XIX

Simone était revenue, sûre d’elle-même et sûre de Raymond. Son absence

avait-elle été une épreuve qu’elle avait voulu s’imposer à elle-même?

Elle dit simplement, à cette minute du revoir où les yeux de Raymond

cherchaient dans ses yeux le secret de sa pensée:

--Fais de moi ce que tu voudras.

Et lorsqu’à nouveau leurs bouches s’accordèrent pour la symphonie

sensuelle et qu’ils se sentirent emportés dans le remous de leur joie,

Simone s’écria que maintenant elle ne se sentait plus seule dans son

exaltation et n’avait plus cette sensation un peu inquiétante d’être la

proie d’un jeune faune qui avait soulevé le voile d’Antiope de sa nudité

détendue.

--Cette sensation m’empêchait de m’abandonner complètement à toi,

Raymond, de sentir ma pensée se fondre dans ton baiser comme un fruit

dans la bouche. Je t’aime parce que je me suis identifiée à toi par une

sorte de mimétisme physique et mental: ma voix a pris un peu de

l’intonation grave de la tienne, et je me surprends à des gestes qui

imitent instinctivement tes gestes. N’as-tu pas remarqué déjà que mon

écriture, tout en gardant sa féminité, cherchait à imiter la subtilité

précise de tes chers petits hiéroglyphes? Et quant à mes pensées,

Raymond, elles ne sont plus, elles ne veulent plus être que la

répercussion des tiennes.

«Là-bas dans ma solitude un peu volontaire, je me suis sentie plus

irrésistiblement envahie par toi que j’avais un peu voulu chasser. Oui,

j’ai eu peur de cette emprise à laquelle je me suis enfin abandonnée

avec la joie d’une Carmélite qui renonce au monde pour son dieu.

* * * * *

Ce furent alors les rendez-vous quotidiens: la vie s’organisait comme

définitivement. Simone s’abandonnait jusqu’à l’épuisement et à

l’évanouissement: sa chair pâle pâlissait encore sous l’étreinte

dominatrice de Raymond et elle ne croyait jamais s’être assez donnée.

Raymond, qui ne se perdait jamais de vue, contemplait avec orgueil le

merveilleux spectacle de ce corps transfiguré par la passion et qui,

soulevé par son propre émoi, venait de battre sa chair de son tumulte

parfumé. Et puis, avec une lenteur savante et comme réfléchie, il lui

imposait la volonté de son rythme, et Simone, accablée jusqu’à

l’angoisse, se tendait encore, toute crispée vers le désir qui la

déchirait. Alors, s’accrochant aux fragiles épaules de Simone, Raymond

écrasait contre lui cette crispation qui, tout à coup, se détendait en

battements précipités. Et puis, repliés dans leurs ailes lasses, ils

songeaient et se parlaient à voix basse.

Dès que Simone était partie, Raymond prolongeait les heures de communion

en une sorte d’action de grâce. Il écrivait à Simone, analysant

subtilement les nuances de leurs sentiments et de leurs sensations,

réveillant par ses mots et faisant revivre esthétiquement les gestes

essentiels de la journée, mettant au point l’état de leur âme et de leur

amour. Lettres de direction spirituelle, philosophique et sensuelle. Il

y exposait aussi des doutes presque sincères afin qu’ils isolent

rassurés, et il ne pouvait jamais atteindre la certitude d’être aimé.

Simone répondait longuement à ces lettres, et c’était un véritable

examen de conscience où l’on sentait que chaque mot avait été

amoureusement pesé pour exprimer la fraîcheur et la sincérité de son

émotion. Elle avait un peu peur de ces éclairs de conscience que les

notes de Raymond projetaient en elle. Ce qu’elle voulait, elle, c’était

perdre pied dans la divine inconscience de son amour et que Raymond ne

soit plus qu’une partie d’elle-même.

