Un matin, parmi les lettres, les journaux et les papiers de son
courrier, Raymond découvrit une nouvelle lettre de Rite. Il avait déjà
fait le geste de la jeter dans les limbes où dormaient les autres
messages de l’exilée, mais il songea que maintenant il se sentait assez
affermi dans son sentiment pour Simone et qu’il pouvait sans danger de
dispersion sentimentale, écouter la plainte de Rite et dérouler le film
de ses dernières semaines. Commençant par la première lettre, il suivit
donc la graduation de l’inquiétude de Rite jusqu’au point mort d’une
sérénité découragée. Elle était enfin revenue près de son mari:
«Maintenant que tu es loin et silencieux, c’est auprès de lui que je te
retrouve, écrivait-elle, nous vivons en toi, et cette communion fait
l’harmonie douloureuse de notre vie.» Mais sous ces mots qui semblaient
accepter la cruauté de son destin, il y avait un cri d’appel auquel
Raymond ne put résister. Il était ému, plus qu’il ne voulait se
l’avouer, de la constance de cet amour et de cette divinisation de
lui-même. Il profita donc d’un après-midi où Simone ne devait venir qu’à
six heures pour donner un rendez-vous à Rite, en un petit coin de
souvenirs où ils s’étaient jadis réfugiés un jour d’orage.
Rite est là debout dans cette chambre d’hôtel, son geste d’accueil
replié par l’émotion. Ses lèvres tremblantes s’ouvrent et elle ne peut
parler. De son visage immobilisé en un sourire grave et douloureux
tombent ses larmes. Raymond s’est approché d’elle et la serre
silencieusement contre lui. Il a posé sa tête sur le cœur de Rite qui
sonne comme une cloche sous la blanche coupole de son sein. Puis tout à
coup leurs bouches se sont cherchées et jointes et ils se boivent en
fermant les yeux. Ils ne s’arrachent à l’obstination de ce baiser que
pour se mêler dans leur nudité retrouvée. La chair de Rite frémit comme
un violon sous la main de Raymond et ses larmes se mêlent à l’onction de
sa joie. Enfermé dans le vertige de cette musique parfumée, Raymond,
accroché aux genoux haut-levés de Rite se sent le divin rameur de cette
barque dorée, que chacun de ses mouvements soulève au-dessus des vagues,
au-dessus des songes. Fuir, se fuir, plus loin encore de soi-même et des
fantômes du souvenir. En pleine mer. En pleine solitude.
Raymond n’avait peut-être jamais encore si lucidement compris la
solitude où nous élève la communion sensuelle. Rite avait senti, elle,
que la douleur des jours d’angoisse et d’attente aboutissait à cette
heure dont le rayonnement abolissait le passé. Elle vivait dans un
présent qui se prolongeait indéfiniment dans l’avenir. Elle ne songea
même pas à interroger Raymond sur sa vie de l’absence, et lui-même, ne
voulut pas, par de vaines paroles, réveiller des tristesses endormies.
Il se souvint seulement tout à coup que Simone l’attendait, et qu’il lui
fallait partir. Malgré les effusions de sa tendresse sensuelle, Simone
était encore pour lui l’incertain, donc l’amour. Rite ne comprit pas la
cruauté de ce départ précipité dont Raymond atténua l’amertume par la
langueur prolongée de son adieu:
--Nous nous sommes retrouvés, Rite, parce que nous ne nous sommes jamais
perdus.