XXI

Un matin, parmi les lettres, les journaux et les papiers de son

courrier, Raymond découvrit une nouvelle lettre de Rite. Il avait déjà

fait le geste de la jeter dans les limbes où dormaient les autres

messages de l’exilée, mais il songea que maintenant il se sentait assez

affermi dans son sentiment pour Simone et qu’il pouvait sans danger de

dispersion sentimentale, écouter la plainte de Rite et dérouler le film

de ses dernières semaines. Commençant par la première lettre, il suivit

donc la graduation de l’inquiétude de Rite jusqu’au point mort d’une

sérénité découragée. Elle était enfin revenue près de son mari:

«Maintenant que tu es loin et silencieux, c’est auprès de lui que je te

retrouve, écrivait-elle, nous vivons en toi, et cette communion fait

l’harmonie douloureuse de notre vie.» Mais sous ces mots qui semblaient

accepter la cruauté de son destin, il y avait un cri d’appel auquel

Raymond ne put résister. Il était ému, plus qu’il ne voulait se

l’avouer, de la constance de cet amour et de cette divinisation de

lui-même. Il profita donc d’un après-midi où Simone ne devait venir qu’à

six heures pour donner un rendez-vous à Rite, en un petit coin de

souvenirs où ils s’étaient jadis réfugiés un jour d’orage.

Rite est là debout dans cette chambre d’hôtel, son geste d’accueil

replié par l’émotion. Ses lèvres tremblantes s’ouvrent et elle ne peut

parler. De son visage immobilisé en un sourire grave et douloureux

tombent ses larmes. Raymond s’est approché d’elle et la serre

silencieusement contre lui. Il a posé sa tête sur le cœur de Rite qui

sonne comme une cloche sous la blanche coupole de son sein. Puis tout à

coup leurs bouches se sont cherchées et jointes et ils se boivent en

fermant les yeux. Ils ne s’arrachent à l’obstination de ce baiser que

pour se mêler dans leur nudité retrouvée. La chair de Rite frémit comme

un violon sous la main de Raymond et ses larmes se mêlent à l’onction de

sa joie. Enfermé dans le vertige de cette musique parfumée, Raymond,

accroché aux genoux haut-levés de Rite se sent le divin rameur de cette

barque dorée, que chacun de ses mouvements soulève au-dessus des vagues,

au-dessus des songes. Fuir, se fuir, plus loin encore de soi-même et des

fantômes du souvenir. En pleine mer. En pleine solitude.

Raymond n’avait peut-être jamais encore si lucidement compris la

solitude où nous élève la communion sensuelle. Rite avait senti, elle,

que la douleur des jours d’angoisse et d’attente aboutissait à cette

heure dont le rayonnement abolissait le passé. Elle vivait dans un

présent qui se prolongeait indéfiniment dans l’avenir. Elle ne songea

même pas à interroger Raymond sur sa vie de l’absence, et lui-même, ne

voulut pas, par de vaines paroles, réveiller des tristesses endormies.

Il se souvint seulement tout à coup que Simone l’attendait, et qu’il lui

fallait partir. Malgré les effusions de sa tendresse sensuelle, Simone

était encore pour lui l’incertain, donc l’amour. Rite ne comprit pas la

cruauté de ce départ précipité dont Raymond atténua l’amertume par la

langueur prolongée de son adieu:

--Nous nous sommes retrouvés, Rite, parce que nous ne nous sommes jamais

perdus.

L'art d'aimer · 第 27 / 30 题