Dès le réveil, le lendemain, l’image de Simone se jeta sur Raymond et ne
le lâcha plus. Toute cette journée, il fut en attente d’une visite
presque promise, mais Simone ne vint pas, et aucun mot d’elle ne vint le
rassurer. Il s’inquiéta, d’une inquiétude hallucinée et incapable d’un
geste. Le soir tomba sur cette vaine attente, sur cette journée qui
avait si lentement et si douloureusement déplié ses heures inutiles.
Alors s’embarquer dans la nuit, vers l’espoir du matin nouveau, sentir
peu à peu ses pensées, son angoisse vaciller et s’éteindre: l’être tombe
alors comme sur une autre planète où il se retrouve autre avec des
souvenirs d’une vie différente. Raymond gardait en lui un souvenir
obscur de cette vie nocturne où il se revoyait en des paysages familiers
et pourtant ignorés de sa vie réelle et consciente.
Un pneumatique de Simone. Raymond tient la petite enveloppe dans sa main
sans oser l’ouvrir. Il a peur des mots qu’elle contient et, en même
temps, il en espère toute la joie de sa vie du moment: peut-être Simone
sera-t-elle là tantôt... Mais non, la lettre annonce brièvement un
départ nécessité par un deuil familial. «Mais, ajoutait Simone, dans ma
solitude de là-bas, je revivrai plus intensément nos heures d’amour. En
te perdant un peu, Raymond, ma peine avivera encore en moi mon désir de
toi. Je t’écrirai.»
Elle n’écrivit pas, et l’angoisse de Raymond se mua en un doute qu’il
cultiva: il osa s’imaginer que peut-être Simone était allée rejoindre un
amour pas tout à fait épuisé. Mais il chassa vite cette image et se
suggestionna la certitude d’une Simone inquiète comme lui et comptant
les minutes qui les séparaient. Il évoquait l’heure merveilleuse où il
avait tenu sa belle tête dans ses mains:
--Que c’eût été beau, si elle était morte à cette minute: elle fût
demeurée, toute ma vie, une idéalisation de mon amour éternisé dans sa
perfection... Ah! Simone, que je t’aimerais morte, que j’aimerais mon
désespoir qui trouverait des mots pour te recréer perpétuellement.
* * * * *
Mais un peu du parfum de Simone demeurait dans cette chambre où il
l’avait possédée. Religieusement, Raymond s’agenouilla auprès du lit où
se dessinait la forme de son corps, et il baisa la place où elle avait
dormi. Il lui parlait avec un lyrisme dont il berçait sa peine:
--Parfum subtil, synthèse extatique du monde, je t’évoque, et voici que
surgit l’élan sacré de ton corps pâle et souple où s’enroulent les
volutes musicales de ma pensée. Tous les mots qui s’envolent de ma
bouche ont l’odeur salée de ton amour. C’est ton parfum unique que
pleurent les larmes qui tombent dans mon sourire; c’est lui que je mâche
dans la saveur un peu acre de cette feuille morte que le vent colle à
mon inutile baiser, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour...
«Tout mon être, traînant les images de sa vie, sa philosophie ironique
et sa décourageante conception du monde, tous les mouvements de mon
corps et de mon esprit ne sont plus qu’une paille fragile emportée vers
le gouffre étroit de ton ventre, ô mon parfum, ma douleur, mon regret,
mon amour...
«L’âcreté des écorces au printemps, quand la sève se mouille de joie
neuve et soulève la chair des arbres qui s’érigent, ce m’est le goût
mystique de ta joie, la sève de ton corps, le sang de ta blessure
secrète, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour...
«J’ai tenu dans mes mains la pensée de la belle tête si blanche dans les
feuillages noirs de tes cheveux; tes yeux levés vers moi montaient comme
des astres dans la nuit, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon
amour.
Raymond sentait son amour pour Simone s’aggraver dans l’inquiétude et le
silence, en même temps qu’il éprouvait une grande intensité de vie
intérieure où ses jugements et ses pensées venaient se brûler. Nous
jugeons la vie d’après nos passions et ce sont même nos passions qui
éclairent notre vie. La sérénité des vieillards, c’est la sérénité de la
nuit: c’est l’obscurité.
--On dit, réfléchit Raymond, que nos passions nous aveuglent. Oui, mais
à la façon du soleil dont la lumière donne leur valeur aux objets.
* * * * *
Quelques lettres de Rite dormaient sur la table de Raymond: il n’avait
pas voulu les ouvrir, indifférent à tout ce qui n’était pas l’amour de
Simone. Il prit ces lettres dans sa main et sourit en songeant aux
vaines tendresses, aux baisers fanés que contenaient ces fragiles
enveloppes.
