Après un voyage rapide, quoique terriblement lent au gré de ma fiévreuse
impatience, j'arrivai à Anvers dans l'après-midi. Je m'élançai hors de
la chaise de poste avant qu'elle fût complètement arrêtée, et courus
tout d'une haleine jusqu'à la maison de M. Pavelyn; mais là, j'appris
par un domestique que, depuis une dizaine de jours, toute la famille
s'était rendue au château de Bodeghem, dans l'espoir que l'air de la
campagne fortifierait un peu la malade.
Sans perdre un instant, je courus chez un loueur de voitures et fis
atteler deux bons chevaux à une légère calèche; je lui promis double
salaire... et, un quart d'heure après, nous brûlions le pavé de la
grande route de Bodeghem avec la rapidité du vent.
Je fis arrêter la voiture devant la grille du château, je jetai une
pièce d'or au cocher, et je sautai dans le jardin. À la porte du
château, un domestique me salua avec un cri de joie: il me conduisit
dans le vestibule en toute hâte, et, sans dire un mot, ouvrit la porte
d'une chambre et s'écria:
--Voici M. Léon!
Trois ou quatre voix répondirent par un cri de joie à cette annonce. Je
vis Rose se lever en sursaut de son fauteuil de malade tout chargé de
coussins; je vis ma mère qui tenait une des mains de la pauvre malade;
je vis M. et madame Pavelyn dont le visage s'illuminait de joie à mon
apparition.... Mais Rose! hélas! comme la maladie l'avait changée! Ces
joues creuses, ces yeux vitreux, ces lèvres bleues! Il était donc vrai
que la mort avait marqué sa victime; je n'étais venu que pour la voir
mourir!
À cette affreuse pensée, je fus frappé d'un désespoir immense; je sentis
mes jambes se dérober sons moi; j'essayai de parler; mais on eût dit que
j'étais redevenu muet.
Je remuais vainement les lèvres; aucun son ne sortait de ma bouche....
Un torrent de larmes s'échappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur
une chaise, anéanti et sans force, la tête cachée dans mes mains
appuyées sur le bord de la table.
J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles
consolatrices; je sentais les bras de ma mère qui s'efforçaient de me
faire lever la tête pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main
et tâchait de me tirer de la douleur où j'étais plongé par les
témoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible à tout,
et ne répondis que par des sanglots, jusqu'au moment où Rose murmura à
mon oreille avec l'accent de la plus ardente prière:
--Léon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins pitié de ma pauvre
mère. Vous lui déchirez cruellement le cœur! Pour l'amour de moi,
montrez-vous courageux et rassuré sur mon sort!
Ces paroles ma rappelèrent un peu à moi-même; je fis un effort pour
surmonter ma douleur, et je levai la tête. Tandis que des larmes
silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive
émotion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes
bienfaiteurs et de ma mère avait agité mon âme....
Mais Rose interrompit cette explication embarrassée, et dit en me
montrant une chaise à côté d'elle:
--Venez, Léon, asseyez-vous à côté de moi. Je ne puis pas causer avec
vous de si loin, cela me fatigue la poitrine.
Quand je lui eus obéi, elle me regarda avec un sourire radieux, et
plongea dans mes yeux un regard d'une singulière profondeur. L'amour et
le bonheur éclairaient son pâle visage; mais cette quiétude, cette joie,
sur ses traits flétris, me frappèrent d'une angoisse nouvelle, et je
penchai la tête sur ma poitrine.
--Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une
voix calme et gaie. Ah! si vous n'étiez pas venu, je n'aurais peut-être
pas eu la force ni le courage d'espérer une vie plus longue; mais,
maintenant que vous voilà, je me sens déjà beaucoup mieux. Mon cœur bat
plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de
mes forces, qui me donne la certitude que j'échapperai à la consomption.
Vous verrez: dès demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec
ma bonne mère; nous parlerons de notre enfance; nous évoquerons nos plus
doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la
beauté de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je
reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement à la santé. Oui,
oui, Léon, j'en suis sûre; le bon Dieu vous a destiné à me rendre deux
fois la vie. Votre vue seule suffit pour me guérir. Prenez donc courage,
vous tous qui m'aimez si tendrement; car la lumière de la délivrance a
lui pour moi.
Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une
profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commençai à chanceler
dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui éclaira mon visage
trahit le doux espoir qui était descendu dans mon cœur.
Rose parla encore pendant quelque temps avec la même confiance exaltée,
jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de larmes dans les yeux de sa mère et
qu'elle crût avoir effacé l'impression de mon désespoir. Alors elle se
mit à m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres
détails, comment j'avais vécu pendant ma longue absence, et ce qui
m'était arrivé.
Pour m'engager à en faire le récit circonstancié, elle prétendit qu'il
n'y avait pas de meilleur moyen, pour guérir un malade, que de lui faire
oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m'interrompit souvent
par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si
gaie, que je finis par croire que je m'étais effrayé à tort, et qu'il
n'y avait aucune raison de désespérer d'une prompte guérison.
M. et madame Pavelyn écoutaient, les yeux brillants de bonheur; et il
était visible qu'ils s'abandonnaient plus encore que moi à cette douce
espérance.
Mon bienfaiteur prit part à la conversation; il fut extrêmement
affectueux et me montra à différentes reprises que, malgré son chagrin,
il n'avait cessé de m'aimer.
Comme j'étais arrivé à Bodeghem très-tard dans l'après-midi, le
crépuscule du soir commençait déjà à obscurcir la clarté du jour,
pendant que nous oubliions nos peines et nos inquiétudes dans une
conversation pleine de charme et de consolation. Rose nous étonnait par
sa vivacité, son courage et sa gaieté. Ses lèvres avaient repris leurs
fraîches couleurs par la circulation d'un sang plus chaud; ses yeux
brillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant
de liberté d'esprit et tant de force, qu'il ne restait plus en elle
d'autres symptômes de maladie que l'extrême maigreur de ses joues et de
ses membres.
En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle.
Lui aussi parut stupéfait du changement favorable qu'il remarqua sur la
physionomie de Rose, et il secoua la tête en souriant.
Après m'avoir cordialement souhaité la bienvenue, comme à une vieille
connaissance, il s'approcha de la malade et lui tâta le pouls pendant
quelques minutes.
Puis il dit d'une voix qui trahissait une certaine inquiétude:
--Quelle agitation dans le sang! Cette force nouvelle est étonnante.
Espérons; une réaction favorable va peut-être se déclarer; mais, si nous
ne faisions pas cesser cette émotion trop vive, maintenant qu'il en est
temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle Rose est
très-fatiguée, quoiqu'elle n'en ait pas l'air. Il faut qu'elle prenne du
repos. Ainsi, monsieur Léon, vous qui avez plus de force sur vous-même,
quittez-la maintenant. Et vous, mademoiselle, remettez à demain le
plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte
pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, l'entretien que mon
devoir m'oblige à faire cesser.
Nous avions tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil
très-sage; car, maintenant que notre attention était éveillée, nous ne
pouvions méconnaître que Rose fût dans un état d'agitation extrême.
Ma mère prit pour prétexte que mon père, qui était allé dans un village
voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour à la maison,
et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps mon retour.
Rose me supplia à mains jointes de revenir la voir le lendemain de
très-bonne heure. Ses yeux bleus faisaient rayonner sur moi un sourire
d'une douceur céleste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai
consolé et presque heureux, à côté de ma mère, vers notre demeure.