IX

Un matin d’une agaçante pureté, une lettre de Madeleine apprit à Raymond

qu’elle avait dû subitement repartir pour la Normandie, au chevet de sa

pieuse tante à l’agonie. Le plus cruel pour elle avait été de partir

sans son Dionys auquel elle voulait épargner le spectacle inesthétique

de la mort. Il n’arrivera, disait-elle, que lorsque tout sera prêt pour

la cérémonie rituelle et le réconfortant banquet qui suivra. En

attendant ce jour encore imprécis, elle confiait Dionys à Raymond, le

priant de le préserver de toute mauvaise accointance et de le lui garder

dans toute cette pureté dont elle se réservait la possession impure.

Mais Raymond, dont toutes les heures vivantes étaient enlianées à la

présence de Rite, se déchargea de cette garde sur Morangis et lui remit

le jeune éphèbe aux grands yeux bleus. Morangis, un peu troublé par la

féminité équivoque de ce jeune dieu, l’emmena chez lui. Il sentait en

lui un peu de cette fierté que l’on éprouve à posséder un beau lévrier

décoratif ou un somptueux chat angora.

Mais il s’aperçut tout de suite qu’il y avait une âme sensible et

inquiète dans ce jeune animal de style. Un soir que devant le silence

rêveur de l’enfant timide, Morangis s’abandonnait à ses improvisations

musicales, il se retourna tout d’un coup et vit que Dionys, la tête dans

ses mains, pleurait, la poitrine soulevée d’un sanglot.

Ému de cette émotion, Morangis s’était approché, et à genoux devant le

divan où Dionys était assis, il l’attira vers lui, le serra sur son cœur

et l’embrassa. Il fut tout étonné d’avoir cherché les lèvres de l’enfant

qui n’avait pas chassé ce baiser, encore mouillé de son sanglot. Il ne

savait pas si c’était sa propre musique qu’il baisait aux lèvres de

Dionys ou s’il était seulement inconsciemment attiré vers la féminité

qui se cachait en ce corps d’éphèbe. Il voulut refouler en lui ce

sentiment qui était déjà plus qu’une curiosité et il en exagéra la

tendresse en essayant par des mots fraternels de consoler la douleur qui

avait jailli du cœur de Dionys.

Mais, incapable de se comprendre lui-même, Morangis vint voir Raymond et

confessa son émoi imprévu. Raymond rassura son inquiétude: il n’y avait

rien d’anormal dans son trouble qui n’était pas le trouble sensuel d’un

inverti:

--C’est la femme encore que tu cherches et que tu trouves dans Dionys.

«Je pense même, ajouta Raymond, qu’en l’aimant sensuellement, Madeleine

est plus près du lesbianisme que toi de la pédérastie. Tout cela est

très compliqué, vois-tu, Morangis, parce que les sexes ne sont pas aussi

différenciés que nous avons la commode habitude de le croire. Il y a des

hommes qui sont presque des femmes et certains écrivains dans cette

situation équivoque y gagnent une réceptivité qui leur tient lieu de

génie créateur; il y a aussi des femmes qui sont au seuil d’une virilité

interdite: cela leur donne une perpétuelle inquiétude créatrice d’art...

--Comme ce serait curieux, observa Morangis, si l’on pouvait analyser ce

dosage des sexualités dans les produits de la littérature et de l’art.

--Oui, reprit Raymond, mais cette science n’est pas impossible à

atteindre. Déjà on sait que les pédérastes (il n’y a pas de mot honnête

pour les désigner) sont organiquement plus près de la femme que de

l’homme. Et de même que les femmes trop virilisées cherchent à se croire

des hommes dont elles singent l’apparence, les hommes féminisés n’ont

qu’un désir: réintégrer une féminité qui est leur véritable sexe. Ils se

conçoivent femmes, se donnent entre eux des noms de femmes et

s’interpellent «chérie, ma chérie». L’un d’eux, n’est-ce pas assez

caractéristique? s’est donné le nom argotique du sexe féminin.

