Raymond, ne recevant aucune lettre de Rite, s’était inquiété, d’une
inquiétude indignée: il n’imaginait pas qu’ainsi, en plein amour, Rite
pût se déprendre de lui. Enfin, au bout de longs jours, il reçut un mot
où son amie lui contait la tragique aventure: le rêve d’où avait jailli
son nom, la déchirure sanglante...
Tout à fait rassuré, puisque Rite l’aimait toujours:
«Que c’est beau! s’écria-t-il, c’est pour moi qu’elle a souffert: quelle
femme héroïque.»
Il s’inquiétait seulement de savoir si on lui avait abîmé son idole. Et
tout de suite il lui écrivit ce qu’il avait souffert, lui, dans cet
angoissant et inexplicable silence, et aussi cet horrible tourment
d’être privé de son amour à un moment où il ne s’était jamais senti
aussi fervent et attiré vers sa chair par un aimant plus puissant. «Au
moins, ajoutait-il, tu n’as pas douté de moi, Rite: ma pensée t’a
soutenue dans ton martyre: qu’elle soit toujours comme un divin
palladium entre toi et ton bourreau.» Et, lyrique, il s’écriait: «O
Rite, qu’on ne te touche pas, tu es mienne et tu es sacrée...»
Rite répondit avec une mélancolique simplicité que le bourreau, honteux
de sa cruauté, une cruauté, hélas! lourde d’amour, s’était adouci et
qu’il avait été, qu’il était encore le plus tendre des gardes-malades: «
Souviens-toi, continuait-elle, de notre espoir de jadis qu’il me trompe,
qu’il me fuie et s’évade enfin de ma vie. Mais non, il est plus que
jamais attaché à moi...» Et elle lui faisait comprendre la ferveur
morbide de ses sentiments. Elle écrivit de longues pages sur ce sujet,
se complaisant à la description de cette singulière psychologie... Elle
disait encore qu’elle ne pouvait pas ne pas être touchée de
l’obstination de cet homme à l’aimer infidèle, à l’aimer surtout
infidèle: «Il t’accepte dans sa vie, parce que, dit-il, c’est toi qui
m’as faite la Rite surnaturelle que je suis... C’est si vrai, Raymond,
qu’il me semble qu’en effet, on ne peut pas être jaloux de toi. Et si tu
disparaissais de ma pauvre vie, je m’enorgueillirais encore de me sentir
celle que tu as aimée et faite un peu à ton image... Oui, s’il était
possible que d’autres hommes que mon mari m’aiment, c’est la Rite de
Raymond qu’ils aimeraient, eux aussi, en moi.»
* * * * *
Quelques jours après cette lettre, Rite, malgré sa faiblesse, ne put
résister à son désir de revoir Raymond, de se retrouver et de se
reconnaître en lui. Mais ils sentirent l’un et l’autre que leur divin
secret s’était évaporé comme d’un flacon mal clos, et quoiqu’ils fussent
seuls dans cette chambre feutrée et tapissée de livres, ils sentaient
une présence invisible, une pensée qui les regardait.
Et puis Rite avait conscience de sa faiblesse physique et se la
reprochait comme un crime envers Raymond: elle savait instinctivement
que les hommes sont incapables de sacrifice. Tout de même, elle voulut
donner à Raymond la joie de caresser et de respirer son corps immobile.
Mais comme il se penchait vers ses seins et que son baiser descendait
vers l’ogive interdite, elle prit la tête de Raymond dans ses mains et
la posa entre ses seins.
--C’est moi qui t’aimerai, dit-elle. Ma bouche te dira toutes les
pensées de mon amour et de mon désir. Et je donnerai à la joie de tes
yeux ton paysage choisi.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lentement Rite s’habillait; la chair de ses jambes apparaissait plus nue
et plus pure sous la soie des bas qu’elle accrochait à ses jarretelles
noires. Raymond s’était agenouillé pour baiser le coin de chair nue qui
jaillit des bas comme une fleur de désir, et la tentation de son baiser
souleva le voile qui adhérait à la belle croupe de Rite. Elle se
penchait à cet instant pour accrocher le bouton de son soulier, accusant
ainsi l’orbe de sa féminité... Répondant à une pensée secrète:
--Cela, au moins, dit Raymond, est bien à moi.
Rite, tournant vers lui son visage, a souri: elle veut bien; et déjà les
petites mains de Raymond s’emplissent de ses seins, tandis qu’il écrase
contre lui la brûlure glacée de sa croupe... Les cheveux de Rite,
qu’elle avait réchafaudés, s’écroulent et noient la tête de Raymond. Il
l’a prise dans ses bras, portée sur le divan et la console par des
baisers de tendre douceur de la douloureuse joie qu’il lui a donnée.
