Lorsque mes parents revinrent du château, une joie extraordinaire
brillait dans leurs yeux. Ma mère m'embrassa avec transport sur les deux
joues; mon père me posa la main sur la tête avec un sentiment de fierté,
et me prédît le plus beau destin.
M. Pavelyn avait demandé leur consentement pour me prendre sous sa
protection; il voulait me faire étudier, me faire donner une bonne
éducation, et prendre soin de moi jusqu'au moment où je pourrais faire
mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me récompenser par
là de l'acte de dévouement qui, selon lui, avait probablement sauvé la
vie à sa fille.
Longtemps mes parents s'efforcèrent de me faire comprendre tout le prix
de cette faveur, et de me prémunir contre l'oubli des devoirs et les
entraînements de l'orgueil. Ils me recommandèrent de me montrer toujours
profondément reconnaissant envers mes généreux protecteurs; de me
rappeler qu'ils étaient nos bienfaiteurs, et que je n'étais qu'un pauvre
enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application
constante; de n'être jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout
de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m'avait donnés pour
père et pour mère, me chérissaient tendrement et ne formaient pas de
vœu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux.
Ces derniers mots, dans la bouche de ma mère, me touchèrent
profondément, et ce fut par de douces caresses et par des baisers
répétés, que je chassai de son cœur la crainte qui l'attristait.
Dès le lendemain, on m'envoya à l'école du village pour recevoir les
premières leçons de lecture et d'écriture.
M. Pavelyn avait fait venir le maître d'école au château, lui avait
déclaré ses intentions à mon égard, et lui avait promis, en sus de la
rétribution ordinaire, une bonne récompense, si, par ses soins
particuliers, il me faisait faire des progrès assez rapides pour
regagner le temps perdu.
Cet instituteur était un homme plein d'activité, qui ne demandait pas
mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne
volonté. Aussi, dès ce moment, il donna autant de soins à mon
instruction que si j'eusse été son propre fils.
Chaque après-midi, dès que la classe était finie, j'allais au château
jouer avec Rose. Durant une couple d'heures, nous folâtrions à travers
le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l'intérêt de la santé de sa fille,
nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au château jouer
un nouveau jeu, où Rose trouvait plus de plaisir qu'à tous les autres:
je devais m'asseoir à une table, et répéter dans un livre ma leçon de la
journée. La bonne petite fille était ma maîtresse d'école. Elle me
louait et me grondait avec un sérieux qui faisait souvent rire sa mère
jusqu'aux larmes; mais il y avait dans ses paroles tant d'amitié et
d'encourageante douceur, que je ne quittais jamais le château le soir
sans sentir plus ardent en moi le désir d'apprendre.
Grâce à ces encouragements, et avec l'aide de pareils moyens, joints à
une promptitude d'esprit naturelle, je fis en peu de temps des progrès
étonnants, et bientôt je commençai à lire couramment ma langue
maternelle.
M. Pavelyn, que son commerce obligeait d'aller presque tous les jours à
la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images,
et nous nous en amusions si bien que, plus d'une fois, il fallut nous
chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l'exercice.
Rose avait commencé aussi à m'apprendre le français. A cette époque,
notre pays était sous la domination de l'empereur Napoléon, et c'était
seulement par la langue française que l'on pouvait devenir quelque chose
dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite
protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y
avait de la prévoyance et de la générosité dans ce jeu enfantin; car il
me fit apprendre insensiblement une foule de mots et même de phrases
entières de la langue française avant que le maître d'école me jugeât
assez avancé en flamand pour m'apprendre les premières notions d'une
langue étrangère.
Rose ne m'enseignait pas seulement à lire et à comprendre le français;
elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute
grossière, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment
on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou défend la
bienséance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me
l'inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils
de paysans ressemblait à un morceau de cire qu'elle pétrissait et
façonnait de manière à en faire une créature qui fût son égale par la
distinction des goûts, la pureté du langage et le développement de
l'intelligence.
Rose remplissait si fidèlement et si sérieusement son rôle de
protectrice à mon égard, que madame Pavelyn l'appelait ma _petite mère_.
Il arrivait souvent, lorsque nous étions occupés de nos livres, le soir,
dans le château, et que je me hasardais à demander quelque chose à
madame Pavelyn, qu'elle me répondît en plaisantant:
--Votre petite mère vous le dira; votre petite mère le sait bien.
Alors Rose levait la tête, et une fierté singulière brillait dans ses
yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère et d'avoir un
enfant qui lui serait redevable de la lumière de son esprit et
probablement du bonheur de sa vie!
Je savais alors parler très-bien et fort distinctement; on vantait même
la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant,
lorsque j'étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue,
j'avais été un crieur furieux, maintenant j'étais devenu plus calme, et
mon humeur était fort tranquille. Probablement mes études assidues
avaient contribué beaucoup à donner cette gravité précoce à mon esprit
enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma mère y avaient
contribué plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la
maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles:
--Léon, n'oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs.
Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant.
Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'année où Rose devait quitter
le château avec ses parents, pour aller passer l'hiver à la ville. Avant
son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que
je n'oubliasse point d'apprendre et d'étudier avec application. Si je
remplissais convenablement ce vœu, elle m'aimerait bien, et me
donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense.
Lorsqu'elle fut assise dans la voiture qui devait l'emporter, et que je
la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d'un ton
moitié sérieux, moitié railleur:
--Adieu, Léon! étudie bien, et fais en sorte que ta petite mère soit
contente de toi à son retour. L'hiver ne dure pas longtemps: il faut te
dépêcher et apprendre bien le français, entends-tu?