«J'ai eu plusieurs fois la démangeaison de vous en parler, m

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AUGUSTE COEURET

_Attaché à la Préfecture de la Seine, Officier d'Académie_

LA BASTILLE

1370--1789

HISTOIRE--DESCRIPTION--ATTAQUE ET PRISE

OUVRAGE

ORNT. DE 37 PORTRAITS ET VIGNETTES

[Illustration]

PARIS

J. ROTHSCHILD, EDITEUR

13, RUE DES SAINTS-PÈRES, 13

1890

TABLE DES PORTRAITS, PLANS ET VIGNETTES

Meurtre d'Étienne Marcel à la Bastille Sainet-Anthoine 1

Plan de Paris sous Philippe-Auguste 4-5

La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du Faubourg avant 1789 6

Lettre d'avis de l'envoi d'un prisonnier à la Bastille 8

Lettre de cachot 9

Lettre de levé d'écrou 10

Le jeune Seldon dans sa prison 12

Seconde évasion du chevalier de Latude 16

Portrait du chevalier de Latude, par Vestier (1791) 17

Statue de Voltaire 21

Le quartier Saint-Paul, les Tournelles et la Bastille vers 1540. 29

Jean Cardel dans son cachot 33

La Bastille et la porte Saint-Antoine vers 1380 37

La porte Saint-Antoine avant sa démolition (1788) 38

Horloge de la Bastille 55

Vue à vol d'oiseau du quartier Saint-Antoine en 1789 52

Plan de la Bastille en 1789 60

Place de la Bastille en 1889 62

Portrait de Necker 65

Portraits de Bailly et de Lafayette 67

Portrait de Siéyès 68

Portrait de Mirabeau 69

Portrait de Camille Desmoulins 72

Portrait du duc d'Orléans 73

Charge du Royal-Allemand sur le peuple de Paris le 12 juillet 1789 75

Portrait du général Marceau 88

Portrait du grenadier Arné 89

Les vainqueurs de la Bastille escortant les prisonniers 92

TABLE DES MATIÈRES

LA BASTILLE À TRAVERS LES AGES

LA PORTE SAINT-ANTOINE

DESCRIPTION DE LA BASTILLE EN 1789

PRISE DE LA BASTILLE

I. Evénements

II. Journée du 14 juillet 1789

LA BASTILLE À TRAVERS LES SIÈCLES

(1370-1789)

LA Bastille fut, à l'origine, une des portes fortifiées de l'enceinte de

Paris, dite de Charles V.

Ce nom de _Bastille_ s'appliquait alors à toute porte de ville flanquée

de tours: la bastille Saint-Denis et la bastille Saint-Antoine étaient

les deux plus importantes de l'enceinte que le prévôt des marchands,

Étienne Marcel, avait entrepris de renforcer en 1357 [1]. À sa mort

(1er juillet 1358), le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, fut chargé de

compléter ces travaux de défense. Aubriot, pour protéger le quartier

Saint-Antoine et surtout l'hôtel royal de Saint-Paul contre les attaques

possibles du côté de Vincennes, décida de remplacer la porte ou bastille

Saint-Antoine par une forteresse dont il posa la première pierre, le 22

avril 1370[2].

[Note 1: Etienne Marcel, chef du tiers état et défenseur des droits

du peuple aux États généraux de 1356, pendant la captivité du roi Jean,

fut le premier qui tenta la révolution démocratique et réclama

énergiquement la garantie des libertés féodales et des franchises

communales accordées par Philippe le Bel.]

[Note 2: Quelques historiens, entre autres Piganiol de la Force,

donnent à tort: 22 avril 1371.]

Sous le règne du roi Jean, on éleva, à droite et à gauche de l'arcade de

la porte _Sainct Anthoine_ deux grosses tours rondes de 73 pieds de haut

(24 mètres), séparées de la route de Vincennes par un fossé très

profond, de 78 pieds de large (28 mètres).

Plus tard, Aubriot fit édifier deux autres tours semblables, à 72 pieds

en arrière des premières et, comme elles, protégées par un fossé large

et profond du côté du quartier Saint-Antoine. Ces deux tours _qui

commandaient bien plus le quartier Saint-Antoine que les glacis

extérieurs ne semblent pas avoir été construites pour la défense

spéciale de la ville_. Cette fortification formait donc un ensemble de

deux fortes bastilles parallèles dont la sûreté parut cependant être

compromise par les portes de ville qui les traversaient.

C'est alors que l'on boucha ces deux portes, dont les baies restèrent

apparentes sur les massifs reliant les tours et que la porte

Saint-Antoine fut construite assez loin sur la gauche de cet ensemble,

en venant de Paris.

Au-dessus de la voûte qui faisait face à la route de Vincennes, on

voyait encore en 1789 les statues de Charles VI et d'Isabeau de Bavière,

de deux de leurs fils et de saint Antoine.

Après l'achèvement de la porte Saint-Antoine, le nombre des tours fut

porté de quatre à six (1383). Les deux dernières furent, édifiées dans

l'espace compris entre la nouvelle porte et les deux tours nord du

premier ensemble; dans leur courtine[3], sur la rue Saint-Antoine, on

ouvrit l'entrée de la Bastille.

[Note 3: Mur de fortification reliant deux tours ou deux bastions.]

[Illustration: Fig. 2. Plan de Paris sous Philippe-Auguste]

Enfin, l'ensemble de la forteresse fut complété par la construction des

septième et huitième tours, sur le côté sud, c'est-à-dire du côté de

l'arsenal. Ce fut entre ces deux dernières que l'on reporta

définitivement l'entrée de là forteresse (1553).

Son fondateur en fut le premier prisonnier.

Enfermé d'abord à la Bastille, Hugues Aubriot fut ensuite transféré dans

les cachots du For-l'Évêque, d'où les maillotins le tirèrent pour le

mettre à leur tête.

En effet, cette forteresse qui avait été édifiée pour protéger la ville

fut presque immédiatement transformée en prison d'État (1417).

Thomas de Beaumont allia le premier ses fonctions de gouverneur

militaire de la Bastille à celles de geôlier.

Elle eut cependant un rôle militaire très important; d'abord ses

machines de guerre et plus tard son artillerie arrêtèrent souvent la

marche de l'envahisseur. On la considéra même, sous Louis XI, comme la

clef de la capitale.

Comme Paris, elle passa au pouvoir de plusieurs partis, voire même aux

mains des Anglais qui, en 1420, en confièrent la garde et le

commandement au duc d'Exeter.

