XI

C’est toujours au moment où la vie semble se fixer, s’endormir en une

trop facile béatitude, qu’elle se réveille, piquée au sein par une

mouche imprévue.

Comme chaque soir, depuis près de deux mois déjà, Rite, après les vêpres

d’amour chez Raymond, était rentrée chez elle, silencieuse et grave,

serrant sous son manteau ses émois et ses sentiments comme une gerbe de

roses rouges dont les épines blessaient encore délicieusement sa chair.

On l’attendait, sans oser l’interroger, tant elle avait mis d’assurance

dans sa volonté d’une liberté sans explications, sans ces comptes rendus

hypocrites et mensongers des heures échappées au bagne officiel.

Par une sorte de compensation, lui, qui jadis sentait si vivement le

poids de la chaîne matrimoniale, la trouvait maintenant trop légère. Dès

la minute où il avait terminé sa tâche quotidienne (une vague direction

de cabinet d’affaires), il se précipitait, le cœur inquiet d’une

inquiétude sans précision, vers l’appartement vide où, penché à la

fenêtre, il interrogera des yeux la silhouette des passantes jusqu’à ce

qu’il ait reconnu la robe et la démarche de Rite.

Il avait enfin trouvé une obsession: un peu de poésie douloureuse était

entrée dans sa vie monotone et trop confiante. Et puis cette crainte

obscure de la perdre donnait à ses yeux une valeur nouvelle à Rite: il

s’apercevait qu’elle était belle, fine, trop belle pour lui, trop

intelligente pour sa médiocrité, et avait la sensation obscure qu’elle

ne pouvait pas l’aimer, qu’elle ne l’avait jamais aimé. Ces réflexions

subconscientes créaient en lui un état de passion intérieure qui

ennoblissait son existence. Un désir noble avait surgi dans son âme:

reconquérir celle dont il n’avait pas su comprendre la beauté

exceptionnelle.

Florentin, ce mari de Rite, était un homme d’une quarantaine d’années,

d’une éducation distinguée, d’une intelligence assez vive mais peu

cultivée, et se faisant une sorte de vanité de ce mimétisme de bon ton.

Rite n’avait épousé cet homme sans relief que par indolence ou plutôt

par une espèce de renoncement à l’ambition irréalisable de recréer

autour d’elle le véritable milieu qui était le sien. C’est seulement à

Raymond qu’elle avait confié le secret de sa naissance qui la faisait la

fille naturelle d’un grand nom français. Elle avait, toute sa jeunesse,

souffert de ce secret, jusqu’au jour où Raymond lui avait fait sentir

qu’il fallait être fière de ce bouturage illégal de deux races

différentes, auquel elle devait sa fragile majesté et aussi cette

inquiétude physiologique qui se traduisait par le lyrisme de sa

sensualité.

--C’est notre amour, lui disait Raymond, qui recrée en toi l’atmosphère

de ta race: nous retrouvons notre équilibre physiologique et

intellectuel dans notre mysticité sensuelle, un peu comme les poètes

rééquilibrent leurs angoisses aux rythmes de leur poésie. Nous sommes

des poètes, Rite, et notre amour est notre art vivant.

Ce soir-là, comme à son habitude, Rite avait abandonné son taxi au coin

d’une rue voisine, et, sans se hâter, s’était acheminée vers sa demeure.

Elle était encore un peu ivre de sa voluptueuse lassitude et hallucinée

des dernières images dont elle se souvenait: les petites mains de

Raymond parcourent et dessinent son corps, la surprise de sa bouche qui

brûle sa chair, s’attarde aux plis parfumés, les écarte comme les

pétales d’une fleur pour y engloutir son visage. Elle entendait encore

la voix de Raymond qui, presque timidement, lui demandait: «...

blessée... encore un peu... peut-être?» Mais non, et d’elle-même, elle

s’était piquée à la tentation, graduant elle-même les rythmes de sa joie

et offrant à Raymond l’émouvant paysage de sa mouvante féminité.

