Le maître d'école était fier de mes progrès surprenants, dont il
s'attribuait seul le mérite. En effet, il ne pouvait savoir quelle part
considérable Rose avait prise à mon instruction.
Le brave homme me citait, à plusieurs lieues à la ronde, comme une
preuve de son savoir et de son activité; et il s'ensuivit qu'il s'occupa
de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout
particulier.
J'avançai si bien pendant cet hiver, qu'à la prière de mes parents je
tins moi-même une classe dans notre maison, et que je devins le
professeur zélé de mes frères et de mes sœurs.
Le printemps s'approchait petit à petit, et les arbres déployaient leur
première verdure. Chaque jour, avant et après la classe, j'allais,
jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore.
Qu'elle restait longtemps absente! Les lilas avaient fleuri, et étaient
déjà flétris. Les cerises commençaient à rougir, et le château, avec ses
persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du
beau jardin!
Un jour du mois de juin, pendant que j'étais assis sur un banc dans la
maison du maître d'école, parmi les autres enfants, et que j'apprenais
la leçon qu'on m'avait donnée, M. Pavelyn parut tout à coup au milieu de
la classe. Je poussai un cri; et, tout tremblant, je tins les yeux fixés
sur la porte, dans l'espoir de voir paraître encore quelqu'un; mais je
fus trompé dans mon attente.
M. Pavelyn ne fit pas attention à mon émotion. Il causa un instant tout
bas avec le maître d'école, et lui demanda probablement si j'avais fait
des progrès, car il me fallut montrer immédiatement tous mes cahiers. On
me fit lire en français et en flamand; on me fit faire une
multiplication difficile; on me fit montrer les villes et les rivières
sur une carte géographique; et M. Pavelyn lui-même me fit écrire en
français quelques lignes qu'il me dicta à haute voix.
Lorsque j'eus subi toutes ces épreuves d'une manière satisfaisante, le
père de Rose me tapa familièrement sur l'épaule, et me dit avec beaucoup
de bienveillance:
--Tu as bien étudié, mon garçon! Je suis tout à fait content de toi. Tu
as bien employé ton temps, et tu t'es montré reconnaissant des soins de
ton maître. Continue ainsi.... Mais pourquoi me regardes-tu si
singulièrement? Tu me demandes si Rose est arrivé au château? Je t'en
parlerai tout à l'heure.
En achevant ces mots, il entra avec le maître d'école dans la maison, et
me laissa livré à une incertitude pénible. Rose était-elle au château,
oui ou non? Elle était malade, peut-être? Qu'est-ce que son père allait
me dire d'elle?
Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l'école et dit:
--Viens, mon garçon, suis-moi: tu as congé pour ce matin.
Je le suivis hors de l'école. Chemin faisant, il se mit à me raconter
que madame Pavelyn avait été très-souffrante cet hiver, par suite d'une
inflammation des bronches. Elle était partie avec Rose pour Marseille,
dans le pays où croissent les oliviers, pour s'y guérir de sa maladie de
poitrine. A Marseille, madame Pavelyn avait un frère qui y avait fondé
une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa mère
chez son oncle et sa tante. Rose n'était ni forte ni bien portante, et
le séjour d'une contrée au climat si doux ne pouvait manquer de lui
faire du bien.
C'est ce que je compris du récit de M. Pavelyn. Je ne répondis rien;
mais mes yeux étaient mouillés de larmes retenues avec peine. Le père de
Rose le remarqua et tâcha de me consoler, en m'assurant que sa fille
serait de retour avant la fin de l'année, et que je pourrais encore
jouer avec elle, pendant l'été, dans le jardin du château. Il me dit
beaucoup de choses aimables, m'encouragea à étudier avec ardeur, pour
être à même de commencer bientôt mon apprentissage de sculpteur; et il
me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait être la récompense de mon
zèle. Puis il me donna à entendre qu'il viendrait rarement au château,
et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d'aller chaque
jour, après la classe, me promener avec mes parents et jouer avec mes
frères et sœurs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir.
En ce moment, M. Pavelyn n'avait pas le temps d'aller voir mes parents;
mais je pouvais leur annoncer qu'il irait certainement leur faire une
visite la première fois qu'il reviendrait à Bodeghem.
Après ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma tête, et me
dit:
--Va, mon garçon, amuse-toi jusqu'à midi; sois toujours sage et
studieux: je resterai ton ami, et j'aurai soin que tu ne manques de rien
en ce monde.
Il me quitta, et prit un chemin qui menait à la grande ferme.
La tête basse, et arrosant de mes larmes la poussière du chemin, je me
traînai jusqu'à la maison, et je racontai à mes parents, avec les signes
d'une véritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m'avait dit. Ils
essayèrent de me consoler en m'objectant que quelques mois seraient vite
passés, et qu'alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis à
cette contrariété avec une sorte de résignation, et je m'appliquai avec
plus d'ardeur qu'auparavant à l'étude des principes de la langue
française.
M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l'été au château et à la maison
de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me fit
même dîner deux fois avec lui; mais si bien qu'il me traitât, sa
généreuse protection ne sut point adoucir la douleur que me causait
l'absence de Rose.