Rite était revenue. Tout d’un coup, elle avait été là, entrée
silencieusement par la porte que Raymond avait laissée entr’ouverte.
Elle s’est couchée comme un christ douloureux dans les bras de Raymond,
le visage englouti dans sa poitrine. Raymond appuie contre lui ce corps
qui n’est plus qu’une pensée de tendresse, et voici que deux yeux
remplis de larmes se lèvent vers lui:
--Ne m’interroge pas, Raymond. Mes lettres t’ont dit ma vie de
l’absence. Que cette minute renoue notre vraie vie.
Comprenant que dans cette atmosphère religieuse toute parole serait
discordante, Raymond se contenta de baiser les yeux de Rite et son
baiser tomba sur une bouche mouillée de larmes qui la brûlaient et la
rafraîchissaient...
A ce contact, toute la chair de Rite frémit et Raymond sentit que déjà
dans ce sanglot de sa joie elle venait de se donner à lui en pensée. Il
savait la merveilleuse correspondance des larmes et de la sensualité, et
le parfum des roses après l’orage. D’elle-même, elle s’est poignardée au
glaive sacré; le sang de sa propre blessure se mêle au sang de son
amant, et elle s’effondre sanglotante, la bouche collée au cou de
Raymond qu’elle mord avec une ardente tendresse.
--Maintenant, dit Raymond, laisse-moi m’agenouiller à tes pieds et
t’adorer; que tes mains appuient contre ton parfum la prière de ma
bouche: les rythmes de ton être entrent en moi comme le susurrement
d’une source sous les herbes. Mes mains qui dessinent ton corps se
lèvent vers l’extase de tes seins, et tes cuisses se nouent à mon cou
comme des bras.
«Mes lèvres parcourent la ligne de ton corps et c’est une conscience
plus précise et plus belle que je prends ainsi de ta beauté.
«C’est toi qui me domines et j’approche de mon baiser ta callipygie qui
s’écrase et m’impose sa brûlante fraîcheur.
«Tu es couchée le long de mon corps comme un hêtre abattu par l’orage,
les feuillages dorés de tes cheveux éclaboussent mon ventre. Les prières
de nos deux bouches se répondent et une même joie nous soulève vers la
même délivrance.
«Demeurons ainsi dans cette communion de nos âmes et de nos chairs, et
que, délivrés du poids de notre trop lourd désir, notre fugitive pureté
se contemple avec des regards d’enfant.
«O Rite, disait-il encore, par delà le désir de ma chair, tu es belle,
et à cette minute, je t’aime avec mon intelligence qui comprend le
miracle de ta perfection...
Longtemps encore, Raymond parla dans le silence du crépuscule bleu et il
sentait bien que ces mots d’adoration spirituelle étaient pour Rite une
possession plus profonde encore que la possession physique; ils nouaient
autour de son âme des bras d’éternité et la faisaient surgir devant
elle-même si miraculeusement belle qu’elle semblait vêtue de son propre
rayonnement.
--Et, lourde ainsi des mots versés en elle, pensa Raymond, elle ne
sentira presque pas l’absence de quelques jours qui va nous séparer
encore.
Penché à sa fenêtre, il la regardait lentement s’éloigner et lorsque le
dernier visage tendu vers lui se fut effacé, il s’installa
confortablement dans le silence et ouvrit un livre qu’il ne lut pas. Il
revivait les dernières heures et les ajoutait aux heures passées afin de
les harmoniser dans cette patine du passé qui stylise les sentiments
humains comme elle polit les pierres des monuments et le métal des
monnaies.
--Le bonheur est rétrospectif, dit-il, et en réalité constitué par les
mille petites pierres du désir cruel et de la joie toujours incomplète.
Le bonheur est dans le regret...
«D’ailleurs, ajoutait Raymond, il n’y a pas de présent: lorsque nous
jugeons et comprenons la vie, elle est déjà éteinte, morte. Il se passe
à peu près pour nos sentiments ce qui se passe dans le rêve que nous
reconstituons avec la logique de notre conscience réveillée. Le bonheur,
ce n’est qu’une création de notre intelligence, c’est de l’art.
«Je n’ai jamais été heureux que par répercussion intellectuelle, par
raisonnement; j’ai seulement senti très intensément l’absence, le vide
d’un être qui, par sa seule présence, m’apportait cette sensation de
plénitude physique qui est aussi une plénitude intellectuelle.
«La volupté, elle-même, ce n’est peut-être pour l’homme qu’une sensation
de puissance intellectuelle, une joie de sentir que par lui une femme
s’extasie et tourbillonne dans la vague de ses plaintes, de ses extases
et de ses sanglots. L’homme ne s’attache à une femme que par cette
puissance qu’il se découvre auprès d’elle: les sentiments se greffent
sur cette sensation physique et peuvent d’ailleurs devenir de puissants
feuillages. Mais il ne faudrait pas non plus trop s’enorgueillir des
raisons pour lesquelles une femme nous aime: nous ne sommes aussi pour
elle que l’instrument du plus grand plaisir.
