Depuis lors, la manière d'être de Rose envers moi ne changea plus; elle
demeura également froide, et saisit tontes les occasions de s'éloigner
lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n'oubliait
jamais les règles de la politesse, et semblait prendre peu à peu la
force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte
que, quand elle devait m'adresser la parole, elle le faisait avec une
amabilité toute particulière; néanmoins, ce n'était que de la politesse;
je ne pouvais me tromper sur le sentiment désagréable qu'elle avait
conçu contre moi.
Elle était habituellement fort pâle et maigrissait visiblement. Ses
parents qui l'avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient
peut-être pas que ses joues commençaient à perdre de leur rondeur; mais
moi qui ne rendais visite à son père qu'une fois tous les quinze jours,
j'observai facilement les effets de l'amour qui était né dans son cœur
le jour de cette fatale soirée, et qui avait empoisonné ma vie à venir.
Non, le sort n'est pas juste, et il n'y a pas, comme on le dit, une
compensation à toutes les contrariétés dans l'existence humaine. Qu'il
était heureux et grand, celui dont l'image régnait ainsi dans l'âme de
Rose! qu'il devait être heureux, l'homme choisi par elle, l'objet de son
chaste mais ardent amour! Pour être à sa place, j'aurais je crois,
renoncé à ce que j'avais de plus cher au monde, à toute autre espérance,
même à mon art! Non seulement j'étais écrasé sous le poids de sa haine,
non-seulement je la voyais dépérir d'amour pour un autre, mais, moi,
humble créature que j'étais, je ne pouvais pas même élever les yeux
jusqu'à elle du fond de mon infériorité! La jalousie qui me consumait
était une passion coupable, et, quoique je fusse résolu à garder mon
secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne connût la
cruelle blessure qui saignait dans mon cœur, quoique sa haine
m'interdît toute espérance, cependant, dans le plus profond de mon âme,
je ne pouvais étouffer l'amour dont je conservais l'impénétrable secret,
et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reçus me
commandaient d'arracher de mon cœur. Ma vie était devenue un affreux
combat une lutte acharnée contre des pensées ennemies.
Je tombai bientôt dans une sombre incertitude; il me semblait que je me
détestais moi-même; et, souvent lorsque j'étais seul, songeant à mon
impuissance et à ma lâcheté, je me frappais rudement le front comme pour
exercer une juste vengeance.
Ah! j'étais malheureux, malheureux plus qu'on ne pourrait le concevoir.
Rose avait été le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi,
c'était mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma
faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon cœur. La lutte
vaine épuisait mes forces: je maigrissais, et j'avais le pressentiment
d'une maladie prochaine.
Chez mes protecteurs, j'expliquais ma pâleur par la fatigue de mes
études constantes pour me préparer au au concours de l'académie et je
disais vrai en partie.
M. Pavelyn me conseilla de modérer un peu cet enthousiasme, et Rose
elle-même, peut-être par un reste de pitié, essaya aussi de me faire
comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma santé.
Enfin les concours l'Académie s'ouvrirent; d'abord les concours
inférieurs, tels que la composition, l'expression, la perspective et
l'anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l'année
précédente, j'avais obtenu la première ou la seconde place dans ces
différentes branches. La médaille d'or, la couronne d'honneur dans la
classe de la sculpture étaient le prix du concours de modelage d'après
nature, qui était le dernier et devait durer six jours.
L'approche de cette lutte décisive, l'incertitude du succès de mes
ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le cœur comme un ver
mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait défaillir.
C'était le matin du jour fixé pour le commencement du concours de
modelage d'après nature; ce concours devait s'ouvrir à six heures du
soir; les concurrents devaient consacrer six soirées de deux heures
chacune à la reproduction de chaque modèle. Il y avait donc dix-huit ou
vingt jours pour les trois épreuves prescrites.
Dans mon empressement à ne rien négliger et à appeler à mon aide toutes
les chances de succès, j'étais assis de très-bonne heure dans ma
chambre, et j'étudiais, d'après une petite figure anatomique, la
musculature du corps humain. Insensiblement une étrange sensation de
froid se répandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de
tête, et des frissons nerveux m'agitèrent de la tête aux pieds. D'abord,
je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se réaliser mon
pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait
peut-être longtemps sur mon lit.
Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais
m'échapper la médaille d'or. Bientôt je fus pris d'un tremblement
général; mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que
tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement.
Je compris que je souffrais de la fièvre, qui régnait alors assez
fréquemment à Anvers. Ce n'était que la fièvre! Peut-être cette
indisposition ne m'empêcherait-elle pas de concourir pour le grand prix.
Cette idée calma mon inquiétude, et je me mis au lit à moitié consolé.
La fièvre suivit son cours habituel. Après une bonne heure de frissons
glacés, la chaleur de la réaction fit bouillir mon sang et mon cerveau,
jusqu'au moment où je tombai enfin dans le repos de l'épuisement, et
sentis que l'accès était passé.
En ce moment, la voix de mon hôtesse vint m'avertir que le dîner était
servi.
Je répondis que je n'avais pas envie de manger; qu'elle me rendrait un
service en me faisant un peu de thé et en conservant mon dîner sur le
feu.