Il semblait maintenant à Rite que leur vie allait reprendre sa
plénitude, mais déjà, à la minute de l’adieu, elle sentait qu’ils
n’étaient plus seuls et qu’elle-même ne pouvait plus désormais s’isoler
dans sa pensée de Raymond. Elle songeait que, ce soir même, on
l’interrogerait et qu’on se pencherait sur son silence et sur les images
qu’elle voudrait préserver de toute curiosité. Elle songeait qu’on la
désirerait, encore toute émue des caresses de Raymond.
Lorsqu’elle fut bien seule avec elle-même dans cette voiture qui la
reconduisait à sa prison, elle eut subitement une pensée de révolte
contre l’orgueilleux égoïsme de Raymond. Pourquoi, se demandait-elle, ne
m’a-t-il pas gardée, emportée loin de ces tristes complications
sensuelles et sentimentales. Alors elle prit une détermination subite:
elle partirait seule vers des paysages d’apaisement où elle oublierait
la douleur des derniers mois et se laverait dans la solitude des images
qui avaient blessé sa chair et son âme. Et puis, pensait-elle encore,
peut-être que Raymond viendra me rejoindre, et nous retrouverons la
pureté de notre ferveur. Elle se reprochait maintenant d’avoir été trop
sensible à la sensualité de son mari si tragiquement réveillée. Elle
sentait qu’elle allait le détester, et déjà en rentrant ce soir-là elle
s’enferma dans sa chambre et se refusa à toute conversation, à toute
confidence.
Le lendemain, elle partit: elle n’emportait avec elle qu’un peu d’argent
et les lettres de Raymond. Elle mit encore pour lui un mot à la poste où
elle disait son brusque départ et ce besoin d’un isolement où, loin de
lui, elle le retrouverait plus intimement.
Raymond trouva cette décision subtile et sage.
--Elle me fuit... vers moi, se dit-il. Mais la rejoindre, ce serait bien
grave.
Et il se donna à lui-même quelques semaines pour réfléchir: il lui
écrirait, il vérifierait ses sentiments. En attendant, il allait
profiter de cette trêve pour écrire quelques articles en retard et
mettre au point ses notes sur sa Marguerite dorée: il y avait là dans
cette aventure la matière d’un roman qu’il aurait plaisir à écrire pour
lui-même, pour la joie de retrouver celui qu’il fut et de fixer ses
propres émotions.
Sa chasteté involontaire s’épanchait dans ce livre dont il écrivait
presque régulièrement chaque jour une dizaine de petites pages,
correspondant aux pages du volume futur; elles s’accumulaient devant sa
table, couvertes des hiéroglyphes de son écriture aristocratique. Ces
pages, écrites sur un papier de pur fil, blanc comme la chair de
Marguerite, il les voulait pures de toute bavure, de toute tache et de
toute impureté; plutôt que d’y laisser la trace d’une correction
inesthétique, il préférait recommencer la page.
D’ailleurs, une hésitation dans l’expression d’une idée ou dans la
notation d’une image n’est-elle pas le signe d’une défaillance de
l’esprit? Ne pas poursuivre: retourner en arrière et repartir de l’idée
ou de l’image initiales.
Sa Marguerite à la toison d’or revivait dans ces pages, et il était ému
d’évoquer la somptueuse sensualité de sa chair. Il écrivait tendu vers
elle, encore enivré de son parfum.
«Peut-être, notait-il, ne peut-on faire revivre les gestes de l’amour
que si, au moment où on les décrit, on est dans le même état de grâce,
dans le même état de désir et d’amour, fût-ce d’un nouvel amour.
«Faire l’amour ou le transcrire en écriture ou en art, c’est la même
sensualité qui s’épanche ou se transpose. Et c’est aussi la même
fécondation des êtres et des races, car il y a une fructification
sensuelle des cerveaux, et il y a aussi des livres qui sont de puissants
aphrodisiaques. Que d’êtres qui ne doivent la vie qu’à l’excitation que
fut pour leur géniteur une ardente lecture.
«... Le style d’un écrivain, c’est une présence réelle. Nous mettons
dans ce rythme des phrases toute notre musique intime, toute notre
vibration intime. La langue que nous parlons et écrivons est une
adaptation de notre être au monde extérieur, une captation d’images, de
sensations et d’idées que nous traduisons par la courbe de notre voix:
elle fixe notre parole du moment avec l’émotion de son accent, la
sonorité et la sensualité de ses vibrations...
«Alors on comprend que nos écritures et nos styles, malgré leur
prétention de s’inscrire dans un marbre éternel, sont en réalité aussi
éphémères et aussi fugitifs que la parole et l’organisme qu’elles
expriment. Nos livres ne sont que des fantômes, et les vers même les
plus fortement frappés ne sont que des photographies sans couleur et
sans parfum de nos sensations vivantes.
«Les mots que nous employons pour traduire physiologiquement nos
réactions vitales et intellectuelles évoluent extérieurement à l’homme,
si bien que la langue d’hier est déjà une langue morte dont nous
conservons les feuilles sèches dans ces herbiers que sont nos livres.
