XXVIII

Le premier jour de ma fuite, je tombai d'épuisement près d'un village

non loin de Bruxelles. Quoique j'eusse refusé le secours que m'avait

offert mon protecteur, je n'étais pas sans argent. Je possédais trois

napoléons d'or et quatre ou cinq francs en menue monnaie. Après quelques

moments de repos, j'entrai dans le village et je cherchai une auberge.

Le lendemain, au point du jour, je repris mon voyage dans la direction

de la France, car je croyais que, dans ce grand pays dont je connaissais

bien la langue, je trouverais mieux qu'ailleurs les moyens de me cacher

et de soutenir ma vie amère sans qu'on en apprît jamais rien à Anvers.

Après avoir marché pendant quatre jours sans discontinuer, je me trouvai

enfin assez loin sur la terre de France, dans un petit village aux

environs de Compiègne. Maintenant qu'il y avait entre Rose et moi une

distance de cinquante à soixante lieues, maintenant que je me savais

éloigné de toutes les grandes routes et que je n'avais plus à craindre

que l'on pût découvrir les traces de ma fuite, je ne sentais plus la

nécessité de continuer mon voyage. Les gens chez qui j'étais logé ne

m'inquiétaient pas par des questions indiscrètes et ne s'étonnaient pas

de ma singulière taciturnité.

Il y avait autour du village beaucoup de petits vallons où l'on pouvait

rêver tout à son aise, et à peu de distance s'étendait la forêt

impériale de Compiègne, où les malheureux peuvent s'égarer dans la plus

complète solitude avec leurs tristes pensées.

C'était le plus souvent dans les endroits les plus sombres de cette

forêt que je passais mes journées, immobile pendant des heures entières,

les yeux fixés sur un même point et les bras croisés sur ma poitrine; ou

bien allant et venant, riant et soupirant, répandant sur le gazon la

rosée de mes larmes jusqu'à ce que la cloche de midi ou l'obscurité du

soir me rappelât au village.

Je pensais à ma mère, à M. Pavelyn et à mon avenir perdu: je sentais les

remords de ma conscience; je voyais pleurer mes bienfaiteurs à la vue du

dépérissement de leur enfant; j'entendais une malédiction sortir de leur

bouche contre l'ingrat dont l'orgueil insensé était la cause du malheur

de leur vie; mais, si affreux que fussent les souvenirs et les visions

qui passaient devant mes yeux, je trouvai dans mon âme malade assez de

force pour les chasser, et pour évoquer à leur place une autre image,

une resplendissante et admirable apparition. Alors Rose s'élevait à mes

yeux, des brouillards de la forêt, avec le sourire de l'espérance aux

lèvres, le feu de l'enthousiasme dans le regard et me montrant du doigt

le ciel, comme elle m'était apparue lors de notre fatal et éternel

adieu. D'autres fois, j'écoutais une voix plaintive et je voyais à

travers le feuillage l'ombre vaporeuse d'une vierge angélique. C'était

l'âme de Rose qui venait me répéter l'aveu de son amour. «Plutôt mourir!

plutôt mourir!» murmurait-elle à mon oreille d'une voix solennelle et

touchante. Et alors, en extase et dans un oubli complet du monde, je me

sentais heureux par-dessus tous les hommes, et je riais au fond de la

forêt solitaire, comme un pauvre fou qui a perdu la conscience de

lui-même.

Malgré le dérangement maladif de mon esprit, je songeais à ma mère avec

une profonde inquiétude. Elle ne s'étonnerait pas pendant la première

semaine de mon départ combien je resterais de jours à Anvers; mais enfin

elle s'informerait de moi, et alors de quel coup terrible ne serait-elle

point frappée en apprenant que j'avais disparu sans laisser aucune trace

derrière moi! Je devais et je voulais lui écrire. Mais que lui dirais-je

dans cette lettre? Je ne pouvais pas lui révéler la vérité; car je

voulais accomplir avec une religieuse fidélité la promesse que j'avais

faite à mon bienfaiteur. Vingt fois je me penchai sur mon papier pour

commencer une lettre mensongère; mais le mensonge ne voulait pas sortir

de ma plume.

