Raymond et Morangis étaient sortis dans cette lumière de cinq heures
qui, au mois de juin, bleuit déjà l’atmosphère qui va se faner; ils
erraient sur les quais le long des boîtes des bouquinistes, ces petits
cercueils où dorment les pensées mortes. Instinctivement leurs pas les
menaient vers le pont des Arts d’où ils communieraient à cet apaisement,
à cette sérénité du soir qui couvre de silence les inquiétudes du jour.
Ils marchaient silencieusement sur l’ombre élargie des feuilles que le
vent agitait et qui faisait un tapis mouvant et abstrait à leurs pas
fraternels. Des femmes passaient, à demi nues, les seins bien dessinés
sous la mousseline des corsages et le rythme de leur marche semblait
poursuivre et étreindre un mystérieux et invisible amant. Une belle
femme en mouvement, c’est comme une multiplication des gestes de
l’amour. Chacun de ses mouvements est une offrande interrompue.
Et dans une sorte d’hallucination intellectualisée, Raymond imaginait ce
troupeau de jeunes femmes piétinant sa chair dans ce soir déjà bleu et
écrasant de leurs callipygies mystérieuses les songes inquiets de ses
désirs.
--Vois, Morangis, dit-il, toutes ces jeunes femmes qui s’écoulent comme
un fleuve vers on ne sait où. Avec quelle admirable incuriosité elles
passent devant ces monticules de livres; elles savent bien, elles, que
l’explication de la vie n’est pas dans ces livres. Elles ne la cherchent
d’ailleurs pas, se contentant de vivre leurs petites vibrations
d’insectes amoureux.
«Il y a des heures où je voudrais n’être que cela: un animal sans autre
inquiétude que les satisfactions de ma vie physique, répercutées dans
mon intelligence. Et je ne puis encore songer sans tristesse à mon
enfance et à ma jeunesse arrêtées dans leur élan instinctif par
l’inutile absorption de deux mille ans de littérature. Pourtant, en
vérité, de toute ma jeune puissance de réaction, je fus, au collège, le
plus mauvais des élèves, déjà guidé par ce principe de n’apprendre que
ce qu’il m’amusait d’apprendre. Pour qu’il puisse assimiler les notions
qu’on veut lui faire absorber de force il faut que le cerveau salive une
curiosité secrète... Oui, j’étais un mauvais élève, Morangis, parce que
j’aimais déjà la vie: au lieu d’enregistrer seulement des aphorismes
comme on me le demandait, j’analysais et voulais déjà vérifier la
composition chimique des pilules morales, philosophiques et religieuses
qu’on offrait à mon jeune cerveau. Mes maîtres me considéraient déjà
comme un mauvais esprit, mais j’ai compris depuis ce que valait cette
réprobation et que les êtres ne se découvrent vraiment eux-mêmes que
dans la mesure où ils réagissent contre leur famille et leurs maîtres.
C’est pour cela qu’il est décourageant de fabriquer soi-même des enfants
qui, pour nous continuer, devront nier et renier nos idées, nos
sentiments, et notre œuvre, si nous sommes des artistes ou des
spécialistes de la pensée.
«Mais toi, Morangis, quelle fut ton attitude dans cette période de
gavage intellectuel de l’enfance?
--Non, répondit Morangis, je ne fus pas un mauvais élève, peut-être
seulement parce que je possédais une mémoire extravagante.
J’enregistrais phonographiquement tous les mots et les vagues idées qui
s’y accrochaient. C’est tout ce bagage inutile qui me gêne et m’alourdit
encore aujourd’hui. Si je mettais en mouvement cet engrenage comme le
disque d’un phonographe, il te déroulerait le songe d’Athalie, la colère
de D. Diègue, les Oraisons funèbres de Bossuet, Télémaque, des
hugolâtries, des niaiseries lamartiniennes, tout Musset, des soleils en
toc de Leconte de Lisle, etc., jusqu’à des dates historiques ne
correspondant à rien et à des théorèmes de géométrie aussi vains que les
mots croisés. Les disques se sont peut-être un peu usés à ne pas servir:
il y aurait des trous, des crissements...
