C’est toujours au moment où la vie semble se fixer, s’endormir en une
trop facile béatitude, qu’elle se réveille, piquée au sein par une
mouche imprévue.
Comme chaque soir, depuis près de deux mois déjà, Rite, après les vêpres
d’amour chez Raymond, était rentrée chez elle, silencieuse et grave,
serrant sous son manteau ses émois et ses sentiments comme une gerbe de
roses rouges dont les épines blessaient encore délicieusement sa chair.
On l’attendait, sans oser l’interroger, tant elle avait mis d’assurance
dans sa volonté d’une liberté sans explications, sans ces comptes rendus
hypocrites et mensongers des heures échappées au bagne officiel.
Par une sorte de compensation, lui, qui jadis sentait si vivement le
poids de la chaîne matrimoniale, la trouvait maintenant trop légère. Dès
la minute où il avait terminé sa tâche quotidienne (une vague direction
de cabinet d’affaires), il se précipitait, le cœur inquiet d’une
inquiétude sans précision, vers l’appartement vide où, penché à la
fenêtre, il interrogera des yeux la silhouette des passantes jusqu’à ce
qu’il ait reconnu la robe et la démarche de Rite.
Il avait enfin trouvé une obsession: un peu de poésie douloureuse était
entrée dans sa vie monotone et trop confiante. Et puis cette crainte
obscure de la perdre donnait à ses yeux une valeur nouvelle à Rite: il
s’apercevait qu’elle était belle, fine, trop belle pour lui, trop
intelligente pour sa médiocrité, et avait la sensation obscure qu’elle
ne pouvait pas l’aimer, qu’elle ne l’avait jamais aimé. Ces réflexions
subconscientes créaient en lui un état de passion intérieure qui
ennoblissait son existence. Un désir noble avait surgi dans son âme:
reconquérir celle dont il n’avait pas su comprendre la beauté
exceptionnelle.
Florentin, ce mari de Rite, était un homme d’une quarantaine d’années,
d’une éducation distinguée, d’une intelligence assez vive mais peu
cultivée, et se faisant une sorte de vanité de ce mimétisme de bon ton.
Rite n’avait épousé cet homme sans relief que par indolence ou plutôt
par une espèce de renoncement à l’ambition irréalisable de recréer
autour d’elle le véritable milieu qui était le sien. C’est seulement à
Raymond qu’elle avait confié le secret de sa naissance qui la faisait la
fille naturelle d’un grand nom français. Elle avait, toute sa jeunesse,
souffert de ce secret, jusqu’au jour où Raymond lui avait fait sentir
qu’il fallait être fière de ce bouturage illégal de deux races
différentes, auquel elle devait sa fragile majesté et aussi cette
inquiétude physiologique qui se traduisait par le lyrisme de sa
sensualité.
--C’est notre amour, lui disait Raymond, qui recrée en toi l’atmosphère
de ta race: nous retrouvons notre équilibre physiologique et
intellectuel dans notre mysticité sensuelle, un peu comme les poètes
rééquilibrent leurs angoisses aux rythmes de leur poésie. Nous sommes
des poètes, Rite, et notre amour est notre art vivant.
Ce soir-là, comme à son habitude, Rite avait abandonné son taxi au coin
d’une rue voisine, et, sans se hâter, s’était acheminée vers sa demeure.
Elle était encore un peu ivre de sa voluptueuse lassitude et hallucinée
des dernières images dont elle se souvenait: les petites mains de
Raymond parcourent et dessinent son corps, la surprise de sa bouche qui
brûle sa chair, s’attarde aux plis parfumés, les écarte comme les
pétales d’une fleur pour y engloutir son visage. Elle entendait encore
la voix de Raymond qui, presque timidement, lui demandait: «...
blessée... encore un peu... peut-être?» Mais non, et d’elle-même, elle
s’était piquée à la tentation, graduant elle-même les rythmes de sa joie
et offrant à Raymond l’émouvant paysage de sa mouvante féminité.
