Le lendemain, mon exaltation était déjà bien calmée. D'abord je m'étais
laissé aller à cette idée enchanteresse, que Rose aurait jamais pu
m'aimer; mais insensiblement une réaction violente s'était produite en
moi contre ma propre émotion. Mon esprit, si ardent qu'il eût été à
espérer le retour de l'affection de Rose, se mit à invoquer les unes
après les autres toutes les raisons qui pouvaient me prouver que ma mère
avait pu se tromper; et, à la fin, je tombai dans un doute affligeant
qui m'était plus pénible que la certitude même de la haine de Rose.
Assailli et pourchassé par mes pensées inquiètes, je sortis de ma
demeure aussitôt que le soleil eut paru sur l'horizon, et j'errai autour
de la ville, dans les campagnes solitaires, rêvant, parlant et
gesticulant, comme si j'avais voulu démontrer une douloureuse vérité à
un compagnon invisible.
J'errai ainsi trois ou quatre jours, ne songeant à rien au monde qu'au
parti que j'avais à prendre, et dont la délibération laborieuse
absorbait toutes les forces de mon âme.--La fièvre m'avait quitté.
Suivant le conseil de ma mère, je voulais, même au risque de déplaire à
M. Pavelyn, éviter autant que possible toutes les occasions de me
trouver en présence de Rose. Cependant je me sentais irrésistiblement
poussé à manquer à cette promesse. Qu'est-ce qui pouvait jeter un peu de
lumière sur mon affreuse incertitude? Comment pourrais-je reconnaître
mon devoir, si je ne m'assurais point, par une visite à la maison de mon
bienfaiteur, s'il y avait réellement quelque changement dans les
dispositions de Rose à mon égard?
Je résolus de céder encore une fois au désir de mon cœur; après cela,
je ne m'approcherais plus jamais de Rose, sans y être absolument forcé.
Je résistai encore une couple de jours à une envie qui n'était pas tout
à fait justifiée à mes propres yeux; puis je me présentai, tremblant
d'émotion et de crainte, dans la maison de M. Pavelyn.
Rose me montra une froideur plus grande encore qu'à l'ordinaire; à peine
daigna-t-elle me saluer, et je n'étais en sa présence que depuis
quelques minutes, lorsque déjà elle inventa des prétextes pour sortir de
l'appartement; il va sans dire qu'elle ne prit aucune part à ma
conversation avec ses parents. Elle se détourna constamment de moi et se
comporta absolument comme si elle ne se fût pas aperçue que j'étais là.
Je me sentis profondément blessé, car, je ne pouvais le méconnaître, sa
haine contre moi était devenue beaucoup plus évidente qu'auparavant.
L'amertume et la mauvaise humeur pouvaient être les suites passagères
d'une indisposition nerveuse; mais la complète indifférence qu'elle me
témoignait maintenant n'était-elle pas un signe certain de mépris et
d'aversion?
Lorsque, ma visite terminée, je sortis de chez M. Pavelyn, j'étais
affreusement triste. Mon cœur n'était agité cependant d'aucun mouvement
violent; au contraire, je courbais la tête avec résignation sous le
poids du désenchantement, et j'acceptais sans murmurer mon triste sort.
Souvent, quand je me retrouvais seul dans ma chambre, mes yeux
laissaient encore échapper des larmes; mais je comprimais immédiatement
ce réveil de ma douleur comme le signe d'une tristesse sans espoir et
sans but.
J'avais rassemblé assez de forces pour suivre fidèlement le conseil de
ma mère; non-seulement, durant quinze jours, je ne me montrai pas chez
M. Pavelyn, mais j'évitai même de passer par les rues où je courais
risque de rencontrer quelqu'un de sa famille, et j'inventai une excuse
pour ne pas dîner chez lui le dimanche suivant.
Heureusement, mon esprit fut un peu distrait de ses rêveries importunes
qui m'épuisaient, par une chose qui me tenait fort à cœur, quoique,
depuis quelques jours, je l'eusse presque tout à fait oubliée.
Un de mes camarades de l'Académie était venu me voir et avait passé une
partie de l'après-midi avec moi. Les examinateurs, m'avait-il dit, se
réunissaient tous les matins, depuis une semaine, et ils avaient déjà
jugé les compositions de plusieurs concours inférieurs. Chaque jour, ils
pouvaient prononcer leur décision sur le concours de modelage d'après
nature; cela dépendait de la rapidité de leur travail. Dans tous les
cas, vers la fin de la semaine, j'apprendrais la nouvelle de mon
triomphe, à ce que croyait mon camarade, car il ne doutait pas que je ne
fusse proclamé vainqueur.
Cet élève appartenait, comme moi, à la classe d'après nature, et suivait
les cours de dessin pour se préparer à la peinture historique. C'était
un garçon jovial, plein de passion pour l'art et de foi dans la vie. Il
me décrivit, avec gaieté l'honneur insigne qui allait m'être décerné: on
me couronnerait de lauriers au milieu des applaudissements de milliers
de spectateurs; le commandant en chef de la garnison me passerait au cou
la médaille d'or; le préfet--c'est ainsi qu'on nommait le gouverneur
dans ce temps-là--conduirait les lauréats des classes supérieures dans
sa voiture à son hôtel, et les réunirait à sa table avec les principaux
notables de la ville.
