Deux jours après, j'appris de maître Jean, mon hôte, que l'indisposition
de Rose ne devait pas avoir eu de suites, puisqu'il l'avait vue revenir
de l'église avec la femme de chambre.
J'avais donc des raisons de croire qu'elle n'avait feint cette maladie
que pour ne pas assister au festin donné en mon honneur.
Cette idée me blessa vivement, et je pris la résolution de ne plus faire
un pas de longtemps pour voir Rose. Mais, après avoir lutté contre
moi-même pendant deux semaines, ma volonté défaillit, et je me rendis
chez son père. Rose était partie pour Bodeghem avec sa mère; M. Pavelyn
devait aller les y rejoindre le surlendemain, et ils resteraient
probablement ensemble au château, afin de jouir du printemps, jusqu'au
jour fixé pour la distribution solennelle des prix de l'Académie.
Mon protecteur me demanda si je voulais l'accompagner à Bodeghem.
J'en mourais d'envie, et le cœur me battait rien que d'y songer; mais
je réfléchis que Rose voudrait probablement revenir en ville aussitôt
qu'elle me verrait paraître à Bodeghem.
Je l'obligerais donc à quitter le château; et, d'ailleurs, priverais-je
ma mère du plaisir qu'elle trouvait dans la compagnie de Rose!
Je refusai donc sous de vains prétextes, et je laissai M. Pavelyn partir
seul pour Bodeghem.
La famille de mes bienfaiteurs resta très-longtemps au château sans
donner aucun avis de son retour.
J'avais parfois la crainte que Rose ne trouvât un motif pour ne pas
assister à la distribution des prix. Mais, alors, je réfléchissais que,
pour rien au monde, M. Pavelyn ne renoncerait au plaisir de voir
couronner son protégé devant des milliers de personnes, et je conservai
l'espoir qu'il ne permettrait pas à Rose de manquer à cette solennité.
Le jour de la distribution des prix arriva enfin. Une vaste salle, que
l'on appelait la _Sodalité_, était disposée et décorée avec beaucoup de
luxe pour cette cérémonie. Le long des murs flottaient des draperies de
velours rouge, relevées de distance en distance par des aigles
impériales dont les serres étendues tenaient des branches de laurier,
comme si elles voulaient couronner les vainqueurs au nom de leur
puissant souverain. Dans chaque coin s'élevait une gigantesque statue de
la Renommée, la trompette à la bouche, proclamant le nom de ceux pour
qui la carrière des arts allait s'ouvrir sous de favorables auspices; au
fond de la salle, sur une estrade, se trouvaient les autorités du
département et de la ville: le préfet et le sous-préfet, le maire, le
président de la cour impériale, une foule de généraux et de
fonctionnaires civils, tellement chamarrés d'or et de décorations, que
la vue de cette richesse éblouissait les yeux et faisait battre le cœur
d'admiration et de respect. Au fond de l'estrade, on voyait une
nombreuse musique militaire qui, déjà avant le commencement de la
cérémonie, faisait retentir la salle du son belliqueux des fanfares et
des roulements des tambours. Toute la salle était remplie de spectateurs
de tous les états: en avant, sur des fauteuils et des banquettes de
velours, étaient assis les membres des principales familles d'Anvers, la
noblesse, les riches propriétaires et les négociants notables avec leurs
femmes et leurs filles; plus loin, les bons bourgeois, et plus loin
encore, la classe ouvrière, que l'on pouvait reconnaître aux blouses
bleues des hommes et aux bonnets blancs des femmes.
Sur ces milliers de visages de riches et de pauvres brillaient une
joyeuse attente et une vive animation; on eût pu croire que chacun des
spectateurs était venu là pour applaudir au triomphe d'un fils chéri;
car tel est le peuple à Anvers: le moindre ouvrier comprend et aime les
arts et s'intéresse à la renommée de l'école anversoise.
Les élèves qui avaient remporté les prix, et qui devaient être appelés
tour à tour pour aller recevoir leurs médailles des mains du préfet,
étaient assis sur des bancs à part, au côté gauche de la salle.
De la place où je me trouvais, je ne pouvais pas bien voir ce qui se
passait à l'entrée de la salle; dix fois par minute, je me levais de mon
banc pour promener mes regards impatients sur le public. Tant que
l'affluence des spectateurs avait duré sans interruption, j'avais nourri
l'espoir de voir bientôt paraître mes bienfaiteurs; mais, maintenant que
la musique avait déjà commencé l'ouverture qui devait précéder la
distribution des prix, mon cœur se serrait et je me sentais pâlir; ils
n'étaient pas encore venus! En me levant, je pouvais voir que les sièges
qu'on avait réservés pour eux au premier rang des spectateurs restaient
toujours vides.