«Mais je puis t’avouer, Raymond, qu’avec cette culture vraiment
remarquable, je suis bien l’être le plus ignorant que l’on puisse rêver.
D’ailleurs cela n’a aucune importance, car les idées ne me serviraient à
rien dans une vie seulement sensible aux émotions musicales, sensuelles
et sentimentales.
--La plupart des êtres sont dans la même situation que toi, répondit
Raymond; ils portent en eux le lourd et encombrant parasite d’une
éducation littéraire qui ne sert qu’à étouffer leur jugement et à leur
donner le dégoût de toute connaissance directe. L’instruction
généralisée que rêvent nos politiciens actuels serait un fléau: il n’y a
peut-être pas un être sur mille qui mérite cette culture intensive que
l’on veut imposer à tous les citoyens français... Moi qui fais mon
métier de savoir et de comprendre, toutes les notions un peu nettes que
j’ai acquises, je ne les ai atteintes qu’après avoir soigneusement
rejeté les vérités qu’on m’enseigna. Le guide le plus sûr dans la vie
intellectuelle, c’est l’esprit de dissociation et de contradiction. Non
pas qu’il suffise de retourner les mensonges sur le dos pour en
fabriquer des vérités, mais cela permet de comprendre que, de quelque
côté qu’on les contemple et les possède, les idées ont leur beauté,
comme les femmes.
--Comme les femmes, répéta Morangis, qui n’avait peut-être retenu que
ces derniers mots des confidences philosophiques de Raymond. Mais on ne
parle pas pour être entendu, et seulement peut-être pour se préciser à
soi-même certaines pensées et leur donner la vie évocatrice du verbe.
Raymond songeait:
--Je ne suis pas un vieillard; pourtant, déjà entre ma génération qui
s’épanouit avant de s’effondrer et la génération qui monte vers la crête
de la vie, il y a vraiment un abîme de siècles. Nous, nous vivons la vie
à petites gorgées savantes pour en savourer l’ivresse; eux veulent vivre
intensément, avec une rapide et brutale intensité. Je les contemple et
m’émerveille de cette puissance de leurs sensations, de l’éblouissement
de leurs joies, mais au bout de mes réflexions, je m’aperçois qu’ils ne
sentent rien qu’un vertige inconscient de vitesse: leur joie, c’est moi,
immobile, qui la ressens, en spectateur amusé ou passionné.
«Ils ne sont qu’une cavalcade inconsciente que mon intelligence stylise
et crée: éternise. La beauté, la volupté ne sont rien qu’une vibration
fugitive si une conscience ne les réfléchit pas, n’en laisse pas sur une
pierre ou sur une toile, en un rythme de poésie ou de musique, une
empreinte profonde. Il faut que nous laissions dans les stries de la
terre où notre âge sera enseveli la trace de notre vie, en hiéroglyphes
que les hommes futurs déchiffreront. Je les vois se pencher vers nos
empreintes fossiles, s’émouvoir de nos sentiments reconstitués, de nos
Pompeï resurgis des entrailles de la terre.
«Oui, Morangis, nous étions, nous, des spectateurs d’une vie à laquelle
nous mettions tout notre orgueil d’aristocrates à ne pas participer.
C’est nous qui faisions manœuvrer les esclaves de l’action et du cirque
et jugions la beauté des gestes. Nos neveux sont entrés dans l’Arène, et
nos nièces aussi: elles ont retroussé leurs manches et leurs cottes,
elles travaillent elles-mêmes, s’enivrant de l’esclavage qu’elles ont
pris pour une royauté; elles dédaignent l’amour qui est un divin
narcissisme et ne connaissent plus que les vulgaires sensualités sans
répercussion intellectuelle. Ce sont des esclaves.
