Un dimanche après midi, je me promenais sur la grande route à une
demi-lieue de notre demeure. L'automne était déjà avancé, et les arbres
commençaient à perdre leur feuillage.
Depuis un mois, j'avais le cœur gros comme si je ne devais plus revoir
Rose. Mon courage était tombé tout à fait; un voile de tristesse et de
chagrin avait assombri mon esprit; je ne pouvais plus étudier, et le
maître d'école me reprochait tous les jours mon inexpliquable
distraction.
Je ne pensais plus qu'à elle du matin au soir, et, même pendant mon
sommeil, je versais souvent des larmes amères. Jusque-là, j'avais écouté
les consolations de ma mère; j'avais espéré tant qu'avait duré le bon
temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que
les matinées froides annonçaient l'hiver, une douloureuse incertitude
avait étouffé peu à peu ma dernière lueur da confiance. Elle ne
viendrait plus cette année à Bodeghem,--et, même, la reverrais-je
jamais?
Telles étaient les pensées qui me poursuivaient continuellement; et,
quoique je fusse bien convaincu qu'en aucun cas elle ne pouvait revenir
avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-être une
espérance secrète, qui me poussait à aller me promener bien loin sur la
grande route, comme si mon âme voulait s'élancer à sa rencontre.
Ce jour-là, j'étais assis au bord de la chaussée, le dos tourné vers une
jeune sapinière, et, plongé dans mes tristes réflexions, j'effeuillais
machinalement les fleurs jaunes des chrysantèmes, lorsque tout à coup le
roulement d'une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un
cri de joyeuse surprise. C'était bien la voiture de M. Pavelyn qui
arrivait dans le lointain. Mais Rose y était-elle? Pourquoi y
serait-elle cette fois-ci, puisque la même voiture était si souvent
venue sans elle à Bodeghem?
Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l'espoir et le doute,
la voiture avait passé. Je n'avais pas vu Rose!... Mais tout à coup la
glace de la voiture s'abaissa.
--Léon! Léon! cria sa voix douce.
Et j'aperçus sa figure angélique qui me souriait, et sa main qui me
désignait avec des signes de joie.
La voiture s'arrêta; je m'approchai lentement et en chancelant, quoique
le cocher me criât de me dépêcher. Je tremblais, mon cœur battait
violemment, et tout s'obscurcit devant mes yeux, comme si j'allais
succomber à mon émotion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans
la voiture, et ferma la portière.
Alors je regardai Rose dans les yeux, j'entendis sa voix me dire avec
joie:
--Voici ta petite mère de retour!
Et je sentis ses mains presser les miennes....
Malgré tout ce que me dirent d'abord M. et madame Pavelyn pour me
calmer, je ne pouvais surmonter mon émotion. Ils savaient bien que
c'était le retour de Rose qui m'agitait ainsi, et cette marque de
gratitude envers leur fille leur faire plaisir.
Enfin les tendres paroles de Rose me rappelèrent à moi-même, et, à
travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs.
--Mais, Léon, écoute donc ce que je te dis, s'écria Rose. Nous venons à
Bodeghem pour te chercher.
Je la regardai avec stupeur.
--Oui, oui, pour te chercher: tu vas venir avec nous à Anvers. Tu auras
un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste!
M. Pavelyn m'expliqua d'un ton plus calme quelle était son intention.
Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu'au lendemain
matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je
vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Académie
venaient de s'ouvrir, et j'étais assez âgé pour ne pas perdre une année
sans commencer mes études d'artiste. Quant à mes études scolaires, il me
fournirait les moyens de les continuer en même temps.
J'allais devenir artiste, sculpteur! j'étais si touché, si ému de cette
heureuse certitude, que, dans mon égarement, je saisis les mains de mon
bienfaiteur. Je les baisai à différentes reprises, et les arrosai de
larmes d'amour et de reconnaissance.
Tandis qu'il me retirait sa main, en me recommandant avec
attendrissement d'être studieux et attentif, la voiture s'arrêta devant
la grille du château.
