Lorsque je me présentai le lendemain chez mon bienfaiteur pour
m'informer de la santé de sa fille, je rencontrai M. Pavelyn sur le
seuil de sa porte, prêt à sortir.
Il me dit que l'indisposition de sa fille n'avait pas eu de suites,
comme il l'avait prévu d'ailleurs. Rose semblait un peu triste et
fatiguée; mais elle n'était pas réellement malade, ainsi que je pouvais
m'en convaincre en la voyant à son piano.
En achevant ces mots, il sortit.
J'ouvris la porte et je me trouvai dans un salon contigu à la pièce où
Rose et ses parents avaient l'habitude de se tenir. Les sons du piano
frappèrent mon oreille, et me firent une impression si profonde, que je
m'arrêtai pour écouter, immobile....
Ce que Rose jouait sur le clavier n'était autre chose que la mélodie du
grand duo que nous avions chanté si souvent ensemble. C'était une
mélodie vive et gaie, qui réjouissait l'esprit et chassait la
mélancolie. En ce moment, au contraire, elle ressemblait à la plainte
d'une âme désolée. La mesure était lente et traînante; les notes,
frappées sans force, chantaient plaintivement, comme si la main d'un
artiste plongé dans une tristesse profonde eût parcouru lentement et
distraitement le clavier.
Cette musique étrange me fit frissonner. Quel chagrin inconnu y avait-il
dans le cœur de Rose, pour qu'un chant joyeux se transformât sous ses
doigts en une plainte touchante?
J'ouvris la porte, et j'entrai. Rose était toute seule.
Mon apparition lui causa une émotion visible; son front se couvrit d'une
vive rougeur, à laquelle succéda une pâleur extrême.
Mon entrée lui avait fait peur. Il y avait un secret entre elle et moi.
Probablement j'avais surpris dans cette mélodie plaintive une émotion
qu'elle voulait tenir cachée.
Maîtrisant avec peine mes impressions, je lui parlai de son
indisposition de la veille, et lui exprimai ma joie de la trouver tout
à fait rétablie. Elle parut très-embarrassée, et ne répondît que par des
paroles confuses; mais tout à coup elle se leva, et me priant de
l'excuser, parce qu'elle avait quelque chose à dire à la bonne, elle
tira la cordon de la sonnette.
Je ne pus entendre l'ordre qu'elle donna tout bas à la servante; mais un
instant après madame Pavelyn entra dans la chambre et demanda avec une
visible inquiétude:
--Tu me fais appeler, Rose? n'es-tu pas bien portante?
--C'est que, maman, je ne sais pas.... J'ai un violent mal de tête, je
me sens indisposée, répondit Rose.
--Va dans ta chambre, mon enfant: le repos te remettra, dit madame
Pavelyn.
--Non, non, mère, ce n'est pas si grave, dit Rose; mais je t'en prie,
reste auprès de moi!
Madame Pavelyn, moitié triste et moitié souriante, prit un siège et se
mit à parler de l'indisposition de sa fille, à l'encourager et à la
consoler, en lui disant que c'était une chose très-ordinaire et qui ne
pouvait être considérée comme menaçant sérieusement sa santé. Puis
l'entretien tomba sur la soirée. Rose avait, en présence de sa mère,
repris un peu d'assurance et un peu de liberté d'esprit. Elle prononça
quelque mots d'un ton que je n'avais jamais découvert dans sa voix. Elle
montra une indifférence presque complète lorsque sa mère parla de ma
statue, et, quand elle en trouvait l'occasion, elle me témoignait une
politesse si cérémonieuse, que la tournure de ses phrases semblait me
faire comprendre avec une sorte d'affectation qu'elle était aigrie
contre moi. L'amertume étrange de sa voix, chaque fois qu'elle
m'appelait «monsieur Wolvenaer», eût même pu faire croire qu'elle
voulait m'humilier ou me blesser.
Pour moi, je souffrais si cruellement; et j'eusse versé des pleurs, si
un profond dépit, une amertume secrète ne m'avaient donné la force de me
contenir. Le respect et la conscience de ma véritable position à l'égard
de mes bienfaiteurs me firent supporter cette douloureuse épreuve sans
donner aucun signe de mécontentement ou de fierté blessée.
Je cherchai même un prétexte pour m'en aller, et j'abrégeai ma visite
autant que les convenances le permettaient.
Au moment où je prenais mon chapeau pour sortir, Rose me salua en
s'inclinant profondément, et, tandis que les mots cérémonieux, de
«monsieur Wolvenaer» tombaient de ses lèvres, elle me lança un regard
perçant, si plein de reproches, qu'on eût dit qu'elle me jurait une
haine éternelle.
Une fois dans la rue, je marchai la tête basse, sans avoir conscience de
ce qui se passait autour de moi, et tout étourdi par les pensées qui
envahissaient mon cerveau.
Il y avait déjà longtemps que j'étais seul dans ma chambre, et les
ténèbres régnaient toujours dans mon esprit. Peut-être repoussais-je la
clarté qui, pareille à un fugitif éclair, se faisait parfois dans mes
idées. En effet, un abîme de malheurs était béant devant mes pieds, et
j'avais peur de la lumière qui pouvait m'en faire sonder la profondeur.
J'avais devant les yeux l'image du jeune homme qui n'avait pas quitté
Rose pendant toute la durée de la fête.