Et puis, dans la lumière dorée du crépuscule, Raymond avait désiré que,

debout et pure comme une statue vivante, elle marche vers lui, sur lui,

et qu’elle s’écrase de tout son poids parfumé sur l’exaltation de son

rêve. Étendu comme un Christ descendu de la croix, il s’abandonnait à ce

baiser de toute la chair de Rite qui s’écrasait contre sa chair.

Ces images enveloppaient Rite d’une sorte de carapace lumineuse qui

l’isolait du reste du monde. Elle entra et vint vers son mari avec un

visage si rayonnant et si chaud qu’il en fut tout d’abord baigné d’une

joie involontaire. Peu habitué à analyser ses sensations, il ne

comprenait pas cette joie orgueilleuse qui se mêlait à une sorte

d’angoisse qui l’étouffait. Il aurait voulu pouvoir exprimer à Rite son

admiration neuve, son amour douloureux et ridicule. Au bout de quelques

heures presque silencieuses, Rite prétexta une lassitude imprévue et se

retira, non pour dormir, mais pour échapper à une présence qui heurtait

ses pensées.

Mais lui, sincèrement inquiet peut-être de cette fatigue et de la

cernure des yeux de Rite, vint à pas de loup se pencher sur son sommeil.

Rite ferma les yeux et harmonisa sa respiration pour simuler un calme

repos: elle se souvenait qu’un soir déjà, où il était venu interroger sa

langueur, il l’avait si intensément serrée contre lui que, malgré la

révolte de tout son être, elle avait dû permettre le geste sacrilège.

Elle s’était juré de ne plus jamais permettre cette profanation dont

elle ne pouvait même pas se confesser à Raymond. Immobile et souriant à

ses souvenirs, Rite prolongeait une volontaire insomnie... et évitait

comme instinctivement tout contact, remontant le drap jusqu’à son menton

pour cacher la nudité de ses bras et étouffer le parfum de ses

aisselles. Elle s’endormit dans la blancheur de l’aube; le soleil vint

dorer ses cheveux et aviver les pointes de ses seins tendues comme de

petites bouches vers un baiser. Elle avait rejeté le drap, et sa main

semblait dormir posée sur le duvet de son ventre que sa respiration

soulevait harmonieusement. Cette respiration accentua subitement son

rythme, envahit le corps tout entier et se détendit en un sanglot

déchiré:

--Raymond! Raymond!

A ce cri, le mari eut un sursaut de subite détresse qui le figea

quelques secondes, les yeux hallucinés, la gorge serrée; il venait de

tout comprendre.

Puis son angoisse éclata en un accès de rage; sa main brutale, qui avait

arraché la chemise de Rite, s’agrippa à la touffe secrète, se crispa sur

la blessure sacrée encore émue du rêve ensommeillé, et, d’un geste de

meurtrier, il avait arraché les pétales de la rose en poussant des cris

de damné et des injures d’ignominie. Il saisit ce corps blanc qui

hurlait de douleur, le jeta violemment sur le plancher et piétina avec

rage le ventre déchiré dont le sang coulait le long des cuisses. Ivre de

meurtre et de douleur, il s’était jeté sur la chair hurlante de Rite,

mordant ses seins et son ventre, et puis, pris d’un accès d’érotisme, il

s’était étendu sur elle, l’écrasant de toute sa fureur de mâle outragé,

et comme d’un coup de poignard il avait pénétré dans la blessure

sanglante, s’y acharnait avec une sensualité désespérée et mauvaise,

s’ensanglantant à cette chair évanouie et comme morte sur laquelle il

gît maintenant épouvanté.

La tête dans ses mains, il contemple le désastre, il a peur de ces yeux

clos, de cette immobilité froide. Si elle était morte! Il appelle...,

des soins maladroits s’improvisent, un médecin arrive qui ne comprend

pas, mais qui devine la stupide tragédie.