Plus tard, quand le faubourg Saint-Antoine fut construit et que la

Bastille se trouva entourée de maisons, elle perdit tout à fait son

importance militaire et cette prison fortifiée et armée sembla n'avoir

plus que la ville pour objectif. Dès lors, le peuple la prit en haine;

elle devint pour lui _comme une menace permanente de ses libertés

municipales_. Aussi, après la fameuse journée des barricades du 26 août

1648, en fait-il donner le commandement au conseiller Broussel qui,

nommé prévôt des marchands, en investit son fils Louvière.

[Illustration: Fig. 4--La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du

faubourg avant 1789.]

C'est surtout pendant le XVIIe et le XVIIIe siècles que la

Bastille fut totalement convertie en prison. On y enfermait, outre les

nobles et criminels de lèse-majesté, les bourgeois, les marchands, les

roturiers, les assassins et voleurs, les magiciens, les jansénistes,

les libraires, les colporteurs, les gens de lettres, etc. On avait à

cette époque un moyen bien simple de supprimer, pour quelque temps

seulement ou pour toujours, ceux dont on voulait se débarrasser: _les

lettres de cachet_. C'étaient, sous l'ancienne législation, des lettres

écrites par ordre du roi, contresignées par un secrétaire d'État,

cachetées du sceau royal et au moyen desquelles on exilait ou on

emprisonnait _sans jugement_. Sous le règne de Louis XIV on en

_distribua_, plus de 80,000.

Parmi les prisonniers les plus célèbres de la Bastille, il faut citer:

Antoine de Chabanne, le duc de Nemours, le maréchal de Biron, Fouquet,

Pélisson, Rohan, Lally-Tollendal, le maréchal duc de Richelieu, l'abbé

de Bucquoy, Latude et le fameux prisonnier au Masque de fer.

[Illustration]

[Illustration]

[Illustration]

Constantin de Renneville[4] qui resta fort longtemps à la Bastille nous

apprend dans ses mémoires, qu'à force de changer les prisonniers de

cachots, ce qui était un système, leur individualité se perdait

facilement; _ils n'étaient bientôt plus qu'un numéro logé dans tel

cachot ou à tel étage de telle tour_. Parfois aussi, on se contentait

simplement de les écrouer sous un nom d'emprunt. C'est ainsi, par

exemple, que l'on disait: «_la troisième Bazinière_» pour le prisonnier

du troisième étage de la tour de la Bazinière.

[Note 4: On sait que sa longue et dure captivité a poussé ce

prisonnier à certaines exagérations dans ses mémoires, aussi ne

citons-nous de lui qu'un passage.]

À ce sujet, Renneville raconte «qu'il entrevit en 1705, dans une des

salles de la Bastille, un homme dont il ne put jamais savoir le nom. Il

apprit seulement par le porte-clefs chef Rû que ce prisonnier anonyme

était un ancien élève des Jésuites, _enfermé depuis l'âge de seize ans,

pour avoir composé deux vers satiriques contre ses maîtres!_--D'abord

embastillé, il fut bientôt envoyé aux îles Sainte-Marguerite, sous la

garde du bourreau de Louvois, le sieur de Saint-Mars qui, nommé

gouverneur de la Bastille, l'y ramena ainsi que l'homme au Masque de

fer». Ce malheureux jeune homme, coupable d'une gaminerie, n'était autre

que François Seldon, descendant d'une riche famille irlandaise qui

l'avait envoyé à Paris, chez les Jésuites, étudier et apprendre tout ce

qui fait un parfait gentilhomme. Pendant les _trente années_ qu'il resta

dans les fers, sa famille, qui n'avait jamais pu obtenir de ses

nouvelles, s'éteignit complètement _et ce furent ses geôliers qui furent

ses libérateurs_.

[Illustration: Fig. 8.--Le jeune Seldon dans sa prison, d'après le

dessin d'une des chambres de la Bastille (Tour de la Comté) conservé au

Musée Carnavalet.]

En effet, pour ne pas laisser en déshérence l'immense fortune de Seldon,

le père Riquelet lui promit la liberté s'il signait l'engagement de

laisser la gestion et l'administration de ses biens à la compagnie de

Jésus. Seldon signa, mais en ajoutant à l'acte rédigé par l'_habile

révérend père_: «QUAND JE SERAI SORTI DE LA BASTILLE», phrase omise,

_peut-être_ à dessein, car seule elle pouvait obliger la compagnie à

tenir ses engagements. _L'élève des Jésuites avait battu ses maîtres_.

Aussi facilement qu'ils avaient obtenu la lettre de cachet, _les bons

pères_ obtinrent du roi l'ordre de mise en liberté. Seldon, n'ayant plus

de fortune lui appartenant, ne put se marier; mais, en revanche, il fit

attendre longtemps le capital de son bien à ses délicats libérateurs.

Les étrangers n'étaient pas, on le voit, à l'abri de la Bastille. Très

souvent même les rois de France rendirent aux souverains voisins _le

service_ d'embastiller leurs sujets qui avaient espéré trouver aide et

protection sur le sol français. C'est ainsi que Claude-Louis Caffe fut

enfermé à la Bastille et remis ensuite aux autorités sardes pour être

interné au fort de Miollans, prison d'État du duc de Savoie.

Citons encore les noms de Mahé de la Bourdonnais, du maréchal

Bassompierre, de Voltaire qui y vint deux fois en 1717 et en 1726, de

l'avocat Linguet qui fit une si curieuse description de ce lugubre

édifice; enfin du prévôt de Beaumont qui, soit à Vincennes, à Charenton

ou à la Bastille, resta vingt-deux ans au secret et dont la famille

ignora le sort pendant dix années.

Il faudrait bien des pages pour citer seulement le nom de tous ceux qui

furent enfermés et moururent dans cette geôle. Que serait-ce, s'il était

possible d'y ajouter celui de tous ceux qu'on y fit disparaître sans

qu'il restât la moindre trace de leur passage.

Il était, en effet, peu facile d'en sortir, moins encore de s'en

évader.--Les plus célèbres évasions furent celles d'Antoine de Chabanne,

comte de Dammartin, sous Louis XI, pendant la Ligue du bien public

(1465); celle de l'abbé de Bucquoy (1709), qui s'était également évadé

du For-l'Evêque et qui écrivit en Hanovre l'histoire de ses évasions

(1719); enfin celles de Latude et de son camarade d'Alègre, dans la nuit

du 25 février 1756.