Je parvins à lui faire croire que mon indisposition n'avait rien de
grave. Elle m'apporta le breuvage rafraîchissant, en ajoutant que le
dîner serait prêt à l'heure qui me conviendrait, puis elle me laissa en
paix.
Quelle que fût ma fatigue, et bien que résistant à peine à mon envie de
dormir, je me levai et je m'habillai. À mesure que la journée
s'avançait, je sentais mes forces revenir, et, à la tombée du soir, je
me rendis à l'Académie, où je commençai, avec beaucoup de courage, et
presque avec gaieté, mon modelage d'après un modèle vivant. Il me
semblait bien que mes yeux n'étaient pas très-clairs et que la fièvre
avait laissé un peu d'étourdissement dans mon cerveau; mais je surmontai
cette gêne à force de volonté, et lorsque les deux heures furent
écoulées, je rentrai chez moi tout à fait content de mon ouvrage.
La fièvre me laissa tranquille toute une journée, puis elle revint
presque à la même heure.
Je cachai autant que possible la gravité de ma maladie à maître Jean et
à sa femme, et les priai de n'en rien dire à mes protecteurs, afin de ne
pas les inquiéter inutilement.
J'espérais toujours que la fièvre cesserait après quelques accès, et je
craignais d'ailleurs que M. Pavelyn, s'il me savait malade, ne
n'empêchât de prendre part au concours de l'Académie.
Lorsque j'eus souffert ainsi cinq ou six accès, et que je fus
sensiblement amaigri, tant par la maladie, que par mon travail, maître
Jean me déclara qu'il ne pouvait pas cacher plus longtemps mon état à M.
Pavelyn.
Je le tranquillisai en lui promettant d'aller le lendemain chez mes
bienfaiteurs et de les informer moi-même de mon indisposition.
Le lendemain, je me présentai en effet dans la maison M. Pavelyn. Il
poussa un cri d'étonnement dès qu'il aperçut mon visage pâle et mes
joues creuses; Rose me considéra d'abord avec un regard singulier,
triste et amer comme un reproche; puis elle baissa subitement la tête,
et, si je n'avais été certain de son aversion pour moi, j'aurais pu
croire que les traces de la maladie sur mon visage l'avaient frappée
d'une profonde émotion.
J'expliquai la cause de mon amaigrissement, et je parlai de la fièvre
comme d'un mal sans importance et qui se passerait bien tout seul,
aussitôt que la fin du concours m'accorderait le repos nécessaire. M.
Pavelyn me plaignait avec une sympathie véritable; il me loua de mon
grand courage, mais il tenait trop à mon triomphe probable pour
m'engager à me retirer du concours.
L'attitude de Rose en ce moment m'étonna. Elle essaya de me faire
comprendre que j'avais grand tort de sacrifier ainsi ma santé à l'espoir
incertain d'une victoire dont je pouvais me passer facilement.
J'étais, croyait-elle, un artiste assez puissant pour m'ouvrir une
carrière brillante sans le secours de ce succès. Et, comme son père, et
moi surtout, nous nous efforcions de combattre ses raisons, elle se
fâcha très-fort; une amertume et un dépit croissants se montrèrent! dans
ses paroles, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant plus résister à l'agitation
de ses nerfs elle sortit de la salle, la figure cachée dans ses mains,
pour aller s'enfermer dans sa chambre. Sa mère la suivit en silence.
J'étais tout à fait abattu et ne savais plus que décider.
Quoique Rose me donnât des signes d'aversion et ne pût décidément plus
rien souffrir de moi, je fus péniblement frappé au cœur en
reconnaissant que son système nerveux était atteint d'une sensibilité
maladive.
J'avais surpris dans sa voix un accent inexplicable de douloureuse
impatience, quelque chose de plaintif et de désespéré qui m'avait
effrayé.
M. Pavelyn essaya de me rassurer en me disant que l'emportement et
l'humeur de Rose ne devaient pas m'étonner; ce n'était autre chose que
la suite de l'agitation de ses nerfs. Demain, elle en demanderait pardon
comme d'habitude et reconnaîtrait son tort.
D'après mon protecteur, je ne devais pas me retirer du concours à moins
que je ne reconnusse moi-même mon impuissance. Il me laissait donc tout
à fait libre. Mais, comme, malgré la fièvre, j'avais déjà concouru
pendant dix jours, il n'y avait nulle raison de croire que je ne
pourrais pas aller jusqu'au bout.
M. Pavelyn promit en outre de m'envoyer un excellent médecin, qui
déciderait, dans tous les cas, si ma participation au concours pouvait
en effet m'être fatale.
Je retournai chez moi la tête remplie de pensés tristes, mais fermement
résolu à subir jusqu'au bout les épreuves du concours, le docteur
lui-même dût-il me le défendre. Mon triomphe devait être pour mon
protecteur une récompense de ses bienfaits; quand mon nom serait
proclamé par toute la ville comme celui d'un artiste auquel un glorieux
avenir était promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-être sortir
un peu de son humble infériorité. Folle pensée qui me troublait! Mais il
était riche et considéré dans le monde, celui qui m'avait ravi la
lumière de ma vie.