«Je comprends maintenant la beauté de notre éducation, restrictive des
joies faciles de la vie. Le but de cette éducation était de retarder la
vie, d’en prolonger l’attente et de créer ainsi intellectuellement une
sorte de bovarysme du bonheur que l’existence réelle n’arrivait pas
toujours à décristalliser. Le chef-d’œuvre de cette méthode d’éducation
fut la jeune fille, dont l’espèce artificielle n’est plus représentée
que par quelques rares individus réfugiés comme les castors dans
quelques coins lointains de province. La jeune fille, être de luxe et
d’art, protégée contre les heurts et les souillures de la vie par une
enveloppe d’ouate imbibée de morale, coque parfaite de la nymphe... Mais
quel envol voluptueux, lorsque l’abeille emmaillotée se dégage de ses
entraves et découvre les champs de parfums de l’amour.
«L’amour, ce n’est rien, n’est-ce pas? que notre fonction animale et
fatale de reproducteur des instincts accumulés de l’espèce. La femme que
nous idéalisons, ce n’est rien que notre pauvre femelle dont le ventre
portera le douloureux poids de notre brutale sensualité et se déchirera
pour s’en libérer; ce n’est qu’un pistil énamouré que nous, adorantes
étamines, nous enveloppons de nos hommages qui ne sont que des pièges.
Pièges à douleurs, pièges à mensonges, pièges à regrets.
«La vie, la femme, l’amour, Morangis, ce n’est rien que de petites
réactions chimiques perdues dans l’immensité des mondes. Ce n’est rien,
si nous ne les divinisons pas par notre sentiment intellectualisé; par
une création lyrique perpétuelle.
«L’homme est tout de même un animal merveilleux: il ne vit que quelques
instants, mais il a inventé l’éternité, où le moindre de ses baisers se
répercute d’échos en échos, de cascades en cascades, dans l’infini
illusoire du temps et de l’espace. Et pourtant, c’est vrai, puisqu’il le
conçoit.
* * * * *
Ils s’étaient immobilisés au milieu du Pont des Arts et, appuyés au
balcon de fer, ils contemplaient sans prendre une conscience précise de
ce paysage familier, la proue de la Cité fendant les eaux de la Seine.
Morangis interrogeait maintenant Raymond sur sa vie et s’inquiétait
encore de Marguerite, à laquelle Raymond ne pensait déjà plus que comme
à un personnage de roman. Mais par délicatesse envers Morangis
inconsolable de la mort de Marthe, Raymond ne voulut pas lui avouer son
nouvel amour pour Rite. Morangis n’eût peut-être pas compris que l’on
pût si facilement renouveler son absolu. Il se contenta de l’évoquer,
comme une maîtresse momentanée. D’ailleurs on n’est jamais assuré, même
des éternités que l’on veut imposer et s’imposer.
--Intelligente, ajouta-t-il, et cultivée: la culture intellectuelle chez
une femme est plutôt favorable aux curiosités sensuelles. On n’imagine
pas ce qu’une lecture de littérature érotique peut éveiller de
sensualité chez une femme; mais les idées les plus pures se transforment
aussi en elle en excitations sexuelles...
«Si bien, Morangis, que deux amants qui s’aiment et se possèdent ne sont
en somme que le heurt de deux sensualités chargées d’images et
d’excitations recueillies dans la vie et dans la littérature. Il n’y a
pas de fidélité cérébrale.
Et Raymond pensait, en effet, que s’il possédait Rite, ce soir, il
posséderait en elle l’image de cette jeune fille aux yeux verts, dont il
avait un instant sur les quais frôlé la croupe vivante, d’une main
rêveuse et troublée.
--Que ce désir refoulé enrichisse mon désir de Rite, souhaita-t-il: le
désir d’une autre virginité qu’elle ne m’a pas encore donnée.