«Ce bovarysme sexuel correspond certainement a un désir d’équilibre

physique, à la nostalgie d’une féminité perdue comme un paradis. Mais ce

bovarysme féminin signifie surtout que, quoique doués des témoins de la

virilité, ils ont en réalité des cerveaux de femme...

«Il y a aussi le bovarysme viril des femmes qui, lui aussi, correspond à

un état physiologique, et au même désir d’équilibre... D’ailleurs, cette

dissymétrie entre le cerveau et le sexe existe chez tous les artistes.

L’art, c’est en effet, pour eux, leur véritable équilibre.

«Oui, cette dissymétrie entre le cerveau et le sexe a été fructueuse,

c’est par elle que la sensualité est devenue un plaisir conscient, un

art désintéressé. Sans cette conception des déséquilibrés, il n’y aurait

pas eu de vie artistique, il n’y aurait même peut-être pas eu de

conscience: la conscience est une inquiétude, un déséquilibre divin. En

vérité, une conscience qui ne serait que le reflet d’une vie

parfaitement équilibrée et adaptée ne serait plus perçue et rentrerait

dans l’automatisme de l’instinct.

«C’est parce que tu es un artiste, Morangis, un déséquilibré, que tu te

cherches en des sensualités équivoques. Que cela ne te trouble pas, au

point de vue moral. La morale est individuelle et nous devons chacun

nous créer la nôtre, respirable...

«Au fond, tout cela n’est qu’une question de sécrétion glandulaire, et

je songe que si on imposait à nos célèbres Corydons quelques injections

opothérapiques, ils redeviendraient des êtres normaux: il leur

pousserait subitement une crête et des ergots, signes de virilité. Mais

ce qu’il y aurait de plus miraculeux, c’est que par ce traitement, leur

morale, leur philosophie, leur esthétique seraient retournées, en même

temps que la femme retrouverait pour eux son parfum et sa beauté.

«Mais, en vérité, ce serait dommage, et que cette hypothèse d’un

efficace traitement opothérapique nous soit seulement une preuve de la

sincérité de leur morale...

--C’est très curieux, observa Morangis: tu me fais comprendre toute

l’œuvre d’André Gide.

Mais Morangis avait compris aussi que lui-même n’était pas un monstre,

et il s’abandonna à son attrait pour Dionys, vérifiant ainsi sur

lui-même que l’esthétique s’appuie sur les émois momentanés de nos sens,

et que, comme le lui disait Raymond, en souriant, la beauté n’est

peut-être qu’un compromis entre les sexes: un androgynat.

X

Une lettre de Madeleine interrompit ces accordailles esthétiques. La

vieille dame était morte et il fallut embarquer Dionys pour les

funérailles officielles. Dans cette lettre, Madeleine racontait à

Raymond ses émotions des derniers jours, au chevet de la mourante où

elle s’était rencontrée avec l’amoureux de son effigie.

Assurés que la moribonde ne pouvait plus les entendre, désormais

engloutie dans une inconscience définitive, ils avaient discuté religion

et théologie. Par une sorte de sadisme mystique, Madeleine s’amusait à

détruire les dernières touffes de foi auxquelles ce pauvre être essayait

de se raccrocher: elle lui démontrait facilement combien il était

ridicule d’imaginer que le fils de Dieu (comme si Dieu pouvait avoir un

fils! Pourquoi pas un neveu? Un cousin à la mode de Bretagne?) se soit

fait homme pour sauver la terre et son humanité, c’est-à-dire un grain

de poussière dans l’espace.

«Et cette conception révoltante d’un Dieu martyr! D’abord, en tant que

femme, écrivait Madeleine, je n’aime pas les martyrs: ils ont un petit

air de supériorité qui vexe mon amour du bien-être et mon dégoût de la

souffrance inutile. Mais même à ce point de vue, votre Christ ne

m’inspire aucune pitié, et sa mort, momentanée, ne me touche pas. Je ne

comprends pas qu’on ait pu si longtemps se lamenter sur cette aventure.

Ce qui est vraiment tragique, ce n’est pas la mort d’un homme qui se

réveille Dieu au bout de trois jours, c’est notre mort à nous, et cette

certitude que notre conscience s’éteint avec nous.

