Dame Pétronille veilla auprès de mon lit jusqu'à ce que l'accès fût tout
à fait passé; alors, après l'avoir rassurée sur mon état, j'exigeai
qu'elle allât prendre son repos. Sa chambre n'était séparée de la mienne
que par une mince cloison: si j'avais besoin de quelque chose, je
frapperais pour l'avertir.
À peine était-elle partie, que je tombai dans un profond sommeil qui fut
troublé toute la nuit par mille rêves effrayants.
Je me vis d'abord dans un temple magnifique retentissant du chant des
prêtres et des accords de la plus douce musique; des nuages d'encens
remplissaient le saint lieu.
Je souffrais un cruel martyre, et je pleurais à chaudes larmes; car
devant l'autel était agenouillée une jeune femme dont la tête était
ceinte de la couronne de mariage, et, à côté d'elle, un jeune homme en
habit de marié.
Comme mon cœur se glaça de désespoir et d'épouvante lorsque le oui
fatal tomba des lèvres de Rose, et que la bénédiction du prêtre
l'enchaîna pour toujours à l'ennemi.
Cependant, lorsqu'elle quitta l'autel et passa devant moi au bras de
son époux, je levai sur elle des regards plaintifs: mon âme implora un
peu de pitié pour ma souffrance mortelle; mais Rose me jeta un coup
d'œil plein de haine, et son mari un regard plein d'un mépris
triomphant.
Un cri d'angoisse s'échappa de ma poitrine et retentit dans le
temple... et je m'éveillai, le front trempé d'une sueur froide.
Lorsque je m'assoupis de nouveau et que mes yeux se fermèrent, je me
trouvai dans la maison de M. Pavelyn. C'était le jour où les juges du
concours devaient s'assembler, et nous attendions leur sentence avec
confiance. Tout à coup l'appariteur de l'Académie se présente; de
joyeuses acclamations le saluent et devancent l'annonce de mon triomphe;
mais il fait connaître qu'un autre concurrent a mérité la palme, et que
je n'ai obtenu que la dixième place.
Mon bienfaiteur m'accuse de négligence et de présomption; il me retire
sa protection. Rose déclare qu'il ne peut plus y avoir rien de commun
entre elle et un homme qui n'a ni assez de courage ni assez de génie
pour s'élever jusqu'à elle par son art. La tête basse, le cœur brisé,
et mourant de honte, je quitte la maison de ceux qui furent mes
bienfaiteurs. Ils me chassent! Leur arrêt: «Vous n'êtes pas un artiste!»
retentit derrière moi comme une malédiction....
Il me fallut plus d'une heure pour surmonter l'impression pénible que
cette vision m'avait causée. Cependant je finis par m'endormir de
nouveau; alors mon imagination me transporta dans mon village natal.
Comment mes parents avaient-ils pénétré le secret de mon cœur, je n'en
sais rien; mais je voyais le regard de mon père enflammé de colère et le
visage de ma mère mouillé de larmes. Tous deux me reprochaient le fol
orgueil qui m'avait conduit jusqu'à la plus lâche ingratitude.
J'avais osé lever les yeux sur la fille de mes protecteurs, j'avais
dissipé toutes les forces de mon âme à caresser ce sentiment coupable et
manqué ainsi le but des bienfaits reçus.... Dieu m'avait puni en me
ravissant la lumière de l'esprit et le feu du génie. Ma mère se
plaignait d'un ton plein d'amertume de ce que je l'eusse rendue
malheureuse, et mon père, emporté par une colère furieuse, me frappait
de sa malédiction....
Quelle nuit, hélas! remplie de visions épouvantables et me présageant
des malheurs dont la seule possibilité me faisait trembler en plein
jour.
Je craignais le sommeil, qui, chaque fois, me replongeait dans ces
rêves, et je faisais de pénibles efforts pour tenir mes yeux ouverts;
mais, après une longue lutte, je sentis défaillir mes forces: je
succombai de nouveau, et, vaincu, je laissai tomber ma tête alourdie sur
l'oreiller.
Sans doute, mon imagination avait épuisé la série des spectres qui
pouvaient m'effrayer; car, dès ce moment, mon sommeil ne fut plus
troublé ni interrompu par des songes; et, lorsque je fus éveillé,
très-tard dans la matinée, par le bruit que dame Pétronille faisait dans
ma chambre, je ne me sentais pas bien malade; mais j'étais extrêmement
fatigué, et mon esprit restait assombri d'une grande tristesse.