Il existe au Musée Carnavalet une estampe de la fin de 1791 ou du

commencement de 1792, éditée à Paris, chez Bance, rue Saint-Severin, nº

25, représentant Latude et d'Alègre dans leur prison et au-dessous on

lit cette légende:

SECONDE ÉVASION DE LA BASTILLE DE M. DELATUDE, INGÉNIEUR

_Effectuée la nuit du 25 au 26 février 1756._

«M. Delatude[5], détenu à la Bastille dans une même chambre avec M.

d'Alègre, étoit résolu de tout tenter pour pouvoir s'en évader. Dix

piés d'épaisseur des murs de cette prison, des grilles de fer aux

fenêtres et à la cheminée, une multitude de gardes, des fossés souvent

pleins d'eau, entourés de murs fort élevés; ces terribles obstacles ne

furent point capables de le détourner de cet étonnant dessein. Mais à

peine son génie actif et pénétrant, aidé des connaissances profondes

qu'il avoit dans les mathématiques lui eut-il fait découvrir qu'il y

avoit entre son plancher et celui de la chambre d'au-dessous de lui un

intervalle ou tambour de 4 piés et demi de hauteur, lieu qu'il jugea

propre à resserrer tout ce qu'il falloit furtivement créer et établir

pour rendre sa fuite possible et celle de son compagnon, qu'il ne doute

plus du succès. Ce fut alors que tout hors de lui il montra à M.

d'Alègre sa male qui contenoit en chemises et autres effets en toile, de

quoi leur produire 1.400 piés de cordes indispensables pour former les

échelles sans lesquelles leur fuite ne pouvoit avoir lieu: et c'est là

le moment où l'artiste a placé le sujet de son estampe. D'après cela,

l'industrie la plus surprenante, ainsi que la plus constamment et la

plus habilement dirigée, met M. Delatude en état, en dix-huit mois de

tems, de se voir possesseur des échelle de corde et de bois dont il ne

pouvoit se passer: il a de même, avec une peine et des souffrances qu'on

se représenteroit difficilement, enlevé les quatre grilles de fer du

haut de la cheminée, desquelles il s'en réserve deux pour percer les

murs des fossés de sortie, etc., etc., etc.

[Note 5: Dans ce texte, qui se trouve au bas de l'estampe conservée

au Musée Carnavalet, l'orthographe des noms et des mots a été

respectée.]

[Illustration: Fig. 9.--Seconde évasion du chevalier de Latude et de son

ami d'Alègre, dans la nuit du 25 au 26 février 1756.]

[Illustration: Fig. 10.--Portrait du chevalier de Latude, par Vestier.]

«Nos deux prisonniers arrivés enfin au moment périlleux de leur départ,

avec le secours de leurs échelles de corde et de bois, favorisé par une

corde de réserve particulière, réussissent bientôt à transporter par la

cheminée de leur chambre sur la tour appelée _du Trésor_ leurs propres

effets et les choses destinées à leur évasion. Enfin, après les dangers

les plus alarmans, M. Delatude, éloigné tout au plus de 6 toises d'une

sentinelle, est déjà descendu sain et sauf dans le fossé. M. d'Alègre et

leurs bagages ne tardent point à y être aussi. Tous deux se pressent

d'aller droit à la muraille qui sépare le fossé de la Bastille de la

porte Saint-Antoine. Ils n'hésitent pas à entrer, dans l'eau glacée,

jusqu'aux aisselles: ils ne se dérobent à la vue des rondes major qui,

avec de grands fallots passent à 10 ou 12 piés au-dessus de leurs têtes,

qu'en s'accroupissant dans l'eau jusqu'au menton. Mais l'heureux

résultat de leurs travaux fut qu'en moins de 8 heures et demie ils

eurent percé la muraille qui, au rapport du major, était de 4 piés et

demi d'épaisseur. Parvenus à leur grande satisfaction dans le grand

fossé de la porte Saint-Antoine, ils se crurent hors de danger,

lorsqu'après à peine 25 pas de marche, ils tombèrent tous les deux à la

fois dans un aqueduc qui étoit au milieu du fossé. Là, M. d'Alègre dut à

la présence d'esprit de M. Delatude d'être enlevé de ce précipice dans

lequel ils avoient 10 piés d'eau au-dessus de leurs têtes. À trente pas

de ce lieu, absolument libres, et n'ayant plus d'obstacles à craindre,

cette terrible nuit, il est permis de le dire, finit pour ces deux

courageux amis. Leur premier soin fut de se jetter à genoux et de

remercier Dieu de la grâce qu'il venoit de leur faire. M. Delatude a été

détenu pendant l'espace de trente-cinq années successivement à la

Bastille, à Vincennes et dans diverses autres prisons.»

«Vers qui ont été mis au Louvre, au bas du portrait de M. Masers,

chevalier Delatude, ingénieur, par M.C. de G..., avocat:

Victime d'un pouvoir injuste et criminel,

MASERS dans les cachots eut terminé sa vie,

Si l'art du despotisme aussi fin que cruel

Avoit pu dans les fers enchaîner son génie.»

Ce portrait de Latude est de M. Vestier, académicien. Il fut exposé au

Louvre et figure au Livret du Salon de 1791 sous le numéro 109 (_Musée

Carnavalet_).

Après la prise de la Bastille on trouva, dans les archives de cette

prison un billet de Latude à Mme de Pompadour; il était ainsi conçu:

«Le 25 de ce mois de septembre 1760, à quatre heures du soir, il y aura

cent mile heures que je souffre.»

Visiter un prisonnier était chose à peu près impossible et si l'un de

ces malheureux obtenait la permission de lire ou l'autorisation d'écrire

à sa famille, il considérait cette faveur inespérée comme un suprême

bonheur. Ajoutons toutefois que les lettres ne parvenaient jamais à leur

adresse. On en a trouvé en 1789 qui avaient plus de cent ans de date!

Le régime des prisonniers, nous dit Charpentier, l'auteur _de la

Bastille dévoilée_, «consistait en une livre de pain et une bouteille de

mauvais vin par jour; au dîner (11 heures du matin), du bouillon et deux

plats de viande; au souper (6 heures du soir), une tranche de rôti, du

ragout et de la salade, mais le tout détestable. Le maigre au beurre

rance ou à l'huile nauséabonde.--Le régime du pain et de l'eau n'était,

dit-il; appliqué qu'aux vulgaires criminels».

M. Ravaisson, dans son important ouvrage «_Les Archives de la Bastille_»

n'est pas tout à fait de l'avis de Charpentier: «À la Bastille, dit-il,

la nourriture était saine et abondante, les repas que le gouverneur

faisait servir auraient fait envie à plus d'un bourgeois aisé, et si la

cuisine excitait les plaintes des prisonniers, c'est que le gouverneur

en était chargé et que se plaindre d'un geôlier, c'est toujours un

soulagement pour ceux qu'il tient sous sa garde.»