«Les vrais héros, les êtres vraiment divins, Monsieur l’Abbé, c’est

nous, les incroyants, qui avons le courage, sans espoir, d’aller

jusqu’au bout de notre humanité...

«Et au contraire, que trouve-t-on comme précipité psychologique au fond

de vos héroïsmes de couvents et de presbytères? de la lâcheté; pas

d’abnégation, mais une abdication. Et il y a un si parfait égoïsme dans

votre rêve d’éternité de musique céleste...

--Vous êtes si belle, Madame, répondit le prêtre, lorsque vous parlez

avec cette violence. Il y a une flamme dans vos yeux, et une lumière sur

vos lèvres.

Emportée par son raisonnement, et oubliant à la fois la moribonde, dont

le rythme d’agonie se maintenait, et aussi les singulières

transpositions sensuelles du pauvre ecclésiastique, Madeleine continua:

--On finira par comprendre la beauté de ce sentiment déjà enté sur les

âmes d’élite: que toute la noblesse de notre vie se suffit à elle-même,

nous suffit à nous-même, et qu’elle trouve en son orgueil sa récompense.

Il nous paraîtrait humiliant d’accepter une récompense, fût-elle

éternelle, pour la beauté désintéressée de nos gestes ou de nos

sentiments. Votre récompense chrétienne n’est qu’un marché où le croyant

n’a vraiment aucun mérite; ce qu’il sacrifie est si peu de chose auprès

de ce qu’il espère.

«Notre noblesse est de ne rien demander, de ne rien accepter. Dans la

vie même, n’a de valeur que ce qui se donne sans arrière-pensée, sans

marchandage. L’amour n’est l’amour que lorsqu’il est une double offrande

spontanée...

«Les êtres nobles que nous sommes devenus, au bout d’une longue

évolution de notre race, ne supporteraient plus de servir un prince ou

un roi: pas même un Dieu. La prière nous semble une humiliation, non

seulement pour celui qui prie, mais aussi pour celui qui est prié. La

prière est une véritable négation de l’idée de Dieu, d’ailleurs, puisque

Dieu, c’est la liberté.

«Il faut, concluait Madeleine, que cette évolution de la sensibilité

humaine ait sa répercussion sur le sentiment religieux...

Le prêtre réfléchit quelques instants.

--Cette répercussion existe déjà, dit-il. Ainsi, à l’heure actuelle, il

nous serait impossible, dans nos sermons, de parler de l’Enfer dans les

mêmes termes que jadis; nos infidèles fidèles riraient si nous les

menacions de chaudières de poix éternelle. Même les supplices décrits

par Dante les feraient sourire. En réalité, l’idée de l’enfer tend à

disparaître de notre religion; cette idée évolue vers une sorte de

supplice, de torture morale: la privation de Dieu, quelque chose

d’analogue à ce que peut être, en amour, la privation de l’être aimé.

(Tu vois, mon cher Raymond, écrivait Madeleine, que ce prêtre vicieux

est tout de même un homme intelligent. Et quant à mon sermon que je

résume ici, peut-être avec un peu de littérature, avoue qu’il se

souvient de ton propre enseignement. Et j’espère que cet essai de

conversion à rebours va t’amuser quelques instants.)

Mais la suite de l’aventure était plus difficile à conter. Madeleine s’y

exerça avec sincérité. Ce pauvre prêtre avait mis une intonation si

douloureuse dans ces derniers mots: «la privation de l’être aimé», que

Madeleine n’avait plus songé à se moquer de lui: elle sentit que son

enfer, il le vivait sur la terre dans la privation de l’être qu’il

désirait. Et peut-être aussi parce qu’une chasteté de quelques jours la

rendait plus sensible au désir de cet homme, elle prit sa main, la tint

quelques instants dans les siennes, et puis, se levant, elle lui fit

signe de la suivre. Elle confia la garde de la moribonde momifiée dans

son inconscience à une domestique appelée discrètement, et dit avec

autorité:

--Venez avec moi, Monsieur l’Abbé, j’aurais quelques conseils à vous

demander au sujet des dernières volontés de ma pauvre tante... Qu’on ne

nous dérange pas.