Il y rêvait. Et conscient d’une paresse dont son orgueil était un peu
humilié, il se surprit à confier à Morangis qu’il travaillait à un
roman, depuis longtemps annoncé. Et, en disant cela, il le croyait
presque lui-même et s’imaginait qu’il était en train de réaliser tout ce
qu’il rêvait d’écrire et qu’il n’écrirait sans doute jamais.
Autosuggestion pour maintenir la température de son orgueil humain. Il
enviait presque la sérénité médiocre de ces hommes de lettres parasites
qui, n’ayant ni vie ni passions personnelles, s’attachent, se collent
comme des sangsues à l’œuvre de quelque grand écrivain et vivent de son
sang, de sa pensée et de sa gloire. Rien ne les distrait de leur tâche
de nécrophore, ni une inquiétude, ni un doute sur l’intérêt de leur
besogne: ils continuent sans hésitation à percer leurs petites galeries
dans l’œuvre célèbre, qu’ils considèrent comme leur propriété exclusive;
et ils vivent là bien à l’abri de la vie, dans cette œuvre qu’ils
déforment selon la médiocrité de leur admiration:
--Ce sont, dit-il, des déformateurs de valeurs.
--Ces vulgarisateurs des grandes œuvres, même en les déformant à notre
usage, sont tout de même plus utiles que les fabricants de
romans-feuilletons, observa Morangis...
--Non, répliqua Raymond, le roman-feuilleton n’est pas si méprisable que
cela: il constitue, en somme, la vraie littérature populaire et est une
sorte de perpétuation des romans de chevalerie, de nos chansons de
gestes. Ce sont des œuvres idéalistes qui cherchent à s’élever au-dessus
de la vie quotidienne: aventures, sentiments, personnages, tout y est
irréel, jusqu’aux crimes, jusqu’aux amours, jusqu’aux trahisons et aux
vengeances. Le peuple n’aime que ce qui l’arrache à la réalité de sa
vie, et ce qu’il demande à la littérature, c’est du songe et du
mensonge. Et il y a peut-être plus d’art dans cette transposition, si
médiocre soit-elle, de la vie, que dans le réalisme, inventé par des
intellectuels saturés de fiction...
«C’est au bout de longues années de romantisme que Flaubert a trouvé la
formule romanesque de Madame Bovary; mais le peuple se moque de cette
Madame Bovary, qui est une vraie femme, il se moque des vraies notations
de psychologie et de paysages. Ce qu’il désire, c’est du rêve, c’est du
faux, c’est de l’imagination, c’est s’évader de l’atmosphère où il est
obligé de vivre. Il veut que dans les romans qu’on lui offre, il y ait
du merveilleux jusqu’à l’absurde, et plus un roman sera faux et
invraisemblable, plus il le trouvera beau. Il faut aussi que ce roman
soit non pas mal écrit, mais écrit simplement, c’est-à-dire en clichés
et en lieux-communs d’idées où il se retrouve. Il n’aime pas les
métaphores neuves, parce qu’il ne les comprend pas, tandis que ces bons
clichés, ces vieilles monnaies usées, n’est-ce pas lui qui les a
lui-même fabriquées?
«Ce public a raison: ces clichés sont pour lui aussi vrais, aussi clairs
que les images du cinéma. Et le cinéma est peut-être le critérium le
plus efficace des œuvres littéraires. Otées les orties de mauvaise et
prétentieuse littérature qui envahissent les pièces d’Henri Bataille,
par exemple, que reste-t-il de ces chefs-d’œuvre? Un vulgaire scenario
de cinéma, ni meilleur ni pire que la plupart des romans-feuilletons
avec ou sans épisodes...
«Je viens justement de voir «Le Scandale» mis à l’écran. C’est d’une
pauvreté et même d’une fausseté psychologique étonnantes.
«Tout le succès de Bataille auprès du public (le peuple s’étend
jusqu’aux plus hautes classes de la société) est dans cette fausseté par
laquelle il échappe au réalisme.