Ainsi, ni M. Pavelyn, ni sa femme, ni sa fille n'assisteraient à mon
triomphe! Quelle valeur pouvaient avoir pour moi les applaudissements du
monde entier, si lui, mon bienfaiteur, si elle, qui m'avait fait
artiste, ne les entendaient pas? Hélas! Rose avait refusé de venir à la
distribution des prix: ma crainte s'était donc réalisée!
Les derniers accords de la musique s'éteignirent.... Un long soupir
souleva ma poitrine, comme si mon cœur était soulagé d'un poids
écrasant.
Je voyais M. et madame Pavelyn... et Rose! Dieu merci, mon
pressentiment m'avait trompé!
Un doux sourire éclaira ma physionomie; je frémis de bonheur; la salle
de fête se remplit pour moi de tous les rayons que mon âme ravie
répandait sur tout ce que mes yeux pouvaient atteindre.
Comme Rose était assise entre ses parents, au premier rang, je ne voyais
pas sa figure; mais je pouvais, en regardant entre les rangs des
spectateurs, tenir mon regard fixé sur elle. Il me sembla bientôt qu'un
courant de fluide invisible s'établissait entre elle et moi pour nous
mettre en communication secrète; je croyais entendre son cœur battre à
l'unisson du mien....
Je fus tiré de ce rêve étrange par la voix de M. le préfet, qui prononça
un discours éloquent sur la noble et utile mission des arts dans la
société, et qui fit l'éloge de ceux qui consacrent leur vie avec
dévouement à l'illustration de la patrie et de l'humanité. Après quoi,
les sons de la musique se mêlèrent aux applaudissements des auditeurs,
et la distribution des prix commença. Vingt élèves au moins devaient
être appelés tour à tour sur l'estrade; car toutes les classes de
l'Académie, jusqu'à la dernière, avaient concouru. Un grand nombre de
ces vainqueurs étaient des enfants que l'on voulait encourager en leur
donnant une branche de laurier ou un beau livre. Ce n'était que pour les
classes supérieures des trois branches principales que les prix avaient
une valeur sérieuse, parce qu'ils étaient un signe que les vainqueurs
qui allaient entrer dans la carrière des arts étaient armés de toutes
les forces et de toutes les chances de réussite que l'enseignement
académique peut donner à des élèves intelligents et laborieux. D'abord,
on devait distribuer les prix du concours d'architecture, puis ceux de
la classe de dessin et de peinture, et enfin, pour terminer, ceux de la
classe de sculpture; par conséquent, puisque l'on commençait chaque fois
par les classes inférieures, la médaille d'or que j'avais méritée
devait être distribuée la dernière, et mon couronnement devait clôturer
la cérémonie.
Pendant que les élèves appelés montaient tour à tour sur l'estrade et
recevaient leurs prix au milieu des félicitations générales et des
accords de la musique, je ne quittais pas Rose des yeux; elle
applaudissait chaque lauréat; je la voyais battre des mains avec force,
et, lorsque le premier prix d'architecture fut délivré, je crus
distinguer, à travers le bruit de mille acclamations, sa voix douce qui
criait avec enthousiasme:
--Bravo! bravo! bravo!
D'abord, je fus enchanté de voir que Rose prenait si franchement part à
l'émotion générale; je pouvais donc espérer qu'elle ne me refuserait pas
ses applaudissements. Être applaudi par Rose, entendre son cri de joie
retentir à mes oreilles! Quel bonheur, quel éloge pouvait être comparé à
un pareil suffrage?
Peu à peu cependant, un sentiment d'inquiétude se glissa dans mon cœur;
si Rose continuait ainsi à encourager, à applaudir chaque élève
couronné, ses mains ne se fatigueraient-elles pas? et son enthousiasme
ne se refroidirait-il pas pour le moment où je serais sur l'estrade, lui
demandant une part de ses félicitations? La cérémonie durait si
longtemps et on couronnait tant de lauréats, que je commençais à
compter, avec une jalousie inquiète, chaque battement de mains de Rose,
comme si j'eusse cru que la moindre marque de son approbation, fût un
vol qui m'était fait. Enfin, mon nom fut appelé, et je montai
l'escalier, le cœur palpitant, jusque devant M. le préfet, qui
m'attendait debout et se mit à m'adresser une courte allocution.
Je n'entendis pas ce qu'il me disait. Mon œil fixe ne quittait pas la
place où Rose était assise: je voulais voir quelle impression mon
triomphe produisait sur elle; mais, tandis que M. et madame Pavelyn me
regardaient avec le sourire du bonheur et de la fierté dans les yeux,
Rose tenait le front baissé; elle avait laissé retomber le voile de
dentelles de son chapeau et cachait son visage. En un pareil moment
même, elle me refusait les applaudissements qu'elle avait si
libéralement prodigués aux autres!
