Il y avait deux mois que je travaillais avec mes camarades à
l'achèvement du grand autel.
Un jour, le sculpteur me fit appeler dans son atelier particulier. Il me
montra un modèle de plâtre--qu'à son ancre symbolique on pouvait
reconnaître pour une personnification de l'Espérance,--et me dit de
l'examiner avec attention, parce qu'il désirait avoir mon avis.
--Eh bien, demanda-t-il après quelques instants, que pensez-vous de
cette statue?
--Telle qu'elle est comprise, je la trouve extrêmement belle,
répondis-je d'un ton craintif.
--Telle qu'elle est comprise? répéta-t-il. Il y a donc une restriction?
Voyons, parlez franchement; je ne vous ai pas appelé ici pour recevoir
vos éloges, il manque quelque chose à cette ébauche. Si vous pouvez
trouver ce que c'est, vous me rendrez service; car cela commence à
m'ennuyer terriblement.
--Mon talent est trop borné, murmurai-je, pour que j'ose critiquer une
si belle œuvre; cependant je reconnais que, si j'avais dû
l'entreprendre moi-même, mon imagination me l'eût fait concevoir moins
bien sans doute, mais autrement.
--Mais comment l'auriez-vous conçue? C'est précisément là ce que je veux
savoir, s'écria mon maître avec impatience.
Je lui expliquai que, d'après moi, la beauté corporelle que les Grecs
ont recherchée, répondait sans doute à leurs mœurs et à leur religion;
que le christianisme, regardant le corps comme poussière, avait plutôt
pour but, dans l'art, de traduire les émotions de l'âme immortelle.
L'ébauche de la statue de l'Espérance, si elle était mon ouvrage, ne
ressemblerait donc pas tant à une divinité grecque; je la ferais plus
humaine, trop humaine probablement.
Mon maître paraissait écouter mes paroles avec plaisir Il m'arracha
encore une remarque sur l'expression du visage de sa statue. D'abord, je
tâchai de lui faire comprendre, avec la plus grande réserve, que je
trouvais l'expression trop calme, trop froide, et manquant d'élan vers
celui qui est la source de toute espérance. Insensiblement je me laissai
entraîner par mon sentiment; on avait touché une des cordes de mon
cœur, qui n'en demandait pas tant pour vibrer avec violence. Je
représentai l'espérance comme l'unique source de toute foi, de toute
religion, de toute joie;--car, si le Créateur n'avait pas mis au cœur
de l'homme l'étincelle lumineuse de l'espérance, où celui-ci
trouverait-il la raison et la force de supporter les sacrifices, les
douleurs et la travail de la vie, s'il ne savait pas qu'un être suprême
lui tiendra compte de ses labeurs et de ses souffrances?
Mon maître fut vivement touché de mon langage enthousiaste, et, tout en
me disant que je me laissais peut-être exalter jusqu'à l'exagération, il
me serra la main avec une satisfaction sincère.
Il m'expliqua pourquoi cette ébauche l'ennuyait, comme il me l'avait
dit. Un banquier excessivement riche, possesseur d'un magnifique cabinet
d'objets d'art, lui avait commandé la statue de marbre de l'Espérance,
pour être placée au milieu de plusieurs chefs-d'œuvre de sculpture. Ce
banquier, originaire d'Allemagne, était un homme très-religieux. Il
avait sur l'art d'autres idées que celles qui sont reçues en France.
Plusieurs fois déjà, il était venu voir le modèle ébauché, et, chaque
fois, il s'en était montré mécontent, malgré les nombreuses
modifications que mon maître y avait faites. Le banquier avait à peu
près les mêmes idées que moi sur les exigences de ce que nous appelons
l'art chrétien, et cela étonnait grandement mon maître. Quoiqu'il en
soit, mon maître tenait beaucoup à satisfaire le riche amateur, et il me
pria instamment de lui dire d'une façon plus précise et plus détaillée
comment je croyais que la pose, l'expression et les formes de sa statue
devaient être pour répondre au vœu du banquier.
