Simone, un peu fiévreuse, attendait Raymond. Il la surprit penchée
au-dessus de l’escalier et l’ayant aperçu montant les marches elle était
rentrée subrepticement chez elle, en refermant silencieusement la porte
sur son inquiétude rassurée.
--Elle m’aime donc, se dit-il, puisqu’elle m’attend avec impatience.
Mais je ne suis peut-être pour elle que l’eurythmie de sa chair et de sa
sensibilité. Les hommes s’enorgueillissent d’être l’amant d’une belle
femme. Ils ne sont souvent pour elle que cela: le régulateur de leur
horlogerie sensuelle.
Raymond s’agenouilla près de Simone, étendue sur son divan: ses lèvres
suivaient rêveusement la ligne de ses bras nus, qu’il souleva pour boire
déjà un peu de son parfum secret, au creux de ses aisselles. Un peu de
l’odeur de Rite se mêlait à sa rêveuse aspiration...
Mais Simone avait pris la tête de Raymond entre ses mains.
--Il y a ce soir, lui dit-elle, une lumière ardente dans tes yeux et sur
ton visage. Je sens que tu m’aimes.
Et toute émue, elle baisa longuement la lumière des yeux de Raymond. Son
baiser descendit vers sa bouche, s’y scella dans une respiration de
toute sa chair; et déjà la plainte de Simone montait dans la nuit qui
les isolait du monde. Mélopée douloureuse qui semblait se déchirer,
s’ensanglanter au thyrse sacré, et qui ne s’éteignait que pour résurgir,
inlassablement.
La fatigue nerveuse, ainsi qu’un alcool, avivait la ferveur de Raymond,
et Simone troublée de la perpétuation de ces accords sensuels,
s’exaltait: de son âme jaillissait la spontanéité jusque-là réfrénée de
ses mots et de ses sentiments.
--Tu n’as donc pas compris que je t’aime, Raymond: que je m’abandonne
toute à toi et que je mets dans mon amour toute la religiosité de mon
enfance. Je baise ton corps comme jadis, petite fille, je venais baiser
les plaies sacrées du Christ. Mais le Christ, tu me l’as dit, était un
peu comme André Gide: il aimait mieux les hommes que les femmes. Je lui
en veux de s’être laissé aimer par Madeleine et de ne lui avoir donné en
retour que le mensonge d’un songe.
--Qui sait! Simone, répondit Raymond, en rêvant à cette image du fils de
Dieu en exaltation sensuelle; l’orgasme divin...
Mais Simone ne sourit même pas à cette évocation un peu blasphématoire.
--Laissons le Christ et ses amours incertaines, dit-elle un peu
brusquement: il s’agit de nous et de notre amour... Oui, je sais,
Raymond, ton insatiabilité toujours tourmentée épuise mon âme et ma
chair...
«Ma mort seule, ajouta-t-elle un peu tristement, te guérirait peut-être
de ce doute perpétuel que tu sembles cultiver en toi comme une plante
empoisonnée. Même à cette minute où mes mots te supplient et pleurent
leur sincérité, tu ne me crois peut-être pas encore. Mais je veux que tu
me croies, Raymond, parce que je ne puis plus porter seule le secret que
jusqu’à ce jour je t’ai caché pour ne pas t’inquiéter: je préférerais
mourir que de te faire de la peine, mais en vérité je ne puis plus
supporter l’injuste douleur de ton doute.
--Quel secret, Simone? interrogea Raymond avec angoisse. Réponds-moi...
Elle se recueillit un instant, et comme hallucinée par sa propre pensée:
--Non, je ne veux pas te quitter une fois encore... Je ne peux pas, je
ne peux plus vivre loin de toi... Si je meurs, Raymond, ce sera près de
toi, clouée à ta chair comme à une croix, en me brûlant à ton désir et à
ton amour...
--Quoi? Simone, me quitter, mourir... tu me rends fou; que veux-tu dire?
Nous nous aimons: nous ne nous quitterons jamais... jamais plus.
Et, en disant cela, Raymond avait déjà vécu la ferveur éternisée que lui
offrait Simone.
--On veut nous séparer, Raymond, répondit-elle. On veut nous séparer
pour que je vive... On veut m’arracher à mon divin bourreau... C’est toi
le «bourreau», expliqua-t-elle, en souriant dans ses larmes.
«Écoute, et pardonne-moi la peine que je vais te faire, si tu m’aimes...
Simone avoua alors à Raymond l’état de fièvre dans lequel elle vivait
depuis quelques mois, et qui souvent la faisait défaillir.