Parfois Raymond allait visiter Simone en son petit appartement suspendu

au-dessus d’un jardin dont les branches indiscrètes entraient par la

fenêtre. Dès l’instant où il partait vers elle, une sorte de rayonnement

enveloppait sa marche et il jouissait de la plénitude de son être

physique associée à un état d’éréthisme mental. Dans sa pensée, il

caressait à la fois la chair de Simone et les idées philosophiques les

plus abstraites. Il avait aussi une telle assurance de trouver Simone en

sève amoureuse qu’il ne se hâtait pas; déjà les arbres, les feuilles,

les fleurs, les branches de ce jardin traversé étaient un peu de ses

gestes et de son parfum.

Et voilà qu’il regrette presque de n’être pas libre et de ne pouvoir

capter le mystère de cette inconnue qui lui sourit et qui a pour lui

déhanché sa démarche. C’est avec une sorte de regret qu’il regarde

s’éloigner ce petit être blond, si mince avec les deux fruits trop

lourds de ses seins...

Simone l’attendait. Elle avait mis à son corsage bleu, piqué, comme en

une eau pure dans la blancheur de sa gorge, une rose rouge qui semblait

une bouche déjà mordue et qui saigne.

Raymond s’assit près de Simone et, se penchant vers elle, il respirait

le sous-bois de son corps. Ils parlaient des mots qui s’étouffaient sur

leurs bouches mêlées et puis, tout à coup, la gravité du désir se marqua

sur leurs visages. En silence et avec une hâte un peu brusque, ils

s’étaient dévêtus, et, nus dans le soleil, couchés dans l’herbe courte

du tapis, ils s’enfermèrent dans leur étreinte. Les cuisses, haut,

levées, Simone semblait une Leda qui vient d’accueillir son Cygne.

Maintenant, elle jouait à le dominer et, le tenant couché entre l’étau

de ses longues jambes, Simone interrogeait Raymond sur l’état de ses

sentiments: elle se voulait aimée lyriquement et demandait à Raymond si

parfois, lorsque seul il pensait à elle, sa pensée prenait la forme des

vers...

--Je suis trop conscient de ce qui se passe en moi pour être poète,

répondit Raymond. Il m’est impossible de m’endormir et d’atteindre cet

état de somnambulisme nécessaire à l’art poétique. Non, même en amour,

je ne puis me perdre, échapper à ma conscience qui enregistre mes

émotions ou mes douleurs. Mes joies les plus sensuelles sont encore des

joies intellectuelles et peut-être que ma plus grande volupté est de

comprendre que tu es belle et qu’en m’aimant tu me divinises.

«Il m’est peut-être aussi plus doux d’être aimé de toi que de t’aimer.

En t’aimant, Simone, c’est moi que j’aime, le moi que tu as idéalisé,

celui que je désire être vraiment. L’amour qui nous retient le plus

longtemps est celui qui nous fait découvrir notre plus beau visage. Et,

si nous changeons d’amour, c’est pour nous découvrir chaque fois un peu

plus parfaits, un peu plus semblables à des dieux. Parfois, des êtres

nous aiment pour des qualités que nous n’avons pas. Alors, quelle

reconnaissance! et quel agrandissement! quel enrichissement! Nous

devenons vraiment tels que l’amour nous a créés. L’amour est une

création, Simone; il est aussi une gestation, et, comme dans la

gestation physiologique, là encore c’est la femme qui porte l’homme et

son destin...

«Entre tes petites mains, Simone, je suis devenu celui que tu aimes: un

être nouveau qui a surgi de ton cerveau et de ton cœur. Ma vie commence

à toi: «au commencement était Simone»; mon enfance elle-même s’enroule à

ton corps et s’y parfume et je ne la perçois plus que comme une

inquiétude physique et métaphysique, une attente intuitive de toi.

--Parle-moi encore, Raymond; j’aime la musique grave de ta voix, et

cette lumière qui bouge sur tes mots fait lever les pointes de mes seins

et les papilles de mon cerveau...

Simone s’était agenouillée aux pieds de Raymond et avait posé sa tête

sur ses genoux. Elle évoquait en elle-même les promenades inquiètes de

sa jeunesse le long de l’allée des sycomores dont les grains à l’odeur

âcre et sucrée tombaient sur ses épaules nues.