«D’ailleurs, si tout à coup les entomologistes de la littérature
disparaissaient, les langues évolueraient avec une telle rapidité que
peut-être deux générations qui se suivraient ne se comprendraient plus.
«Mais nous nous donnons l’illusion d’œuvrer pour la postérité. En
réalité, la postérité demeure pour nous mystérieuse, et on ne peut
savoir quelle déformation elle fera de notre pensée actuelle. L’œuvre
des écrivains redevient de la matière vivante que les hommes
transposeront selon leur sensibilité du moment. Ainsi la vie est une
création perpétuelle, un remous, une éternité qui s’écoule comme un
fleuve, un fleuve qui prendrait sa source dans la mer même où il se
jette.
«Ce roman que j’écris, ce m’est une façon de fixer pour moi des images,
de me retrouver moi-même dans ces subtilités de sentiments et de
sensations. Je ne saurai jamais l’idée que cette femme d’une somptuosité
blanche et dorée pouvait se faire de moi. Avait-elle même conscience de
sa beauté? Sa perfection physique lui semblait une chose si simple et ne
la consolait pas des amertumes de la vie. Ce fut peut-être
l’impossibilité de nous pénétrer intellectuellement qui fit la violence
de notre amour: les amours inoubliables sont celles qui ne coïncident
jamais. Inoubliables? Nos souvenirs, même les plus émouvants,
tomberaient dans l’oubli, si parfois nous ne remontions les poids de
l’horloge du souvenir.»
Et tout à coup, par delà le souvenir de Marguerite, et comme à travers
l’ogive de sa toison d’or, dressée comme un arc de triomphe sur l’allée
de sa jeunesse, deux visages de femmes souriaient à Raymond et tendaient
vers lui leurs lèvres fraternelles.
Il s’émut à cette évocation de ces deux sœurs, de dix-huit et de
dix-neuf ans, qui s’étaient associées pour l’aimer et dont il ne se
souvenait plus des petits noms, pourtant prononcés jadis avec tendresse.
Elles étaient assez différentes dans leur fraternité pour se compléter
l’une l’autre. «Blonde» aux yeux noirs et «Brune» aux yeux bleus, elles
semblaient avoir, par un jeu gracieux échangé pour un instant leurs
yeux. Raymond aimait respirer et mêler les parfums divers de ces deux
chevelures et sentir leurs deux bouches se disputer son baiser. Et si
Blonde s’attardait trop longtemps à une intime communion, d’un petit
heurt de sa tête obstinée, Brune la délogeait et continuait goulûment le
songe interrompu.
Raymond souriait à cette impudeur naïve et comprenait avec quelle
sincérité les jeunes filles les plus timides s’extasient devant les
intimités de l’homme. Oui, avec la même religiosité que nous mettons,
nous autres hommes, à nos adorations et agenouillements devant le sexe
de la femme.
«Brune, plus agile, a envahi Raymond de tout son poids parfumé: elle
écrase ses petits seins en fleur sur la poitrine de Raymond en mordant
sa bouche d’un baiser qui se crispe. La voilà toute agitée comme un
arbuste fragile dans le vent de l’orage: elle crie sa violente petite
joie et s’abat toute moite sur sa proie. Alors Blonde a presque peur
pour Raymond et dit:
«--Tu vas l’étouffer: tu lui fais mal.»
«Et, pour protéger Raymond, elle bouscule Brune qui roule de côté dans
son sanglot: et, rêveuse, d’un mouvement qui la mêle à Raymond et qui la
berce, elle semble prier, muette, une danse religieuse qui ne veut pas
s’interrompre.»
Raymond évoquait ces images: il les voyait toutes deux réconciliées et
collaborant gracieusement à son plaisir: éclairs de chair dont l’onction
se pose et s’immobilise sur son baiser; la gravité de leurs yeux à cette
minute où, s’accrochant aux épaules de Brune qu’il a comme rivée à son
propre émoi, Blonde les contemple et s’abat, petite colombe frémissante
sur la bouche de Raymond.
Jeux gracieux et éphémères dont il ne reste qu’une saveur aux lèvres et
une image imprécise dans l’imagination qui la recrée. Mais Raymond se
souvenait que Blonde était devenue vraiment amoureuse et jalouse: elle
usait de ruses pour éloigner Brune. Il s’évada de ces complications qui
ne l’amusaient plus. L’amour n’est acceptable qu’entre les êtres de même
race...
Pourtant ma Marguerite dorée? Oui, mais sa beauté exceptionnelle la
mettait au-dessus de toutes les aristocraties de l’esprit et de la race.
D’ailleurs, ai-je aimé son âme, me suis-je jamais inquiété de ses
sentiments autrement que pour m’assurer de toute la ferveur dorée de sa
sensualité?