--Malgré ces faiblesses de ma chair malade, je n’ai jamais voulu me
priver de venir vers toi. Tu te souviens de ce soir où je m’étais
évanouie dans la voiture qui nous reconduisait chez toi et où tu me
portas dans tes bras jusque sur ton divan? O, Raymond, ce soir-là, je me
suis donnée à toi avec un tel désespoir que j’aurais voulu mourir dans
ton étreinte. Je savais que j’étais condamnée...
--Que dis-tu, Simone, condamnée...
--Oui, condamnée, Raymond, puisque je ne voulais pas te quitter; je ne
voulais pas obéir à mon médecin et partir--seule, ordonnait-il,--vers le
soleil de la Corse ou de l’Algérie; tout de suite.
«Ainsi, ajoutait-elle gravement, je te donne ma vie, Raymond, et lorsque
je serai morte, je demeurerai à jamais dans ta pensée, associée à toute
ta vie... Cette idée cruelle de la mort m’est maintenant presque douce,
car je t’aurai moins perdu que si tu partais, si tu me quittais...
Raymond ne sachant comment exprimer son émotion par des mots, prit
Simone contre sa poitrine, baisant ses yeux mouillés, buvant ses larmes:
«Ma petite fille, répétait-il, ma petite fille. Non, ce n’est pas
vrai... Je veux que tu guérisses, pour nous. Notre vie sera belle
puisque nous nous aimons avec une si merveilleuse plénitude.»
Il se souvenait maintenant des défaillances de Simone dont il n’avait
pas voulu s’inquiéter; ces états de fièvre ne la rendaient-elle pas plus
amoureuse, plus passionnée? Et lorsque parfois elle s’était évanouie
dans la détente de sa chair, Raymond avait admiré cette pâleur fervente
immobilisée dans son étreinte. Maintenant qu’il comprenait l’héroïsme de
Simone, il la trouvait plus belle encore, martyre de son amour, et,
jamais plus fervemment qu’à cette minute, il n’eut le désir de posséder
cette Simone nouvelle qui lui avait clamé son amour désespéré.
--Ne doute pas de moi, non plus, Simone, lui répétait-il, en l’écrasant
toute contre lui: tu sais que je mourrais de ta mort...
--Il faut vivre pour moi, ajouta-t-il, pensant, dans la sincérité de son
orgueil, que c’était là l’argument le plus convaincant.
Il lui parla longuement à voix basse, la caressant de ses lèvres, de ses
yeux, de ses mains, de ses pensées, de ses désirs et de la musique de sa
voix, jusqu’à ce que calmée et persuadée de l’indissolubilité de leur
amour, elle promit à Raymond qu’elle partirait, qu’elle guérirait.
En une sorte d’hallucination fiévreuse et illuminée, elle voyait et
déroulait devant eux le film de leur vie, associée désormais dans toutes
ses minutes: elle avait confiance maintenant dans la vie, au moment où
peut-être elle allait s’en évader.
Avec une grande lucidité et une subite volonté ardente de vivre, elle
organisait les jours, les mois de l’absence, qui seraient une mutuelle
et perpétuelle prière, une communion plus profonde de leurs pensées: la
réelle identification de leurs deux êtres.
--Et puis, ajouta-t-elle, déjà revenue en pensée près d’un Raymond
immuable dans son amour; et puis, lorsque je serai un peu guérie, un peu
sauvée, Raymond, je te ferai signe...
En prononçant ces mots, ses mains pâles faisaient dans l’air le geste
d’appel qui rappelait Raymond. Debout dans sa fragile nudité, elle
semblait une petite victoire, perçant le destin de la pointe rouge de
ses seins.
--Oui, Raymond, je te ferai signe de toute mon âme, de toute ma chair
blanche, agitée comme un drapeau dans le soleil. Tu viendras me prendre
dans tes bras, et tu me porteras encore, évanouie dans mon émoi, vers la
brûlure de ton amour. O, Raymond, je fondrai en toi comme une neige de
tendresse accumulée... Oui, je serai encore ta neige parfumée!
* * * * *
Maintenant, Simone avait hâte d’être partie, d’être là-bas dans la
brûlure du soleil de Corse qui la guérirait. Le départ, c’était déjà un
peu le retour, et en le quittant, c’était encore vers Raymond qu’elle
partait, vers ce Raymond définitivement conquis, par delà les
inquiétudes et les doutes.
Il y avait, à l’heure de l’adieu, une profonde sérénité dans le
désespoir de Simone; mais Raymond, penché sur la main qui échappait déjà
à ses lèvres, eut tout à coup cette impression que son amour s’était
immatérialisé, et que désormais il le porterait en lui comme une hostie.