Et puis, dans la lumière dorée du crépuscule, Raymond avait désiré que,
debout et pure comme une statue vivante, elle marche vers lui, sur lui,
et qu’elle s’écrase de tout son poids parfumé sur l’exaltation de son
rêve. Étendu comme un Christ descendu de la croix, il s’abandonnait à ce
baiser de toute la chair de Rite qui s’écrasait contre sa chair.
Ces images enveloppaient Rite d’une sorte de carapace lumineuse qui
l’isolait du reste du monde. Elle entra et vint vers son mari avec un
visage si rayonnant et si chaud qu’il en fut tout d’abord baigné d’une
joie involontaire. Peu habitué à analyser ses sensations, il ne
comprenait pas cette joie orgueilleuse qui se mêlait à une sorte
d’angoisse qui l’étouffait. Il aurait voulu pouvoir exprimer à Rite son
admiration neuve, son amour douloureux et ridicule. Au bout de quelques
heures presque silencieuses, Rite prétexta une lassitude imprévue et se
retira, non pour dormir, mais pour échapper à une présence qui heurtait
ses pensées.
Mais lui, sincèrement inquiet peut-être de cette fatigue et de la
cernure des yeux de Rite, vint à pas de loup se pencher sur son sommeil.
Rite ferma les yeux et harmonisa sa respiration pour simuler un calme
repos: elle se souvenait qu’un soir déjà, où il était venu interroger sa
langueur, il l’avait si intensément serrée contre lui que, malgré la
révolte de tout son être, elle avait dû permettre le geste sacrilège.
Elle s’était juré de ne plus jamais permettre cette profanation dont
elle ne pouvait même pas se confesser à Raymond. Immobile et souriant à
ses souvenirs, Rite prolongeait une volontaire insomnie... et évitait
comme instinctivement tout contact, remontant le drap jusqu’à son menton
pour cacher la nudité de ses bras et étouffer le parfum de ses
aisselles. Elle s’endormit dans la blancheur de l’aube; le soleil vint
dorer ses cheveux et aviver les pointes de ses seins tendues comme de
petites bouches vers un baiser. Elle avait rejeté le drap, et sa main
semblait dormir posée sur le duvet de son ventre que sa respiration
soulevait harmonieusement. Cette respiration accentua subitement son
rythme, envahit le corps tout entier et se détendit en un sanglot
déchiré:
--Raymond! Raymond!
A ce cri, le mari eut un sursaut de subite détresse qui le figea
quelques secondes, les yeux hallucinés, la gorge serrée; il venait de
tout comprendre.
Puis son angoisse éclata en un accès de rage; sa main brutale, qui avait
arraché la chemise de Rite, s’agrippa à la touffe secrète, se crispa sur
la blessure sacrée encore émue du rêve ensommeillé, et, d’un geste de
meurtrier, il avait arraché les pétales de la rose en poussant des cris
de damné et des injures d’ignominie. Il saisit ce corps blanc qui
hurlait de douleur, le jeta violemment sur le plancher et piétina avec
rage le ventre déchiré dont le sang coulait le long des cuisses. Ivre de
meurtre et de douleur, il s’était jeté sur la chair hurlante de Rite,
mordant ses seins et son ventre, et puis, pris d’un accès d’érotisme, il
s’était étendu sur elle, l’écrasant de toute sa fureur de mâle outragé,
et comme d’un coup de poignard il avait pénétré dans la blessure
sanglante, s’y acharnait avec une sensualité désespérée et mauvaise,
s’ensanglantant à cette chair évanouie et comme morte sur laquelle il
gît maintenant épouvanté.
La tête dans ses mains, il contemple le désastre, il a peur de ces yeux
clos, de cette immobilité froide. Si elle était morte! Il appelle...,
des soins maladroits s’improvisent, un médecin arrive qui ne comprend
pas, mais qui devine la stupide tragédie.