Nous ne pouvons être absolument de cet avis, car c'est de l'ensemble des

récits faits ou écrits par les prisonniers eux-mêmes qu'il faut tirer la

triste vérité.

On sait aujourd'hui, sans aucun doute, que l'on était traité,

_moralement et matériellement_, à la Bastille selon les ordres du

ministre qui vous y envoyait; et, comme les pourvoyeurs de cet antre

mystérieux du despotisme craignaient surtout les indiscrétions au sujet

du régime intérieur, on n'avait d'égards que pour ceux qui devaient en

sortir un jour: pour les princes et les grands seigneurs; pour les gens

de lettres et les avocats qui ont toujours été d'incorrigibles

indiscrets.

On doit aussi ajouter que la nourriture des prisonniers dépendait du

plus ou moins d'avarice du gouverneur qui, dans les derniers temps,

réalisait plus de 60.000 livres de rentes sur ses pensionnaires.

C'est pour cela que la haute noblesse et les grands dignitaires du

royaume, simplement détenus, jouissaient à la Bastille de grandes

faveurs: ils pouvaient y garder leurs officiers, leurs secrétaires,

leurs valets; se réunir et se promener soit sur les tours, soit dans le

jardin du bastion; leur table était fort bien servie, le plus souvent,

il est vrai, à leurs frais, et le gouverneur ne leur parlait jamais

qu'avec une extrême courtoisie, debout et le chapeau bas.

C'est aussi pour ces mêmes raisons que Marmontel[6] et Morellet assurent

y avoir été traités en grands seigneurs; que Voltaire dit y avoir subi

une détention relativement douce; que Fréron put y continuer la

publication de son journal _l'Année littéraire_; tandis que Linguet se

plaint amèrement et fulmine contre le régime de cette prison.

[Note 6: D'après la lettre de Cachet et la lettre de levée d'écrou

que nous donnons plus haut, on comprend facilement le dire de M.

Marmontel dont la détention à la Bastille dura dix jours à peine.]

Il n'en était pas de même pour les malheureux que l'indifférence du roi,

la haine d'un ministre, l'incapacité des juges ou la basse vengeance des

puissants condamnaient à une vie de privations et de tortures. Souvent

aussi, nous dit Décembre-Alonnier: «Ce n'était ni le roi, ni le

ministre, ni le parlement qui jetaient une foule de malheureux à la

Bastille: c'était un favori ou même le favori d'un favori qui faisait

écrouer ses ennemis personnels ou simplement ceux qui le gênaient, au

moyen de lettres de cachet en blanc; confisquant ainsi et comme à

plaisir la vie et la liberté de citoyens innocents.» Toutes ces pauvres

victimes végétaient dans des cachots malsains, sans air, presque sans

nourriture et constamment en but à la barbarie et à l'avarice des

geôliers subalternes qui les enchaînaient par le cou, par les pieds, par

les mains, les rivaient en quelque sorte aux murs des culs de

basses-fosses, véritables oubliettes où ils les laissaient pourrir.

Nous ne voulons pour preuve de ces infâmes traitements que cette lettre

laissée comme un stigmate indélébile par Pellissery et dans laquelle il

se plaint au major de Losme de l'avarice et de la cruauté du gouverneur

de Launay:

[Illustration: Fig. II.--Statue de Voltaire.]

«Vous n'ignorez pas, monsieur, que depuis sept ans, je suis enfermé dans

le triste appartement que j'occupe dans ce château, large de dix pieds

en tous sens dans son octogone, élevé de près de vingt, situé sous la

terrasse des batteries, d'où je ne suis pas sorti la valeur de cinq

heures en diverses reprises. Il y règne un froid horrible en hiver

malgré le feu médiocre qu'on y fait dans cette saison, toujours avec du

bois sortant de l'eau[7]; sans doute par un raffinement d'humanité, pour

rendre inutile le faible mérite ou l'assistance d'avoir un peu de feu

pour tempérer le régime de l'appartement. Dans la belle saison, je n'ai

respiré l'air qu'à travers une fenêtre percée dans une muraille épaisse

de cinq pieds et grillée de doubles grilles en fer, à fleur de mur, tant

en dedans qu'en dehors de l'appartement. Vous n'ignorez pas encore que

je n'ai jamais eu, depuis le 3 juin 1777 jusqu'au 14 janvier 1784, qu'un

méchant lit; je n'ai jamais pu faire usage du garniment, tant il était

déchiré, percé de vers, chargé de vilenie et de poussière, et une

méchante chaise de paille des plus communes, dont le dossier rentrait en

dedans du siège et brisait les épaules, les reins et la poitrine.

[Note 7: Nous donnons plus loin le récit de Linguet à ce propos.]

Pour couronner les désagréments d'une situation aussi triste, on a eu la

cruauté de ne me monter tous les hivers que de l'eau puante et

corrompue telle que celle que la rivière verse, dans ses inondations,

dans les fossés de ce château, où elle grossit ses ordures et sa

malpropreté de tous les immondices que versent dans les fossés les

divers ménages logés dans l'arsenal de même que dans le château.»

Pour mettre le comble à ces atrocités, pendant plus de trente mois avant

votre arrivée, l'on ne m'a jamais servi que du pain le plus horrible du

monde, dont j'ai été cruellement incommodé, accompagné, les trois quarts

du temps, de tous les rebuts et dessertes de la table des maîtres et des

domestiques, et le plus souvent de ces restes puants et dégoûtants qui

vieillissent et se corrompent dans les armoires d'une cuisine.

À l'égard du pain, tous le printemps, tout l'été, tout l'automne de

l'année dernière, jusqu'au 15 décembre, l'on ne m'a monté que du pain le

plus horrible du monde, pétri de toutes les balayures de farines du

magasin du boulanger dans lequel j'ai constamment trouvé mille

graillons, gros comme des pois et des fèves, d'un levain sec et dur,

jaune et moisi, qui désignait assez que ce pain était commandé exprès et

qu'il était tout composé des échappées ou restants qui s'attachent

contre le bois de la machine où l'on pétrit et que l'on râclait

soigneusement après qu'elles s'étaient aigries. Moi, qui ne suis pas

difficile à contenter, nombre de fois j'ai eu de la peine de manger la

seule moitié de la croûte du dessus, bien sèche et bien émiettée.