--Cette morsure de tes dents blanches, Simone! cette contraction muette

de ta bouche qui me parle et qui écoute monter le sanglot de mon

désir...

Simone, les mains croisées sur sa poitrine, prolonge l’action de grâce,

comme après les communions de son enfance; sa béatitude physique se

spiritualise: elle se sent si pure après l’amour!

En un mouvement de sentimentalité lyrique, voici qu’elle exprime à

Raymond son regret de n’avoir pas su garder pour lui toute la virginité

de son être. Mais Raymond la rassura: «La virginité est négative, lui

répondit-il, et il faut lui préférer l’expérience. Les belles femmes

sont comme des violons de marques qui se font et se perfectionnent à

l’usage.

--Mais, ajouta-t-il en souriant, il n’est pas indifférent qu’ils aient

passé entre les mains de bons violonistes; il y a aussi des amants qui

faussent les plus expressives sonorités amoureuses.

«Non, Simone: il ne faut rien regretter: la virginité d’une femme, ce

n’est pour l’homme qu’une volupté cérébrale ou sentimentale: elle ne

vaut pas la profonde sonorité des femmes faites par l’amour. Les jeunes

filles n’ont pas encore acquis l’amplitude de leur respiration

amoureuse, et il est rare qu’elles atteignent le sommet de la joie.

Souvent même une femme n’est amoureusement mélodieuse qu’après la

maternité.

--Je suis donc heureuse d’être mère, répondit Simone, pour t’aimer

mieux.

--Tu es aussi pour moi un éphèbe, et ainsi, Simone, je te possède plus

intellectuellement. Jouons au jeu des correspondances: écoute les

accords de ta double sensualité. Oui, Simone, (et Raymond songeait à

Rite qu’il avait si facilement persuadée de ce nouvel abandon

d’elle-même), c’est la plénitude.

Et Raymond ne put s’empêcher de sourire encore, en entendant Simone

prononcer presque la même phrase que Rite:

--Je suis encore plus tienne, Raymond.

Elle ajouta:

--Tu as raison, c’est l’accord parfait. C’est une sensualité qu’il

faudra cultiver... Cette double participation...

Ils s’habillèrent lentement dans le soir, et puis comme s’ils

éprouvaient le besoin de s’évader d’eux-mêmes, ils partirent dîner à

Montmartre, en un petit restaurant italien de la place Pigalle, dont

Raymond aimait l’atmosphère un peu exotique. Une manière aussi de

voyages sans fatigue et sans longs regrets. De n’entendre parler

qu’italien qu’il comprenait mal, Raymond se sentait plus intimement

isolé auprès de Simone. Il y avait là quelques belles Italiennes, du

type consacré par l’art. Raymond les contemplait, et il n’avait jamais

si bien compris à quel point notre esthétique picturale, qui en est

restée à ces modèles italiens, est peu représentative de notre race

française; et il se surprit à prononcer cet aphorisme:

--L’art est une invention italienne.

Mais il se souvenait aussi d’une remarque de van Gennep que «le type

artistique n’est pas anthropologiste». Les documents de peinture et de

sculpture sont des déformations. On ne peut reconstituer les types des

peuples anciens, Égyptiens, Grecs, etc., d’après les monuments peints ou

sculptés. Les nègres qui ne sont d’ailleurs pas des primitifs se

camouflent dans leur art où ils se veulent les lèvres minces, le nez

droit, les cheveux lisses..., etc...

«C’est que l’art correspond à autre chose: à une sorte de bovarysme des

races, à un idéalisme qui, par cette figuration, peut devenir une

suggestion physique, presque.