--Si les hommes pouvaient se douter que leur mort est si prochaine,
réfléchit Morangis, peut-être ne songeraient-ils pas à fabriquer
d’inutiles œuvres de littérature ou d’art. Mais nous ne connaissons la
mort que par l’expérience des autres, expérience qui n’a aucune valeur
pour nous...
--C’est vrai, dit Raymond; la mort, c’est... livresque. Même avec cette
expérience livresque et l’exemple de la disparition de nos voisins, la
mort demeure pour nous tout à fait extérieure: il nous faut faire effort
pour comprendre que cela nous arrivera aussi, un jour, de mourir. Nous
le comprenons intellectuellement, mais cela ne nous touche pas,
n’atteint pas notre sensibilité. Nous sommes un peu comme les arbres qui
ont semé leurs graines et se perpétuent par elles identiques à
eux-mêmes. Nous avons transposé cérébralement la vie souterraine et
profonde de nos cellules, mais même si nous savons échapper aux lois de
la reproduction, l’amour, même stérile, demeure toujours le geste de
notre prolongement cellulaire, et c’est seulement cela qui compte: la
génération et la mort se confondent. L’idée de l’individu n’est qu’une
création de notre cerveau.
«Ce qui est important, c’est la race, la grande forêt, la grande colonie
des cellules humaines, et, cela, des aventures comme la guerre le font
comprendre. Les valeurs que nous donnons aux individus sont bien
superficielles. Au point de vue de la collectivité cellulaire, qu’un
grand musicien comme Granados soit englouti dans un torpillage, cela n’a
peut-être pas l’importance que l’on croit, la sensibilité qu’il
représente retrouvera son expression dans d’autres êtres et personne
n’est indispensable. La signification des êtres supérieurs, c’est nous
collectivement qui la leur donnons, qui les en revêtons comme d’une
chasuble dorée pour dire la messe devant laquelle nous nous
agenouillerons, reconnaissant le dieu qui est en nous et qui est l’âme
de la forêt collective des cellules humaines...
* * * * *
Après avoir quitté Morangis et dîné seul à la terrasse d’un restaurant
des quais, devant la lumière pâle du soir, Raymond décida qu’il irait
visiter Madeleine, cette Madeleine qu’il avait toujours aimée avec plus
de tendresse que de passion et qui demeurait pour lui une sorte de
stabilité affectueuse dans sa vie tourmentée. Il ne l’avait pas revue
depuis la mort de Marthe et sa rencontre avec cette nouvelle Rite qui
l’avait plus définitivement encore séparé sensuellement de Madeleine. Il
savait seulement par de longues lettres reçues de Normandie qu’elle
avait dû pour sa santé retourner passer quelques semaines dans sa
famille, d’où elle avait ramené à Paris un jeune neveu qu’elle semblait
avoir adopté. Le ton affectueux de ces lettres avait rassuré Raymond:
--Elle a compris, pensait-il, qu’il ne fallait pas abîmer notre amour
par de vains reproches afin qu’il garde toute sa douceur dans notre
souvenir. Mais si vraiment après nous être possédés, nous sommes
capables de nous aimer affectueusement, c’est peut-être que nous ne nous
sommes en réalité jamais aimés. Car l’amour ne condescend jamais à
l’amitié, il lui préfère la haine ou l’oubli.
Madeleine accueillit Raymond avec toute la spontanéité de sa vraie
tendresse, mais Raymond fut presque déçu de constater la sérénité de son
amie à son approche; il avait, dans son imagination, prévu une étreinte
plus angoissée et des larmes qui ne coulèrent pas.
Elle parlait d’elle-même comme si désormais, elle existait en dehors de
lui, de son séjour réconfortant sous les arbres, et de cet enfant,
encore mystérieux pour Raymond, qu’elle avait découvert là-bas et qui
était bien, disait-elle, le plus joli petit être que l’on pût rêver:
--Il est là, ajouta-t-elle, indiquant au fond de la pièce où ils se
tenaient une porte fermée que voilait une lourde tenture: il lit dans le
silence les livres que je lui choisis dans ma bibliothèque: Villiers,
Laforgue, Verlaine, Mallarmé. Je veux que sa jeune intelligence soit
émue de tout ce qui m’émut, afin que rien de moi ne lui soit étranger...
