Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me présenter dans
la maison de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon hôte m'avait dit plus
d'une fois que Rose n'était pas malade.
Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer
au danger d'expliquer mon absence, puisque le dimanche où je devais
aller dîner chez mes protecteurs était arrivé.
Je me présentai avec préméditation chez M. Pavelyn à l'heure où l'on
avait coutume de se mettre à table.
Je trouvai par conséquent toute la famille réunie. Rose était
très-mélancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes
d'aigreur qu'une froideur extrême, et une certaine affectation à ne pas
m'adresser directement la parole. Elle évitait ostensiblement de causer
avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baissés ou fixés sur sa
mère. À part cela, elle ne paraissait nullement embarrassée, et causait
avec une entière liberté d'esprit. Elle ne prononça qu'une seule fois
mon nom; mais la formule cérémonieuse de «monsieur Wolvenaer» ne sonna
pas avec la même amertume que la dernière fois que je l'avais entendu
sortir de sa bouche.
Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation
tombée, ni pour l'égayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit.
Je fis bien tous mes efforts pour paraître gai; mais chaque fois, mes
pensées m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable
mélancolie.
M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il
pouvait l'excuser, parce qu'elle n'était pas tout à fait bien portante,
comme l'indiquait sa visible pâleur; mais moi qui n'avais aucune raison
d'être triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par
mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une
conversation animée.
Dès que le dîner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose
sous prétexte que rien n'égaye l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa
de se mettre au piano; elle paraissait même craindre la musique; car
lorsque, pour complaire à M. Pavelyn, je me disposai à chanter--bien à
contre-cœur,--Rose déclara qu'elle se sentait incapable de supporter
les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal à la tête,
disait-elle, et ses nerfs agités étaient d'une sensibilité extrême.
Après s'être donné beaucoup de peine pour rendre à Rose sa bonne humeur,
M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la
servante avec une impatience mal déguisée, et lui ordonna d'avancer la
table à jeu en me priant de faire avec lui une partie d'échecs, comme
nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement
assez tard dans la soirée.
À peine avions-nous commencé à jouer, que madame Pavelyn nous annonça
qu'à la prière de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu,
pour prendre l'air. En passant elles iraient peut-être faire une visite
chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre à Rose de
souhaiter le bonjour à son amie Émilie. Il était donc bien possible
qu'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles
restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les
envoyer chercher.
Pendant que j'étais assis devant l'échiquier, calculant en apparence les
chances du jeu, je songeais au départ de Rose. Elle allait dans la rue
de l'Empereur, dans la maison même où demeurait le jeune homme qui
m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie
de la journée en compagnie de Conrad de Somerghem! L'idée que son départ
n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profondément. Elle
allait se promener par un temps froid et désagréable, parce qu'elle ne
voulait pas rester où j'étais! Elle avait conçu tant d'aversion pour moi
qu'elle ne pouvait plus supporter ma présence! On ne pouvait pas
témoigner plus clairement sa haine!...
Distrait par ces pensées, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord,
M. Pavelyn rit de ma distraction; mais à la seconde bévue que je commis,
il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une sévérité qui me
rappela au sentiment du devoir, et dès lors je fis un effort surhumain
pour concentrer toute mon attention sur le jeu.
Par bonheur, je gagnai la première partie; mais je perdis la deuxième et
la troisième.
Nous cessâmes de jouer; la brièveté des journées d'hiver faisait tomber
la nuit de bonne heure, et l'obscurité commençait à se faire dans la
chambre.
M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit à causer avec moi de
choses et d'autres.
Il me parla du prochain concours de l'Académie, et m'engagea à réunir
tous mes efforts pour obtenir la médaille d'or. D'après lui, le prix
d'honneur pouvait difficilement m'échapper; néanmoins, il croyait que je
ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succès. Il me
conjura donc de ne rien négliger pour sortir victorieux de la lutte; il
me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma
reconnaissance, et comme une récompense de tout ce qu'il avait fait pour
moi depuis mon enfance.
Je fus profondément touché du bienveillant intérêt que me témoignait mon
bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il désirait,
dussé-je pour cela tenter l'impossible.
Nous parlâmes aussi de Rose. Il se plaignit de l'inexplicable mélancolie
qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et menaçait même
de miner sa santé. Quatre fois depuis huit jours, sa mère l'avait
surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de
larmes; elle était toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et
calme, maussade et désagréable pour tout le monde. On avait insisté pour
savoir si elle désirait ou souhaitait quelque chose; mais elle
prétendait n'avoir aucun désir, et croyait qu'une indisposition nerveuse
était la seule cause de son malaise et de sa mélancolie obstinée.
M. Pavelyn n'était pas sans crainte; il savait que, dans son
adolescence, sa fille avait eu une santé très-délicate, et que, même à
présent, elle n'avait pas de forces à perdre. Il me dit qu'à la
première occasion, il irait à Bruxelles consulter un médecin célèbre sur
l'état de Rose; mais il ne voulait rien en dire à celle-ci, ni amener
chez lui des médecins de la ville, de crainte de l'effrayer, elle et sa
mère.
Quand mon entretien fut épuisé sur ce sujet, je demandai à mon
protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il
avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles
n'étaient pas rentrées à la nuit tombante. Il me serra la main, et, en
guise de salut, m'adressa encore quelques paroles d'encouragement afin
de me recommander de faire tout mon possible pour réussir dans le
prochain concours de l'Académie.