«Notre art français, lui aussi, s’évade du réalisme. Les types de la

peinture et de la sculpture évoluent en dehors de toute réalité. Mais ce

sont les êtres réels qui tentent de s’adapter à ce style artistique,

avec une obéissance et une souplesse admirables. Il n’y a qu’à se

promener dans les musées ou à feuilleter des gravures de modes pour se

rendre compte de ces mutations de forme (mutations brusques) que peut y

prendre le corps humain. L’art ne suit pas la réalité, c’est lui qui la

crée; c’est lui qui sculpte la chair vivante et impose aux femmes la

courbe de leurs hanches et de leurs épaules, la forme de leurs seins et

jusqu’à la longueur de leurs jambes. Les femmes se sculptent elles-mêmes

en pleine chair d’après le modèle que leur imposent les poètes et les

artistes.

«Au point de vue philosophique, l’art apparaîtrait comme une sorte de

guide instinctif de la sensibilité, un guide inconscient des races vers

un type bovaryque qu’elles n’atteindront jamais.»

--Mais, écoutons, Simone, la volubilité musicale de ces conversations

que nous ne comprenons pas. Ces Italiens parlent autant avec leurs mains

qu’avec leurs lèvres; et c’est peut-être pour cela que leur littérature,

qui est une danse lyrique, est intraduisible en français.

--J’aime, disait-il, cette musique imprécise que vient encore étouffer

le chant de ces guitaristes napolitains, qui se mêle au romarin des

sauces épicées et au goût de terre chaude du lacryma-Christi.

--O Simone, je veux boire, à ta bouche, une gorgée de ces larmes du

Christ, en un baiser où je boirai aussi un peu de tes lèvres.

Elle se pencha vers Raymond et lui donna encore le blanc paysage de ses

seins dont les fraises érigées n’étaient pas retombées.

La musique s’était tue, amarrée dans le silence. Peu à peu, l’herbe

couchée des conversations se releva et son bruit s’épandit comme le vent

dans la chevelure des forêts, éparpillant dans l’atmosphère bleuie par

la fumée des cigarettes, un peu de l’odeur secrète des femmes.

Raymond qui n’était pas insensible à cette communion dionysiaque et qui

en alimentait son exaltation silencieuse savait bien que Simone y

participait aussi, inconsciemment, et que tantôt, dans son

jaillissement, elle lui verserait un peu de ces sensualités éparpillées.

La porte s’ouvrit: c’était le peintre Dufy qui venait de sa proche

impasse de Guelma. Il s’assit près de Raymond et de Simone, et tout en

dévorant l’amertume d’une tige de céleri, il leur conta son voyage en

Sicile où, par ses peintures, il avait révélé la lumière aux peintres

siciliens qui ne l’avaient jamais regardée en face. Sensible aux bonnes

choses, il dégustait le parfum de feuille morte d’un vin piémontais et

l’expression de sa bouche marquait qu’il prenait conscience de cette

joie. En même temps, d’un geste automatique, dans la marge du menu, il

fixait les visages qui l’entouraient. Voici Simone, dont le visage se

résume en des yeux immenses, lumière voluptueuse; et ce sourire des

dents blanches qui semblent avoir fait saigner la sensualité de ses

lèvres. Auprès d’elle, l’ardente tristesse de Raymond dont les cheveux

tombent, toit de chaume, sur son front tourmenté, l’inquiétude de ses

yeux et le croissant de sa bouche...

Simone voulut rentrer: elle était lasse de cet éparpillement

d’elle-même. Le retour en voiture fut un silencieux blottissement, un

long bouche à bouche, un agenouillement parfumé. Lorsque la voiture

s’arrêta devant la porte, Simone alanguie demeura là, étendue sur les

coussins. Raymond la prit dans ses bras, lourde de sa lassitude et de

son désir, la porta jusque chez lui et l’étendit sur son divan. Alors,

ouvrant les yeux, d’un geste silencieux et volontaire, elle attira

Raymond et le coucha contre elle dans le duvetis froissé de sa robe

noire qui faisait plus blanche la matité de sa chair.

--Non, ne m’abandonne pas, Raymond, implora-t-elle; que notre oraison

fuse en même temps sa lumière; et, de ses deux longues jambes, gantées

de soie nouées à la taille de Raymond, elle étouffait le cri de sa chair

qui allait jaillir.