Dès que nous fûmes au salon, Rose commença à m'interroger pour savoir
jusqu'à quel point j'étais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en
reconnaissant que je l'avais dépassée en plusieurs branches; mais elle
fut flattée cependant d'être beaucoup plus versée que moi dans la langue
française; elle me fit lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je
subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle se fit de nouveau
l'angélique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais
voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me
soumis avec autant d'humilité qu'un enfant se soumet à sa mère. Rose me
parla du beau pays où fleurissaient les amandiers et les oliviers, de
montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me
vanta la riche nature du Midi, son ciel pur et sa température saine et
vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'était plus aussi pâle
qu'auparavant. Le hâle d'un brun clair que le soleil du Midi avait
répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé.
En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait
devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins
pour moi, que j'avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux
yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles,
comme les sons d'une musique enchanteresse.
Je fus très-étonné lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures
étaient sonnées au clocher du village, et qu'il était temps d'aller me
coucher. Cette demi-journée n'avait pas duré une heure pour moi.
Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame
Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents
leur désir de m'emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait
frémi à l'idée que son enfant la plus cher--le petit garçon que chacun
admirait à cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs--allait
s'éloigner d'elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient
fait comprendre qu'un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à
mon bonheur à venir. D'ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze
jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu'en hiver; M.
Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que,
dans la belle saison, il n'eût l'occasion de m'amener dans sa voiture.
Mes parents ne devaient s'inquiéter en rien des frais de mon entretien
en ville, ni de mes vêtements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn
pourvoirait à tout cela; et, si je restais bon et honnête, si je voulais
étudier avec zèle, il me protégerait et me soutiendrait jusqu'à ce que
je fusse en état de me frayer un chemin dans le monde et de me créer une
position indépendante.
Le lendemain matin, lorsque ma mère m'eut revêtu de mes plus beaux
habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit à
pleurer en silence et à me serrer sur son cœur avec une tendresse
inquiète. Mes sœurs et mes frères pleuraient également, et moi, bien
qu'heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma
mère. Des larmes de douleur et d'inquiétude coulaient dans notre
demeure, comme si l'adieu que nous allions échanger devait être éternel.
Mon père seul résistait à son émotion, et tâchait de nous ramener à une
idée plus nette de la réalité. Il n'y voyait qu'une faveur particulière
du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, et il lui semblait qu'au lieu
de pleurer, nous devions être joyeux et remercier Dieu de sa bonté.
Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arrêta devant notre demeure, et que
le moment fatal de la séparation fut arrivé, ma mère m'étreignit de
nouveau sur son cœur en murmurant à mon oreille:
--Léon, mon cher Léon, aime toujours ta pauvre mère! que l'orgueil ne te
fasse jamais oublier que tu n'es qu'un pauvre enfant de paysans;
respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux....
Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s'étouffa dans sa poitrine
haletante.
Mes frères et mes sœurs vinrent tour à tour me donner le baiser
d'adieu, et enfin mon père fit le signe de la croix sur mon front, et me
donna sa bénédiction avec une simplicité solennelle.
Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j'eus un
moment d'hésitation. J'étais prêt à courir vers ma mère, qui pleurait
derrière la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure; je
lui tendais les bras, et j'allais demander à rester avec elle; mais mon
père et le domestique, pour abréger cette scène douloureuse, me
portèrent dans la voiture.
Le fouet claqua... et les chevaux entraînèrent la légère voiture avec
tant de rapidité, qu'en un clin d'œil notre maison et même le village
natal avaient disparu à mes regards.
X
M. Pavelyn avait aidé un de ses plus anciens serviteurs, qui avait été
le magasinier de son père, à ouvrir une boutique d'épiceries. Cet homme
demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand'Place, à
Anvers. Comme ils n'avaient pas d'enfants, leur maison était beaucoup
trop grande pour eux, et plus d'une chambre restait inoccupée. M.
Pavelyn m'avait placé chez ces bonnes gens. J'y avais deux chambres pour
mon usage, une chambre à coucher, et une autre pour écrire et dessiner.
Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent,
ils étaient chargés de me le donner ou de me le procurer à ma première
demande, aussi longtemps qu'ils n'auraient pas reçu d'autres ordres de
mon protecteur. Je mangeais à leur table, et, le soir, je m'asseyais
avec eux à leur foyer.
