Le lendemain, après une nuit agitée par des rêves pleins d'espoir et
d'inquiétude, je me levai aux premières lueurs du matin; mais, si vif
que fût mon désir d'être auprès de Rose, je restai avec mes parents
pour leur parler de ma fuite et de ma position.
Je sentais, et ma mère me l'avait bien fait comprendre, que Rose avait
été très-fatiguée, et que je ne pouvais pas la priver d'un repos si
nécessaire par une visite trop matinale.
Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j'osai me diriger vers
le château.
En entrant dans le jardin, je vis de loin Rose assise avec sa mère sous
l'ombrage d'un tilleul touffu. Cette preuve que les émotions de la
veille ne lui avaient pas été fatales me rendit si joyeux, que je
poussai un cri de triomphe.
Tandis que j'exprimais ma joie et mon espoir, Rose me fit signe de
m'asseoir à côte d'elle.
Madame Pavelyn, après avoir échangé quelques paroles avec nous, se leva
et s'éloigna sous prétexte d'aller chercher quelque chose dans la
maison.
Dès qu'elle eut disparu, Rose me dit:
--Léon, j'ai prié ma mère de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai
pas pu causer librement avec vous; parlons un peu à cœur ouvert.
Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pensé à moi, beaucoup
pensé à moi?
--Ô Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon à penser à
vous, à vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine....
--Non, non, soyez tranquille, Léon, répliqua-t-elle en souriant. J'ai
tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et à
quelles pensées votre esprit a été en proie. Mon âme vous a accompagné
dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai
entendu vos lèvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire à mon image
qui se plaçait devant vos yeux. Ne vous étonnez pas de cela, Léon. Pour
compter les battements de votre cœur, si loin, que vous fussiez, je
n'avais qu'à poser la main sur mon propre cœur, et je suis certaine que
ses moindres pulsations avaient un écho dans le vôtre. Nos deux
existences n'en font qu'une.
Tremblant d'émotion, je joignis les mains et balbutiai des paroles
d'ardente reconnaissance.
La voix de Rose était si douce, le contentement illuminait sa pâle
figure d'un éclat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon cœur
palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante rosée.
Il devait y avoir dans l'esprit de Rose des idées qu'elle ne disait pas;
au lieu de répondre à ce que je lui disais, elle me demanda tout à coup:
--Et si la maladie m'avait emportée avant votre retour, Léon, vous
auriez toujours pensé à votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et
vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelât à lui, pour
pouvoir reposer à côté d'elle dans le cimetière?
--Oh! ne dites pas de si horribles choses, m'écriai-je. Vous êtes déjà
beaucoup mieux aujourd'hui, vous guérirez, n'en doutez pas; mais vous
devez faire un peu d'efforts, Rose, pour chasser de votre esprit cette
crainte sans fondement. Faites-le du moins par pitié pour moi.
--J'ai eu dernièrement un rêve étrange, dit-elle, un rêve qui n'a pas
duré plus de la moitié de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre
vingt ans et plus dans l'avenir. J'étais morte.... Non, ne vous agitez
pas, Léon: ce n'était qu'une vision dans mon sommeil.... Moi aussi,
j'avais pleuré, j'avais frémi à l'idée de la mort, parce que je croyais
qu'elle allait me séparer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la
terre. Comme je m'étais trompée! Du sein de Dieu, le regard de mon âme
s'étendait jusqu'aux dernières limites de l'univers. Mon existence était
devenue si puissante, si perfectionnée et si multiple, que mon âme, sans
quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis
désolés. C'était ici, dans ce petit coin du monde où se trouve mon cher
Bodeghem, que mon âme avait jeté les yeux. Ma tombe était derrière la
petite église. J'y voyais quelqu'un, quelqu'un que j'avais peut-être
trop aimé sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes
mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs années.
Souvent je me tenais à côté de lui; je n'entendais pas seulement ce
qu'il disait, mais je percevais les moindres émotions de son cœur aussi
distinctement que s'il me les eût clairement décrites. Lui aussi avait
conscience de ma présence, car ses yeux me suivaient pendant qu'il
souriait à mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le
consoler, de lui donner confiance dans la réunion éternelle de nos deux
âmes, il répondait à mon inspiration secrète comme si des lèvres
matérielles eussent parlé à son entendement. La mort n'avait pas séparé
l'âme déjà bienheureuse de l'âme encore souffrante!