Je lisais sur ses traits le désir de plaire, et dans les yeux et sur les
lèvres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu'elle
acceptait ses hommages avec un bonheur extrême.
Rose aimait! Ses bizarreries inexplicables, sa mélancolie, sa
sensibilité nerveuse n'avaient d'autre cause que le trouble de son
cœur, qui s'était ouvert à une passion envahissante, et luttait
vainement contre l'ardeur d'un premier amour....
C'était donc vrai! un homme avait touché le cœur de Rose, et ce
penchant pour cet homme était si puissant et y avait pris tant de place,
qu'il en avait chassé le sentiment de l'amitié. L'amour d'un autre homme
s'était donc élevé, comme une barrière infranchissable, entre elle et
son malheureux protégé. Et, quoique les souvenirs de notre passé
parussent me donner quelque droit à partager son affection avec le
nouvel élu de son cœur, elle me refusait cette part pour donner son âme
tout entière à celui qu'elle préférait. Oui, elle me haïrait, elle
devait me haïr, elle me haïssait déjà. Ses yeux ne m'avaient-ils pas
lancé un sanglant reproche, comme une déclaration d'inimitié éternelle?
Que la vie de l'homme est pleine de vicissitudes et dominée par la plus
cruelle fatalité!
Cette soirée, où j'avais exposé ma première œuvre d'art; où j'avais, en
présence de Rose, recueilli les éloges les plus flatteurs; qui devait
être pour moi le point de départ de ma réputation future,--cette soirée
allait, au contraire, être la cause du malheur de ma vie; elle allait
m'ôter tout mon courage et toute ma foi, faire peser sur moi la haine de
Rose comme une malédiction, étouffer tous mes souvenirs, et séparer
violemment et pour toujours mon passé de mon avenir.
C'est avec de pareilles réflexions que je croyais me tromper moi-même
sur la véritable nature de mes sentiments et de mon émotion
extraordinaire.
Je croyais n'être que triste et découragé; mes yeux étaient restés secs.
Je sentais sur mon front le froid d'une pâleur mortelle; mes dents
étaient serrées convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais
les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les
phalanges de mes doigts.
Si j'avais pu repousser plus longtemps la clarté qui descendait peu à
peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper entièrement les ténèbres
de ma pensée! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable,
m'arrachait le bandeau et me forçait de regarder au fond de mon propre
cœur....
Un cri d'horreur et de désespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon
visage dans mes mains, et un torrent de larmes brûlantes ruissela à
travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doute possible.
J'aimais la fille de mes bienfaiteurs!
Je l'aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un
amour sans bornes. Cet amour, né dans mon enfance, avait vécu et grandi
avec moi. Il avait été la cause de mon goût pour les arts, de mon
ambition, de ma foi dans l'avenir.... Ma pauvre mère! elle, avait prévu
que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insensé!
Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d'un sabotier, est
tiré de la misère par la générosité de personnes riches; on lui donne
des moyens de développer son intelligence et de se distinguer dans le
monde comme artiste.... Et lui, pour récompense d'une pareille bonté, il
outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille
jusque sur leur unique enfant!
Ces pensées me firent frémir et m'arrachèrent d'abondantes larmes. Une
fois même, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma
coupable passion et de me donner le courage de résister à ma faiblesse.
Quel était mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller
finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays étranger? Mais
comment expliquer cette disparition à mes parents et à M. Pavelyn?
Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une lâche
ingratitude, et emporter leur malédiction? D'ailleurs, les concours de
l'Académie allaient bientôt commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes
condisciples mêmes ne doutaient pas que je n'obtinsse les premiers prix.
Cette victoire devait décider de mon avenir, et écarter beaucoup
d'obstacles de mon chemin.
Je ne pouvais renoncer à la chance de remporter le prix d'honneur à
l'Académie; car, si j'étais en proie à un sentiment qui me dominait
complètement et me faisait cruellement souffrir, l'amour de l'art et le
désir de me distinguer par là dans le monde étaient néanmoins assez
vivaces en moi pour n'être point étouffés par la crainte d'un malheur
imminent.
Je parvins enfin à envisager ma position arec plus de calme.
J'aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi
longtemps que les battements de mon cœur; mais je pouvais le tenir
caché dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne
laisserait soupçonner l'existence. Il n'y aurait donc alors ni
ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au
monde, excepté moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de
mon âme. Je frémissais bien à l'idée qu'en présence de Rose je ne
resterais pas maître de moi, et que je trahirais peut-être
involontairement les mouvements de mon cœur. Mais alors je me disais
que Rose me haïssait; et je me réjouissais en songeant que cette
disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec
un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect inébranlable, je serais
réservé, prudent et simplement poli, et j'éviterais ainsi toutes les
occasions d'éveiller le plus léger soupçon dans l'esprit de Rose ou de
n'importe qui.
Si je pouvais accomplir fidèlement cette résolution, il n'y avait pas
grand danger dans le sentiment qui s'était révélé en moi.... Et
peut-être puiserais-je dans l'énergie de ma volonté et dans son aversion
pour moi la force nécessaire pour triompher de mon fol amour.
Pendant quelques instants je souris à cette idée, à demi consolé; mais
insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le
voile magique qui, depuis mon enfance avait entouré ma vie, était
déchiré en lambeaux! Rose me haïssait!