Et Raymond se souvenait de ce mot de Rite, lui criant dans une minute
d’exaltation sensuelle:
--Je t’aimerais mieux mort qu’infidèle.
Aphorisme où l’amour et la haine se confondent et nous laissent, hommes
et femmes, dans cette absolue solitude, dont aucun amour ne peut nous
délivrer.
Mais Raymond avait été très flatté de cette parole qui lui affirmait sa
propre valeur: il n’avait d’ailleurs à cette minute ni le désir de
mourir ni celui d’être infidèle.
--Tant qu’on aime une femme, prononça-t-il, la fidélité n’est pas
héroïque, car il nous serait alors physiquement impossible de la
tromper.
V
Assuré que Rite ne viendrait pas ce lendemain, Raymond sortit et alla
frapper à la porte de son ami Morangis, qu’il se reprochait d’avoir
abandonné, le soir même de la mort de Marthe. Il le trouva dans son
oratorio, improvisant à l’orgue une de ces subtiles musiques qu’il
dédaignait de noter et qui étaient l’expression immédiats et fugitive de
son état d’être.
Raymond qui était entré silencieusement, sans se faire annoncer,
écoutait cette symphonie douloureuse où revenait comme une obsession une
pensée qui ne pouvait se préciser et dont un arpège subtil semblait
effacer l’image sonore à mesure qu’elle se dessinait...
Morangis aperçut Raymond; il se leva et vint vers lui, le visage
illuminé d’une sorte de douloureuse joie intérieure.
--Tu as bien fait, Raymond, de ne pas venir me voir plus tôt. Tu as
compris que j’avais besoin de m’enfermer avec son image, avec des
souvenirs qui prennent maintenant une immuable intensité.
Il parla ainsi longtemps de Marthe et Raymond comprit que maintenant
qu’elle était morte, Morangis la créait à sa volonté, sans être dérangé
par les réalités de la vie.
«Aucune amante, pensa Raymond, ne pourrait lutter avec une morte.
«Ah! si nos amantes savaient mourir avant la décristallisation de nos
sentiments, comme nous les aimerions éternellement!»
Ainsi muni d’un sentiment immuable, Morangis avoua à Raymond qu’enfermé
dans cette sentimentalité qu’il poussait jusqu’au fétichisme, il
s’adonnait, en toute sécurité, aux fantaisies sensuelles et à la chasse
à de faciles bonheurs.
--J’ai, dit-il, dépassé à jamais le stade de l’amour. Le libertinage, en
dehors de tout sentiment, est plus pur: joie esthétique.
--Peut-être, répondit Raymond, qui savait dissocier son intelligence de
sa sensibilité et de sa sensualité, il y aurait dans le domaine de
l’amour bien des idées à retourner, bien des valeurs à renverser. Je
m’amuserai peut-être un jour de lucidité à ce jeu de renversement des
valeurs sentimentales. On arriverait à cette conclusion que l’amour
devenu un art doit échapper à l’emprise non seulement de la morale, mais
du sentiment.
Et, songeant ironiquement à lui-même, halluciné par le parfum d’une
femme:
--Oui, dit-il, nous en sommes encore aux pauvres amours qui s’enferment
sous la courtine secrète des alcôves, aux amours qui se cachent comme
des péchés, ne se dévêtent que pour l’offrande subreptice et pour la
minute de la fugitive vibration.
«Oui, Morangis, il y a peut-être un amour de l’amour qui dépasse les
petites éternités qu’échangent deux êtres en rut: ces grands jeux
sensuels où les couples et les images se répercutent, exaltant les
cerveaux. Il y a en vérité une noblesse dans ces jeux à la fois
dionysiaques et apolliniens, une noblesse esthétique et une gravité
religieusement humaine que le christianisme des esclaves a salies
bassement.
«En vérité, Morangis, ajouta Raymond, étonné de cette conclusion où le
conduisait son raisonnement: la vie d’un homme intelligent ne peut
trouver sa plénitude dans cette unique volonté d’accaparer les
sensations voluptueuses d’une amante et de s’enfermer toute une vie dans
l’infini minuscule et étroit d’un ventre de femme.
«Mais, s’empressa d’ajouter Raymond, ce raisonnement est faux comme tous
les raisonnements d’ailleurs: en réalité, il n’y a de véritable joie en
amour qu’associée à un état de sentiment. Mais les mots nous mènent
souvent vers une logique purement verbale...