«Maintenant, Raymond, vêts tout mon corps du velours de tes lèvres et de

la soie de tes mains. Pose encore sur ma chair que l’amour a glacée la

brûlure de ton corps de jeune faune, et donne aussi à ma bouche qui

tremble ton émoi résurgi. Pénètre dans mon baiser encore sonore des mots

de mon amour.

--Vois, Simone, voici déjà le matin: son premier rayon vient dorer la

nuit de tes aines et fait sourire les fraises de tes seins. Endors-toi,

je te couvrirai de mon corps, et je veillerai ton sommeil, afin de ne

perdre aucune image de ta beauté, aucun rythme, aucune respiration de

ton être.

Simone s’était endormie. De son sommeil apâli montait une buée attiédie

que Raymond respirait avec toute la sensibilité de son intelligence. Il

savait aussi qu’il boirait ce recueillement de la nuit, ce

rafraîchissement de son parfum dans le premier baiser du réveil.

En même temps qu’il s’abandonnait à son adoration du corps de Simone,

Raymond souriait de cette mysticité sensuelle dont il enveloppait les

secrètes architectures féminines: chair divine, draperie sur le

squelette que l’on sent déjà sous le baiser.

--Décidément, songeait-il, je ne guérirai jamais de cette religion de

l’amour, transposition de la religion de ma race et de mon enfance. Mais

est-ce l’amour mystique qui est une transposition du sentiment

religieux? En réalité, c’est bien le sentiment religieux qui est une

transposition de l’amour.

«Il y a de l’inquiétude dans mon adoration et comme une peur secrète que

mon bonheur d’aujourd’hui ne soit ma dernière joie. Je contemple Simone

comme si je voulais emporter son image en une éternité de solitude et de

regret. Il y a toujours entre les amants qui s’aiment le plus absolument

cette perpétuelle menace de redevenir subitement l’un pour l’autre des

étrangers qui ne se reconnaîtront plus; et c’est pour cela qu’ils se

redisent perpétuellement une confiance qu’ils ne possèdent pas.

«Ce qui donne sa valeur à une femme, c’est peut-être cette incertitude

où nous sommes de la stabilité ses sentiments. Dès que nous croyons

avoir atteint cette certitude, l’amour nous semble une prison dont il

faut s’évader; et on s’évade. Quand on se sent aimé d’une façon vraiment

absolue, que peut-on encore désirer? Comme c’est le désir qui constitue

la passion, on est désormais sans but dans la vie. On est semblable à

l’alpiniste qui a enfin atteint le sommet de sa montagne: il contemple

un long instant le paysage vers lequel tendaient tous ses muscles et le

désir de ses yeux, mais son but est atteint: il n’y a plus qu’à

redescendre.

«Oui, redescendre et rentrer chez soi, fermer sa porte et se feuilleter

comme un livre. Alors, on s’aperçoit que les joies les plus réelles

n’ont guère plus de réalité que celles que nous avons imaginées. Et, par

association passive des idées et des souvenirs, Raymond évoquait à cette

minute l’image d’une jeune femme rencontrée dans la rue et dont il avait

suivi le sillage irrésistiblement.

«L’intensité de mon désir muet a imprimé si fortement en moi son visage

qu’il me semble que cette femme entrevue fait partie de ma vie réelle et

je lui parle quelquefois, le soir lorsque je suis seul avec mes fantômes

familiers.

«Oui, se souvenait Raymond, je l’ai suivie jusqu’au seuil de l’église

Saint-Sulpice où elle a pénétré dans la monotone psalmodie des vêpres.

J’ai senti la vanité de ma chasse au bonheur et je suis rentré chez moi

emportant pour émerveiller mes songes le trésor d’un désir qui ne se

réaliserait jamais.

«Et pourquoi, du fond de ma mémoire, résurgit-elle en cet instant,

l’ironie de cette vieille complainte oubliée que me chantait un vieux

paysan, dans mon enfance!

[Musique]

En passant d’vant un’ églis’

Le curé chantait

Et par son joli chant disait

Te deum (bis).