Rite demeura tout un jour dans un état d’inconscience: ses yeux bleus

qui regardaient ne voyaient pas et de sa poitrine lentement soulevée

montait une plainte douce et musicale. Lorsqu’elle se réveilla, le

lendemain, au crépuscule, son mari était là, à son chevet, qui la

contemplait et essayait de lui sourire. Elle se souvint obscurément

d’abord de ce qui s’était passé, et puis, comme si tout à coup elle

prenait conscience de ce qu’il y avait de ferveur dans cette brutalité

de son mari, elle répondit par un sourire au sourire hésitant de son

bourreau. Pour la première fois, elle le regardait avec fierté et

attendrissement; elle s’endormit, apaisée, en tenant sa main dans la

sienne.

Ce ne fut qu’au bout de quelques heures que, s’étant réveillée seule

dans la chambre close, elle retrouva Raymond en elle; mais l’image

évoquée s’effaça; sa vie demeurait comme suspendue, dans cette minute

d’une horrible sensualité où elle avait senti sa chair intime se

déchirer, branche arrachée à un arbre. Elle devinait aussi un tel amour

dans cette jalousie et dans cette cruauté qu’elle se soumettait à celui

qui l’avait brutalisée et qui maintenant se penchait avec une timide

adoration vers cette blessure encore sanglante.

Des jours s’écoulèrent, ouatés de silence: Rite trouvait dans sa

faiblesse même et dans l’immobilité imposée à sa chair meurtrie une

sorte d’euphorie nirvanique. Et si, en un éclair de lucidité, elle

évoquait l’inquiétude de Raymond, cette pensée qu’il souffrait lui était

presque douce: il saurait bientôt que c’était son nom jailli de son cœur

à elle qu’on avait écrasé sur la chair de son amie: elle avait l’orgueil

de son martyre.

Elle constata aussi avec une joie secrète que son mari avait souffert:

son visage contracté avait pris une expression douloureuse qui le

sculptait et lui donnait de la beauté. Il devenait pour elle un être

nouveau et elle souriait en songeant que c’était la Rite que Raymond

avait transfigurée qui avait opéré ce miracle.

Ce que Florentin aimait en Rite, c’était, en effet, l’amante de Raymond.

Le nom de Raymond ne cessait de s’imposer à son esprit. Il essayait

d’imaginer cet être mystérieux dont l’amour avait illuminé le visage de

Rite d’une telle clarté qu’il en était lui-même ébloui. Il ne pouvait

s’empêcher de le concevoir beau, rayonnant de charme et d’intelligence,

et si, parfois, en lui-même, il l’injuriait, c’était d’une façon un peu

blasphématoire et comme on injurie un dieu.

En réalité, sans oser se l’avouer, il aimait ce Raymond mystérieux qui

dormait comme une hostie consacrée dans le sein de sa femme; il aurait

voulu le connaître, lui aussi, le mêler à leur vie. Il lui semblait que

son nouvel amour pour Rite s’effondrerait comme un songe, si ce Raymond

disparaissait de leur existence.

Après des semaines de silence obsédant, un soir, à cette minute du

crépuscule d’été où le ciel et le paysage se mêlent en une même fugitive

sérénité, Florentin avait osé questionner Rite.

Étendue sur sa chaise longue devant la lumière du soir dont elle

emplissait ses yeux comme d’une musique de clarté, elle était si pâle

qu’on eût dit qu’elle avait versé tout son sang. Une rose rouge qu’elle

caressait et baisait comme une bouche éclairait le soir: son parfum lui

évoquait les sensualités mystiques de l’amour; et, s’abandonnant à

l’amère douceur des vains regrets, elle pleura, engloutissant la rose

dans sa bouche mouillée de larmes, trouvant encore une réelle volupté

dans cette sensualité qui lui était permise.

--Pourquoi pleures-tu? demanda Florentin inquiet. Souffres-tu davantage?

--Non, je suis triste seulement de ma faiblesse, et plus triste encore

de n’apporter que peine et douleur à ceux qui m’aiment.

Elle ajouta, et il y avait dans l’intonation de sa voix une angoisse

cachée qui voulait être rassurée:

--Je comprends bien que tout est fini maintenant pour moi et que je suis

désormais seule dans la vie.

Alors Florentin se révolta à cette pensée. L’abandonner... Jamais il ne

l’avait aussi passionnément aimée; c’est lui qui avait eu peur de

l’abandon; elle ne pouvait pas savoir ce qu’elle était pour lui,

maintenant surtout qu’il avait compris.

