XII

Raymond, ne recevant aucune lettre de Rite, s’était inquiété, d’une

inquiétude indignée: il n’imaginait pas qu’ainsi, en plein amour, Rite

pût se déprendre de lui. Enfin, au bout de longs jours, il reçut un mot

où son amie lui contait la tragique aventure: le rêve d’où avait jailli

son nom, la déchirure sanglante...

Tout à fait rassuré, puisque Rite l’aimait toujours:

«Que c’est beau! s’écria-t-il, c’est pour moi qu’elle a souffert: quelle

femme héroïque.»

Il s’inquiétait seulement de savoir si on lui avait abîmé son idole. Et

tout de suite il lui écrivit ce qu’il avait souffert, lui, dans cet

angoissant et inexplicable silence, et aussi cet horrible tourment

d’être privé de son amour à un moment où il ne s’était jamais senti

aussi fervent et attiré vers sa chair par un aimant plus puissant. «Au

moins, ajoutait-il, tu n’as pas douté de moi, Rite: ma pensée t’a

soutenue dans ton martyre: qu’elle soit toujours comme un divin

palladium entre toi et ton bourreau.» Et, lyrique, il s’écriait: «O

Rite, qu’on ne te touche pas, tu es mienne et tu es sacrée...»

Rite répondit avec une mélancolique simplicité que le bourreau, honteux

de sa cruauté, une cruauté, hélas! lourde d’amour, s’était adouci et

qu’il avait été, qu’il était encore le plus tendre des gardes-malades: «

Souviens-toi, continuait-elle, de notre espoir de jadis qu’il me trompe,

qu’il me fuie et s’évade enfin de ma vie. Mais non, il est plus que

jamais attaché à moi...» Et elle lui faisait comprendre la ferveur

morbide de ses sentiments. Elle écrivit de longues pages sur ce sujet,

se complaisant à la description de cette singulière psychologie... Elle

disait encore qu’elle ne pouvait pas ne pas être touchée de

l’obstination de cet homme à l’aimer infidèle, à l’aimer surtout

infidèle: «Il t’accepte dans sa vie, parce que, dit-il, c’est toi qui

m’as faite la Rite surnaturelle que je suis... C’est si vrai, Raymond,

qu’il me semble qu’en effet, on ne peut pas être jaloux de toi. Et si tu

disparaissais de ma pauvre vie, je m’enorgueillirais encore de me sentir

celle que tu as aimée et faite un peu à ton image... Oui, s’il était

possible que d’autres hommes que mon mari m’aiment, c’est la Rite de

Raymond qu’ils aimeraient, eux aussi, en moi.»

* * * * *

Quelques jours après cette lettre, Rite, malgré sa faiblesse, ne put

résister à son désir de revoir Raymond, de se retrouver et de se

reconnaître en lui. Mais ils sentirent l’un et l’autre que leur divin

secret s’était évaporé comme d’un flacon mal clos, et quoiqu’ils fussent

seuls dans cette chambre feutrée et tapissée de livres, ils sentaient

une présence invisible, une pensée qui les regardait.

Et puis Rite avait conscience de sa faiblesse physique et se la

reprochait comme un crime envers Raymond: elle savait instinctivement

que les hommes sont incapables de sacrifice. Tout de même, elle voulut

donner à Raymond la joie de caresser et de respirer son corps immobile.

Mais comme il se penchait vers ses seins et que son baiser descendait

vers l’ogive interdite, elle prit la tête de Raymond dans ses mains et

la posa entre ses seins.

--C’est moi qui t’aimerai, dit-elle. Ma bouche te dira toutes les

pensées de mon amour et de mon désir. Et je donnerai à la joie de tes

yeux ton paysage choisi.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Lentement Rite s’habillait; la chair de ses jambes apparaissait plus nue

et plus pure sous la soie des bas qu’elle accrochait à ses jarretelles

noires. Raymond s’était agenouillé pour baiser le coin de chair nue qui

jaillit des bas comme une fleur de désir, et la tentation de son baiser

souleva le voile qui adhérait à la belle croupe de Rite. Elle se

penchait à cet instant pour accrocher le bouton de son soulier, accusant

ainsi l’orbe de sa féminité... Répondant à une pensée secrète:

--Cela, au moins, dit Raymond, est bien à moi.

Rite, tournant vers lui son visage, a souri: elle veut bien; et déjà les

petites mains de Raymond s’emplissent de ses seins, tandis qu’il écrase

contre lui la brûlure glacée de sa croupe... Les cheveux de Rite,

qu’elle avait réchafaudés, s’écroulent et noient la tête de Raymond. Il

l’a prise dans ses bras, portée sur le divan et la console par des

baisers de tendre douceur de la douloureuse joie qu’il lui a donnée.