Et moi, je croyais qu’il disait

Voilà l’homm’ (bis).

Et comm’ je m’en cou-cou

Et comm’ je m’en courus!

«Et, parmi d’autres couplets, celui-ci encore, dont je ne me souviens

peut-être que parce qu’il demeure associé dans mon imagination à l’image

des roues du moulin de mon enfance, tournant au fond d’un grand trou

«comme pour un supplice éternel»:

En passant d’vant un moulin

Le moulin chantait

Et par son joli chant disait

Tic, tic, tac (bis).

Et moi, je croyais qu’il disait:

Jett’-le dans le sac (bis).

Et comme je m’en cou-cou

Et comme je m’en courus!

«Nous fuyons devant nos désirs, peut-être parce que nous ne sommes

jamais très sûrs de notre sincérité. La voix de nos péchés (nos remords

et nos regrets) nous poursuit et nous hallucine...

Ils s’étaient quittés après le déjeuner, et déjà Raymond songeait au

rendez-vous du lendemain. Cette pensée qu’il retrouverait Simone à cinq

heures allégeait sa journée qu’il emplissait de quelque travail

littéraire, exécuté automatiquement. Cela n’était vraiment pas

l’essentiel de sa vie.

--Encore quelques pages et j’aurai terminé, se dit Raymond, en épinglant

à son article sur Stendhal une longue citation d’un stendhalien exalté

et chaste. Mais il ne résista pas au plaisir de justifier sa propre

paresse, en épiloguant sur la vanité de la gloire: «l’œuvre laissée par

un écrivain est indépendante de lui, écrivait-il, et qu’importe,

lorsqu’on est mort, d’avoir été Baudelaire ou Casimir Delavigne,

Sainte-Beuve ou Paul Souday.»

Mais déjà Simone était là, ayant devancé l’heure du rendez-vous, et

frustrant presque ainsi Raymond de cette petite angoisse de l’attente

qui précise en nous le désir de l’amour.

Penchée sur l’épaule de Raymond, Simone lit la page commencée. Elle dit:

--C’est bien, cela... mais hâte-toi...

Raymond aimait cette présence qui l’attendait, avec une particulière

impatience, aujourd’hui. Simone s’était déjà penchée plusieurs fois sur

le bureau de Raymond pour voir s’il aurait bientôt terminé sa besogne,

si vaine, pensait-elle, auprès du parfum vivant qu’elle lui apportait.

Lasse d’attendre, elle vint, un peu traîtreusement, debout contre la

table encombrée de livres, appuyer son sein nu contre le visage de

Raymond:

--C’est celui-là que tu aimes le mieux. Dis-lui bonjour... Vois comme il

est sensible à ton hommage. Dis-lui encore que tu l’aimes... Écris-le...

et puis signe!

Maintenant, Simone se dévêtait, amoureuse elle-même de sa blanche

apparition dans la glace. Raymond contemplait ce nu de l’après-midi dans

cette lumière déjà apaisée qui semble non plus frapper la chair mais

émaner d’elle. Déjà il s’était levé et tendait ses mains vers les

fragiles épaules de Simone, lorsqu’on sonna.

--Trois coups harmonieusement espacés, c’est Morangis, dit Raymond.

C’est le hasard d’une promenade qui l’amène; un autre hasard...

Mais comme prise d’une inspiration subite:

--Non, répondit Simone, fais entrer ton musicien, et en même temps, d’un

geste rapide, elle s’était drapée, nue, dans son manteau.

Morangis n’apportait à Raymond que son affectueux silence; d’ailleurs,

il était trop timide pour parler sincèrement devant Simone qu’il

connaissait peu, et dont l’aristocratique beauté le troublait. Raymond,

instinctivement, s’était réinstallé à sa table, comme prêt à écrire des

phrases définitives.

--Tu travaillais, dit Morangis qui ne put s’empêcher de sourire. Ce fut

Simone qui lui répondit:

--Oui, Raymond voudrait finir son article. Laissons-le seul un

instant... ou plutôt, entrez dans le petit salon et jouez-lui quelqu’une

de vos dissonantes musiques: cela l’inspirera. Et moi, je resterai bien

sage et silencieuse auprès de lui, à vous écouter en le regardant

écrire...