Maître Jean et sa femme Pétronille étaient de braves gens qui me
témoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une
scrupuleuse exactitude ce qu'ils étaient chargés de faire pour moi; mais
ils ne prenaient pas à leur pensionnaire un intérêt particulier.
Dès le second jour de mon arrivée à Anvers, un domestique de M. Pavelyn
m'avait conduit à l'Académie, où l'on avait gardé une place pour moi.
J'étais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner
des feuilles au trait.
Mes journées se divisaient ainsi:
Le matin, après mon déjeuner, j'allais à l'atelier d'un jeune sculpteur,
chargé par M. Pavelyn de me donner des leçons, et j'y restais à dessiner
des ornements jusqu'à ce que la cloche de midi m'annonçât qu'il était
temps d'aller dîner. L'après-midi, j'avais deux heures pour faire mes
devoirs d'écriture et pour apprendre mes leçons. Ensuite, j'allais à la
maison de M. Pavelyn pour recevoir, en même temps que Rose, les leçons
d'un professeur français. Nous passions le reste de la journée, jusqu'à
l'heure des cours de l'Académie, à jouer et à causer, et parfois nous
nous amusions au piano. Rose, qui savait déjà un peu de musique,
essayait de m'apprendre les chansons qu'elle avait retenues. Elle ne
chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine; et d'ailleurs
sa voix, quoique douce et pure, était très-faible. Moi, au contraire,
j'avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance,
je chantasse faux quelquefois, et que je traînasse le son comme les
paysans ont coutume de le faite, Rose se plaisait à entendre ma voix
sonore.... Ou peut-être ne me faisait-elle chanter si souvent que pour
apprendre à son protégé ce qu'elle savait de musique?--Quoi qu'il en
soit, notre vie, pour autant que nous pouvions être ensemble, était un
paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin.
Tous les quinze jours, j'allais à Bodeghem passer le dimanche et une
partie du lundi avec mes parents. Ma mère, qui voyait bien que je la
chérissais toujours autant, et que j'aimais à me trouver auprès d'elle,
se consolait de mon absence et souriait à mon bel avenir.
Les autres dimanches, j'allais dîner chez mes bienfaiteurs, m'asseoir à
table à côté de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soirée.
Ce que ma mère me répétait sans cesse était gravé profondément dans mon
cœur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre
mes protecteurs et moi.--Je ne l'eusse jamais oublié, car la conscience
de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux.
Mon extrême modestie, mon ardente gratitude, mon humilité vraie, étaient
très-agréables à M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter à tout venant
comme un enfant doué d'un excellent caractère. Souvent il me présentait
à ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que
j'étais l'enfant d'un sabotier et qu'il avait résolu néanmoins de faire
de moi un artiste distingué. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa
protection le fils d'un paysan,--une pauvre créature ignorante,--et il
voulait en faire un sculpteur qui honorât sa patrie par des œuvres
sublimes. Il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer le but de
ses bienfaits et de prôner d'avance la carrière brillante qu'il voulait
ouvrir pour moi.
En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m'aimait parce que son enfant
jouissait de ma présence et en était heureuse.
Pendant cet hiver, la mère de Rose souffrit beaucoup d'un asthme, et
elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays près de
la mer Bleue, disant que l'air de Marseille seul pouvait la guérir de sa
maladie; mais, d'un autre côté, elle ne pouvait consentir à vivre loin
de sa fille ou à priver M. Pavelyn de la présence de son enfant.
A mesure que l'hiver avança et que les jours humides arrivèrent, la
maladie de madame Pavelyn empira d'une façon inquiétante. Rose,
constamment enfermée dans la maison, était redevenue pâle, et elle
commençait aussi à tousser de temps en temps....
Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il
décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille, et y resterait
auprès de son frère, jusqu'à ce que la bienfaisante influence de l'air
du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait
également, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la
mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de
Marseille. Une fois que cette décision fut bien arrêtée dans l'esprit
de M. Pavelyn, il n'y eut plus à en revenir. Rose et moi, nous pleurâmes
beaucoup à l'idée d'une aussi longue séparation; mais c'était pour sa
santé et pour la santé de sa mère. D'ailleurs, elle devait revenir en
septembre; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à
Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers.
Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins
de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la
lumière de ma vie.
Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à
Dieu la santé et la force pour elle.