Après avoir bu une couple de tasses de thé et apaisé les plaintes de mon
estomac en mangeant quelques tranches de pain, j'essayai de nouveau de
m'endormir; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et ma mère, qui avait
quitté son village à la pointe du jour, entra dans ma chambre.
Les larmes jaillirent de ses yeux; elle me serra dans ses bras avec un
cri d'inquiétude et de compassion, n'interrompant ses baisers que pour
me reprocher de ne pas lui avoir donné plus tôt connaissance de ma
maladie. Ma maigreur et la pâleur de mes joues l'épouvantaient et la
faisaient pleurer abondamment, chaque fois qu'elle levait la tête pour
me regarder.
Je l'embrassai avec une reconnaissance infinie, et je tâchai de lui
faire comprendre que je n'avais pas autre chose que la fièvre; que cette
fièvre, tout en faisant maigrir le malade en peu de temps, n'était ni
dangereuse ni difficile à guérir; que je serais même rétabli, depuis
longtemps, si le concours de l'Académie ne m'avait agité et fatigué
outre mesure. Pour dissiper ses craintes et pour la consoler, je feignis
d'être gai, j'affectai de rire et de plaisanter, afin de lui faire
croire qu'elle avait tort de s'inquiéter de mon état.
Ma mère résista d'abord à tous mes efforts; mais peu à peu elle se
rassura, et ses larmes cessèrent de couler. Nous nous mîmes alors à
causer plus librement de différentes choses; de l'espérance que j'avais
de sortir triomphant de la lutte, de mon père, de mes sœurs, de M.
Pavelyn et de Rose.
À mesure que se dissipait la tristesse de ma mère, ma mélancolie
augmentait; je n'éprouvais plus le besoin de paraître gai; et d'ailleurs
la conversation, en roulant sur Rose, rouvrit la plaie de mon cœur et
frappa mon esprit d'un insurmontable abattement. Ma mère conclut, de mes
plaintes vagues et des réticences de mes paroles, que je voulais lui
cacher quelque chose d'important.
Je ne sus pas résister plus longtemps à ses tendres instances, et je
finis par lui avouer la véritable cause de mon chagrin et probablement
aussi de ma maladie; je lui dis que depuis quelque temps Rose me portait
une haine inexplicable et fuyait ma présence, qu'elle ne me parlait
qu'avec amertume et que souvent elle m'humiliait avec intention.
Je n'osai pas lui avouer que mon cœur était dévoré d'un amour secret;
car j'avais honte de cette passion coupable, et je savais que le moindre
soupçon d'un pareil égarement eût désespéré ma mère;--mais je lui
rappelai en termes chaleureux que Rose avait abrité mon enfance sous
l'ombrage protecteur de son amitié, et qu'elle était la seule cause de
tous les événements qui avaient changé ma vie. Que sa haine me rendit
malheureux, c'était une chose dont ma mère ne pouvait pas douter, à ce
que je croyais, et il n'était pas étonnant que cette haine, jointe à
d'autres causes d'inquiétude, m'eût troublé l'esprit et m'eût rendu
malade.
Ma bonne mère secoua la tête avec incrédulité, et sourit même en
entendant mon explication; elle traita ma douleur de rêve absurde et
sans fondement; peut-être, sans le savoir, avais-je donné à Rose
quelques raisons d'un dépit passager, mais ma mère prétendait avoir des
preuves incontestables que mademoiselle Pavelyn me portait toujours la
même affection qu'auparavant. Il n'y avait pas cinq semaines que Rose,
par un jour de clair soleil, était allée à Bodeghem avec sa mère.
Je savais cela; j'avais vu avec beaucoup de peine que mademoiselle
Pavelyn ne m'avait rien dit de ce voyage, et que madame Pavelyn seule
m'avait apporté les bons souhaits de mes parents.
Ma mère me raconta avec une sorte de joyeux enthousiasme que Rose, au
lieu de profiter du beau temps, avait passé toute cette journée auprès
d'elle, et lui avait témoigné plus d'amitié et d'affection que jamais;
que cent fois elle avait recommencé à parler de moi, de la noblesse de
mon caractère, du brillant avenir qui m'attendait, et du bonheur qu'elle
éprouvait à songer qu'elle avait contribué en quelque chose à m'assurer
un sort heureux en ce monde. Oui, Rose avait avoué que tous les soirs
elle adressait au ciel une ardente prière pour qu'il m'accordât la palme
dans le concours de l'Académie.