Mon camarade, emporté par la chaleur de son imagination enthousiaste, me
prédit la plus brillante carrière et fit miroiter devant mes yeux,
non-seulement l'éclat de la renommée, mais aussi les trésors d'une
fortune qui devait être infailliblement le fruit de mes hautes
dispositions. Il me montra les souverains me comblant de leurs faveurs,
et moi-même habitant un palais, adoré et respecté de toute la nation
comme une des gloires de la patrie.
Je me laissai entraîner par ces prédictions, non pas jusqu'à espérer
qu'un sort si brillant serait peut-être un jour le mien, mais son
langage coloré et son noble enthousiasme relevèrent mon courage et me
firent envisager l'avenir avec confiance et même avec orgueil.
Lorsqu'il m'eut quitté, la réflexion ne fit qu'augmenter les bonnes
dispositions que ce nouvel ordre d'idées avait fait naître en moi, et je
m'écriai avec un geste énergique:
--Eh bien, puisque celle pour qui mon cœur bat depuis mon enfance n'a
pour moi que de la haine, concentrons toutes les forces de notre amour
sur cette autre idole de mon âme: sur l'art!
Depuis lors, je me sentis fort et consolé; et, bien que, de temps en
temps, la froide figure de Rose vînt se placer devant mes yeux, et
courbât mon front sous un nuage de tristesse, je croyais pouvoir me
flatter que j'avais découvert dans l'amour de la science le moyen
d'étouffer peu à peu un autre sentiment qui me rongeait le cœur comme
un ver cruel.
Cette disposition nouvelle rasséréna tellement mon esprit, que, le
lendemain matin, je pris, pour la première fois depuis le commencement
du concours, un morceau de terre glaise, que je pétris de diverses
manières, suivant l'inspiration de ma fantaisie.
Enfin mon idée s'était arrêtée plus particulièrement sur l'exécution
d'un petit groupe dont la composition me souriait, parce qu'il était
l'expression de ma situation présente. C'était un jeune homme entre
l'Amour et l'Art, et qui, attiré et séduit par tous les deux, finit par
repousser la couronne de roses de l'Amour, pour prendre la couronne de
laurier de l'Art.
Pendant que je travaillais en silence, pour donner à ce groupe les
formes propres à l'expression finale de ma pensée, la porte de ma
chambre s'ouvrit brusquement, et, avant que j'eusse pu faire un pas pour
voir qui venait me déranger si mal à propos et avec si peu de gêne, M.
Pavelyn me serra dans ses bras en me félicitant joyeusement de ma
victoire. Il n'y avait pas une demi-heure que les juges du concours
d'après nature avaient fait connaître leur décision. Mon généreux
protecteur, qui, depuis longtemps, avait promis à l'appariteur de
l'Académie une bonne récompense afin d'apprendre le premier l'heureuse
nouvelle, avait reçu immédiatement avis de la décision solennelle, et il
était accouru tout d'une haleine pour saluer l'heureux vainqueur,
l'artiste qui lui devait son talent et son succès.
Les larmes jaillirent de mes yeux, non pas tant de joie à cause de mon
triomphe, que d'émotion à cause de la tendre amitié de M. Pavelyn. Il
était plus content que moi; une fierté rayonnante étincelait dans ses
yeux, et il se réjouissait avec une sincérité aussi grande que s'il
avait obtenu lui-même la couronne de laurier.
Après le premier épanchement de sa joie, il dit qu'il avait résolu
depuis longtemps de me faire un cadeau si j'obtenais le grand prix de
l'Académie. Ce cadeau, il me l'offrit sur-le-champ. C'était une montre
d'or, avec une chaîne d'or et une clef dans laquelle était enchâssée une
pierre précieuse.
Tremblant d'émotion à la vue de ce riche présent, vivement touché de la
généreuse délicatesse avec laquelle il m'était offert, emporté par un
mouvement irréfléchi de reconnaissance, je me jetai au cou de mon
bienfaiteur et je l'embrassai en pleurant avec la même tendresse que
s'il eût été mon père.
C'était la première fois de ma vie que je me laissais aller à un pareil
mouvement. À peine eus-je serré M. Pavelyn contre ma poitrine, que je
reculai, dans la crainte que ma hardiesse n'eût blessé mon protecteur;
mais il me considérait avec des yeux humides, et paraissait ému à ne
pouvoir parler.