Il semblait maintenant à Rite que leur vie allait reprendre sa

plénitude, mais déjà, à la minute de l’adieu, elle sentait qu’ils

n’étaient plus seuls et qu’elle-même ne pouvait plus désormais s’isoler

dans sa pensée de Raymond. Elle songeait que, ce soir même, on

l’interrogerait et qu’on se pencherait sur son silence et sur les images

qu’elle voudrait préserver de toute curiosité. Elle songeait qu’on la

désirerait, encore toute émue des caresses de Raymond.

Lorsqu’elle fut bien seule avec elle-même dans cette voiture qui la

reconduisait à sa prison, elle eut subitement une pensée de révolte

contre l’orgueilleux égoïsme de Raymond. Pourquoi, se demandait-elle, ne

m’a-t-il pas gardée, emportée loin de ces tristes complications

sensuelles et sentimentales. Alors elle prit une détermination subite:

elle partirait seule vers des paysages d’apaisement où elle oublierait

la douleur des derniers mois et se laverait dans la solitude des images

qui avaient blessé sa chair et son âme. Et puis, pensait-elle encore,

peut-être que Raymond viendra me rejoindre, et nous retrouverons la

pureté de notre ferveur. Elle se reprochait maintenant d’avoir été trop

sensible à la sensualité de son mari si tragiquement réveillée. Elle

sentait qu’elle allait le détester, et déjà en rentrant ce soir-là elle

s’enferma dans sa chambre et se refusa à toute conversation, à toute

confidence.

Le lendemain, elle partit: elle n’emportait avec elle qu’un peu d’argent

et les lettres de Raymond. Elle mit encore pour lui un mot à la poste où

elle disait son brusque départ et ce besoin d’un isolement où, loin de

lui, elle le retrouverait plus intimement.

Raymond trouva cette décision subtile et sage.

--Elle me fuit... vers moi, se dit-il. Mais la rejoindre, ce serait bien

grave.

Et il se donna à lui-même quelques semaines pour réfléchir: il lui

écrirait, il vérifierait ses sentiments. En attendant, il allait

profiter de cette trêve pour écrire quelques articles en retard et

mettre au point ses notes sur sa Marguerite dorée: il y avait là dans

cette aventure la matière d’un roman qu’il aurait plaisir à écrire pour

lui-même, pour la joie de retrouver celui qu’il fut et de fixer ses

propres émotions.

Sa chasteté involontaire s’épanchait dans ce livre dont il écrivait

presque régulièrement chaque jour une dizaine de petites pages,

correspondant aux pages du volume futur; elles s’accumulaient devant sa

table, couvertes des hiéroglyphes de son écriture aristocratique. Ces

pages, écrites sur un papier de pur fil, blanc comme la chair de

Marguerite, il les voulait pures de toute bavure, de toute tache et de

toute impureté; plutôt que d’y laisser la trace d’une correction

inesthétique, il préférait recommencer la page.

D’ailleurs, une hésitation dans l’expression d’une idée ou dans la

notation d’une image n’est-elle pas le signe d’une défaillance de

l’esprit? Ne pas poursuivre: retourner en arrière et repartir de l’idée

ou de l’image initiales.

Sa Marguerite à la toison d’or revivait dans ces pages, et il était ému

d’évoquer la somptueuse sensualité de sa chair. Il écrivait tendu vers

elle, encore enivré de son parfum.

«Peut-être, notait-il, ne peut-on faire revivre les gestes de l’amour

que si, au moment où on les décrit, on est dans le même état de grâce,

dans le même état de désir et d’amour, fût-ce d’un nouvel amour.

«Faire l’amour ou le transcrire en écriture ou en art, c’est la même

sensualité qui s’épanche ou se transpose. Et c’est aussi la même

fécondation des êtres et des races, car il y a une fructification

sensuelle des cerveaux, et il y a aussi des livres qui sont de puissants

aphrodisiaques. Que d’êtres qui ne doivent la vie qu’à l’excitation que

fut pour leur géniteur une ardente lecture.

«... Le style d’un écrivain, c’est une présence réelle. Nous mettons

dans ce rythme des phrases toute notre musique intime, toute notre

vibration intime. La langue que nous parlons et écrivons est une

adaptation de notre être au monde extérieur, une captation d’images, de

sensations et d’idées que nous traduisons par la courbe de notre voix:

elle fixe notre parole du moment avec l’émotion de son accent, la

sonorité et la sensualité de ses vibrations...

«Alors on comprend que nos écritures et nos styles, malgré leur

prétention de s’inscrire dans un marbre éternel, sont en réalité aussi

éphémères et aussi fugitifs que la parole et l’organisme qu’elles

expriment. Nos livres ne sont que des fantômes, et les vers même les

plus fortement frappés ne sont que des photographies sans couleur et

sans parfum de nos sensations vivantes.

«Les mots que nous employons pour traduire physiologiquement nos

réactions vitales et intellectuelles évoluent extérieurement à l’homme,

si bien que la langue d’hier est déjà une langue morte dont nous

conservons les feuilles sèches dans ces herbiers que sont nos livres.

