Rite.»

Et, au bas de la feuille, le baiser rouge et amoureusement appuyé de ses

lèvres. Raymond posa sa bouche contre cette émouvante empreinte dont il

admira en outre le dessin parfait: la forme du baiser de Rite.

* * * * *

Il l’attendait maintenant avec une impatience qu’il n’arrivait pas à

dominer et qui ne s’apaisait que pour guetter, l’oreille collée à la

porte, les bruits de l’escalier. On sonna. Retrouver sa sérénité et

paraître venir du lointain de son cabinet de travail pour ouvrir avec

calme cette porte contre laquelle il était en attente.

La sérénité marque une confiance plus assurée, pensa Raymond, et il ne

faut pas donner, même aux êtres que l’on désire le plus violemment,

cette impression d’inquiétude et d’angoisse qui leur ferait trop sentir

que nous sommes leurs esclaves. L’amour est une lutte entre deux êtres

et si l’on tient à la tendresse d’une femme, il ne faut jamais qu’elle

soit tout à fait sûre de notre amour. Le jour où elle en est assurée,

cela ne l’intéresse plus... Il est même sage d’entretenir une petite

plaie saignante au cœur des femmes, comme les cornacs entretiennent une

blessure vivante à l’oreille des éléphants...

* * * * *

Rite a jeté son léger manteau de soie sur le bras tendu d’une déesse de

bronze, ses lèvres s’écrasent sur la bouche de Raymond qui, debout,

tenant la belle tête de son amie dans ses deux mains, immobilise

longtemps ce baiser dans le silence. Et puis, prolongeant ce bouche à

bouche qui déjà fait défaillir Rite, il la soulève et les jambes

pendantes sur son bras, il la porte sur le divan, s’agenouille devant

elle et la contemple.

--Je t’aime ainsi, Rite, encore toute vêtue de tes robes légères et

transparentes à travers lesquelles je devine ta chair vivante. Mes

lèvres aiment ces prémisses de ton parfum mordu à tes aisselles blondes,

et mes mains te cherchent sous les feuilles.

--Il n’y a peut-être, pensa Raymond, rien de plus pur et de plus

émouvant que cette ligne du ventre qui descend vers le secret de la

femme; les mains les plus douces sont encore trop rudes pour en caresser

l’émotion vivante: seul le velours sensible des lèvres est assez délicat

pour se poser sur cette chair qui est déjà un vertige de désirs et de

parfums où tout notre être va se glisser défaillant.

«Deux colonnes de blancheur se referment sur ma prière, Rite, et

j’écoute la plainte parfumée de ton être qui se verse dans mon baiser.

Laisse-moi m’enfermer dans ce rythme qui se soulève vers moi et m’attire

comme un vertige: ton visage est grave comme le visage d’une morte, ton

regard a fui sous tes paupières entr’ouvertes: j’aime cette douleur que

je poignarde en toi à coups précipités et dont je mordrai à ta bouche la

dernière convulsion. Ton sanglot se défend et m’exile; tu es pâle et

froide et j’écoute, la tête sur ton sein, les battements fous de ton

cœur qui ne veut pas s’apaiser...

«Reposons-nous dans cette clairière de silence, dans cette forêt où les

branches qui frôlent mon front sont ta chevelure, où mes lèvres qui ont

bu la sève des tiges déchirées, ont le goût de tes bouches. Mais déjà le

songe de ta chair que je tiens emprisonné dans ma main comme un oiseau

blessé, palpite et continue sa rêveuse ascension: emporte-moi, que je

participe aux battements de tes ailes, au battement de ta chair qui

claque comme un linge mouillé dans le vent. Demeurons longtemps dans ce

parfum qui nous enveloppe et que l’enlianement de tes jambes à mon corps

immobilise le double élan de nos êtres... O Rite, donne aussi à mes

yeux, qui te cherchent, l’intensité de ton regard à cette seconde où la

projection de nos joies se mêle et s’extasie.

... Et Raymond qui contemplait l’harmonieuse défaillance de Rite,

admirait ce rayonnement qui l’illuminait et la nimbait comme du halo

d’une sainte.

--Jamais, ô Rite, dit-il, ton visage n’est aussi pur qu’après l’amour:

tes yeux, lorsque la flamme du désir s’est éteinte, ne sont plus qu’une

lumière spiritualisée. Mais une femme n’atteint la plénitude de sa

beauté que dans l’angoisse du désir à la minute électrisée où l’éclair

de sa douloureuse joie va la déchirer. Nous n’avons vraiment qu’une

vague intuition de la beauté des femmes que nous n’avons pas possédées.

Et peut-être même qu’une femme laide, si elle aime intensément son

amant, peut lui donner parfois l’illusion de la plus rayonnante beauté.

Mais l’amour transfigure l’homme lui aussi, et n’est-ce pas le mythe

admirable revivifié dans le conte de Mme de Beaumont: La Belle et la

Bête.

--J’aime ce que tu me dis, Raymond, réfléchit Rite: je n’aurai jamais

été belle que pour toi. Vois: ma chair aussi, comme mes yeux, se

spiritualise; elle écoute tes mots et tes pensées. Mais tes mots sont

encore des caresses parce que j’aime la gravité sensuelle de ta voix.