«J'ai eu plusieurs fois la démangeaison de vous en parler, mais n'ayant

rien pu gagner à l'égard de l'eau, même depuis votre arrivée, et mes

plaintes à ce sujet m'ayant occasionné une scène des plus désagréables

avec Monsieur le Gouverneur, j'ai gardé le silence pour éviter toute

nouvelle altercation. J'attribue la violente secousse de douleurs et de

convulsions que j'ai ressenties dans tous mes membres le 19 octobre dans

la nuit et qui me tiennent en crainte d'une paralysie dans le bras droit

et dans les jambes, à ce mauvais pain; je lui attribue cette crise de

même que les ressentiments que j'ai encore quelques fois et l'horrible

dépôt qui s'était formé dans mes jambes, dans mes pieds et mes mains

tout cet hiver, ayant eu constamment six doigts de mes deux mains

empaquetés et mes deux jambes depuis deux doigts au-dessus de la

cheville, et les cinq doigts des pieds percés chacun de quinze à vingt

trous. M. le chirurgien à qui je les ai montrés plusieurs fois, pourra

vous confirmer cette vérité.»

Le seul crime de Pellissery était d'avoir critiqué le ministère

Maurepas, au sujet de ses opérations financières, dans une brochure

intitulée: _Erreurs et désavantages des emprunts des_ 7 _janvier et_ 9

_février_ 1777.

De la Bastille, après avoir refusé sa liberté au prix d'une place

d'espion dans les finances, Pellissery fut enfermé à Charenton où il

était encore en 1789.

Pour compléter ces tristes tableaux d'un despotisme éhonté, nous

empruntons à l'avocat-journaliste Linguet l'émouvante description de sa

prison:

«En hiver, dit-il, ces caves funestes sont des glacières, parce qu'elles

sont assez élevées pour que le froid y pénètre; en été ce sont des

poêles humides, où l'on étouffe, parce que les murs en sont trop épais

pour que la chaleur puisse les sécher.

Le peu de lumière que, dans les belles journées, y laisse transpirer

l'unique lucarne grillée, ne peut servir qu'à en faire mieux distinguer

l'obscurité.

[Illustration: Fig. 12.--Quartier Saint-Paul, les Tournelles et la

Bastille vers 1540]

«Il y en a une partie, et la mienne était de ce nombre, qui donne

directement sur le fossé où se dégorge le grand égout de la rue

Saint-Antoine; de sorte que, quand on le nettoie, on en été dans les

jours de chaleur un peu continuée, ou après chaque inondation, accident

assez commun au printemps et en automne dans ces fossés creusés

au-dessous du niveau de la rivière, il s'en exhale une infection

pestilentielle. Une fois engouffrée dans ces boulins, que l'on appelle

chambres, elle ne se dissipe que très lentement.

«C'est dans cette atmosphère qu'un prisonnier respire; c'est là que,

pour ne pas étouffer entièrement, il est obligé de passer les jours et

souvent les nuits, collé contre la _grille intérieure_, qui l'écarte

même du trou taillé en forme de fenêtre, par laquelle coule jusqu'à lui

une ombre de jour et d'air. Ses efforts pour en pomper un peu de nouveau

par cette sarbacane étroite ne servent souvent qu'à épaissir autour de

lui la fétidité qui le suffoque.

«En hiver, malheur à l'infortuné qui ne peut pas se procurer l'argent

nécessaire pour suppléer à ce qu'on distribue de bois au nom du roi.

Autrefois il se délivrait sans compte et sans mesure, en raison de la

consommation de chacun. On ne chicanait pas des hommes d'ailleurs

privés de tout, et réduits à une immobilité si cruelle, sur la quantité

de feu qu'ils croyaient nécessaire pour décoaguler leur sang engourdi

par l'inaction, ou volatiliser les vapeurs condensées sur leurs

murailles. Le prince voulait qu'ils jouissent de ce soulagement, ou de

cette distraction, sans en restreindre la dépense.

«L'intention est sans doute encore la même: les procédés sont changés.

Le gouverneur actuel (de Launay) a fixé la consommation de chaque reclus

à _six bûches grosses ou petites_. On sait qu'à Paris les bûches

d'appartement ne sont que la moitié de celles du commerce, parce

qu'elles sont sciées par le milieu. Elles n'ont qu'environ dix-huit

pouces de longueur. L'économe distributeur a soin de faire choisir dans

les chantiers ce qu'il est possible de trouver de bois plus mince, et,

ce qui est aussi incroyable que vrai, de plus mauvais. Il fait prendre,

par préférence, les fonds des piles, les restes de magasins, dépouillés

par le temps et l'humidité de tous leurs sels et abandonnés pour cette

raison à bas prix..... _Six de ces allumettes composent la provision de

vingt-quatre heures pour un habitant de la Bastille!_

«On demandera ce qu'ils font quand elle est disparue: ils font ce que

leur conseille _en propres termes_ l'honnête gouverneur: _ils

souffrent_!»

Voilà ce qu'était le régime de la Bastille sous Louis XVI, car

Pellissery et Linguet ne furent ni mieux ni plus mal traités que les

autres prisonniers de ce temps.

Remontons maintenant au règne de Louis XIV et terminons par le récit

d'un acte de basse monstruosité.

Après la révocation de l'édit de Nantes (1685)[8], les persécutions

religieuses commencèrent. On enferma nombre de huguenots à Vincennes, au

Châtelet, à la Bastille.

[Note 8: Sous cette dénomination, on désigne un acte par lequel

Louis XIV enleva aux protestants la liberté de conscience qui leur avait

été accordée par Henri IV en 1598. Les conséquences de cet acte furent

désastreuses: 230,000 protestants quittèrent la France, emportant à

l'étranger, non seulement, les secrets de notre industrie, mais encore

cette intrépidité, cette valeur militaire qui fut toujours l'apanage de

la France.

Un grand nombre d'entre eux se réfugièrent en Allemagne et chaque fois

que leurs fils vinrent en France à la tête des bataillons prussiens, ils

nous firent cruellement payer le séjour de ces _missionnaires bottés_

que leurs ancêtres durent loger au nom du roi. Ces missionnaires firent

cependant l'admiration de Mme de Sévigné:

«_Les Dragons_, écrivait-elle le 28 octobre 1685, _ont été très bons

missionnaires,_» et en parlant de l'édit de révocation:

«_Rien n'est si beau que se qu'il contient; jamais aucun roi n'a fait ni

ne fera rien de plus mémorable_.»

Et le vieux Le Tellier ne comprit pas qu'il signait un des plus grands

malheurs de la France.]

