VII

Lorsque mes parents revinrent du château, une joie extraordinaire

brillait dans leurs yeux. Ma mère m'embrassa avec transport sur les deux

joues; mon père me posa la main sur la tête avec un sentiment de fierté,

et me prédît le plus beau destin.

M. Pavelyn avait demandé leur consentement pour me prendre sous sa

protection; il voulait me faire étudier, me faire donner une bonne

éducation, et prendre soin de moi jusqu'au moment où je pourrais faire

mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me récompenser par

là de l'acte de dévouement qui, selon lui, avait probablement sauvé la

vie à sa fille.

Longtemps mes parents s'efforcèrent de me faire comprendre tout le prix

de cette faveur, et de me prémunir contre l'oubli des devoirs et les

entraînements de l'orgueil. Ils me recommandèrent de me montrer toujours

profondément reconnaissant envers mes généreux protecteurs; de me

rappeler qu'ils étaient nos bienfaiteurs, et que je n'étais qu'un pauvre

enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application

constante; de n'être jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout

de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m'avait donnés pour

père et pour mère, me chérissaient tendrement et ne formaient pas de

vœu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux.

Ces derniers mots, dans la bouche de ma mère, me touchèrent

profondément, et ce fut par de douces caresses et par des baisers

répétés, que je chassai de son cœur la crainte qui l'attristait.

Dès le lendemain, on m'envoya à l'école du village pour recevoir les

premières leçons de lecture et d'écriture.

M. Pavelyn avait fait venir le maître d'école au château, lui avait

déclaré ses intentions à mon égard, et lui avait promis, en sus de la

rétribution ordinaire, une bonne récompense, si, par ses soins

particuliers, il me faisait faire des progrès assez rapides pour

regagner le temps perdu.

Cet instituteur était un homme plein d'activité, qui ne demandait pas

mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne

volonté. Aussi, dès ce moment, il donna autant de soins à mon

instruction que si j'eusse été son propre fils.

Chaque après-midi, dès que la classe était finie, j'allais au château

jouer avec Rose. Durant une couple d'heures, nous folâtrions à travers

le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l'intérêt de la santé de sa fille,

nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au château jouer

un nouveau jeu, où Rose trouvait plus de plaisir qu'à tous les autres:

je devais m'asseoir à une table, et répéter dans un livre ma leçon de la

journée. La bonne petite fille était ma maîtresse d'école. Elle me

louait et me grondait avec un sérieux qui faisait souvent rire sa mère

jusqu'aux larmes; mais il y avait dans ses paroles tant d'amitié et

d'encourageante douceur, que je ne quittais jamais le château le soir

sans sentir plus ardent en moi le désir d'apprendre.

Grâce à ces encouragements, et avec l'aide de pareils moyens, joints à

une promptitude d'esprit naturelle, je fis en peu de temps des progrès

étonnants, et bientôt je commençai à lire couramment ma langue

maternelle.

M. Pavelyn, que son commerce obligeait d'aller presque tous les jours à

la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images,

et nous nous en amusions si bien que, plus d'une fois, il fallut nous

chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l'exercice.

Rose avait commencé aussi à m'apprendre le français. A cette époque,

notre pays était sous la domination de l'empereur Napoléon, et c'était

seulement par la langue française que l'on pouvait devenir quelque chose

dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite

protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y

avait de la prévoyance et de la générosité dans ce jeu enfantin; car il

me fit apprendre insensiblement une foule de mots et même de phrases

entières de la langue française avant que le maître d'école me jugeât

assez avancé en flamand pour m'apprendre les premières notions d'une

langue étrangère.

Rose ne m'enseignait pas seulement à lire et à comprendre le français;

elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute

grossière, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment

on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou défend la

bienséance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me

l'inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils

de paysans ressemblait à un morceau de cire qu'elle pétrissait et

façonnait de manière à en faire une créature qui fût son égale par la

distinction des goûts, la pureté du langage et le développement de

l'intelligence.

Rose remplissait si fidèlement et si sérieusement son rôle de

protectrice à mon égard, que madame Pavelyn l'appelait ma _petite mère_.

Il arrivait souvent, lorsque nous étions occupés de nos livres, le soir,

dans le château, et que je me hasardais à demander quelque chose à

madame Pavelyn, qu'elle me répondît en plaisantant:

--Votre petite mère vous le dira; votre petite mère le sait bien.

Alors Rose levait la tête, et une fierté singulière brillait dans ses

yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère et d'avoir un

enfant qui lui serait redevable de la lumière de son esprit et

probablement du bonheur de sa vie!

Je savais alors parler très-bien et fort distinctement; on vantait même

la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant,

lorsque j'étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue,

j'avais été un crieur furieux, maintenant j'étais devenu plus calme, et

mon humeur était fort tranquille. Probablement mes études assidues

avaient contribué beaucoup à donner cette gravité précoce à mon esprit

enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma mère y avaient

contribué plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la

maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles:

--Léon, n'oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs.

Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant.

Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'année où Rose devait quitter

le château avec ses parents, pour aller passer l'hiver à la ville. Avant

son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que

je n'oubliasse point d'apprendre et d'étudier avec application. Si je

remplissais convenablement ce vœu, elle m'aimerait bien, et me

donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense.

Lorsqu'elle fut assise dans la voiture qui devait l'emporter, et que je

la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d'un ton

moitié sérieux, moitié railleur:

--Adieu, Léon! étudie bien, et fais en sorte que ta petite mère soit

contente de toi à son retour. L'hiver ne dure pas longtemps: il faut te

dépêcher et apprendre bien le français, entends-tu?

La tombe de fer · 第 14 / 41 题