Lorsque je suis seule dans cet enfer quotidien qu’est ma vie loin de

toi, je l’écoute encore, je la sens sur moi comme la tendresse de tes

yeux et de tes mains. Et je m’endors, enroulée dans tes mots que je me

récite comme une prière.

Et Rite, allongée dans sa forme spiritualisée, caressant distraitement

les fraises de ses seins, évoquait ces longues heures de vie familiale

où elle s’isolait si obstinément dans la pensée de Raymond.

--Oui, dit-elle, un peu comme en mes jeunes années de ferveur mystique,

je m’isolais dans la pensée de Jésus. J’ai compris depuis que ce Jésus

que je créais de tout mon amour, c’était toi, Raymond, celui qui devait

venir me sauver...

Elle souriait avec cette expression de tristesse inquiète qui traîne

toujours dans le bonheur:

--Je ne crois plus qu’en toi, dit-elle.

Mais, par une héroïque délicatesse, Rite ne s’abandonnait jamais à

parler à Raymond de sa vie réelle. Elle se souvenait que Raymond lui

avait écrit un jour: «Je ne veux pas, Rite, qu’une confidence de toi

donne une précision vivante à cet être dont je veux faire abstraction.

Je sais seulement qu’«il» t’est dévoué et qu’il travaille pour toi:

c’est un noble but, dont il est lui-même anonymement anobli à mes yeux.

«Ta vie d’ailleurs ne le regarde pas, car une femme n’appartient qu’à

elle-même, et il n’y a sacrement religieux ni civil qui puisse lui faire

aliéner sa liberté.»

Il ajoutait: «Notre amour n’est pas un contrat: qu’il demeure en dehors

et au-dessus de toutes les conventions sociales (qu’il faut d’ailleurs

respecter). Oui, Rite, notre amour est une vie intérieure, un état

d’être qui peut s’adapter à toutes les conditions d’existence.»

Pourtant, Rite, à cette heure de sécurité apaisée, ne pouvait s’empêcher

de songer à la douceur que ce lui serait de demeurer dans cette

atmosphère faite de la respiration de leurs âmes et de leurs chairs.

Elle dit seulement avec timidité:

--Ne plus s’en aller, Raymond!

Mais Raymond ne lui répondit qu’en la serrant plus fortement contre

lui-même, lui exprimant par cette étreinte muette les douloureuses

nécessités de la vie et qu’il en avait encore une plus vive conscience

et une plus vive douleur qu’elle-même...

La tête dans son bras et couchée sur le ventre, Rite offrait ainsi à

Raymond la tentation de sa belle croupe, que dorait la lumière du soir.

Elle s’abandonnait à cette contemplation de Raymond qu’elle sentait sur

elle comme un vivant fluide et elle écoutait monter en elle un désir

lentement résurgi. Blottie dans le silence odorant de ses cheveux

blonds, elle était toute en attente de cette lumière qui allait envahir

sa chair et son cerveau.

... A une caresse interrogative de Raymond, elle avait tourné vers lui

un regard un peu inquiet:

--Oh! Raymond, c’est si petit!

Mais elle était si heureuse d’avoir cette virginité à lui offrir: elle

accueillit cette joie douloureuse qui la clouait à sa propre volupté, et

le visage tourné vers Raymond, quêtant la morsure de sa bouche:

--Je suis encore un peu plus tienne, dit-elle, secouée d’un sanglot

d’une intensité si aiguë qu’elle ne pouvait en éteindre la brûlure.

Soulevé par cette vague qu’il dominait, Raymond se sentait comme

accroché à une épave battue par le flot qu’il embrassait de ses deux

bras.

Ils se rembarquèrent dans la barque mouillée, et à toutes rames se

jetèrent au fond de l’abîme, ivres dans la vague qui les avait

submergés. Le flot les a jetés nus et défaillants sur le sable: ils

ferment les yeux pour écouter en eux-mêmes la réverbération de ces

minutes intenses. Par quelques mots à voix basse, ils se prouvent à

eux-mêmes la réalité de leur présence:

Raymond disait:

--Les femmes qui accueillent avec confiance cette plus secrète et plus

intime inclusion, en sont récompensées par une volupté d’une

répercussion sexuelle plus étendue et où deux harmonies se répondent et

se confondent...

«Mais, Rite, tous les gestes de l’amour associés à un état de sentiment

sont beaux et harmonieux...

Et, évoquant la complication de certains de ces gestes:

--Ils redeviennent instinctifs, observa Raymond, lorsqu’ils rentrent

dans l’automatisme de l’expression amoureuse. Un maître organiste

songe-t-il à la complication du jeu des pédales lorsqu’il exécute une

symphonie? Vous, nos amantes, vous êtes nos orgues divines: nos mains et

nos bouches exécutent instinctivement la symphonie de nos désirs.

--Surtout, pensa Raymond, lorsque nous avons longuement étudié

l’harmonie et le contrepoint de la volupté et exécuté beaucoup de

gammes.

--Que ta pensée me suive toute cette soirée, dit gravement Rite, au

moment où son baiser d’adieu se détachait des lèvres de Raymond. Songe à

mes heures silencieuses devant un livre où je revivrai nos images.

Elle ajouta, exprimant une décision subite:

--A demain, Raymond; je veux être désormais ta Rite quotidienne... Oui,

qu’importe tout ce qui n’est pas toi...

L'art d'aimer · 第 14 / 30 题