XX

Fidèle au rendez-vous qu’il s’était donné avec Morangis, Raymond vint ce

soir-là sonner à la porte de Madeleine. On l’attendait.

Raymond était demeuré pour Madeleine l’amant de son intelligence, et

c’était une empreinte indélébile. Et si Morangis se sentait attiré vers

Madeleine qu’il visitait maintenant quotidiennement, c’était, sans qu’il

s’en doute peut-être, leur double imprégnation des pensées de Raymond

qui créait leur fraternité. Leur mutuelle tendresse pour le jeune Dionys

ajoutait encore à ce lien moral, une sorte de secrète complicité

sexuelle. Ainsi Dionys se trouvait être à la fois le complément sensuel

et sentimental de Madeleine et de Morangis: un peu une femme pour

Madeleine cérébralement virile, un peu un homme pour Morangis, artiste à

la sensibilité féminine.

Élevé dans cette atmosphère de double adoration, Dionys prenait de plus

en plus conscience de sa divinité, et se laissait aimer passivement,

comme tous les dieux.

--Pourtant, réfléchit Raymond, en amour, c’est celui qui aime qui est le

vrai Dieu, car c’est lui qui impose sa volonté, son sentiment, sa

création d’un monde. Celui qui se laisse aimer est l’esclave...

Après quelques paroles de banalité affectueuse Raymond retomba dans son

monologue interrompu, qu’il sut accrocher à la conversation commencée.

Madeleine pensait aussi que c’était celui qui aimait qui était le

maître:

--Être aimé, dit-elle, c’est, en effet, tomber dans un décor étranger,

sous les feux d’une lampe magique qui nous transforment, nous

métamorphosent à nos propres yeux.

--Oui, continua Raymond, ce qui nous réjouit, en amour, c’est la

sensation de notre puissance: faire jaillir d’une femme la plus grande

volupté, lui imposer notre joie, mais surtout peut-être nos sentiments,

nos jugements... La sensualité est plus cérébrale que physique, et notre

volupté consiste davantage à décrocher l’exaltation d’une femme qu’à

nous griser d’un vertige physique si fugitif.

«Chez certaines femmes aussi la sensualité se cérébralise, et c’est ce

qui distingue les lesbiennes des femmes dites normales. Comme les hommes

elles mettent leur volupté à vouloir donner de la joie et non plus à la

subir; elles veulent prendre au lieu de se donner. Les vraies lesbiennes

dédaignent les passivités de l’amour.

--Cela se comprend, observa Morangis, puisque, dit-on, elles sont douées

d’un bourgeon de virilité...

--Celles-là, reprit Raymond, ce sont les tribades, mais l’espèce en est

fort rare. Non, la lesbienne n’est pas un être hybride,

physiologiquement: elle est une pure femme, mais une femme qui conçoit

la sensualité d’une façon virile, et la transpose cérébralement comme

les hommes. Je me souviens des confidences indiscrètes que me fit sur ce

sujet une jeune lesbienne qui n’avait plus de secrets, même physiques,

pour moi. (Les lesbiennes passives ne dédaignent pas du tout les hommes

un peu féminins dont la virilité, même excessive, ne les brutalise pas.)

Celle-ci était aimée, à l’époque de cette confession, d’une Muse

célèbre, célèbre surtout peut-être pour la rigueur de ses principes

saphiques, pour l’orthodoxie de son dogme: jamais, en effet, aucun homme

n’avait pénétré ni dans son cœur ni dans sa chair.

«Elle m’évoquait cette Muse nue dans sa nudité d’éphèbe, et, ceinte d’un

olisbos, se précipitant vers elle, de toute son ardeur artificiellement

inépuisable! «Elle me violait encore des mots et des baisers de sa

bouche, du désir de ses mains et de ses yeux, et, se réjouissant de ma

craintive défaillance, me torturait sans pitié de l’orgueil factice,

dont elle était armée. Triste possession qui ne me possédait pas. Je la

revois lasse et découragée, ayant jeté loin d’elle sa ceinture virile et

s’abandonnant enfin à mes reposantes caresses.

--C’est là vraiment, dit en souriant Madeleine, une forme imprévue du

bovarysme...

--Oui, Madeleine, répondit Raymond, une forme d’un bovarysme

physiologique, par lequel ces femmes se conçoivent hommes. Elles sont

des hommes. Il y a des hommes qui se conçoivent femmes; et ce sont

vraiment des femmes.

Ils parlèrent ensuite d’eux-mêmes avec discrétion. Raymond ne faisait

jamais de confidences à personne; Madeleine, en toute pureté,

s’abandonnait aux spontanéités de ses instincts et de ses passions, se

faisant une morale de sa sincérité. Quant à Morangis, il trouvait dans

les paroles de Raymond un assentiment à ses curiosités sensuelles.

Dionys, blotti dans la robe de Madeleine, écoutait sagement en fumant de

blondes cigarettes.

* * * * *

Chaque soir, lorsqu’il abandonnait Simone, Raymond lui remettait une

petite lettre bleue, qui était comme la mise au point de leurs

sentiments et de leur amour, un éclair de conscience que le lyrisme des

mots atténuait.

Il sentait bien, au fond de lui-même, que ces écritures étaient une

faiblesse et comme l’aveu d’un doute maladif, mais il ne pouvait

résister à ce besoin de s’analyser et de fixer, pour une éternité

illusoire, l’essentiel de leurs gestes et de leurs sentiments:

--C’est ma vie que je compose, pensait-il: c’est aussi physiologique que

pour les abeilles la fabrication de leur miel... Sans l’agglutination de

ma salive mystique, que serait le parfum de Simone?...

«On n’écrit, pensait-il, que ce qu’on n’a pas complètement vécu, épuisé:

c’est un prolongement des rythmes, des accords et des images: une

création d’art. Aussi un état de désir cultivé: Je veux que ces heures

de solitude soient baignées dans l’érotique mysticité de mes mots,

qu’ils s’enroulent à elle comme des bras, qu’ils s’écrasent sur sa chair

comme des baisers. Je veux que ma présence lui soit une obsession,

qu’elle m’évoque parmi la tentation de mes livres dont elle fut un

instant jalouse. Mais je la sais rassurée: elle sait maintenant que mes

livres dorment dans leur poussière de pensée morte et que je ne les

ouvrirai pas.

L'art d'aimer · 第 26 / 30 题