J'écoutais avec étonnement. La voix de ma mère me semblait douce comme
une musique enchanteresse, et mon cœur battait avec force en entendant
son récit;--mais ce n'était qu'une illusion passagère; car, dès qu'elle
cessait de parler, l'image d'un fier et beau jeune homme se dressait
devant mes yeux, et la fatale réalité m'apparaissait de nouveau.
Je confiai à ma mère que, depuis peu de temps, une vive inclination
s'était déclarée dans le cœur de Rose pour un jeune homme d'une haute
naissance et d'une grande fortune, que l'amour avait étouffé en elle
l'amitié, et que, sans que je susse pourquoi, elle avait commencé à me
haïr depuis le moment où un autre sentiment plus vif et plus puissant
s'était emparé de son cœur. Pour confirmer ma confidence, je racontai
tout ce qui m'était arrivé depuis lors; comment, en toute circonstance,
Rose me parlait avec aigreur et dépit, comment elle me blessait avec
intention et saisissait tous les prétextes pour sortir de chez elle
chaque fois que je m'y trouvais.
Je racontai tout cela d'un ton si désolé et en insistant si fort sur les
détails qui prouvaient l'aversion de Rose pour moi, que ma mère en vint
à douter de ce qu'elle devait croire. Elle supposa même que ma crainte
pouvait être fondée, et me consola de son mieux en me faisant espérer
que l'état maladif de Rose était peut-être la seule cause du peu
d'amitié qu'elle me témoignait, chose qui lui paraissait à peu près
certaine, puisque, d'après mon explication, M. et madame Pavelyn se
plaignaient également de la mélancolie de leur fille; en outre, elle me
rappela que j'étais devenu un homme, et qu'il ne pouvait plus y avoir
entre mademoiselle Pavelyn et moi la même confiance que lorsque nous
étions tous les deux de candides enfants.
Après que ma mère eut passé quelques heures auprès de mon lit, elle se
leva et me dit qu'elle ne pouvait pas retourner à Bodeghem avant d'avoir
été rendre ses devoirs à M. et madame Pavelyn. Elle pouvait rester
encore une partie de la matinée avec moi; mais elle espérait que, si
elle pouvait voir Rose et lui parler, elle apprendrait d'elle que les
torts dont je me plaignais étaient purement imaginaires, sinon pour le
tout, du moins en partie; s'il en était ainsi, elle m'apporterait cette
consolation avec une grande joie, et, en tout cas, elle reviendrait
encore causer quelque temps avec moi.
Dès que ma mère fat partie, des idées étranges s'emparèrent de mon
esprit. Rose, lors de sa dernière visite à Bodeghem, avait comblé ma
mère de marques d'affection et d'un amour presque filial; elle avait
parlé avec enthousiasme de mon avenir, de la noblesse de mon caractère,
et ajouté que tous les soirs elle priait Dieu pour qu'il me fit sortir
vainqueur du concours.
Je ne me rappelais plus vers quelle époque Rose était allée à Bodeghem,
aussi longtemps que ma mère était restée près de moi, je m'étais efforcé
de lui prouver que j'avais des raisons de croire à la haine de Rose
contre moi; mais maintenant, resté seul, je me mis à interroger ma
mémoire, et je supputai si exactement les jours et les événements, que
j'arrivai à une conclusion imprévue qui fit que je me dressai dans mon
lit avec un cri de joyeuse incertitude. Ne m'étais-je pas trompé? Cela
était-il possible? Mais comment résister à l'évidente vérité? Au moment
où Rose, en présence de ma mère, montrait pour moi une si vive affection
et un intérêt si grand, il y avait neuf jours déjà que la fatale soirée
était passée! Que fallait-il croire? L'amour avait-il laissé dans son
cœur une large place à l'amitié? Mon chagrin n'était-il réellement
qu'un mauvais rêve? Mais alors comment expliquer sa conduite envers moi?
Oh! non, non, je ne pouvais pas ouvrir mon cœur à cet espoir décevant;
N'avais-je pas vu plus d'une fois les yeux de Rose s'animer contre moi
du feu de la haine! Sa voix, lorsqu'elle s'adressait à moi, ne
trahissait-elle pas l'amertume, le dépit, et peut-être même le dédain?
et cependant pourquoi, elle, la franchise et la bonté même, eût-elle été
tromper inutilement ma pauvre mère?
Longtemps mon esprit craintif flotta entre la joie et l'inquiétude,
entre la douleur et l'espérance, jusqu'au moment où je reconnus de
nouveau le pas de ma mère qui montait l'escalier.