«Comme des cailloux jetés dans un étang, les mots jetés en nous font des
remous et des cercles infinis. Il n’y a plus de mots vierges qui ne
connaissent que l’étreinte d’une seule idée, d’une seule image, fidèles
amantes. Les mots sont des catins qui ont couché avec toutes les idées
et toutes les métaphores. «Cléopâtre», ce mot m’évoque cette
reine-éphèbe d’Égypte, son histoire, son serpent sous les figues,
Antoine qui eût pu conquérir le monde et lui préféra l’amour et la mort,
les galères qui fuient dans le soir de la bataille perdue, emportant
l’étreinte des amants; il m’évoque l’Égypte et Rome, Shakespeare et le
souvenir d’êtres chers associés à ma vie; il m’emmène en des alcôves, il
reconstitue des gestes, des spasmes, des larmes, des adieux, des regrets
et, par association d’images, toute une vie de sentiment, de réflexions
et de pensées...
«Mots, colliers accrochés à tant de cous, ceintures parfumées de tant de
secrets!
«L’art d’un Mallarmé redonne aux mots une virginité, comme l’amour
redonne aux êtres leur pureté...
«Est-ce vrai? je ne sais: cela est vrai au moins à la minute où je le
pense. Ce que nous pensons, disons ou écrivons nous étonne parfois
autant que si nous lisions ou écoutions la pensée d’un autre. C’est
qu’en somme celui qui écrit avec notre main, qui parle avec notre
bouche, est un être mystérieux que nous ne connaissons qu’à la minute
même où il s’exprime par la parole ou par l’écriture.
«Cet être mystérieux, ce double aussi invisible et insaisissable que le
corps astral des occultistes, c’est notre subconscient, qui a, sans nous
en avertir, recueilli des images, des sensations, des émotions, des
pensées, des idées. Oui, nous sommes parfois étonnés de cette richesse
qui est en nous et qui ne se revèle que lorsque notre conscience est
endormie. Ah! il y aurait là une belle théorie à développer sur le rôle
des stupéfiants, ces révélateurs des images et des pensées.
«Pourtant, continua Raymond, je ne sais pas au juste quelle dose d’opium
et de cocaïne il faudrait absorber pour atteindre l’intuition
bergsonienne. Exactement, Morangis, la dose nécessaire pour tuer
l’intelligence, ennemie de Dieu et de M. Bergson. Il ne faut pas médire
de l’opium qui ne suspend en nous la vie organique que pour exalter les
cerveaux, éteindre notre sens moral et religieux et faire de l’existence
intellectualisée un phénomène purement esthétique. Le point de vue
spectaculaire de Jules de Gaultier.
«Peut-être qu’au lieu d’être un danger, comme on le proclame, l’usage
généralisé de l’opium sauverait le monde. En vérité, il ferait de tous
ces vains agités qui ne rêvent que meurtre et mercantilisme, des
artistes ivres de leur rêve et leur donnerait cette immobilité en une
divine euphonie qu’ils ne trouveront jamais dans l’abrutissement de la
vitesse... J’évoque ici les Chinois de la belle époque, riches d’un
subsconcient dont ils prenaient une inoffensive conscience par l’art.
«A cette vie subconsciente participent les cellules de notre être: c’est
pour cela qu’elle est notre vie profonde et que, pour se connaître il
faut la faire monter à la conscience. Car une vie, une pensée, purement
subconscientes, resteraient inexistantes. En réalité, ce subconscient
n’existe qu’à la minute où nous en prenons conscience. Comprends-tu,
Morangis? Cette petite remarque que tu écoutes d’un air distrait, c’est
pourtant une réfutation indiscutable de toute la philosophie
bergsonienne.
«Et toi, Morangis, lorsque par ta musique tu libères les émotions
englouties dans ta sensibilité, tu prends d’elles une sorte de
conscience musicale, car la musique est une parole aussi, et, oui, une
sorte de conscience primitive...
--Ma musique, répondit Morangis, me redonne la présence réelle de Marthe
jusqu’à toucher ses mains et ses lèvres et jusqu’à la sensation du
contact et du parfum de sa chair secrète. Si par je ne sais quel miracle
ces rythmes musicaux qui ont la courbe de ses hanches et de ses seins,
pouvaient se fixer, se matérialiser, je la recréerais vivante.
--Et je l’aimerais, pensa Raymond avec un sourire ironique et mystique.
Il ne pouvait oublier les confidences de Rite et en même temps qu’il
s’abandonnait à une rêveuse et vaine désolation, il admirait cette
constance où s’emprisonnait son ami, et cette illusion plus vraie pour
lui que la vérité. Et Raymond, pour lui-même prononça cet aphorisme:
--En amour, c’est vraiment nous qui créons notre propre bonheur: se
croire aimé d’une femme est beaucoup plus important que d’être
réellement aimé d’elle si nous doutons de son amour.
«Nous ne sommes peut-être jamais aussi heureux que lorsque notre amie
nous trompe, parce qu’alors, par une affectueuse compensation, elle
tient à nous donner l’illusion d’une tendresse parfaite.»