Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes méchancetés,
de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estimé et
respecté, parce que je l'ai connu dès le commencement; mais je
l'ai perdu de réputation par jalousie et par la malveillance que
j'éprouvais contre tous ceux qui étaient bons. La pauvre Hélène sait
ce que j'étais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr
que ce sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé mon coeur...
et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son père. N'est-il
pas vrai, papa, que nous sommes bien changés?
LE COMTE
Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta
mère, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait
pour nous.»
Quelques instants après, le comte et les enfants entrèrent au salon,
où ils trouvèrent la comtesse qui les attendait pour entrer en même
temps qu'eux dans la salle à manger. Elle regarda attentivement les
enfants, baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges et leurs
visages attristés; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir
devant sa physionomie sévère et pensive.
«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte d'avoir fini.
--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble
que nous sommes exacts à l'heure comme d'habitude.
--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je désire voir le dîner
fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi.
--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement.
LA COMTESSE
Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce petit Blaise, qui
vous a tous ensorcelés, et qui est cause de vos mines allongées et
attristées.
LE COMTE
En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?
--En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la comtesse avec chaleur.
N'est-ce pas depuis que je lui ai défendu de venir au château que vous
êtes tous trois comme des âmes en peine?
--Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame de votre
connaissance, interrompit le comte en riant.
LA COMTESSE
Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront pas de dire que
Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que
je vois très bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs,
parce que ce petit bonhomme a été se plaindre à vous de la défense que
je lui ai faite de voir mes enfants, défense que je maintiendrai et
que je saurai faire respecter.
--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit le comte avec calme,
car Hélène et Jules sont très décidés...
--A me désobéir sous votre protection? interrompit la comtesse avec
vivacité.
--A vous obéir, répondit le comte avec froideur, et à aider Blaise,
par leur obéissance, à exécuter vos ordres, qu'il respecte, et dont il
m'a donné connaissance, comme c'était son devoir de le faire. Il n'a
porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce qu'il souffrait,
mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa
souffrance.»
La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle à manger.
Le dîner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois à engager
la conversation; elle fut aimable et prévenante, contrairement à son
habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et à dérider son mari.
«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle à son mari en
rentrant au salon; vous l'aviez perdu à mon retour; j'espère que vous
ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir.
--Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit le comte en serrant
ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est changé en moi, et
que mon air sévère que je regrette et que je me reproche, n'est plus
que le symptôme extérieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous
me comprendrez un jour, je l'espère, ma chère Julie, et vous serez
alors, comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»
La comtesse répondit légèrement au serrement de main du comte; elle
rougit encore, réfléchit quelques instants, et, se tournant vers
Jules, elle lui dit avec effort:
«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te cause; si j'avais de
Blaise l'opinion qu'en a ton père, je n'aurais jamais défendu son
intimité avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier
ajouta-t-elle par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène...
que je crains..., que je crois..., que je veux éviter...»
La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever et craignant d'en
avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses
enfants la regardaient avec des visages pleins d'espérance.
«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de décision, jusqu'à ce
que j'aie éprouvé l'obéissance de Blaise.»
Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta
troublée et gênée; Hélène prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte
son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans
savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au bon mouvement
qu'elle avait repoussé et au regret de ne pas l'avoir écouté.
XIX
L'ENTORSE
Le lendemain et les jours suivants, le comte alla très exactement
passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs;
il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il ne
nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.
Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une pierre, tomba
et ressentit une violente douleur à la cheville. Il se releva
difficilement avec l'aide du comte, et retourna à grand'peine chez
lui, soutenu et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa de
lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligée de couper pour
le retirer, tant le pied était enflé.
«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon
médecin? demanda le comte avec anxiété.
--Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur le comte, et je
ne veux pas de votre médecin. Dans trois jours il n'y paraîtra pas.
LE COMTE
Quel remède allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal
en voulant le guérir sans médecin.
MADAME ANFRY
Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remède
Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses.
LE COMTE
Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez
besoin.
MADAME ANFRY
Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est
nécessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y
verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je
n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud,
j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la mèche; voilà tout.
--C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. Dieu veuille que
mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, car il souffre beaucoup!
BLAISE
Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; ce ne sera rien;
ne vous en tourmentez pas.
LE COMTE
Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part
de ton accident à Hélène et à Jules, qui en seront bien fâchés.
BLAISE
Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous
savez que je pense bien souvent à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été
si pénible, ajouta-t-il avec un soupir.
LE COMTE
Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras certainement la
récompense.»
Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand il se fut
éloigné, Blaise appela sa mère.
«Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherché à
dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquiéter; mais je crains
d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied démis.
MADAME ANFRY
Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père pour qu'il aille
chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit à M. le comte? Il
aurait envoyé un cabriolet pour chercher le médecin; nous l'aurions
déjà.