Elle ouvrit la porte et entra doucement, croyant sans doute que j'étais
assoupi. Un voile de tristesse couvrait son visage, et je vis à son
regard morne qu'elle était profondément affligée.
--N'est-ce pas, ma mère, demandai-je avec une amère ironie, n'est-ce
pas, je ne me suis pas trompé? Vous aussi, vous êtes convaincue que Rose
me hait.
Elle secoua négativement la tête et poussa un douloureux soupir.
Je lui pris la main, et je tâchai de dissiper sa tristesse, en
l'exhortant à prendre patience; la perte de l'affection de celle qui
avait été jusqu'alors la providence de ma vie pouvait bien me désoler
pendant quelque temps; mais, à la fin, l'homme s'habitue à son sort,
quelque pénible qu'il soit; et moi aussi, je finirais par me consoler
peu à peu.
Ma mère, sans me répondre, se mit à pleurer abondamment; ses larmes
roulaient silencieusement sur ses joues, pareilles à des perles humides.
--C'est pis encore que je ne l'avais cru, n'est-ce pas? dis-je.
Peut-être votre amour pour moi exagère-t-il le mal que vous avez
découvert; mais ne pleurez pas, ma mère, je trouverai la force de
surmonter mon chagrin. Nous avons du moins cette consolation que je n'ai
rien fait pour mériter la haine de mademoiselle Pavelyn.
Ma mère mit sa main sur ma bouche, et s'écria avec angoisse:
--Tais-toi, tais-toi, Léon, tu blasphèmes!
Je la regardai avec stupéfaction, et demandai en balbutiant
l'explication de ces étonnantes paroles.
Elle parut redouter l'explication que j'implorais, et garda un moment
le silence, en me considérant avec des yeux si pleins de compassion, que
je me mis à trembler sous son regard.
Enfin elle répondit à mes instances pour connaître la cause de ses
larmes:
--Ah! Léon, plût à Dieu que Rose te hait! Mon cœur maternel ne serait
pas déchiré en ce moment par le pressentiment d'un terrible malheur.
Comment est-il possible que tu te sois trompé ainsi toi-même?... Faut-il
que ce soit moi, ta mère, qui t'arrache le bandeau? Hélas, je n'ose pas!
Et cependant, c'est un devoir de te montrer le danger qui te menace.
--Que voulez-vous dire? Quel est le sens de vos paroles, ma mère?
m'écriai-je. Parlez, parlez, vous me faites frémir! Un terrible malheur!
Ma mère poussa un soupir étouffé; elle luttait visiblement contre le
désir de me faire la confidence que je demandais.
Enfin elle approcha sa bouche tout près de mon oreille, et répondit sans
cesser de pleurer:
--Léon, mon pauvre fils, un grand malheur te menace! tu crois que Rose
te hait depuis que son cœur s'est ouvert à l'amour?
Et, baissant la voix davantage, elle murmura d'une façon à peine
intelligible:
--S'il est vrai qu'elle a de l'amour pour quelqu'un, si elle aime un
homme, ce n'est assurément personne, personne que....
--Que qui? m'écriai-je tremblant de crainte et d'espoir.
--Personne que toi, mon malheureux enfant!
On eût dit que cette révélation avait suspendu la vie en moi pendant un
instant; je ne parlais pas, je ne respirais pas, je tenais les yeux
fermés pour m'abandonner tout entier aux mille pensées tumultueuses que
cette nouvelle faisait tourbillonner dans mon cerveau.
Lorsque je rouvris les yeux, ma mère tenait sa figure cachée dans ses
mains et pleurait en silence. Je rassemblai toute ma force d'âme et fis
un violent effort sur moi-même pour surmonter mon émotion.
--Ma mère, ma chère mère! dis-je, vous vous êtes assurément trompée....
Ce que vous croyez est impossible. Avez-vous vu Rose?
--J'ai passé une demi-heure seule avec elle.
--Et c'est elle-même qui vous a dit de pareilles choses?
--Non, Léon; nous n'avons parlé de rien de semblable.
--Vous voyez bien, ma mère, vous vous inquiétez à tort. Rose a été sans
doute très-aimable avec vous, et, pour vous faire plaisir, elle a
également parlé de moi avec bonté. Je crois conclure de vos paroles
qu'elle ne m'est pas encore devenue tout à fait hostile. Cet espoir,
m'est une douce consolation dans mon chagrin.