Après une lutte qui dura quatre jours, je cédai enfin à l'impérieuse

nécessité, et j'écrivis à ma mère. Je lui dis avec mille protestations

d'amour, et en implorant son pardon, que je voulais entreprendre un

voyage en France, en Allemagne et en Italie, pour compléter mon

éducation d'artiste. Que j'étais parti sans lui dire adieu, de crainte

que mes parents ou M. Pavelyn ne me détournassent de l'exécution d'un

projet qui me poursuivait depuis plus d'une année et qui m'avait rendu

malade. J'ajoutai qu'elle ne devait pas être inquiète de moi, que je lui

donnerais souvent de mes nouvelles, que je penserais toujours à elle

avec amour et que je reviendrais le plus tôt possible, avec la ferme

volonté d'embellir ses vieux jours et de la rendre heureuse.

Pour ne pas laisser deviner à mes parents le lieu de mon séjour ou le

lieu de ma fuite, je pris la voiture de poste qui passait sur la

chaussée voisine, et je me fis conduire jusqu'à Reims, où je jetai ma

lettre à la poste. Le soir, j'étais revenu dans le village.

Cette lettre à ma mère m'avait coûté bien des efforts incroyables; mais,

maintenant qu'elle était partie et que je pouvais espérer que mes

parents seraient du moins rassurés sur mon existence, je sentais mon

cœur déchargé d'un poids étouffant, et mon esprit tout à fait libre de

se livrer, dans un oubli complet, à ses continuelles rêveries.

Je n'aurais point, de longtemps, songé à quitter mon village, solitaire,

car j'aimais la forêt de Compiègne et ses sentiers ombreux; mais je

m'aperçus bientôt que mes finances étaient presque épuisées. D'ailleurs,

mes singulières allures commençaient à être remarquées dans le village,

et l'on me faisait des questions indiscrètes qui me déplaisaient. Il

fallait donc prendre un parti et m'en aller. Paris était le seul endroit

où je pusse me rendre avec l'espoir de rester inconnu et caché dans la

foule, et de trouver de l'ouvrage comme sculpteur, afin d'échapper à la

misère qui me menaçait.

Deux jours après, j'entrais, le bâton de voyage à la main, dans la

capitale de la France. Pendant une semaine, je logeai dans un petit

hôtel garni; mais alors, rappelé à l'économie par la vue de ma dernière

pièce de cinq francs, je cherchai un logement moins coûteux. Je pris

possession d'une petite chambre sous les combles d'une haute maison dans

la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière le Panthéon. De là, mes

yeux embrassaient tout le panorama de l'immense cité, et mon regard

pouvait se perdre pendant des heures dans l'horizon brumeux, comme dans

l'infini. À mes pieds grondait le roulement de milliers de voitures;

au-dessus de ma tête bruissait le mouvement d'un million d'habitants;

j'entendais même, dans la maison qui me servait d'asile, le chant de

gens joyeux, le cri des enfants, et les appels des personnes qui

montaient et descendaient l'escalier; mais tous ces bruits m'étaient

étrangers, et, au milieu de Paris et de son innombrable population, je

me sentais plus loin du monde et plus isolé que dans le petit village

perdu près de Compiègne.

Dès la première heure de mon séjour dans cette petite chambre, elle me

devint chère. Quelle autre patrie était mieux faite pour mon âme

attristée, que cet étroit réduit, perdu sous le toit d'une maison qui

était elle-même un petit monde, mais avec un horizon sans limites, où

mes pensées pouvaient s'égarer en toute liberté?

Si la nécessité n'avait pas interrompu mes rêves, il me semble que

j'aurais passé toute ma vie la tête penchée hors de ma petite fenêtre.

Mais il n'y avait pas moyen d'oublier que la pauvreté se tenait à mes

côtés. Je m'arrachai donc de ce lieu enchanteur, et je descendis dans la

rue, pour aller demander de l'ouvrage chez les maîtres statuaires, comme

je l'avais déjà fait infructueusement depuis plusieurs jours.