Il l’avait suivie, obéissant et tremblant. Jamais il n’avait imaginé que

ce rêve pût se réaliser. Il avait peur.

Dès que la porte de la chambre se fut refermée sur leur isolement, il

tomba à genoux près du fauteuil où Madeleine s’était assise et sans oser

la toucher, la tête dans ses mains il sanglota.

Il confessa ce qu’il avait souffert et il avoua même le cruel mysticisme

du simulacre et que sa cellule de prêtre était devenue une sorte de

reliquaire de son amour silencieux: fleurs fanées tombées de son

corsage, herbes foulées par ses pieds, fruits où ses lèvres avaient

mordu, et relique plus précieuse encore: quelques cheveux dérobés à son

peigne, et même un peu de sable mouillé.

Mais maintenant qu’il se trouvait devant elle, son âme et sa chair

tremblaient. Il lui semblait que si le corsage de Madeleine s’ouvrait

comme un tabernacle, il allait défaillir, et tout à coup il se releva et

voulut fuir.

* * * * *

Alors, Madeleine, toute émue, se leva elle aussi, vint vers lui et lui

donna sa main à baiser. Il se prosterna sur cette main qui s’offrait à

ses lèvres et y appuya sa bouche tremblante.

--Laissez-moi partir maintenant, dit-il timidement.

Il balbutiait: «Ce serait un sacrilège, une profanation... Non, il faut

que vous demeuriez inaccessible comme une sainte... Il y a des gestes

effrayants...»

Et il sortit après avoir baisé le bas de la robe de Madeleine.

«Je suis demeurée toute la soirée troublée de cette scène, écrivait-elle

à Raymond, et je n’ai plus du tout envie de me moquer de cet homme, de

son amour, et de son fétichisme. Il m’a transposée en une effigie, qu’il

crucifie et transperce de son désir, mais mon être demeure et demeurera

à jamais pour lui une chose sacrée, inaccessible, comme il dit... Ce

sentiment de profanation qu’il éprouverait devant la trop douce réalité

est peut-être le plus bel hommage au mystère de ma beauté. J’ai compris

aussi, chez lui, cette impossibilité d’un geste qui lui semble

inharmonieux parce que son éducation religieuse et mystique le lui a

toujours fait concevoir comme l’image érigée du péché et du diable.

Peut-être ne croit-il plus ni à Satan ni au péché, mais il croit en moi,

et sans doute perdrait-il la foi s’il se permettait cette prière

blasphématoire...»

* * * * *

Le lendemain la moribonde s’éteignit. Déjà Madeleine avait télégraphié à

Dionys: elle avait hâte qu’il fût là, et pour avancer cette minute du

revoir, elle alla le cueillir à la gare, voisine de quelques kilomètres.

Sous le prétexte d’un trop gênant soleil elle avait baissé les rideaux

bleus de la voiture et brusquement, elle avait attiré Dionys vers son

baiser et mêlé son corps au sien. Madeleine fermait les yeux, et elle ne

pouvait s’empêcher d’évoquer la chaste et sanglotante prière de son

fétichiste, et c’était un peu lui qu’elle emprisonnait de ses deux bras

et dont elle baisait les lèvres avec une ferveur religieuse. Et

peut-être qu’à la même minute Dionys mêlait à son émoi le souvenir

encore vivant des caresses de Morangis.

Mais Dionys avait senti qu’il ne fallait faire aucune confidence à

Madeleine: il éprouvait même, en son âme secrète, une sorte de fierté

d’avoir quelque chose à lui cacher. Et pourtant il avait un peu de honte

d’être si facilement redevenu un collégien, transposant en une amitié

masculine, son désir d’une domination féminine. Maintenant qu’il se

retrouvait auprès de Madeleine, il se sentait rassuré, peut-être par ce

qu’il y avait de maternel et de tyrannique dans l’amour de cette femme.

Et quant à Morangis, lorsqu’il eut perdu son inquiétant joujou, il

s’avoua à lui-même que c’était encore Marthe qu’il avait cherchée dans

cet éphèbe, d’une vicieuse passivité.

L'art d'aimer · 第 16 / 30 题