Un triste sourire plissa les lèvres de ma mère; elle semblait refuser
d'accueillir mes doutes. Toutefois, après beaucoup d'efforts de ma part
pour ébranler sa conviction, elle admit la supposition qu'elle pouvait
s'être trompée sur le sens des paroles de mademoiselle Pavelyn; et, en
effet, celle-ci ne lui avait rien dit de positif. Alors, ma mère se mit
à me montrer quelle source de chagrin et d'humiliation allait s'ouvrir
pour M. et madame Pavelyn si ses soupçons étaient fondés; elle me
rappela un à un tous les bienfaits qu'ils m'avaient prodigués depuis mon
enfance, et tenta de me faire comprendre qu'il était de mon devoir,
devant Dieu et devant mes généreux protecteurs, d'ôter à l'égarement du
cœur de Rose tout aliment et toute occasion de se développer, s'il
était vrai que son amitié pour moi se fût changée en un autre sentiment.
D'après elle, je devais rendre mes visites chez M. Pavelyn aussi rares
que le permettraient la plus stricte politesse et les limites extrêmes
des convenances. Et, dussé-je courir le risque d'irriter Rose contre
moi, il fallait me montrer froid et peu expansif avec elle.
Pendant que ma mère, avec une tendresse touchante, s'efforçait ainsi de
m'armer contre le danger qui me menaçait, j'eus plusieurs fois envie de
la laisser lire dans mon cœur, de lui demander des forces contre ma
propre faiblesse; mais, chaque fois je reculai avec terreur devant cette
révélation, qui eût sans doute comblé ma mère d'inquiétude et de
douleur. D'ailleurs, mon père eût appris par elle que je m'étais laissé
entraîner vers un sentiment qui ne pouvait avoir à ses yeux d'autre
source qu'un fol orgueil et une lâche ingratitude. Dans sa sévérité et
dans sa loyauté d'honnête homme, il se serait certainement cru obligé
d'avertir immédiatement M. Pavelyn, et de venir lui dire que j'étais
devenu indigne de son estime et de sa protection. C'eût été le comble du
malheur, aussi bien pour mes protecteurs que pour moi. Mon secret devait
rester enseveli au fond de mon cœur, et, si je pouvais le garder jusque
sur mon lit de mort, quel autre que moi seul en aurait à souffrir.
Je ne dis donc rien à ma mère qui pût lui faire soupçonner le moins du
monde mon amour pour Rose, et je promis de suivre en tout son conseil,
comme je l'avais déjà suivi, d'ailleurs, depuis la fatale soirée.
Ma mère exigea que je lui écrivisse encore vers la fin de la semaine;
elle me dit que, si la fièvre ne me quittait pas, maintenant que le
concours était passé, elle m'enverrait mon père pour délibérer avec moi
si je ne ferais pas mieux d'aller à Bodeghem jusqu'à mon entière
guérison.
Elle m'embrassa encore une fois, me parla avec une confiance qu'elle
n'avait pas elle-même, et me quitta enfin en se retournant vingt fois
pour me dire adieu.
Après son départ, j'oubliai le monde entier pour me plonger dans la
contemplation de mon bonheur.
Je m'étais donc trompé ce n'était pas le fils du riche banquier, ce
n'était pas M. Conrad de Somerghem qui possédait l'amour de Rose; non,
non, moi, moi seul j'étais aimé!
Elle était coupable peut-être, la joie qui m'égarait jusqu'à la folie,
qui me faisait rire et qui faisait battre mon cœur comme si le ciel se
fût ouvert pour me recevoir; mais j'étais devenu aveugle.
Je ne voyais que son amour; je n'entendais que la voix de ma mère qui me
répétait:
--S'il y a un homme sur la terre qui soit aimé de Rose, ce n'est pas un
autre que toi, mon fils, Léon Wolvenaer!
Ma poitrine se gonflait d'orgueil, mon cœur sautait de joie; quelque
chose me donnait la certitude que j'étais complètement guéri de ma
maladie. Alors, mon sang circula avec une force inconnue dans mes
veines; je sautai à bas de mon lit, car j'avais besoin de mouvement et
d'espace.
Un moment, mon esprit fut traversé par la pensée que je me préparais au
plus amer désenchantement, que ma mère s'était trompée, et qu'à ma
première visite dans la maison de M. Pavelyn, mon illusion s'évanouirait
comme un vain rêve; mais cela n'amoindrit pas ma joie, car ce doute même
était déjà un bonheur inexprimable!