Ce jour-là, je devais être plus heureux. Je m'adressai à un sculpteur

très-estimé, qui demeurait dans une maison de la rue de Seine, en lui

disant que j'étais un jeune artiste, un premier prix de l'Académie

d'Anvers, qui avait entrepris le voyage de Paris pour se perfectionner

dans ses études; mais que, me trouvant sans argent, j'étais obligé de

chercher de l'ouvrage pour vivre. L'humilité de mon langage lui inspira

sans doute de la confiance; car il ne m'en demanda pas davantage, et me

conduisit sur-le-champ dans un grand atelier où beaucoup de jeunes gens

et même d'hommes faits étaient occupés à tailler dans le bois et dans la

pierre différentes statues, et des ornements de toute espèce.--Il appela

le chef de l'atelier, lui dit quelques mots à voix basse; puis, se

tournant vers moi:

--On va vous mettre à l'épreuve, mon garçon, dit-il. Ce soir, je verrai

ce que vous savez. Si je suis content, je vous donnerai de l'ouvrage. À

l'œuvre donc, et bon courage!

On m'apporta une petite ébauche en plâtre représentant un archange, et

un bloc de bois de tilleul, où je devais tailler la tête de l'ange

jusqu'au cou, grande quatre fois comme le modèle. On me procura en même

temps tout ce qu'il me fallait: un établi, des outils, et même une

blouse grise, pour ne pas souiller mes habits.

Vers le soir, j'avais presque entièrement terminé la tête d'ange.

J'étais content de moi-même, car j'avais la conviction que mon essai

était parfaitement réussi. Aussi, je travaillais avec tant d'ardeur, que

je ne remarquai pas que depuis quelques instants le sculpteur était

derrière moi, et regardait ce que je faisais.

Il me tapa sur l'épaule, et me dit avec un sourire aimable:

--Oh! oh! mon gaillard, vous osez corriger le modèle! C'est égal, j'aime

cela, quand la hardiesse marche de pair avec le talent. Je suis

satisfait; vous travaillerez pour moi; et, pour vous faire voir que je

veux du bien à de jeunes artistes comme vous, je vous donnerai le

salaire d'un premier ouvrier.

Depuis ce jour, je travaillai dans le grand atelier au milieu de

nombreux compagnons. Il y avait à exécuter, pour une église de la ville

de Bordeaux, un grand autel avec toutes ses statues et tous ses

ornements. L'ouvrage se trouvait en retard et était pressé. C'est à

cette circonstance que je devais mon admission immédiate.

Dès le premier jour de mon entrée à l'atelier, mes camarades avaient

tâché de savoir qui j'étais. Au commencement, ils excusèrent ma

discrétion et ma réserve; mais bientôt mon continuel silence les aigrit,

et je devins de plus en plus l'objet de leurs railleries, sinon de leur

haine.--Cette disposition hostile de mes camarades m'affligea; je fis

tous mes efforts pour être un peu plus communicatif, et pour leur être

agréable; mais j'eus beau me faire violence, je ne parvins pas à chasser

les images qui, même pendant que je travaillais avec ardeur, étaient

sans cesse présentes à mon esprit, et l'emportaient dans le monde des

idées tristes.... Rose, toujours Rose! qui me montrait le ciel comme la

patrie des pauvres bannis du bonheur, et murmurait à mon oreille:

«Plutôt mourir! plutôt mourir!»

Lorsque la fin des heures de travail me rendait ma liberté, je prenais

mon vol, comme un oiseau échappé de sa cage, vers la montagne

Sainte-Geneviève, et je m'asseyais sur une chaise devant ma petite

fenêtre, et je regardais d'un œil vague les reflets dorés du soir, et

je rêvais d'elle, de son sourire et de son aveu; ou bien je pensais à sa

maladie, au chagrin de ma pauvre mère, et je pleurais, et je suppliais

Dieu, les mains levées vers lui, de la protéger et de me pardonner, dans

sa miséricorde infinie. Et je ne quittais ma place favorite que quand la

fatigue m'obligeait à me mettre au lit pour réparer mes forces.

La tombe de fer · 第 34 / 41 题