Je fus si cruellement frappé par cette amère désillusion, que je restai
presque insensible à ce qui se passait autour de moi. Le maire de la
ville suspendit la médaille d'or à mon cou et m'embrassa; M. le préfet
posa la couronne de laurier sur ma tête et donna le signal des
applaudissements. La musique retentit, les joyeuses acclamations
s'élevèrent comme un tonnerre du sein de la foule, et des acclamations
dix fois répétées remplirent la salle.... Mais Rose ne bougeait pas!
La poitrine oppressée, les yeux obscurcis, pleurant intérieurement et
chancelant sur mes jambes, je descendis de l'estrade et je me disposai à
retourner à ma place, mais M. Pavelyn s'élança en avant, me prit la
main, et, par un mouvement joyeux, m'entraînât auprès de sa femme. Là,
il me serra dans ses bras avec orgueil, sous les yeux de tout le public.
Madame Pavelyn me pressa les mains, et tous deux me comblèrent des
marques les plus vives de leur intérêt et leur affection.
--Allons, Rose, dit le père à sa fille, qui n'avait pas encore levé les
yeux sur moi, maîtrise ton émotion, mon enfant. Léon pourrait bien
croire que tu restes insensible à son beau triomphe; donne-lui au moins
la main pour lui prouver que, du fond du cœur, tu prends part à son
succès.
En disant ces mots, il leva le voile de dentelles qui cachait te visage
de Rose!... Ciel! elle pleurait!...
J'osais à peine en croire mes yeux; elle avait applaudi avec joie les
autres vainqueurs; mon triomphe faisait couler des larmes
d'attendrissement sur ses joues!
Elle se leva lentement et jeta un seul regard dans mes yeux, mais un
long regard où toute son âme semblait se répandre, une plainte, une
prière, un rayon d'affection sans bornes, une révélation qui arrêta le
sang dans mes veines et me fit devenir plus pâle qu'un cadavre.
Obéissant à l'invitation de son père, elle mit sa main dans la mienne
sans dire un mot; sa main tremblait comme si la fièvre agitait ses
nerfs, et cette main, quoique froide comme glace, me brûla les doigts et
me fit frissonner au contact d'un courant magnétique qui s'établit entre
elle et moi.
Ô mon Dieu! j'avais lu dans son cœur comme dans un livre ouvert! il
n'y avait plus moyen de douter, ses yeux me l'avaient dit assez
clairement; ma mère ne s'était donc pas trompée: aimé de celle qui était
la source de ma foi et le but de ma vie!
Jusque-là, M. et madame Pavelyn avaient considéré ma stupeur et les
larmes de Rose comme une suite naturelle de l'émotion que nous avait
causée mon couronnement solennel; mais qui sait si nous n'eussions point
trahi pour tout le monde ce que nos yeux s'étaient dit dans ce regard
que je n'oublierai jamais, si la divine Providence ne nous eût gardés de
cette disgrâce?
Les autorités et les notables avaient quitté leur place, la musique
avait cessé de jouer, et la salle était presque tout à fait vide. Deux
ou trois professeurs vinrent m'annoncer que le préfet venait de monter
dans sa voiture, et qu'il n'était pas poli à moi de faire attendre le
chef du département. En disant ces mots, ils me prirent par les bras,
et, me laissant à peine le temps de m'excuser auprès de mes
bienfaiteurs, ils m'entraînèrent vers la sortie de la salle. Chemin
faisant je retournai la tête encore une fois: mes yeux rencontrèrent
ceux de Rose: je ne m'étais pas trompé, j'étais bien l'homme le plus
heureux de la terre!
Je montai en voiture d'un pied léger. M. le préfet me fit, en riant,
d'aimables reproches, me dit de m'asseoir à côté de lui, et donna le
signal du départ. La voiture était une calèche de gala, traînée par
quatre beaux chevaux. Il y avait sur le siège deux laquais galonnés, en
grande livrée, et, derrière la voiture, deux chasseurs avec des plumets
verts à leur chapeau. Il y avait dans la voiture, outre M. le préfet,
les trois lauréats des classes supérieures d'architecture, de dessin et
de peinture; mais, comme il avait plu à M. le préfet de me faire asseoir
à côté de lui, j'avais l'air d'être quelque chose de plus que mes
camarades. Nous avions gardé la couronne de laurier sur la tête, comme
c'était l'usage, et la médaille d'or brillait sur notre poitrine.
Sur notre passage, la foule s'arrêtait pour nous applaudir; les
acclamations et les vivats retentissaient même au loin à notre approche.