Après un instant de silence, il me prit la main et dit:
--Léon, tu as un noble cœur; je donnerais la moitié de ma fortune pour
que Dieu m'eût accordé un fils avec un cœur comme le tien. Mais il m'a
permis du moins de te protéger comme un père, d'assurer ton bonheur en
ce monde. Je me tiens pour suffisamment récompensé par ta reconnaissance
et par l'espoir d'avoir donné à ma patrie un artiste distingué. Je vais
te quitter, mon fils; de pareilles émotions ne me font pas de bien; et,
d'ailleurs, tu dois écrire immédiatement à tes parents pour leur
annoncer ton triomphe. Viens, cette après-midi, à trois heures, après
la fin de la Bourse; alors nous serons plus calmes. J'ai donné l'ordre
d'apprêter la table comme pour un festin. Rose paraît maintenant un peu
plus courageuse et plus gaie; la nouvelle de ton succès l'a rendue
joyeuse. Allons, à cette après-midi; nous boirons un bon verre à ton
premier prix, et nous passerons gaiement quelques heures.
Il me secoua encore une fois la main et descendit l'escalier.
Je demeurai un instant debout près de la porte de ma chambre, le front
dans mes mains, me demandant si je n'étais pas le jouet d'un rêve; mais
ce doute ne fut qu'un éclair. Un sourire de béatitude éclaira mon
visage, et, levant les mains au ciel, je courus, en louant Dieu, autour
de ma chambre, comme un insensé qui ne sait plus ce qu'il fait. Ce qui
me rendait fou de joie, ce c'était pas la nouvelle de mon triomphe; sans
doute, ce bonheur eût suffi pour me causer la plus vive satisfaction;
mais, malgré ma raison et malgré ma volonté, mon pauvre cœur était si
avide de tout ce qui pouvait le rapprocher de Rose, que, parmi toutes
les raisons que j'avais d'être heureux, il n'appréciait que celle qui
pouvait jeter un rayon de lumière dans son morne désespoir.
M. Pavelyn n'avait-il pas dit qu'il aurait donné la moitié de sa fortune
pour que Dieu lui eût accordé un fils tel que moi? Étranges et
mystérieuses paroles! Rose s'était réjouie de mon triomphe! Dieu, dans
sa bonté infinie, avait-il résolu de me combler en un seul jour de plus
de bonheur que n'en peut supporter un faible mortel?
Je fus tiré de ces pensées confuses par l'arrivée de maître Jean et de
dame Pétronille, qui avaient appris de M. Pavelyn que je venais de
remporter le grand prix de l'Académie, et qui apparurent dans ma
chambre, avec une bouteille de vin blanc et trois verres, pour boire à
la santé du _primus_.
Avant que la bouteille fût vidée, l'appariteur de l'Académie vint
m'apporter l'avis officiel de la décision des juges; immédiatement
après, trois ou quatre de mes camarades accoururent dans ma chambre; et,
comme la nouvelle de ma victoire s'était répandue rapidement dans toute
la ville, tous mes amis et connaissances vinrent successivement
m'apporter leurs félicitations. À peine, au milieu de toutes ces allées
et venues, trouvai-je le temps d'écrire en toute hâte à mes parents; et,
lorsque approcha l'heure où je devais me rendre chez M. Pavelyn, je fus
obligé d'interdire ma porte aux visiteurs pour être libre de consacrer
quelques minutes à ma toilette.
Je sortis de ma chambre le cœur joyeux et l'esprit léger. Toutes ces
félicitations et tous ces compliments m'avaient rehaussé à mes propres
yeux; ce que M. Pavelyn n'avait dit m'avait aussi rempli d'estime pour
moi-même, et il me semblait que, bien qu'il ne pût jamais y avoir
égalité entre le fils d'un humble paysan et la fille de ses
bienfaiteurs, la distance entre elle et lui était singulièrement
rapprochée par le triomphe de l'artiste. Mais, comme tous mes châteaux
en Espagne tombèrent en ruine à mon premier pas dans la maison de mes
protecteurs! Rose était devenue malade tout à coup, et se trouvait au
lit; cette fois, il n'était pas question d'une indisposition imaginaire,
ni d'une bizarrerie d'humeur; on avait fait chercher le médecin, et il
avait déclaré que Rose était atteinte d'une légère fièvre.
Madame Pavelyn, après m'avoir félicité, nous quitta pour aller veiller
auprès du lit de sa fille; elle ne prit point part au dîner, et ne parut
qu'une seule fois au salon, pour nous dire que Rose n'allait pas plus
mal, et qu'elle semblait dormir paisiblement.
M. Pavelyn était inquiet de l'état de son enfant; ce qu'il disait
n'était pas de nature à me tirer de la tristesse qui assombrissait mon
esprit. Le festin qu'il avait fait servir en mon honneur ne fut donc pas
gai; il ne parla pas beaucoup, absorbé qu'il était dans des pensées
inquiètes. Rose était-elle, en effet, réellement malade? Hélas! cette
crainte me faisait trembler et pâlir! Avait-elle feint cette
indisposition pour éviter ma présence et pour n'être pas obligée de me
féliciter? Quoi qu'il en fût et quelque direction que je donnasse à mes
réflexions, de tous côtés je ne voyais que des motifs de chagrin et
d'angoisse. Aussi, lorsque je quittai mon protecteur, j'avais le cœur
plus serré et l'esprit plus abattu que si le prix de l'académie m'eût
échappé.