Je parlai si longtemps et je conseillai tant de changements, qu'à la fin
aucune des parties de sa composition n'avait échappé à mes critiques,
cependant comme je parlais avec beaucoup de respect, ma franchise ne
blessa pas le sculpteur. Il secoua la tête d'un air pensif, et dit:
--Vous autres, hommes du Nord, vous comprenez l'art autrement que nous
le comprenons en France aujourd'hui. Qui a tort? Qui a raison? Nous
laisserons la question pendante. En tous cas, je me fais vieux, et ce
n'est pas à mon âge que l'on change son esprit et ses yeux. Il m'est
impossible de satisfaire le banquier; et cependant je serais
profondément désolé si je devais perdre quelque chose de son estime et
de sa haute protection.
Il y eut un moment de silence.
--Mais, mon brave garçon, demanda tout à coup mon maître, si je vous
priais de faire une maquette d'après vos idées, y mettriez-vous le
cachet de vos sentiments sur l'art chrétien?
--J'ose l'espérer, quant à l'idée du moins, répondis-je. Quant aux
formes et aux proportions des différentes parties, votre main de maître
devrait les corriger; car, en ce point, je suis encore novice et
inexpérimenté.
--Ah! c'est naturellement ainsi que je l'entends, s'écria le sculpteur.
Demain je pars pour Bordeaux avec toutes les pièces de l'autel achevé.
Pour le placer dans l'église, je serai au moins huit jours absent. Il y
a là-haut, au troisième étage, une petite chambre où je travaille
quelquefois. J'y ferai monter de la terre glaise. C'est là que vous
ferez votre ébauche. Il y a une sonnette; l'apprenti viendra à votre
appel pour recevoir vos ordres. Vous garderez sur vous la clef de cette
chambre. Je défendrai que personne vienne vous déranger. Vous profiterez
de votre temps, et vous avancerez votre maquette autant que vous
pourrez. Je suis curieux de voir de quoi vous êtes capable.... Ainsi
c'est dit, n'est-ce pas, demain vous vous mettrez à l'œuvre? Et vous me
ferez une Espérance chrétienne.
Je promis de faire de mon mieux pour mériter son approbation.
Le lendemain, je pétrissais l'argile avec passion, car j'étais si
exalté, et je voyais mon idéal si net et si vivant devant mes yeux que
je jugeai inutile de modeler une ébauche en petit pour me guider dans
mon travail.
Quelle serait ma statue? Où trouverais-je mon inspiration? Mais qui, sur
la terre, avait, comme moi, vu l'Espérance incarnée en une créature
humaine? Rose! Rose avec son doigt tendu vers le ciel, avec toute son
âme dans ses yeux, avec son visage rayonnant et illuminé par la foi en
une vie meilleure, levé vers Dieu, la source de toute espérance!--Oh!
j'étais encore artiste! Toute la vivacité de mon esprit m'était revenue;
je ne pensais plus qu'à ma création, et je me sentis si heureux et si
grand, que, sans m'en apercevoir, je mouillai de larmes de joie l'argile
que je pétrissais sous mes doigts fiévreux. Et, comment en eût-il été
autrement? Ce que je faisais c'était l'incarnation de mon amour, de ma
croyance, de mon espoir! Rose était là, devant moi; comme l'ange
inspirateur de l'artiste! Et moi, en travaillant, je me sentais plus
près d'elle, et en communication plus intime avec son âme que dans mes
rêves les plus trompeurs. Aussi l'argile se façonnait comme par
enchantement entre mes mains. J'aurais eu vingt bras, que je n'eusse pas
pu travailler plus vite!
Cependant, lorsque j'eus entièrement modelé ma statue avec son caractère
propre, mais encore grossièrement ébauché, une difficulté que j'avais
vainement essayé d'écarter m'effraya. Non-seulement ma statue avait
l'attitude solennelle et l'expression enthousiaste de Rose au moment où
elle m'avait dit adieu jusque dans le ciel; mais c'était si exactement
sa figure, que ma main avait involontairement imprimé, sur ses traits et
dans ses membres amaigris, le sceau de la langueur. Ma statue était donc
trop grêle de formes et trop maigre.
Je luttai longtemps pour corriger ce défaut; enfin je réussis en partie,
et mon ébauche acquit une certaine rondeur, suffisante du moins pour lui
ôter son apparence maladive.
Alors je me mis à travailler avec plus de confiance et plus d'ardeur, et
je poussai si vivement l'exécution, que je passai presque tout le
huitième jour à contempler mon œuvre avec ravissement, ne voyant plus
aucune correction à y faire.
Mon maître était revenu dans l'après-midi. Je reconnus sa voix dans
l'escalier, et j'attendis, cœur palpitant, qu'il ouvrit la porte de ma
chambre. Quel serait son jugement?