Je te le montrerai tout à l’heure; je l’ai arraché à sa famille qui ne
savait d’ailleurs que faire de cette sensibilité inquiète et que j’ai
tout de suite rassurée.
Et Madeleine évoquait en silence ces heures d’initiation tendre où elle
avait senti venir vers elle la confiance de ce grand enfant égaré qui
s’était épanoui en elle comme une fleur coupée dans une coupe d’eau
fraîche.
--Comprends-tu, Raymond, Dionys (je l’appelle Dionys à cause de sa
beauté androgyne) est comme le fils de mon cerveau. Je lui ai donné la
vie intellectuelle.
Elle ajouta:
--Toutes les vies, Raymond, car il est aussi mon fils incestueux et je
l’aime; je l’aime comme s’il me donnait ta propre enfance que je n’ai
pas caressée. Je te dirai un jour la fraîcheur de cette sensualité pure
comme un poème verlainien et d’une sanglotante ardeur. Il me semble
qu’il est à la fois ton enfant et le mien, et en même temps, c’est toi
encore que je mêle à mon sang, à ma pensée, à mes souvenirs. Je lui
parle souvent de toi et il sait que mon corps dont il est le timide
jardinier fut le sous-bois de tes songes et de tes exaltations; il sait
aussi que c’est ton amour qui a fructifié mon intelligence de femme.
Raymond écoutait ces aveux avec une surprise un peu attendrie, flatté
aussi de cette fidélité à son souvenir que Madeleine associait à son
inconstance. Il ne pouvait s’empêcher d’admirer avec quelle belle
vigueur les idées qu’il avait semées dans l’âme de son amie avaient
levé, et il se réjouissait de constater le pur immoralisme de cette
femme qui avait dépassé le stade des craintives morales.
--Elle aime cet enfant comme son fils, pensa Raymond. C’est, en effet,
chez elle, une déviation de l’instinct maternel, et elle trouve dans
cette transposition sensuelle plus de plénitude que dans le pur amour
maternel qui est souvent, quoique sacré, une déception.
«Même sans se l’avouer, les mères sont presque toujours amoureuses de
leur fils qui est, plus totalement que leur mari, la propre
extériorisation de l’idée de beauté qu’elles se font de l’homme. Leur
fils, c’est une idéalisation virilisée d’elles-mêmes. Elles sont
jalouses de ce petit mâle qui leur ressemble, et s’il est beau, elles
mettront tout leur soin à le lui cacher, afin qu’il ne cherche pas à
prendre une plus précise conscience de sa beauté et de sa virilité dans
d’autres femmes.
«Elles désirent que cet enfant demeure éternellement à ce stade de
l’enfance et des promesses jamais réalisées complètement. Et les amantes
qui les leurs prennent et les accaparent sont pour elles des femmes
vicieuses et mauvaises.
«C’est un métier ingrat d’être mère, et de vouloir retenir près de soi
un jeune mâle dont le seul instinct vivant est de fuir et de vivre pour
lui-même.
Et Madeleine raconta à Raymond les prémisses de cette tendresse, leurs
premières approches mystiques et sensuelles dans cette atmosphère
religieuse. Elle s’était peu à peu substituée à ce Dieu qu’on lui avait
appris à adorer... et, dit-elle, son premier agenouillement sensuel fut
vraiment une adoration mystique.
--L’éducation religieuse, observa Raymond, est décidément une méthode
excellente: elle préserve les jeunes hommes des sensualités hâtives et
en accumulant en eux des désirs toujours irréalisés, des curiosités
idéalisées, elle les prépare au sacerdoce de l’amour. Je crois que les
grands amoureux ont toujours poussé dans des terres mystiques.