Rite demeura tout un jour dans un état d’inconscience: ses yeux bleus
qui regardaient ne voyaient pas et de sa poitrine lentement soulevée
montait une plainte douce et musicale. Lorsqu’elle se réveilla, le
lendemain, au crépuscule, son mari était là, à son chevet, qui la
contemplait et essayait de lui sourire. Elle se souvint obscurément
d’abord de ce qui s’était passé, et puis, comme si tout à coup elle
prenait conscience de ce qu’il y avait de ferveur dans cette brutalité
de son mari, elle répondit par un sourire au sourire hésitant de son
bourreau. Pour la première fois, elle le regardait avec fierté et
attendrissement; elle s’endormit, apaisée, en tenant sa main dans la
sienne.
Ce ne fut qu’au bout de quelques heures que, s’étant réveillée seule
dans la chambre close, elle retrouva Raymond en elle; mais l’image
évoquée s’effaça; sa vie demeurait comme suspendue, dans cette minute
d’une horrible sensualité où elle avait senti sa chair intime se
déchirer, branche arrachée à un arbre. Elle devinait aussi un tel amour
dans cette jalousie et dans cette cruauté qu’elle se soumettait à celui
qui l’avait brutalisée et qui maintenant se penchait avec une timide
adoration vers cette blessure encore sanglante.
Des jours s’écoulèrent, ouatés de silence: Rite trouvait dans sa
faiblesse même et dans l’immobilité imposée à sa chair meurtrie une
sorte d’euphorie nirvanique. Et si, en un éclair de lucidité, elle
évoquait l’inquiétude de Raymond, cette pensée qu’il souffrait lui était
presque douce: il saurait bientôt que c’était son nom jailli de son cœur
à elle qu’on avait écrasé sur la chair de son amie: elle avait l’orgueil
de son martyre.
Elle constata aussi avec une joie secrète que son mari avait souffert:
son visage contracté avait pris une expression douloureuse qui le
sculptait et lui donnait de la beauté. Il devenait pour elle un être
nouveau et elle souriait en songeant que c’était la Rite que Raymond
avait transfigurée qui avait opéré ce miracle.
Ce que Florentin aimait en Rite, c’était, en effet, l’amante de Raymond.
Le nom de Raymond ne cessait de s’imposer à son esprit. Il essayait
d’imaginer cet être mystérieux dont l’amour avait illuminé le visage de
Rite d’une telle clarté qu’il en était lui-même ébloui. Il ne pouvait
s’empêcher de le concevoir beau, rayonnant de charme et d’intelligence,
et si, parfois, en lui-même, il l’injuriait, c’était d’une façon un peu
blasphématoire et comme on injurie un dieu.
En réalité, sans oser se l’avouer, il aimait ce Raymond mystérieux qui
dormait comme une hostie consacrée dans le sein de sa femme; il aurait
voulu le connaître, lui aussi, le mêler à leur vie. Il lui semblait que
son nouvel amour pour Rite s’effondrerait comme un songe, si ce Raymond
disparaissait de leur existence.
Après des semaines de silence obsédant, un soir, à cette minute du
crépuscule d’été où le ciel et le paysage se mêlent en une même fugitive
sérénité, Florentin avait osé questionner Rite.
Étendue sur sa chaise longue devant la lumière du soir dont elle
emplissait ses yeux comme d’une musique de clarté, elle était si pâle
qu’on eût dit qu’elle avait versé tout son sang. Une rose rouge qu’elle
caressait et baisait comme une bouche éclairait le soir: son parfum lui
évoquait les sensualités mystiques de l’amour; et, s’abandonnant à
l’amère douceur des vains regrets, elle pleura, engloutissant la rose
dans sa bouche mouillée de larmes, trouvant encore une réelle volupté
dans cette sensualité qui lui était permise.
--Pourquoi pleures-tu? demanda Florentin inquiet. Souffres-tu davantage?
--Non, je suis triste seulement de ma faiblesse, et plus triste encore
de n’apporter que peine et douleur à ceux qui m’aiment.
Elle ajouta, et il y avait dans l’intonation de sa voix une angoisse
cachée qui voulait être rassurée:
--Je comprends bien que tout est fini maintenant pour moi et que je suis
désormais seule dans la vie.
Alors Florentin se révolta à cette pensée. L’abandonner... Jamais il ne
l’avait aussi passionnément aimée; c’est lui qui avait eu peur de
l’abandon; elle ne pouvait pas savoir ce qu’elle était pour lui,
maintenant surtout qu’il avait compris.