Enfin il parut, et s'écria aussitôt qu'il me vit:
--Eh bien, mon garçon, a-t-on réussi? a-t-on bien travaillé? Voyons
comment vous comprenez l'Espérance chrétienne.
A ces mots, il s'approcha de ma statue; mais il recula, frappé d'un
sentiment dont je ne pus me rendre compte, et la considéra un instant en
se parlant à lui-même.--Puis il s'élança vers moi, me prit la main, la
serra avec force, et dit d'une voix émue:
--Mais vous êtes un artiste, vous! un grand artiste! Les formes sont un
peu grêles; mais cela ne fait rien, je les corrigerai. Vous avez trop
d'inspiration et trop de talent pour ne pas acquérir, avec le temps, une
grande célébrité. Pauvre garçon! vous perdez votre temps ici, à tailler
le bois et la pierre pour gagner un morceau de pain! Cela n'est pas
juste; à chacun selon son mérite; je vous procurerai les moyens de vous
faire connaître.... Et, en attendant, je double dès aujourd'hui votre
salaire. Tant que vous resterez ici, vous ne serez pas mon ouvrier, vous
serez mon ami; nous causerons de l'art ensemble; j'apporterai mon
expérience, et vous, l'enthousiasme de votre cœur jeune et chaud. Nous
y gagnerons tous les deux.
Je remerciai mon généreux maître, les larmes aux yeux; mais il ne me
laissa pas le temps d'exprimer ce que je sentais.
--Je cours chez le banquier, s'écria-t-il. Il faut qu'il vienne, qu'il
vienne à l'instant. Il serait bien difficile s'il n'était pas content,
cette fois. S'il est chez lui, je le ramène avec moi. Jetez ces morceaux
d'argile, et laissez descendre un peu le rideau; votre statue ne reçoit
pas assez de lumière.
À ces mots, il descendit l'escalier quatre à quatre, me laissant en
proie à une émotion d'orgueil et de joie.
Après une demi-heure d'attente, j'entendis un bruit de pas qui montaient
à l'étage où se trouvait mon atelier. Je me retirai dans un coin de la
chambre pour ne gêner personne, et je m'assis devant une table en
faisant semblant de dessiner.
J'entendis un cri d'admiration poussé par le banquier, qui dit à mon
maître:
--C'est superbe! je vous félicite. Vous avez enfin compris mieux que moi
ce que je désirais. Recevez mes sincères remerciements. Oh! la nature
vit! Et quelle expression, quel élan vers Dieu! Oui, oui! c'est ainsi
qu'il faut représenter l'Espérance des chrétiens....
--Et si je vous disais que je ne suis pas l'auteur de cette statue?
répliqua mon maître.
--Que voulez-vous dire? demanda le banquier surpris.
--J'y changerai bien quelque chose, répondit le sculpteur. Elle est trop
maigre, et il y a, çà et là, de petits détails qui doivent être
corrigés; mais je ne veux pas m'attribuer le mérite d'autrui. L'auteur
de la statue que vous admirez est le jeune homme que vous voyez dessiner
à cette table.
Et, se tournant vers moi, il me cria:
--Venez ici, mon ami, et recevez vous-même les éloges qui vous
appartiennent légitimement.
J'obéis. Le banquier s'avança vers moi et se mit à me louer
chaleureusement et à vanter mon œuvre. Ému et confus, je tenais les
yeux baissés; mais mon maître me frappa vivement sur l'épaule, et
s'écria:
--Ah! monsieur Léon, vous êtes là comme une timide jeune fille. Levez la
tête et regardez hardiment devant vous, comme un artiste tel que vous a
le droit de le faire.
Le banquier se gratta le front en murmurant:
--Monsieur Léon? Ce serait étrange! qui sait? En effet; maître, je
connais tous vos élèves, mais ce jeune homme, je ne l'ai pas encore vu
ici.--Vous vous nommez donc Léon? demanda-t-il en s'adressant à moi.
Excusez mon indiscrétion, je vous prie. Quelle est votre patrie? quelle
ville habitent vos parents? quel est votre nom de famille?
Je répondis à ses questions avec franchise.