--Oui, répondit Madeleine, et, là-bas, dans ce petit village de
Normandie où le mot amour n’est jamais prononcé qu’associé à une
abstraction divine, il semble que tous les êtres sont hantés par les
images d’une sensualité défendue. Je ne parle pas des paysans qui, eux,
vivent la vie normale de leurs bêtes, mais sans mystère et sans
répercussion cérébrale.
«Je songe surtout aux malheureux prêtres jeunes que j’ai fréquentés
là-bas, et dont la vie secrète était un brasier mal éteint. L’amour
défendu est leur unique pensée qu’ils essaient en vain de transposer en
amour divin. L’un d’eux s’était épris pour moi, peut-être pas d’un
amour, mais d’un désir à la fois timide et irrésistible, qui me touchait
et m’inquiétait.
«Jamais il n’osa me dire son tourment, mais sa main tremblait lorsqu’il
touchait la mienne, et ses yeux illuminés violaient la chair de ma gorge
et de mes bras nus...
«Peut-être l’aurais-je accueilli, si je n’avais pas été toute prise par
ma tendresse pour Dionys. Je l’aurais accueilli par pitié et peut-être
aussi par un goût assez puéril du sacrilège, vestige d’une vieille
hérédité catholique, souvenirs de ferventes communions de jadis, et
aussi parce que l’intensité de son désir m’eût tentée.
«Mais je veux, Raymond, te dire l’épilogue ridicule et sinistre de cette
aventure sentimentale. Ce prêtre m’a envoûtée et de la façon la plus
réelle. Ne pouvant me posséder moi-même, il s’est résigné à ne posséder
que mon image. Tu sais qu’il existe à l’usage des ermites, volontaires
ou involontaires, des sortes de mannequins en caoutchouc, de la forme et
de la grandeur d’une femme, munis de toutes les portes de l’amour, et
que ces cénobites violent dans le secret de leurs nuits tourmentées...
Amantes secrètes que l’on enferme dans un tiroir après l’extase.
«Mais voici ce qui fut dans cette simulation de l’amour un véritable
envoûtement: l’amante de caoutchouc était faite à ma ressemblance; on
avait reproduit mes cheveux, mes yeux, ma bouche, mes seins, et
improvisé le reste par intuition sans doute ou par analogie.
«Chaque soir--je l’appris par une indiscrétion vraiment indiscrète--et
durant de longs mois, je fus ainsi violée en effigie par ce faune un peu
divin et diabolique. Et j’ai presque honte, Raymond, de raconter cette
aventure, même à toi, qui en comprend pourtant toute la tristesse...
--Je connaissais, en effet, ces turpitudes mystiques, dit Raymond, mais
seulement par le catalogue d’un de ces singuliers spécialistes. Mais
vois-tu, Madeleine, rien ne peut nous mettre l’abri des désirs
indésirables...
Puis, tout à coup, éclatant de rire:
--Oh! je me souviens même du prix assez élevé de ces simulacres; mais
aussi qu’avec la ressemblance d’une personne aimée, désirée ou perdue,
c’était beaucoup plus cher. Enfin, Madeleine, accepte cette étrange
transsubstantiation: le désir, d’où qu’il vienne, est toujours un
hommage.
La porte drapée s’ouvrit doucement au fond de la pièce, dans la
pénombre, et Dionys apparut, subitement intimidé par la présence de
Raymond. Mais Madeleine, d’une voix tendrement maternelle, l’appela et
le présenta à Raymond.
C’était un jeune homme de seize à dix-sept ans peut-être, blond et mince
comme une jeune fille et qui regardait Raymond avec de grands yeux bleus
hallucinés. La lumière de la lampe mettait un halo de clarté pâle autour
de ses cheveux féminins.
Il s’assit sur un tabouret aux pieds de Madeleine et leva vers elle
l’inquiétude muette de ses yeux.
