malgré la mitraille et la fusillade des Suisses de de Flue.

Enfin on voit le drapeau blanc improvisé; le feu cesse et mille voix

crient aux assiégés: «Abaissez vos ponts!»--de Flue demande les honneurs

de la guerre.--«Non, non, plus d'armes à ceux qui ont massacré le

peuple.» Il présente alors une capitulation signée de Launay, qui assure

la vie à tous ou, si on la refuse, annonce l'intention de tout faire

sauter[38]. Elie, à qui elle est remise, par le citoyen Maillard qui,

pour la recevoir, s'est aventuré sur une planche soutenue au-dessus du

fossé, s'empresse de répondre: «Foi d'officier, nous acceptons votre

capitulation; abaissez vos ponts, il ne vous sera rien fait.»

[Note 38: Cette capitulation portait simplement ces mots:

«_Nous avons vingt milliers de poudres; nous ferons sauter la garnison

et tout le quartier si vous n'acceptez la capitulation_.» Signé: DE

LAUNAY. _De la Bastille_, 5 _heures du soir_, 14 _juillet_ 1789.

Elie a postérieurement écrit au-dessous: «Je certifie avoir reçu cette

capitulation au dernier pont-levis par un trou oval du grand pont-levis,

que j'ai fait passer une planche sur le fossé pour la recevoir, et que

j'ai donné ma parole d'honueur, foy d'officier, que je l'accepte.»

Signé: «Elie, officier au régiment d'infanterie de la Reine.»]

Il est cinq heures.

Le petit pont-levis s'abaisse, puis le grand, et les vainqueurs se

précipitent sous la voûte. Les assiégés désarmés sont faits prisonniers

et conduits à l'Hôtel de Ville.

Malheureusement trompé par les sarreaux de toile que portaient les

Suisses, le peuple, les prenant pour des prisonniers se jeta sur les

bas-officiers et cette déplorable erreur coûta la vie au brave Béquart

et il deux autres Invalides.

[Illustration: Fig. 35.--Les vainqueurs de la Bastille escortant les

prisonniers.]

De Launay, qui cherchait à se donner la mort avec une canne à épée, pour

échapper aux vainqueurs est reconnu par le grenadier Arné qui lui brise

son épée et le remet aux mains des citoyens Hullin et Elie.

Une fois maître de la place, le peuple songea d'abord à déliver les

prisonniers de leurs fers et à leur rendre cette Liberté qu'il venait de

conquérir au prix de son sang.

Il faut cependant déplorer l'égarement de quelques citoyens qui

brûlèrent les archives pendant que d'autres plus avisés, mais

certainement moins honnêtes, dérobaient certaines pièces dont ils

soupçonnaient la valeur et qui figurent, aujourd'hui, dans des

collections étrangères.

* * *

CETTE grande et terrible journée assura le triomphe de la Révolution

Française. Sans la victoire du peuple de Paris, l'Assemblée était

dissoute, les patriotes embastillés ou exilés, la Révolution perdue!

FIN

[Illustration]

La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise · 第 3 / 3 段