Et presque malgré lui, il ajouta:

--... L’autre... non plus, je pense...

En lui-même, il avait prononcé: «Raymond»--leur Raymond qui les avait

baptisés à une nouvelle vie.

Durant ces semaines silencieuses, il avait longuement médité, réfléchi,

il avait plus vécu intérieurement que pendant tout le reste de son

existence. Il confessa timidement à Rite la sorte de respect qu’il

éprouvait maintenant pour Raymond.

--Puisqu’il t’aime, il fait partie de ta vie, de notre vie. Oui, j’ai

souffert comme un dieu, mais cette souffrance pour toi m’a fait te mieux

comprendre, te mieux admirer... à travers lui.

Il avoua encore que, dans ses premiers jours de douleur et de

prostration, tandis que Rite était réfugiée dans une sorte de léthargie

protectrice, mû par une invincible curiosité et un besoin d’ajouter

encore à sa torture, il avait fouillé les tiroirs secrets de Rite et

découvert les lettres de Raymond. Il était imprégné de ces mots d’amour,

de sensualité et d’inquiétude mystique; il avait ainsi vécu leur amour

qui était comme une idéalisation et une conscience du sien, demeuré

jusqu’alors obscur en lui parce qu’il n’avait su trouver les mots qui le

précisaient...

--Maintenant, j’ai compris ta beauté, ta divinité de femme. Mais c’est

par lui, Rite, que je t’ai trouvée: tu es celle qu’il t’a faite et c’est

sa Rite que j’aime.

Et, sans qu’il s’en doutât peut-être, il entrait aussi dans son nouveau

sentiment une sorte de masochisme, et depuis qu’il avait goûté à cette

noble volupté de la souffrance, il se voulait toute sa vie crucifié à

cette croix.

Masochisme! il ne connaissait même pas cette dérivation de l’instinct

sexuel, si instinctive à l’homme qu’il semble bien qu’elle ait toujours

existé: on la trouve dans les religions publiques et privées:

fustigations, avilissements, flagellations, physiques et morales,

piétinements et écrasements divins.

... L’amant, en tous les siècles, qui aima sa torture, fut un masochiste

avant Sacher-Masoch. Toujours des hommes ont aimé être piétinés,

humiliés, battus. C’est un orgueil et une excitation que d’être

martyrisé, et il n’y a peut-être de véritable volupté que dans la

douleur.

... Chaque jour, maintenant, Florentin venait se confesser à Rite, et il

tentait aussi de lui arracher des confidences, des précisions aux

évocations des lettres. Il se complaisait à imaginer ces pariades

divinisées par le sentiment, et il lui semblait qu’il y participait. Il

récitait des phrases lues dans les lettres de Raymond et qui s’étaient

imprimées en lui: il était Raymond, et, penché vers Rite, il baisait ses

yeux et cherchait sa bouche qui fuyait.

--Ne me trouble pas, dit-elle..., tu sais que je suis... blessée...

encore...

Mais en même temps qu’elle prononçait ce mot, elle se souvenait de la

minute où il l’avait si virilement poignardée, et pour lui montrer

qu’elle lui avait pardonné, elle lui tendit sa bouche entr’ouverte: il y

écrasa un baiser dont il s’arracha pour tomber à genoux devant Rite, la

tête dans sa robe, en sanglotant. Émue, Rite mêla sa plainte et ses

larmes aux siennes; ils ne savaient pas la vraie raison de leurs pleurs,

dont ils sentaient seulement la voluptueuse brûlure.

* * * * *

Rite s’était levée; elle allait pouvoir sortir en voiture. Florentin

savait que cette première sortie serait pour une visite à Raymond, et il

acceptait cette pensée dont la cruauté le troublait et lui donnait une

excitation mystique qu’il n’osait pas formuler. Il avait honte de

s’avouer qu’il aimerait Rite au retour de ces visites à Raymond. Il

demanda:

--As-tu des nouvelles de «Lui»?

Rite ferma les yeux et ne répondit pas.

L'art d'aimer · 第 17 / 30 题