Raymond l’interrogea sur ses lectures et à ses réponses d’une fervente
spontanéité, il comprit qu’il y avait dans cet être un peu efféminé une
sorte de lyrisme grave, dont Madeleine buvait directement les rythmes
mais qui un jour peut-être se préciserait en fusées verbales.
--Il y a dans la jeunesse des hommes, dit Raymond, un mystère que je
contemple toujours avec un certain respect: je songe à l’homme qu’il
sera lorsque je ne serai plus. Et je ne puis m’empêcher de penser: il
sera peut-être le génie que nous attendons.
«Il y a en nous (quoique cette division soit bien puérile et au fond
inexacte)--une double personnalité: la personnalité innée, produit de
l’hérédité, et que nous trouvons dans notre organisme même à notre
naissance, comme un bourgeon contient toute l’envergure de la fleur
future--; et la personnalité acquise, résultat de l’éducation et des
hasards de l’expérience personnelle.
«Peut-être que ceux que l’éducation transforme sont ceux qui n’ont pas
une très puissante personnalité innée et que ceux qui se développent
fatalement selon leur personnalité innée ne sont que la résultante
inconsciente de leur hérédité. Un homme de génie serait déterminé par
les apports de ses ancêtres: il ne serait que le produit des mélanges de
sang et de race qui se fixent en lui pour un éclair fugitif... Il n’est
pas libre.
«Ou bien l’homme de génie serait au contraire le moins marqué par la
fatalité des ancêtres, le plus ouvert aux influences directes: celui, en
somme, dont la race n’est pas fixée, et qui cherche son équilibre dans
la vie même, équilibre intellectuel qui ne s’inscrit pas dans les
muscles.
«Oui, c’est cela, continua Raymond, l’homme de génie est une sorte de
mutation brusque dans l’évolution humaine, une sorte d’hybride dont
l’espèce ne se fixe pas, ne se reproduit pas physiquement. Mais
pourtant, l’homme de génie féconde sa race intellectuellement, et tout
de même par répercussion, sexuellement.
«Il y a une véritable identification entre le cerveau et le sexe.
«Le cerveau d’une femme est encore une vulve avide de l’homme. Et de
même que sexuellement la femme happe l’homme pour boire sa sève,
intellectuellement la femme se nourrit du cerveau de l’homme et des
éjaculations de sa pensée...
«La personnalité d’une femme ne peut être dissociée de sa ferveur
amoureuse, de cette tension béante qui l’ouvre aux pollens de l’homme.
Mais qu’elle reçoive la semence de l’homme en un spasme physique ou
qu’elle accueille sa pensée intellectuellement, il n’y a là qu’une
simple transposition.
«C’est pour cela que la littérature féminine n’est, en général, qu’une
vibration sensuelle ou qu’une exaltation sentimentale. Il n’y a pas de
littérature féminine d’idées, ou bien ce n’est que de la spéculation
sentimentalisée. Une femme pense avec son désir et son sexe et la
philosophie qu’elle adopte est toujours celle de son amant du moment.
«Mais, ajouta Raymond, il y a aussi une sorte de... tribadisme
littéraire, et beaucoup de femmes de lettres ne sont qu’un compromis
entre l’homme et la femme. C’est une véritable dégradation de l’énergie
virile vers la féminité normale et passive.
«Et puis, en réalité, c’est peut-être trop simple de n’envisager
l’individu que sous l’aspect de la sexualité. Les êtres ne trouvent leur
plénitude physique et intellectuelle, leur complétude que dans l’amour;
et l’homme ne se réalise complètement lui-même que baigné dans le parfum
de la femme qui provoque l’érection de son cerveau et la sécrétion de
ses idées.
Madeleine qui avait écouté Raymond avec beaucoup d’attention souriait
intérieurement à ces dernières pensées et tandis que sa main caressait
les cheveux de Dionys qui avait posé sa tête contre son sein, elle se
promettait bien d’être pour son jeune amant cette plénitude physique et
intellectuelle que l’on trouve dans l’odeur mouillée de l’amour.