L'un d'eux, Jean Cardel (de Tours) resta dix-neuf ans dans les cachots

de Vincennes, chargé de fers et accablé de coups par ordre du

gouverneur, le sieur Bernaville, auquel la Reynie (Lieutenant général de

police) avait recommandé ce prisonnier: «Faites tous vos efforts, lui

avait-il dit, afin de convertir M. Cardel, pour qui j'ai une

considération toute particulière.» Bernaville, qui prenait les conseils

du père Lachaise, jésuite français, confesseur du roi, traduisit

_convertir_ par _torturer_.

[Illustration: Fig. 13.--Jean Cardel dans son cachot, d'après un dessin

des cachots de la Bastille conservé au musée Carnavalet.]

Transféré à la Bastille, Cardel y trouva quelque pitié dans son

gouverneur M. de Baisemeaux. Mais sous le gouvernement du sieur Benigne

d'Auvergne de Saint-Mars, secondé par son neveu, un soudard du nom de

Corbé, le malheureux Cardel fut replongé dans les fers. _Ce martyr y

resta en tout trente années_.

Son seul crime fut, à la vérité, son continuel refus d'abjurer sa

religion!

Saint-Mars le fit enfermer presque nu dans le plus hideux des cachots

où, pendant les crues de la Seine, il resta de longs jours avec de l'eau

jusqu'au cou!

Quand on le trouva mort sur sa paille, véritable fumier, il était

enchaîné par les reins, par les mains et par les pieds. _La clémence du

gouverneur lui avait, paraît-il, épargné le carcan qui, à lui seul,

pesait 60 livres!_

De telles atrocités dignes des geôliers de la féodalité et des bourreaux

de l'inquisition se passent de commentaires.

Il nous suffit de livrer à la réprobation universelle ceux qui les

exécutèrent, ceux qui les ont commandées et ceux qui les ont laissées

faire.

Un seul homme _osa_ tenter d'adoucir les souffrances des prisonniers;

malheureusement il resta trop peu de temps au département de Paris. Cet

homme de bien, c'était le premier président de la cour des aides,

directeur de la librairie, M. Lamoignon de Malesherbes, qui, devenu

ministre, eut pour premier souci de visiter les prisons: «Il en fit

sortir tous ceux qui étaient innocents ainsi que ceux qui, par la

longueur de leur captivité se trouvaient trop punis et ordonna que des

soins délicats et des attentions touchantes consolassent les infortunés

que leurs délits bien constatés l'empêchaient de faire élargir.»

Comme on le voit, par les lettres et récits que nous venons de

reproduire, le régime de la Bastille n'était pas ce qu'ont dit certains

auteurs, car son histoire serait un long martyrologe.

Tontes ces ignominies, qui commençaient à se répandre dans le public,

jointes à la tyrannie croissante du pouvoir qui l'opprimait chaque jour

davantage, devaient bientôt faire éclater la juste colère du peuple.

Jeter bas cette mystérieuse et lugubre prison, la terreur et la menace

de quatre siècles, fut dès lors son unique cri, son unique espérance!

La prise de la Bastille, par le peuple de Paris, fut donc, outre un acte

d'humanité, une habile mesure stratégique.

LA PORTE SAINT-ANTOINE

Quand il fut décidé que la porte Saint-Antoine serait reportée en dehors

de la forteresse, qui devait être ainsi complètement isolée, on la

construisit sur la gauche de la Bastille, en venant de Paris, et en

arrière du fossé qui protégeait déjà le rempart.

En 1380, elle affectait la forme d'une construction massive, plus haute

que large, à quatre faces. La face qui regardait l'extérieur était ornée

de quatre tourelles ou échauguettes au-dessus d'une voûte unique munie

d'un pont-levis. Ce dernier reposait sur un pont dormant reliant la

porte à la contrescarpe près de laquelle il était lui-même coupé par un

autre pont-levis; entre ces deux ponts-levis, une herse.

[Illustration: Fig. 15.--La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du

Faubourg vers 1380, d'après un dessin conservé au Musée Carnavalet.]

En 1573, ce système de ponts fut remplacé par un seul pont dormant en

pierres terminé, du côté du faubourg, par une vaste demi-lune ornée de

statues placées aux tournants nord et sud du fossé extérieur. À cette

même époque, la porte fut transformée en un magnifique arc de triomphe,

sous lequel Henri III passa, le 4 septembre 1573, à son retour de

Pologne; cet arc fut remanié en 1660.--Plus tard, en 1671, l'architecte

Blondel le restaura et le compléta au moyen des deux portes «qui sont

aux côtés de celle du milieu qui est la plus grande[9]», de statues et

de bas-reliefs, pour l'entrée de Louis XIV à Paris, ainsi que l'indique

l'inscription de l'attique ainsi conçue: «_Ludovico Magno, Præfectus et

Ædiles, anno 1672._»

[Note 9: Piganiol de la Force (1742), t. IV, p. 428.]

[Illustration: Fig. 16.--La Porte Saint-Antoine, démolie en 1788, rue du

Faubourg d'après les dessins du Musée Carnavalet.]

Cet arc-porte ne subit plus de transformations jusqu'à sa démolition en

1788; on ouvrit alors un boulevard sur la rue du Rempart[10] et, à la

place du Bastion Saint-Antoine, des fossés et du jardin des

_Arbalestriers_ devenus rue Amelot, on commença à élever tout un

quartier neuf (1788-1789).

[Note 10: Le boulevard Beaumarchais actuel.]

La porte Saint-Antoine dont nous donnons la représentation est décrite

en ces termes par Piganiol de la Force (1742), t. IV, p. 422:

«On prétend que cette porte fut bâtie sous le règne d'Henry II pour

servir d'arc de triomphe à la mémoire de ce prince. D'autres assurent

qu'elle fut élevée pour l'entrée du Roy Henri III revenant de Pologne,

mais je n'ai vu nulle part la preuve ni de l'un, ni de l'autre de ces

deux sentimens. Ce qu'il y a de constant, c'est qu'il y avait ici une

porte l'an 1671 lorsque François Blondel fut chargé de la restaurer. Cet

ingénieur, qui n'était pas moins habile dans l'architecture que dans les

autres parties des mathématiques, conserva l'ancien ouvrage de cette

porte, et continua de chaque côté l'Ordre Dorique dont on l'avoit

décorée. Ce monument a neuf toises de largeur sur sept ou huit de

hauteur. À la porte ou ouverture qui était au milieu, Blondel en ajouta

deux autres, une de chaque côté qui ont presque la même hauteur et la

même largeur, et qui rendent l'entrée de la ville plus facile aux

voitures......

