Raymond pensait que Rite ne savait pas arranger sa vie, afin de lui
donner un peu de son amour quotidien et il se plaignait à elle-même dans
une lettre, sans vouloir en comprendre les raisons, de ses visites trop
espacées.
--On perd le divin contact, disait-il, et ce qui est peut-être plus
grave, l’équilibre de sa sensualité.
Et il se demandait s’il ne serait pas obligé de chercher à cette Rite
trop intermittente une coadjutrice...
Pourtant, Raymond rejeta vite cette pensée sacrilège et se suggestionna
le bonheur douloureux de la fidélité dans l’attente. Fidélité que des
lettres quotidiennes de Rite, si lourdes d’évocations et de désirs,
entretenaient par leur atmosphère d’éternité.
--Il me semble parfois, songeait Raymond, que les ferveurs de mes
lettres n’ont que ce but inconscient de provoquer son amoureuse
admiration dont j’ai besoin. Je ne l’aime peut-être que parce qu’elle
est le plus merveilleux miroir où je puisse me contempler: je m’y
contemple, en effet, comme l’être le plus parfait, le plus beau et le
plus puissant qui soit au monde.
«Il faut qu’une femme nous donne cette sensation d’être l’amant le plus
puissant, et il semble que pour un homme, cette qualité de puissance
sexuelle contienne toutes les autres: l’esthétisme, l’intelligence,
l’esprit... etc. Et c’est vrai. Nous aimons la femme qui nous assure
cette domination sur la vie, cette royauté, et qui seule entre toutes
les femmes, a compris l’exception que nous étions.
«O Rite, c’est toi qui es vraie, c’est toi qui es sincère et verses de
vraies larmes, lorsque tu me cries ton désir d’une vie perpétuellement
mêlée à la mienne, désir que je ne cultive moi-même que comme un rêve
impossible et pourtant nécessaire à la cristallisation d’un absolu
intellectuel.
«Mais si tu n’étais qu’un des visages fugitifs de cet absolu? L’amour
est une ascension subite d’où l’on redescend dès les premiers pas. Dès
cette minute où les lèvres se sont jointes, le doute et l’inquiétude
entrent dans l’âme, et la première fleur cueillie est déjà un peu fanée.
«Un amour, c’est une double certitude qu’on s’impose et que la vie
contrarie toujours. C’est une entreprise de s’aimer: il y entre de la
volonté, et une faiblesse aussi qui est encore la plus sûre servante des
amants.
* * * * *
Ce glissement fragile des lettres sous la porte: parmi ces papiers pâles
et inutiles, l’écriture de Rite luit comme une feuille d’or dans un
sentier. Son écriture qui s’est affinée, contractée comme pour mieux
refléter le style de Raymond, est déjà une caresse.
Raymond ne se précipite pas sur cette lettre pour l’ouvrir et la
dévorer: il se prépare à cette lecture par quelques minutes de
recueillement et suppute les délices de ces pages.
Ces mots qu’elle lui envoie ont dormi dans ses rêves de la nuit et dans
son parfum du matin: ils sont une présence qui se serre contre l’âme et
contre la chair; ils sont les gestes mêmes de l’amour et il y a dans
cette évocation de l’étreinte une communion réelle plus puissante
peut-être sur les sens que l’étreinte elle-même...
Raymond alors s’abandonne à ces mots qui le violent, à ces sentiments
qui l’enveloppent de leur musique. La flamme du cerveau gagne toute la
chair et il assiste comme un spectateur troublé et ému à cet embrasement
de ses images et de ses émotions réveillées: hallucination vraie qu’il
prolonge et qu’il cultive, et dont pourtant il ne veut pas épuiser toute
la magie. Que ces pages gardent encore un peu de leur phosphore pour
l’illumination des heures seules du soir.
Mais ce matin, la lettre est légère et ne contient que ces mots qui
semblent trembler de joie:
... «Je serai chez toi à trois heures, aujourd’hui.