--En ces jours d’angoisse, peut-être injustifiée d’ailleurs, pensa
Raymond, les épanchements de Rite me seraient d’une trop cruelle ironie.
J’attendrai, pour communier à ces tendresses mortes, d’avoir retrouvé
Simone.
Et pour occuper les heures vides, Raymond alla visiter Madeleine qui
s’inquiétait de son silence et de son absence. Elle était, en effet,
rentrée à Paris et avait organisé sa vie, plus étroitement encore,
autour de son petit dieu. Seul Morangis était demeuré leur visiteur
presque quotidien: Dionys, décidément doué pour la musique, semblait
devoir devenir son disciple, et Morangis trouvait dans les dispositions
musicales du jeune homme une raison nouvelle de s’attacher à lui. Il
remarquait que les jeunes gens d’une sexualité un peu déviée étaient en
général très doués pour les arts: poésie, musique, peinture, etc... Il
épiloguerait avec Raymond sur ce sujet; Madeleine, d’ailleurs, était
très heureuse de sentir son Dionys attiré vers une carrière assez
indéterminée qui n’exigerait aucun internement dans des écoles: ainsi,
elle le garderait près d’elle et satisferait aux exigences de son devoir
et de son égoïsme.
--Et puis, ajouta Raymond, auquel elle expliquait cette sage
combinaison, il est bien inutile d’encombrer de science vaine la jeune
intelligence de cet enfant dont le génie est dans sa beauté. Il est
lui-même la propre réalisation esthétique de son âme. Que la musique et
la danse donnent à ce beau corps sa parfaite eurythmie, et l’amour y
ajoutera son rayonnement. Homme pour les femmes et femme pour les
hommes, il est une sorte d’androgyne synthèse de la vie, mais condamné
par cela même à une manière de stérilité.
Puis, changeant la conversation, Raymond demanda à Madeleine dans quel
état d’âme elle avait laissé son lévite amoureux et d’une chasteté si
mystérieusement vicieuse.
--J’ai longuement rêvé à son aventure, dit-il, et cherché les raisons de
sa fuite devant ton offrande trop belle et trop réelle. Sa renonciation,
Madeleine, ne fut peut-être pas aussi héroïque qu’elle t’a semblé; elle
fut peut-être seulement déterminée par l’impuissance où il se sentait
devant la réalisation imprévue de son rêve. Il a fui, Madeleine...,
parce qu’il ne pouvait pas combattre. Combien d’amoureux, incapables de
prouver leur passion à la femme qu’ils désirent, se délivrent devant son
image évoquée du rêve qui les obsède!...
--Peut-être, répondit Madeleine, mais je veux tout de même voir dans
cette timidité une preuve d’amour mystique. C’est d’ailleurs beaucoup
mieux ainsi et j’aurais sans doute regretté mon geste de pitié, si...
--Oui, Madeleine, mais laissons ce sorcier de village à genoux devant
son symbole, et ne sourions pas trop de la naïveté de ses rites sexuels.
Nous sommes tous un peu semblables à lui, nous qui souvent, dans les
bras d’une femme réelle, ne trouvons l’inspiration amoureuse qu’en
évoquant l’image d’une autre femme où même le souvenir d’une lecture.
Nous possédons tous, dans le tiroir secret de notre subconscient, un
symbole idéal de la femme dont les femmes que nous croyons aimer ne sont
que d’imparfaites répliques.
A cet instant, Morangis entra tenant Dionys par la main. Madeleine
reprit possession de son jeune amant avec un sourire où semblait fondre
l’inquiétude secrète des dernières minutes. Maintenant, confortablement
installée dans la chaude sérénité du moment, elle interrogeait Morangis
sur ce concert où il avait bien voulu conduire Dionys.
--Du Beethoven, du Mozart, du Schumann, du Chopin... c’est très beau,
répondit Morangis; mais il n’y a plus dans ces musiques, même pour la
fraîche inculture de cet enfant, aucun élément de nouveauté. Musique
rétrospective qui ne correspond plus à rien et qu’il ne faut connaître
que pour comprendre l’évolution de la sensibilité musicale. Se réunir
dans un hangar aussi désolé et désolant que la salle Gaveau pour
entendre ces divines rengaines, cela me semble aussi vain que si de
jeunes poètes s’assemblaient à la mairie du VIe arrondissement pour
écouter le _Songe d’Athalie_, les stances du _Cid_ ou les _Nuits_ de
Musset...