«La face qui est du côté du faubourg (_et que représente notre dessin_)

est ornée de refands et d'un grand entablement Dorique qui règne sur

toute la largeur, et lequel est surmonté d'un Attique, en manière de

piédestal continu, aux extrémités duquel sont deux obélisques.

«Dans les niches pratiquées entre les pilastres, sont deux statues qui

représentent les suites heureuses de la Paix faite entre la France et

l'Espagne en 1660. Celle qui est à main droite tient une anchre au bas

de laquelle il y a un dauphin. Cette figure est allégorique à

l'_Espérance_ que la France avoit conçue de cette paix qui avoit été

cimentée par le mariage du roy Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche

Infante d'Espagne. L'autre statue est la _Sûreté_ publique qui est

désignée par cette figure qui s'appuye sur une colonne avec une attitude

et un visage si tranquilles, qu'elle fait connoître qu'elle n'a plus

rien à craindre. Ces deux statues sont de _François Anguière_, et des

chefs-d'oeuvre.

«Au-dessus de ces niches sont deux vaisseaux qui sont allégoriques à

celui que la ville de Paris porte dans l'écusson de ses armes.

«Sur une espèce de console formée par la saillie de la clef de la voûte

du grand portique, est un buste du Roy Louis XIV, fait d'après le

naturel par _Girard Vanopstal_, sculpteur, et qui a été peint en bronze

pour le détacher du corps de la maçonnerie.

«Deux figures qui représentent la Seine et la Marne, sont à

demi-couchées sur les impostes, et sont regardées comme des

chefs-d'oeuvre de sculpture[11]. Les uns disent qu'elles sont de Maître

_Ponce_ et les autres de _Jean Gougeon_. Ce qu'il y a de plus constant,

c'est que leur excellence fit qu'on les conserva lorsqu'en 1660 on

rebâtit cette porte.

[Note 11: Ces deux figures sont conservées dans le Jardin du Musée

de Cluny (côté de la rue de Cluny).]

L'attique est formé par une grande table de marbre noir au-dessus de

laquelle sont les armes de France et de Navarre, en deux écussons joints

ensemble, entourés des coliers des ordres de Saint-Michel et du

Saint-Esprit, et surmontées d'une couronne fermée. Deux trophées d'armes

achèvent de remplir le vuide de ce fronton, au-dessus duquel sont deux

statues à demi-couchées, vêtues de long, et ayant des tours sur leurs

têtes. Celle qui tient sur ses genoux une couronne fermée et

fleurdelisée, représente la _France_. L'autre tient un petit bouclier et

quelques dards, et désigne l'_Espagne_. Elles se donnent la main en

signe d'amitié et d'alliance.

«L'himen qui est plus haut, au milieu d'un attique en manière de

piédestal continu, semble approuver et confirmer cette union qu'il a

fait naître. D'une main il tient son flambeau allumé, et de l'autre un

mouchoir. Les extrémités de ce piédestal continu sont terminées par deux

pyramides, aux pointes desquelles sont des fleurs de lys doubles et

dorées de même que les boules qui portent ces pyramides. Tontes ces

figures sont de _Vanopstal_, et de quatre pieds plus grandes que le

naturel.

«L'inscription qui est gravée en lettres d'or sur la grande table de

marbre noir dont j'ai parlé, explique toute cette composition en nous

disant que la paix des Pyrénées a été faite et cimentée par les armes

victorieuses de Louis XIV, par les heureux conseils de la Reine Anne

d'Autriche sa mère, par l'auguste mariage de Marie-Thérèse d'Autriche et

par les soins assidus du Cardinal Mazarin.

«Voici les termes dans lesquels cette inscription est conçue:

Paci

victricibus

LVDOVICI XIV.

Armis.

Felicibus ANNÆ conciliis

augustis.

M. THERESIÆ nuptiis,

assiduis Julii Cardinalis MAZARINI

Curis

Portæ fondatæ æternum

firmatæ

Præfectus Urbis Ædilesque

sacravere

Anno M. DC. LX

«Les deux portes qui sont aux côtés de cette du milieu qui est la plus

grande, n'ont été percées qu'en 1672. Comme il paroit par les

inscriptions qui sont dans deux tables de l'attique sur l'une desquelles

on lit:

LUDOVIGO MAGNO

Præfectus et Ædiles

Anno R. S. H.[12]

1672.

«Sur l'autre de ces deux portes est écrit:

Quod Urbem auxit,

Ornavit, Locupletavit.

P. C.[13].

[Note 12: R. S. H. signifient: Reparatæ salutis hominum.]

[Note 13: P. C. signifient: Posuerunt Consules.]

«Avant de quitter cette porte, je dois remarquer qu'elle est bâtie sur

une des culées du _Pont Dormant_, ainsi nommé à cause que l'eau qui est

dessous ne coule point, et est une eau dormante.»

Enfin, on construisit les deux corps de garde avec fontaine publique, de

la place Saint-Antoine et devant la Bastille (rue Saint-Antoine en face

de l'entrée de la forteresse).

[Illustration]

DESCRIPTION DE LA BASTILLE EN 1789

EN 1789, la Bastille se composait de huit grosses tours rondes de 73

pieds de haut avec des murs de 6 pieds d'épaisseur. Elles étaient

reliées par des massifs de même hauteur et de 10 pieds de

large.--L'ensemble de ces tours et de ces massifs affectait la forme

d'un parallélogramme irrégulier, légèrement en saillie du côté du

faubourg. Les plates-formes garnies de créneaux et de machicoulis

étaient armées de 15 pièces de canons.

Un fossé large et profond l'isolait complètement.

C'est en 1553, quand on modifia une partie des fortifications de la

capitale, que fut construit, tel qu'il était en 1789, le bastion[14]

destiné a protéger la Bastille en croisant ses feux avec celui de la

poudrière[15] et celui de Saint-Antoine[16].

[Note 14: On lit dans Piganiol de la Force (1742), t. IV, p. 420:

«Les fortifications qu'on y voit furent commencées le 11 d'Août de l'an

1533 et ne furent achevées qu'en 1559. Elles consistent en une courtine

flanquée de bastions, et bordée de larges fossés à fond de cuve. Les

propriétaires de Paris furent taxés pour cette dépense, depuis quatre

livres, jusqu'à vingt-quatre livres tournois.»]

[Note 15: Ce bastion était situé à peu près vers le milieu du

boulevard Bourdon actuel.]

[Note 16: Cet autre bastion s'élevait sur l'emplacement actuel des

premiers numéros pairs du boulevard Beaumarchais.]