BLAISE
Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se
serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules et Mlle Hélène.
MADAME ANFRY
Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; c'est trop, mon
Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le
jardin, va vite chercher le médecin pour notre garçon; il croit avoir
le pied démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne pas le
chagriner, et il souffre l'impossible.»
Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son pied et sortit
précipitamment pour aller chez le médecin. Il le trouva heureusement
chez lui et l'emmena voir son fils.
Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgré
l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied était
démis; il fallait le remettre.
«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre garçon, dit-il à
Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire:
ce ne sera pas long.
--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur;
vous pouvez commencer quand vous voudrez.»
Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux.
Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la force d'exécuter
l'ordre du médecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant
qu'on tirait le pied pour le mettre en place.
Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui échappa au moment de
la plus vive douleur.
«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu
un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un
cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille
opération sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est
évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, pour bassiner
les tempes et le front.»
Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur
une chaise; l'émotion avait été trop vive.
«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, reprit M.
Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en
passant.»
Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une
bouteille.
«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin?
J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied.
--Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui s'était réfugiée dans un
cabinet pour ne pas être témoin des souffrances de son fils. Elle en
sortit pâle et le visage baigné de larmes.
--Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir pour maintenir le
cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le
front et les tempes avec du vinaigre.»
Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta
de vinaigre le visage décoloré de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre
connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour
de lui pour rappeler ses souvenirs.
«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, du calme, peu de
nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours.
--Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans marcher! Et ma
retraite de première communion qui commence dans huit jours!
--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours
vous pourrez essayer de vous traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze
jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garçon:
sans quoi la fièvre s'en mêlera.»
Et M. Taillefort salua et s'en alla.
Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et répétait tout
pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite et non la mienne!» Cinq
minutes après, il avait repris son calme et sa gaieté.
«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui pleurait; je
souffre bien moins qu'avant l'opération; et, comme dit M. Taillefort,
dans huit jours je serai sur pied.
--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours,
n'en déplaise à ce monsieur; je vais t'enlever cette saleté de
cataplasme qu'il t'as mis là, et je le remplacerai par le cataplasme
Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en
réponds.
--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec
inquiétude.
--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais
pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura guéri notre
garçon.»
Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme de son, de
chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu
nommer.
Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué son remède
Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint
après le dîner savoir des nouvelles du malade.
«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard sur le lit où
dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant...
Pauvre enfant! ajouta-t-il après l'avoir regardé attentivement; comme
il est pâle!
MADAME ANFRY
Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez été parti, il nous
a avoué qu'il souffrait horriblement, et il a demandé le médecin pour
lui remettre le pied.
LE COMTE, _avec inquiétude_
Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et
il m'avait dit qu'il souffrait moins.
MADAME ANFRY
C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous
a caché sa souffrance. Son pied était bien réellement démis. M.
Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé
pendant l'opération; seulement il a perdu connaissance après. C'est
pourquoi il est si pâle.
LE COMTE, _d'une voix émue_
Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! Il le puise
dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission à toutes les
volontés du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!»
Le comte resta quelques minutes silencieux près du lit de Blaise.
Avant de le quitter, il effleura de ses lèvres son front pâle, bénit
l'enfant dans son sommeil, et recommanda à Anfry de lui faire savoir,
au réveil de Blaise, comment il se trouvait.
XX
L'EPREUVE
Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et les enfants;
il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son
courage pour dissimuler son mal et pour subir l'opération. Hélène et
Jules se désolaient et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir
de le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et leur amer
chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu de leur coeur.
La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur son ouvrage, elle
avait semblé impassible au récit de son mari et aux lamentations de
ses enfants.
«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, une plume et
de l'encre pour écrire une lettre sous ma dictée.»
Quoique Hélène ne fût guère en train de faire la correspondance de sa
mère, elle obéit sans hésiter.
HÉLÈNE
Je suis prête, maman.
LA COMTESSE, _dictant_
«Mon cher Blaise...»
Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le
comte regarde sa femme avec surprise.
LA COMTESSE
As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?
HÉLÈNE
Non, maman; j'ai été surprise...
LA COMTESSE, _avec calme_
Ecris et n'interromps pas, si tu peux.
«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident et ton courage;
Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous
ne résistons plus au désir de te voir...»
Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère d'un air ébahi; Jules
reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extrêmement
surpris et non moins intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.
LA COMTESSE
Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus au désir de te voir,
et que demain...»
Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules et d'Hélène; le
comte se lève.
LA COMTESSE, _toujours avec calme_
«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman
ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les
jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous
t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons
demain des livres, des couleurs, des images à peindre, et tout ce qui
pourra t'amuser.»
La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le comte s'approcha de
la comtesse, lui prit la main et lui dit avec émotion:
«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en
remercie; mais vous proposez aux enfants une action déloyale, et vous
leur faites jouer près du pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.