J'étais pâle et frémissant en écoutant les paroles de Rose. Je sentais
les larmes monter de mon cœur serré à mes yeux; mais sa voix était d'un
calme si solennel et si émouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai
un regard plein d'un respect mêlé d'effroi sur ses yeux étincelants. Il
était évident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si
tristes et si étonnantes, et je prévoyais avec anxiété une révélation
affreuse.
--Léon, dit-elle, hier vous avez frémi d'effroi au premier aspect de mon
visage amaigri. Vous avez vu l'image de la mort à mes côtés, n'est-ce
pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez à une vie meilleure,
n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre,
les âmes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie
éternelle?
Elle se tut, et parut attendre une réponse affirmative; mais je ne me
sentais pas la force de parler, et, la tête penchée sur ma poitrine, je
me mis à pleurer en silence.
--Pardonnez-moi, Léon, dit-elle. Si je remplis votre cœur de tristesse,
c'est pour vous épargner de plus grandes souffrances au moment où mon
enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; car,
Léon, quand vous dites que je guérirai, vous exprimez votre espoir,
n'est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et
impitoyable! Si ce n'était point par compassion pour vous, ce serait par
égoïsme que je parlerais ainsi. J'accepte le faible espoir de guérison
que l'on s'efforce d'inspirer à la pauvre malade; mais je veux s'il
plaît à Dieu de me rappeler à lui, fermer les yeux sans chanceler dans
ma foi, joyeuse et triomphante dans l'impuissante mort! Vous pleurez de
tristesse sur le sort qui me menace, Léon! Ah! dites-moi que, si votre
crainte devait se réaliser, mon rêve deviendrait une vérité;
promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir
de Rose jusqu'à la fin de vos jours. Laissez mon âme emporter l'espoir
que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l'attachait à votre
âme. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera
pas; que la foi, l'inébranlable foi en une éternité de bonheur vous
donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire
sur les lèvres, comme on prend congé d'un ami qui vous précède dans un
beau voyage.
J'étais écrasé sous le poids de ma douleur; et je luttais avec désespoir
contre l'idée que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais
que, malgré moi, l'idée de la mort pénétrait victorieusement dans mon
âme et se rendait maîtresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait
cette affreuse conviction me faisait trembler; je n'osais point parler.
Rose implora d'une voix douce et plaintive un mot d'assentiment, et me
dit qu'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues souffrances, pour
sa lutte mortelle contre son amour, pour son dépérissement, que la
promesse qu'elle me resterait chère après sa mort.
Supplié avec cette insistance, je lui fis la promesse qu'elle
souhaitait, et, poussé par mon exaltation croissante, j'affirmai que je
ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de
chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un
élan vers elle.
Elle me prit la main et dit avec une joie extrême:
--Croyons maintenant que je puis encore guérir. Je serai tranquille, et
j'aurai la force d'espérer. Quoi que Dieu décide de moi, je puis mourir:
la mort ne nous séparera pas.
Dès ce moment, Rose prêta l'oreille, avec une attention surprenante, à
tout ce que je lui disais pour l'encourager et pour chasser de son
esprit l'idée de sa fin prochaine. Nous causâmes longtemps de notre
heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de
notre vie.
--Lorsque madame Pavelyn revint auprès de nous pour nous faire remarquer
que le soleil était déjà très-haut et que la chaleur pourrait être
nuisible à Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et
j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la mère de Rose, par des
paroles où respirait une confiance profondément sentie.
Nous rentrâmes dans la maison.
Je restai toute la journée au château à causer avec Rose et avec ses
parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque intérêt pour
eux, et diminuer ou dissiper leurs craintes.
Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Rose. Chaque fois, elle
s'efforça d'affermir en mon cœur sa foi illimitée dans l'impuissance de
la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande influence, car,
lorsque le soir fut venu et que Rose, qui se sentait très-fatiguée, alla
se reposer, je quittai le château le sourire aux lèvres, et ce sourire
n'était autre chose qu'un défi triomphant que je jetais à la mort.