Et presque malgré lui, il ajouta:
--... L’autre... non plus, je pense...
En lui-même, il avait prononcé: «Raymond»--leur Raymond qui les avait
baptisés à une nouvelle vie.
Durant ces semaines silencieuses, il avait longuement médité, réfléchi,
il avait plus vécu intérieurement que pendant tout le reste de son
existence. Il confessa timidement à Rite la sorte de respect qu’il
éprouvait maintenant pour Raymond.
--Puisqu’il t’aime, il fait partie de ta vie, de notre vie. Oui, j’ai
souffert comme un dieu, mais cette souffrance pour toi m’a fait te mieux
comprendre, te mieux admirer... à travers lui.
Il avoua encore que, dans ses premiers jours de douleur et de
prostration, tandis que Rite était réfugiée dans une sorte de léthargie
protectrice, mû par une invincible curiosité et un besoin d’ajouter
encore à sa torture, il avait fouillé les tiroirs secrets de Rite et
découvert les lettres de Raymond. Il était imprégné de ces mots d’amour,
de sensualité et d’inquiétude mystique; il avait ainsi vécu leur amour
qui était comme une idéalisation et une conscience du sien, demeuré
jusqu’alors obscur en lui parce qu’il n’avait su trouver les mots qui le
précisaient...
--Maintenant, j’ai compris ta beauté, ta divinité de femme. Mais c’est
par lui, Rite, que je t’ai trouvée: tu es celle qu’il t’a faite et c’est
sa Rite que j’aime.
Et, sans qu’il s’en doutât peut-être, il entrait aussi dans son nouveau
sentiment une sorte de masochisme, et depuis qu’il avait goûté à cette
noble volupté de la souffrance, il se voulait toute sa vie crucifié à
cette croix.
Masochisme! il ne connaissait même pas cette dérivation de l’instinct
sexuel, si instinctive à l’homme qu’il semble bien qu’elle ait toujours
existé: on la trouve dans les religions publiques et privées:
fustigations, avilissements, flagellations, physiques et morales,
piétinements et écrasements divins.
... L’amant, en tous les siècles, qui aima sa torture, fut un masochiste
avant Sacher-Masoch. Toujours des hommes ont aimé être piétinés,
humiliés, battus. C’est un orgueil et une excitation que d’être
martyrisé, et il n’y a peut-être de véritable volupté que dans la
douleur.
... Chaque jour, maintenant, Florentin venait se confesser à Rite, et il
tentait aussi de lui arracher des confidences, des précisions aux
évocations des lettres. Il se complaisait à imaginer ces pariades
divinisées par le sentiment, et il lui semblait qu’il y participait. Il
récitait des phrases lues dans les lettres de Raymond et qui s’étaient
imprimées en lui: il était Raymond, et, penché vers Rite, il baisait ses
yeux et cherchait sa bouche qui fuyait.
--Ne me trouble pas, dit-elle..., tu sais que je suis... blessée...
encore...
Mais en même temps qu’elle prononçait ce mot, elle se souvenait de la
minute où il l’avait si virilement poignardée, et pour lui montrer
qu’elle lui avait pardonné, elle lui tendit sa bouche entr’ouverte: il y
écrasa un baiser dont il s’arracha pour tomber à genoux devant Rite, la
tête dans sa robe, en sanglotant. Émue, Rite mêla sa plainte et ses
larmes aux siennes; ils ne savaient pas la vraie raison de leurs pleurs,
dont ils sentaient seulement la voluptueuse brûlure.
* * * * *
Rite s’était levée; elle allait pouvoir sortir en voiture. Florentin
savait que cette première sortie serait pour une visite à Raymond, et il
acceptait cette pensée dont la cruauté le troublait et lui donnait une
excitation mystique qu’il n’osait pas formuler. Il avait honte de
s’avouer qu’il aimerait Rite au retour de ces visites à Raymond. Il
demanda:
--As-tu des nouvelles de «Lui»?
Rite ferma les yeux et ne répondit pas.