Chaque tour avait son nom: la tour _de la Chapelle_ (À du plan, page 60)

et celle du _Trésor_ (B) furent les premières édifiées. Peu après on

construisit la tour _de la Liberté_ (C) et celle _de la Bertaudière_

(D). À cet ensemble de quatre tours on ajouta celles _du Coin_ (E) et

_du Puits_ (F). Enfin la tour de la _Comté_ (G) et celle de la Bazinière

(H) furent élevées les dernières.

_Tour de la Chapelle_.--C'est dans cette tour, qu'au XVe siècle, se

trouvait la chapelle de la Bastille qui fut ensuite transférée dans

l'épaisseur du massif entre la tour de la Liberté et celle de la

Bertaudière (P). Linguet en décrit ainsi l'intérieur: «Dans le mur d'un

de ses côtés, celui qui faisait face à l'autel, il y avait six petites

niches sans jour ni air. On y enfermait le prisonnier, qui ne pouvait

voir l'officiant que par une lucarne vitrée et grillée, semblable à un

tuyau de lunette. En revanche, il avait devant les yeux _un tableau

représentant Saint Pierre aux liens_.»

_Tour du Trésor_.--Ainsi nommée lorsque Henri IV y déposa les économies

destinées à créer le Trésor de l'État. Marie de Médicis, pendant sa

régence, dilapida les 15.870.000 livres d'argent comptant qui s'y

trouvaient[17].

[Note 17: On lit dans les _Mémoires de Sully_: Le Roy avoit en 1604

sept millions d'or dans la Bastille et sur l'an 1610, en avait pour lors

quinze millions huit cent soixante et dix mille livres d'argent

comptant, dans les chambres voûtées, coffres et caques, étant en la

Bastille; outre dix millions qu'on en avait tirés pour bailler au

trésorier de l'épargne.]

Sur la partie extérieure du massif qui reliait ces deux tours, on voyait

encore en 1789 l'arcade qui fut la première porte Saint-Antoine. Le vide

en avait été comblé tout en ménageant dans l'épaisseur de la voûte un

certain nombre de chambres.

_Tour de la Liberté_.--Ce nom, qui semble un euphémisme, lui fut donné

vers 1380, à la suite d'un assaut des Parisiens, qui crièrent pour la

première fois: «Liberté! liberté!!» C'est dans cette même tour, dit

l'historien anonyme de Charles VI, que le prévôt de Paris, Hugues

Aubriot, avait été enfermé «_pour y faire pénitence perpétuelle au pain

de tristesse et à l'eau de douleur, comme fauteur d'infidélité judaïque,

comme hérétique, etc., etc_.»

Au rez-de-chaussée de cette tour se trouvait la chambre de la question

qui fut supprimée quand Louis XVI abolit la torture. Il paraît,

cependant, qu'un certain Alexis Danouilh y fut mis, en 1783 à la

question ordinaire et extraordinaire.

_Tour de la Bertaudière_.--Elle devait son nom à un certain Bertaud,

maçon, qui se tua en tombant de sa plate-forme pendant sa construction.

Son troisième étage servit de prison au Masque de fer, pendant cinq

années.

_Tour de la Bazinière_.--En 1663, un sieur de la Bazinière, trésorier de

l'Epargne, y fut enfermé; elle conserva son nom.

_Tour de la Comté_.--On ne connaît par l'origine de ce nom.

_Tour du Coin_.--Cette tour tirait son nom de sa situation au coin de la

rue Saint-Antoine.

_Tour du Puits_.--C'était au pied de cette tour qu'avait été creusé le

puits de la Bastille.

Les tours de la Chapelle, du Trésor, de la Liberté, de la Bertaudière,

de la Comté et de la Bazinière avaient leur entrée sur une cour de 120

pieds de long sur 72 de large appelée cour d'honneur, grande cour ou

cour des prisons. Trois des côtés de cette cour étaient formés par les

tours et les courtines; une construction moderne, d'aspect bourgeois,

hante de trois étages, édifiée en 1761, sous le règne de Louis XV, ainsi

que l'indiquait une inscription en lettres d'or sur marbre noir, en

formait le quatrième côté.

Le rez-de-chaussée de cette construction, surélevé de quelques marches,

était occupé par la Salle du Conseil (I du plan, page 60) où le

lieutenant général de police interrogeait les prisonniers et par la

Bibliothèque (K) installée en 1383.--Entre ces deux pièces principales

se trouvaient des chambres de domestiques, le logement du porte-clefs

chef et le passage qui faisait communiquer la cour d'honneur et la cour

des cuisines.

Au premier étage et au-dessus de la Salle du Conseil se trouvait

l'appartement du Lieutenant du roi; au second celui du major; au

troisième ceux du chirurgien et de l'aumônier. Au premier, au second et

au troisième étages au-dessus de la Bibliothèque il y avait des

chambres destinées à des prisonniers de distinction punis par leur

famille, ou à des prisonniers malades soignés à leurs frais.

Sur le côté gauche de la cour d'honneur, entre la Bertaudière et la

Bazinière, on remarquait des constructions sur pilotis (_n_) où étaient

conservées les Archives de la Forteresse, et, un peu plus loin (_e_),

l'entrée de la chapelle. À droite l'entrée de quelques chambres

construites dans l'ancienne porte de ville entre les tours du Trésor et

de la Chapelle, puis le _Cabinet_: salle basse et obscure, véritable

cachot où était obligé de s'enfermer, en toute hâte, le prisonnier qui

se promenait dans la cour lorsque la sentinelle qui le surveillait,

entendant venir quelqu'un, lui criait: «Au Cabinet!» Les prisonniers ne

devaient, ni voir, ni être vus de personne. À ce propos, Linguet écrit:

«J'ai souvent compté que sur une heure, durée de la plus longue

promenade il y avait trois quarts d'heure consommés dans l'inaction

cruelle et humiliante du cabinet.»

C'est en effet dans la cour d'honneur que certains prisonniers

obtenaient l'insigne faveur de passer une heure au plus par jour,

surtout depuis que le comte de Launay avait été nommé gouverneur.

Avant lui, les prisonniers pouvaient se promener au grand air sur les

tours et dans le jardin du bastion.

Alléguant le petit nombre de ses gardiens et autres faux prétextes, de

Launay supprima ces promenades. La vérité, c'est que ce despote

orgueilleux et avare, qui mesurait l'eau, le pain et le feu à ses

prisonniers, avait loué le jardin du bastion à des maraîchers, ainsi que

les fossés extérieurs.

La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise · 第 1 / 3 段