«D’ailleurs, si tout à coup les entomologistes de la littérature

disparaissaient, les langues évolueraient avec une telle rapidité que

peut-être deux générations qui se suivraient ne se comprendraient plus.

«Mais nous nous donnons l’illusion d’œuvrer pour la postérité. En

réalité, la postérité demeure pour nous mystérieuse, et on ne peut

savoir quelle déformation elle fera de notre pensée actuelle. L’œuvre

des écrivains redevient de la matière vivante que les hommes

transposeront selon leur sensibilité du moment. Ainsi la vie est une

création perpétuelle, un remous, une éternité qui s’écoule comme un

fleuve, un fleuve qui prendrait sa source dans la mer même où il se

jette.

«Ce roman que j’écris, ce m’est une façon de fixer pour moi des images,

de me retrouver moi-même dans ces subtilités de sentiments et de

sensations. Je ne saurai jamais l’idée que cette femme d’une somptuosité

blanche et dorée pouvait se faire de moi. Avait-elle même conscience de

sa beauté? Sa perfection physique lui semblait une chose si simple et ne

la consolait pas des amertumes de la vie. Ce fut peut-être

l’impossibilité de nous pénétrer intellectuellement qui fit la violence

de notre amour: les amours inoubliables sont celles qui ne coïncident

jamais. Inoubliables? Nos souvenirs, même les plus émouvants,

tomberaient dans l’oubli, si parfois nous ne remontions les poids de

l’horloge du souvenir.»

Et tout à coup, par delà le souvenir de Marguerite, et comme à travers

l’ogive de sa toison d’or, dressée comme un arc de triomphe sur l’allée

de sa jeunesse, deux visages de femmes souriaient à Raymond et tendaient

vers lui leurs lèvres fraternelles.

Il s’émut à cette évocation de ces deux sœurs, de dix-huit et de

dix-neuf ans, qui s’étaient associées pour l’aimer et dont il ne se

souvenait plus des petits noms, pourtant prononcés jadis avec tendresse.

Elles étaient assez différentes dans leur fraternité pour se compléter

l’une l’autre. «Blonde» aux yeux noirs et «Brune» aux yeux bleus, elles

semblaient avoir, par un jeu gracieux échangé pour un instant leurs

yeux. Raymond aimait respirer et mêler les parfums divers de ces deux

chevelures et sentir leurs deux bouches se disputer son baiser. Et si

Blonde s’attardait trop longtemps à une intime communion, d’un petit

heurt de sa tête obstinée, Brune la délogeait et continuait goulûment le

songe interrompu.

Raymond souriait à cette impudeur naïve et comprenait avec quelle

sincérité les jeunes filles les plus timides s’extasient devant les

intimités de l’homme. Oui, avec la même religiosité que nous mettons,

nous autres hommes, à nos adorations et agenouillements devant le sexe

de la femme.

«Brune, plus agile, a envahi Raymond de tout son poids parfumé: elle

écrase ses petits seins en fleur sur la poitrine de Raymond en mordant

sa bouche d’un baiser qui se crispe. La voilà toute agitée comme un

arbuste fragile dans le vent de l’orage: elle crie sa violente petite

joie et s’abat toute moite sur sa proie. Alors Blonde a presque peur

pour Raymond et dit:

«--Tu vas l’étouffer: tu lui fais mal.»

«Et, pour protéger Raymond, elle bouscule Brune qui roule de côté dans

son sanglot: et, rêveuse, d’un mouvement qui la mêle à Raymond et qui la

berce, elle semble prier, muette, une danse religieuse qui ne veut pas

s’interrompre.»

Raymond évoquait ces images: il les voyait toutes deux réconciliées et

collaborant gracieusement à son plaisir: éclairs de chair dont l’onction

se pose et s’immobilise sur son baiser; la gravité de leurs yeux à cette

minute où, s’accrochant aux épaules de Brune qu’il a comme rivée à son

propre émoi, Blonde les contemple et s’abat, petite colombe frémissante

sur la bouche de Raymond.

Jeux gracieux et éphémères dont il ne reste qu’une saveur aux lèvres et

une image imprécise dans l’imagination qui la recrée. Mais Raymond se

souvenait que Blonde était devenue vraiment amoureuse et jalouse: elle

usait de ruses pour éloigner Brune. Il s’évada de ces complications qui

ne l’amusaient plus. L’amour n’est acceptable qu’entre les êtres de même

race...

Pourtant ma Marguerite dorée? Oui, mais sa beauté exceptionnelle la

mettait au-dessus de toutes les aristocraties de l’esprit et de la race.

D’ailleurs, ai-je aimé son âme, me suis-je jamais inquiété de ses

sentiments autrement que pour m’assurer de toute la ferveur dorée de sa

sensualité?

L'art d'aimer · 第 18 / 30 题