Je tenais la tête levée, et je laissais errer mes regards sur la foule
avec un immense orgueil. Je me sentais si grand, qu'un roi qui passe au
milieu de ses sujets ne pouvait avoir de sa supériorité un sentiment
plus intime que moi en ce moment. Ceux qui me voyaient devaient croire
que mon triomphe m'avait aveuglé et rendu orgueilleux.... Mais comme ils
se trompaient! Ce n'était pas le lauréat de la sculpture qui, la
poitrine gonflée et les yeux étincelants de fierté, semblait vouloir
dominer la foule par son orgueil. Non, non, ce triomphateur superbe,
c'était l'homme qui se savait aimé de Rose. Ces honneurs, ces couronnes,
ces acclamations de la foule enthousiaste étaient bien suffisants pour
faire tourner la tête à un jeune homme; mais ma tête à moi était ceinte
de la couronne de roses de l'Amour.
Les applaudissements de l'univers entier n'étaient rien auprès du seul
regard qui, des yeux de Rose, avait rayonné vers moi!
Aussitôt que nous fûmes descendus à l'hôtel de la préfecture, nous
prîmes place au banquet avec les personnes les plus considérables du
département. Un de mes camarades était assis à côté du maire de la
ville; un autre à côté du général en chef; moi, je me trouvais à la
droite du préfet, qui paraissait m'accorder un intérêt tout particulier,
et qui disait tout haut que je lui plaisais beaucoup parce que j'étais
un jeune homme d'un caractère gai.
Et, en effet, pendant que j'étais assis à côté de lui dans la voiture,
il m'avait adressé différentes fois la parole pour m'engager à avoir
confiance dans l'avenir; je lui avais répondu avec tant d'animation,
avec tant de foi et de gaieté, que le brave homme, qui ne connaissait
pas la source de cette exaltation, m'avait admiré comme un jeune artiste
du plus heureux naturel.
Je ne comprends pas quelle force le regard de Rose m'avait donnée, et
comment la certitude d'être aimé d'elle avait ouvert tout d'un coup les
sources de mon intelligence et de mon imagination; mais on avait à peine
fini les premiers services, que chacun s'occupait de moi, et que je
tenais pour ainsi dire le dé de la conversation. Tout ce qui sortait de
ma bouche était si sensé, si original de forme, si spirituel, et en même
temps si plein d'amabilité, que tous les invités me donnaient la
réplique à l'envie pour m'engager à continuer. Et grâce à moi, ce
banquet, qui autrement eût sans doute été aussi ennuyeux que solennel,
se changea en une fête joyeuse où chacun rit et s'amusa de très-bon
cœur.
Certainement je n'aurais pas osé me laisser aller ainsi en présence des
personnes les plus haut placées; mais tous les convives, et notamment M.
le préfet, m'encourageaient et semblaient me remercier de la gaieté que
je répandais comme à pleines mains sur toute la réunion.
Au dessert, je me levai, et je portai, au nom de mes compagnons de
victoire, un toast à M. le préfet, le protecteur des arts dans le
département de l'Escaut.
J'avais sans doute à moitié perdu la tête; mais cette folie, au lieu
d'obscurcir mon esprit, remplissait au contraire mon cerveau d'une
clarté admirable. En prononçant mon toast, je fus si éloquent, si
heureux dans le choix de mes expressions, et je trouvai des accents si
entraînants et si profondément sentis, que je tirai des larmes des yeux
de tous les auditeurs, et que chacun vint me serrer la main avec
attendrissement.
Lorsqu'on eut bu également à la santé du général en chef et du maire de
la ville, un des invités dit que sans aucun doute, je savais chanter; je
ne me fis pas longtemps prier, et je chantai un air qui avait pour
titre: le _Bonheur d'être aimé_. Inutile d'ajouter que je ravis tout le
monde, car toute mon âme vibrait dans ce chant, et, d'ailleurs, je
n'avais jamais eu la voix si pure et si sonore.
Je chantai plusieurs romances; et lorsque le préfet se leva enfin pour
donner le signal de la retraite, les convives les plus distingués
s'empressèrent autour de moi pour me témoigner leur satisfaction et leur
bienveillance.
Soit que ces louanges générales m'eussent troublé quelque peu le
cerveau, soit que je fusse étourdi pour avoir pris quelques verres de
champagne mousseux, lorsque je montai dans la voiture qui devait me
ramener chez moi, toute la ville me parut pleine de lumières,
étincelante des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel: le monde était
changé pour moi en un paradis resplendissant!
Pauvre âme, tu buvais à long traits à la coupe du plaisir, sans songer
qu'au fond il restait beaucoup de fiel.... Et cependant, ô mon Dieu, si
triste que soit le sort qui m'était réservé, soyez béni pour cette
demi-journée de félicité!