«Et vous savez, ajouta-t-elle en le poussant doucement dans la pénombre,

je vous enferme au verrou avec l’harmonie de vos songes.

Puis, s’emparant de Raymond, elle lui dit tout bas:

--Toi..., toi, tout de suite...

«Cette musique, Raymond, scande le silence de nos baisers et le rythme

de mon offrande, que tes yeux guettent comme une proie. Le désir de tes

yeux monte et soulève ma chair hypnotisée... Tu as enjambé mon corps

comme le tronc couché d’un hêtre abattu... Tes mains me rivent à toi et

notre communion est une onctueuse prière... Bois à ma bouche la

respiration de mon être.

Mais d’un baiser où il avait emprisonné les lèvres de Simone, Raymond

éteignit le cri qui allait fuser de sa joie.

... Simone, pure comme une petite fille qui vient de se réveiller, s’est

étendue sur le divan aux coussins honnêtement rangés et fume une rêveuse

cigarette. Délivré, Morangis entra. On le complimenta sincèrement et

Simone ajouta qu’elle avait été troublée par la ferveur de cette

voluptueuse improvisation.

--Je pensais à Marthe, répondit-il. Et il y avait une telle émotion dans

ses yeux et dans sa voix que Raymond se contenta de sourire

intérieurement de cette sorte de collaboration posthume de Marthe à ses

émois.

--Oui, continua Morangis, elle est ma perpétuelle passion, et je ne puis

la chasser de ma vie ni de ma pensée. Ma vie, une solitude enivrée de

son orgueilleuse tristesse. Se savoir seul, à l’abri des inutiles

sympathies, seul avec cette obsession d’un être qu’on ne retrouvera

jamais et qui est en nous la seule émotion vivante: une présence

perpétuée.

--On ne combat victorieusement, dit Raymond, que les passions qu’on n’a

pas ou qu’on n’a plus. Plutôt que de combattre ses passions, Morangis,

il faut les cultiver, comme tu le fais, car c’est notre plus grande

richesse, une richesse dont la plupart des hommes sont pauvres. Rien

n’existe qu’associé à une ferveur sentimentale, et l’amour est peut-être

notre plus réelle méthode de connaissance, lorsque nous savons le

dominer intellectuellement. Je reste fidèle à cette vieille idée

platonicienne du perfectionnement moral de l’être par l’amour. Il faut

rejeter le bas moralisme chrétien qui confond l’amour et la procréation.

L’amour est une culture de soi. C’est pour cela qu’il y a une noblesse

mystique dans les amours saphiques des Renée Vivien, associées à la

poésie, à la philosophie, à l’inquiétude religieuse. Il y en a une aussi

dans les amitiés sexuelles masculines, lorsqu’elles sont un désir de

perfection sentimentale.

«Mais je ne suivrai pas les Grecs sur ce chemin du divin, qu’il ne nous

est pas interdit de trouver chez la femme, ajouta Raymond, en jetant à

Simone un regard de tendre complicité.

«L’amour est vraiment notre œuvre d’art intime, et c’est dans cette idée

que je mets la morale la plus haute.

«La conception chrétienne de l’amour: cette restriction de l’être et

cette domestication des sentiments dans le mariage, est une pure

immoralité. Tout sacrifice est une lâcheté, et l’être qui n’est pas

notre joie, notre sérénité passionnée est un ennemi que nous devons

chasser de notre vie.

«Mais, rectifia Raymond, il y a dans l’union de deux êtres qui se sont

associés pour la vie, quelque chose de plus qu’un sentimentalisme

sensuel: une sorte de tendresse incestueuse, plus forte que la

sensualité et capable de résister à toutes les désillusions de

l’étreinte matrimoniale. Si une femme «trompe» son mari, c’est parce

qu’elle l’aime. Si elle ne le «trompait» pas, elle se «tromperait»

elle-même, et c’est alors qu’elle le «tromperait» réellement lui-même.