LA COMTESSE
Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. Je compte bien
que les enfants ne feront pas la visite dont je parle.
LE COMTE, _d'un air de reproche_
Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le crève-coeur de la
proposer? C'est un jeu cruel, Julie.
LA COMTESSE
Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir si Blaise est
réellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite
des enfants, je serai bien ébranlée dans mon opinion; s'il accepte,
j'aurai eu raison.
LE COMTE
Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant
aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal
et noble caractère pour espérer qu'il sortira victorieux du piège que
vous lui tendez.
LA COMTESSE
Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.
HÉLÈNE
Oh! maman! de grâce, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait
dire oui.
JULES
Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des épreuves que
lui amenait ma méchanceté, il a toujours agi noblement et bien.
LA COMTESSE
Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un ton
d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain matin, de bonne
heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment,
dit-elle en s'adressant à son mari, de ne pas contrarier mon épreuve,
qui est dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs de
lui.
--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je répète que
votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter
ce pauvre enfant.»
La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la cacheta et ordonna
à sa fille de la remettre à un domestique, avec recommandation de la
porter à Blaise le lendemain de bonne heure.
Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement son ouvrage;
Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne
voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on
lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son fils, qui
dormait encore paisiblement.
La soirée était avancée; peu de temps après le comte avertit les
enfants que l'heure du repos était arrivée; il se retira avec eux,
laissant sa femme à ses réflexions.
Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette
et se disposait à aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un
domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la
lettre que la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une
autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui suit:
«Cher Monsieur le comte,
«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer
ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitié que me témoignent Mlle
Hélène et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien
cher Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent me faire
en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je
suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoyé.
Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les
remercier d'une affection dont je suis si profondément touché, et que
je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer à ma
parole, pour ne pas enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon
Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela comme en tout, soyez
mon guide, mon protecteur, mon bon maître. Ne les laissez pas croire
à de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de
tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher
Monsieur le comte, puis-je honnêtement, loyalement recevoir leur
visite, connaissant la défense de Mme la comtesse? C'est pour moi une
grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils
me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis
retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me
donner du courage, venez me tendre votre main chérie pour que je la
couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui
bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si dévoué et si
respectueux.
«Votre tout dévoué et très humble serviteur,
«BLAISE ANFRY.»
«P.-S.--Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à maman, parce qu'ils
pourraient désapprouver Mlle Hélène de l'avoir écrite, et j'aurais du
chagrin de l'entendre blâmer.»
Le coeur du comte battit avec violence à la lecture de cette lettre;
l'admiration, la tendresse se mêlaient à l'irritation que lui causait
l'épreuve cruelle que la comtesse avait infligée au pauvre Blaise: les
larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour
lui et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et le
rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène et à Jules
la noble et belle réponse de leur ami.
«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise,
papa, et ne craignez pour lui aucune épreuve; il en sortira toujours
avec honneur et gloire.
--Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne pas le voir!
--Espérons que votre maman finira par être touchée de tant de vertu
et de qualités attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra
produire la première communion de Jules!»
En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme.
«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont
les sentiments de cet admirable enfant.»
La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte
l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une émotion
sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le
long de sa joue et venir se mêler aux traces des larmes du pauvre
Blaise.
Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur l'oeil qui avait
laissé échapper cette larme.
«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller à son émotion;
pauvre garçon! Comme j'ai été injuste envers lui!
LE COMTE
Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous avons tous été méchants
pour lui à l'exception d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui
a su démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui l'ont
déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le mal que vous avez
fait.
LA COMTESSE
Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et
redit?
LE COMTE
Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une erreur, Julie. Il
n'y a de difficile que le premier moment.
LA COMTESSE
Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de
réfléchir, de me décider.
LE COMTE
Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie, mais n'oubliez pas
que vous avez planté des épines dans le coeur de Blaise et dans ceux
de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies
que vous avez faites.
LA COMTESSE
C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?
LE COMTE
Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde que vous venez
d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger
dans votre retour de justice; il ne vous fera pas défaut.
--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria la comtesse
en se jetant au cou de son mari.
LE COMTE
Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais
pas prier quand Jules a été si malade; Blaise a été mon maître; par
lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le
vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la
consolation que donne la prière. Julie, chère Julie, je serai à mon
tour votre maître, si vous le voulez.
LA COMTESSE
Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout
changé, amolli; je commence à comprendre et à aimer votre changement,
celui de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer celles
du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu?
LE COMTE
J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais à vous faire lire.
LA COMTESSE
Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon que je...; non, non,
ne dites rien; je lui dirai moi-même; mais pas encore, pas encore...
Je veux seulement lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu son
accident, je lève la défense et que je lui laisse voir mes enfants.
Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur
dise moi-même.»