VII

Raymond pensait que Rite ne savait pas arranger sa vie, afin de lui

donner un peu de son amour quotidien et il se plaignait à elle-même dans

une lettre, sans vouloir en comprendre les raisons, de ses visites trop

espacées.

--On perd le divin contact, disait-il, et ce qui est peut-être plus

grave, l’équilibre de sa sensualité.

Et il se demandait s’il ne serait pas obligé de chercher à cette Rite

trop intermittente une coadjutrice...

Pourtant, Raymond rejeta vite cette pensée sacrilège et se suggestionna

le bonheur douloureux de la fidélité dans l’attente. Fidélité que des

lettres quotidiennes de Rite, si lourdes d’évocations et de désirs,

entretenaient par leur atmosphère d’éternité.

--Il me semble parfois, songeait Raymond, que les ferveurs de mes

lettres n’ont que ce but inconscient de provoquer son amoureuse

admiration dont j’ai besoin. Je ne l’aime peut-être que parce qu’elle

est le plus merveilleux miroir où je puisse me contempler: je m’y

contemple, en effet, comme l’être le plus parfait, le plus beau et le

plus puissant qui soit au monde.

«Il faut qu’une femme nous donne cette sensation d’être l’amant le plus

puissant, et il semble que pour un homme, cette qualité de puissance

sexuelle contienne toutes les autres: l’esthétisme, l’intelligence,

l’esprit... etc. Et c’est vrai. Nous aimons la femme qui nous assure

cette domination sur la vie, cette royauté, et qui seule entre toutes

les femmes, a compris l’exception que nous étions.

«O Rite, c’est toi qui es vraie, c’est toi qui es sincère et verses de

vraies larmes, lorsque tu me cries ton désir d’une vie perpétuellement

mêlée à la mienne, désir que je ne cultive moi-même que comme un rêve

impossible et pourtant nécessaire à la cristallisation d’un absolu

intellectuel.

«Mais si tu n’étais qu’un des visages fugitifs de cet absolu? L’amour

est une ascension subite d’où l’on redescend dès les premiers pas. Dès

cette minute où les lèvres se sont jointes, le doute et l’inquiétude

entrent dans l’âme, et la première fleur cueillie est déjà un peu fanée.

«Un amour, c’est une double certitude qu’on s’impose et que la vie

contrarie toujours. C’est une entreprise de s’aimer: il y entre de la

volonté, et une faiblesse aussi qui est encore la plus sûre servante des

amants.

* * * * *

Ce glissement fragile des lettres sous la porte: parmi ces papiers pâles

et inutiles, l’écriture de Rite luit comme une feuille d’or dans un

sentier. Son écriture qui s’est affinée, contractée comme pour mieux

refléter le style de Raymond, est déjà une caresse.

Raymond ne se précipite pas sur cette lettre pour l’ouvrir et la

dévorer: il se prépare à cette lecture par quelques minutes de

recueillement et suppute les délices de ces pages.

Ces mots qu’elle lui envoie ont dormi dans ses rêves de la nuit et dans

son parfum du matin: ils sont une présence qui se serre contre l’âme et

contre la chair; ils sont les gestes mêmes de l’amour et il y a dans

cette évocation de l’étreinte une communion réelle plus puissante

peut-être sur les sens que l’étreinte elle-même...

Raymond alors s’abandonne à ces mots qui le violent, à ces sentiments

qui l’enveloppent de leur musique. La flamme du cerveau gagne toute la

chair et il assiste comme un spectateur troublé et ému à cet embrasement

de ses images et de ses émotions réveillées: hallucination vraie qu’il

prolonge et qu’il cultive, et dont pourtant il ne veut pas épuiser toute

la magie. Que ces pages gardent encore un peu de leur phosphore pour

l’illumination des heures seules du soir.

Mais ce matin, la lettre est légère et ne contient que ces mots qui

semblent trembler de joie:

... «Je serai chez toi à trois heures, aujourd’hui.

L'art d'aimer · 第 13 / 30 题