«A ce sujet, la psychologie du théâtre et du roman est puérile, et la

vie est bien plus compliquée que cela.

«Même morte, et surtout peut-être parce qu’elle est immuablement morte,

Marthe est ta femme, Morangis. Et tu ne la trompes que pour revivifier

en toi les souvenirs de votre amour...

--Et moi, répliqua Simone, je ne suis donc pour toi, Raymond, qu’une

vivante reviviscence de tes premières amours...

--Non, Simone: c’est toi qui es ma femme; les autres femmes que j’ai

aimées ne furent que des préfigurations de ta divinité. Et, lorsque tu

m’auras quitté, celles que j’aimerai encore, ne seront plus que de pâles

images de ton éternité...

Après un moment de silence qu’il sentit peser comme un baiser sur les

épaules nues de Simone, Raymond, amusé de son paradoxe, continua:

--Tu es si essentiellement ma femme, Simone, que je n’ai jamais désiré

de toi un enfant. Car, l’enfant, c’est ce qui dissocie les amants. C’est

le mystère de l’incarnation par lequel les dieux se diminuent. Que notre

amour demeure une fleur perpétuelle, sans autre but que d’être un

égoïste parfum...

«N’est-il pas beau et consolant aussi de pouvoir se dire que notre race

fleurit en nous sa fleur suprême et que nos gestes d’amour se suffisent

à eux-mêmes et ne veulent d’autre signification que leur propre beauté.

Simone s’était levée: devant la glace, sous le bras de la Bacchante de

marbre auquel elle avait suspendu son chapeau, son bâton de rouge au

bout des doigts, elle avivait le sang de ses lèvres:

--Il faut que je parte, Raymond, dit-elle, en se tournant discrètement

vers Morangis, dont elle trouvait désormais inutile la musicale

présence. Elle se voulait seule avec Raymond pour le dernier regard

qu’on emporte; Morangis comprit et sortit, silencieux.

--A ce soir chez Madeleine, lui glissa Raymond en le reconduisant

jusqu’au seuil.

Debout, Raymond serra Simone contre lui, ses deux mains écrasant la

petite croupe dionysienne.

--Oh! Raymond, dit-elle tout à coup, inquiète; et souriant d’un sourire

qui était déjà une mystique morsure: «Je ne veux pas te laisser si

orgueilleux...»

Ses cheveux s’étaient dénoués, épandus sur son front et sur ses épaules:

à genoux, elle enferma sa prière dans ce secret.

Demeuré seul dans une sorte de rayonnement ébloui qui peu à peu s’était

endormi, Raymond assis à sa table écoutait le rythme de ses songes.

Toute la chair blanche de Simone neigeait sur ses pensées.

--Tu es, disait-il, la neige de mon enfance.

Sur une feuille bleue, sur laquelle Simone, en se dévêtant, avait jeté

la rose rouge de son corsage, il écrivit:

Ta neige a neigé ses plumes de songe

Qui couvrent ma chair de leur ouate et montent

Jusqu’à la coupelle bleue des hêtres et des chênes,

Jusqu’au dôme de la forêt, lourde de ses faînes

Endormies...

O, Simone, mon âme tremble

Et se blottit en la tiédeur mate de tes mousses

Et de tes aines embaumées, tièdes et rousses

Comme la chevelure de l’Automne. Il semble

Qu’une musique de silence bruit et se lève

Du parfum de ton âme secrète qui saigne

Le lent jaillissement de ses élans et de ses rêves.

Je bois cette musique mouillée où se baigne

Mon visage grave, et j’écoute le goutte à goutte

De la source d’or et d’ombre à l’odeur salée

Dont le rythme bat le rythme de ma pensée.

Tout le bleu de ton sang coule sous cette voûte

Dont l’ogive domine mon âme qui s’agenouille.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Du sanglot de ta prière, étouffe et mouille

Mon baiser qui s’écrase au pistil de ton songe...

L'art d'aimer · 第 25 / 30 题