C'est merveilleux! dit-il. Sans cette statue, je ne vous aurais
peut-être jamais trouvé. Cependant il y a quinze jours que je vous fais
chercher dans tous les ateliers et les musées de Paris. Mais qui se fût
imaginé que je vous trouverais dans une maison où je connais tout le
monde? J'ai une lettre pour vous, une lettre très-pressée. Elle est d'un
riche négociant d'Anvers. Mais vous devez le connaître: M. Pavelyn est
son nom. Je ne sais ce qu'il vous veut, mais il me supplie de ne pas
perdre un instant pour vous remettre sa lettre, si je vous découvre. Je
lui ai promis de ne rien négliger pour satisfaire son ardent désir. Je
vais envoyer immédiatement mon domestique, qui m'attend en bas, demander
la lettre à mon premier commis. Il ira en voiture, et sera de retour en
un instant.
Il descendit pour donner ses ordres, puis remonta sur-le-champ dans
l'atelier. Il regarda encore ma statue, loua en particulier chacun des
mérites qu'il croyait y découvrir, causa avec moi de l'art païen, de
l'art gothique et de l'art moderne, et me promit sa puissante
protection.
Il fut interrompu par l'arrivée de son valet, qui lui présenta une
lettre cachetée, qu'il me remit immédiatement.
C'était bien M. Pavelyn qui avait écrit mon nom sur l'enveloppe. J'étais
tremblant et pâle d'une curiosité inquiète en ouvrant la lettre....
Mais, dès que j'en eus parcouru les deux premières lignes, un voile
descendit devant mes yeux; je poussai un cri déchirant; mes jambes se
dérobèrent sous moi, et je m'affaissai au pied de ma statue.
Mon maître me prit dans ses bras; le valet qui avait apporté la lettre
prit de l'eau dans un vase, et se disposait à mouiller mon front. Mais
je n'étais pas tout à fait évanoui, et je fis signe qu'on me laissât
respirer un peu. Je ne pouvais croire l'écrit qui gisait tout ouvert à
mes pieds, et mon premier mouvement fut de le reprendre et d'y porter
les yeux de nouveau. Je lus à voix haute les affreuses paroles qui
m'avaient fait succomber à ma douleur et à mon épouvante:
«Venez, venez vite, Léon! hélas! elle marche d'un pas rapide vers la
mort. Un seul espoir nous reste: votre présence peut encore, peut-être,
lui sauver la vie. Venez! ma pauvre Rose vous appelle jour et nuit!»
Je n'en lus pas davantage. Avec un nouveau cri, j'arrachai ma blouse
grise, et je saisis mes vêtements.
--Mais qu'avez-vous? que voulez-vous faire? s'écria mon maître, effrayé
de la violence de mes mouvements.
--Partir, je dois partir! m'écriai-je. Elle meurt! elle m'appelle!
Adieu!
--Elle meurt? Qui? demanda-t-on.
--Là-bas! elle! l'Espérance... ma statue! hurlai-je comme un fou.
Mon maître se plaça devant la porte et me barra le passage.
--Pauvre garçon! dit-il; je ne puis vous laisser partir ainsi; votre
cerveau est dérangé.
Je lui dis d'un ton suppliant et les mains jointes:
--Oh! non, non, vous vous trompez: je ne suis pas fou. Jugez, jugez
vous-même! J'étais un pauvre enfant muet; un autre enfant, la fille de
gens riches, m'a tiré de la misère, m'a instruit, et a fait de moi un
artiste. Devenue femme, elle a aimé son protégé avec tant de passion,
qu'elle paie de sa vie ce malheureux amour! Peut-être en ce moment
est-elle étendue sur son lit de mort, elle m'appelle pour la sauver,
pour lui fermer les yeux.... Et je ne volerais pas à son appel de
détresse? Ah! je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi partir!
--Je comprends, répondit mon maître, les yeux mouillés de larmes; mais
vous ne retournerez pas du moins à Anvers à pied; avez-vous de l'argent?
--De l'argent? balbutiai-je frappé de cette question. De l'argent? Dans
ma chambre... trop peu, peut-être.
Le généreux artiste tira quelques napoléons de sa poche, me les glissa
dans la main et dit:
--Tenez, que Dieu vous protège pendant le voyage. Partez le plus vite
possible; nous compterons après.
À peine vis-je la porte ouverte devant moi, que je me précipitai dans
l'escalier en poussant un cri de joie, et je m'élançai dans la rue....
Deux heures après, j'étais dans la chaise de poste qui devait me ramener
en Belgique.